Fin du Jansénisme 5

Darras tome 38 p. 448

 

65. A cette action dissolvante de la presse coopérait l'emporte­ment des passions. Dans les académies et bureaux d'esprit, on étudie volontiers l'influence du jansénisme ; et on l'étudié toujours avec une complaisance secrète pour la révolte. A la fin, les jansé­nistes, sous leur mot d'ordre théologique, n'étaient plus que des séditieux. Ce n'était pas encore la sédition par les armes ; c'en

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(1)   Hist. de la constitution Unigenitus, p. 504.

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était l'apprentissage par des actes de tribunaux, des consultations d'avocats et des citations d'huissiers : c'est l'esprit révolutionnaire à son second  essor. Pendant la Fronde, il  s'essayait  contre  la royauté en attaquant la régente et son ministre ; à la révolution, il s'en prendra personnellement à la royauté et au roi ; dans les agitations jansénistes, il s'attaque simultanément à la puissance civile et à la puissance religieuse. Envers la puissance religieuse, il écarte d'abord le Pape, puis les évêques, enfin les prêtres et abou­tit à la démocratie calviniste ; envers la puissance civile, il cherche à déplacer l'organe du pouvoir. Au lieu de laisser la souveraineté dans le roi, il veut la transporter à des assemblées. Lafiteau a très bien observé et décrit cette opération. A propos d'une consultation d'avocats pour trois prêtres rebelles, « quelque surprenant que fut cet écrit,  dit-il, on fut  moins  étonné du fiel qui y était répandu contre les évêques, que des principes qui y étaient avancés contre les lois fondamentales de l'État. Depuis longtemps on était accou­tumé  en  France, à voir, dans les ouvrages du parti, l'autorité ecclésiastique attaquée de la manière la plus indécente. Mais on n'avait pas encore vu l'autorité royale outragée avec tant de liberté. Au contraire, c'avait été toujours sous couleur de soutenir les droits de la couronne, qu'on s'était efforcé de détruire les lois de l'Église. Mais, dans leur mémoire, les quarante avocats s'élevaient directe­ment contre le roi. Ils y enseignaient que les parlements ont reçu de tout le corps de la nation l'autorité qu'ils exercent dans l'admi­nistration  de la justice; qu'ils sont les ennemis du trône et que personne n'était au-dessus de leurs arrêts. Ils insinuaient que le roi ne peut traiter que d'égal à égal avec ses sujets et qu'il est exposé à recevoir la loi de ceux mêmes à qui il doit la donner. Ils égalaient en quelque sorte la puissance des parlements à celle des monar­ques. Ils les associaient positivement à l'empire,  semblaient les regarder comme des espèces d'états généraux toujours subsistants dans le royaume; et quoique les parlements n'aient jamais assisté en corps dans ces augustes assemblées composées de tous les états, et composant elles-mêmes les états du royaume ; quoique les parle­ments ne puissent tout au plus s'y trouver que dans la personne de

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quelques-uns de leurs députés ; quoique leurs députés ne puissent même y avoir place que dans le tiers-état, qui est celui du peuple, nos jurisconsultes ne laissaient pas de déférer aux parlements les mêmes honneurs et la même autorité que pourraient avoir en France les états généraux. C'est pour cela que, dans leur mémoire, les quarante avocats appelaient le Parlement le Sénat du royaume. Ils établissaient des maximes qui n'eussent pas été reçues dans des républiques mêmes ; et ils vérifiaient à la lettre ce que nous apprend l'histoire de toutes les hérésies,  que l'esprit d'erreur ne peut souffrir aucun maître. » (1)

 

   66. Malgré ses prétentions et ses agitations, le jansénisme se sen­tait faible devant les hommes ; il se voyait facilement brisé par le roi, réduit par les évêques. En échec sur la terre, il voulut se montrer au mieux avec le ciel et usurper ainsi la figure de l'Église. Ce à quoi aucune secte n'avait osé prétendre, le jansénisme voulut avoir des saints et des miracles. Ce fut l'affaire du diacre Paris. — François de Paris était né à Paris en 1690, d'une famille noble ori­ginaire de Champagne. Au sortir des études, il  embrassa l'état ecclésiastique. Ecolier paresseux et mutin, il avait pourtant étudié avec soin l'Ecriture sainte ; dans le ministère paroissial, il se dis­tingua par son zèle à faire le catéchisme, et plut tellement à l'ar­chevêque, qu'il voulut lui confier une cure, bien que Paris fut appelant. Pour être pourvu, il fallait signer le Formulaire; le diacre déclara si nettement ne vouloir le faire, qu'il se vit interdire tout accès au sacerdoce. C'était un de ces hommes faibles d'esprit, chez qui l'honnêteté ne sert qu'à rendre l'opiniâtreté plus invincible. Non seulement il appelait de la bulle, mais il voyait dans le Formu­laire la cause de tous les troubles et mettait l’Augustinus au pre­mier rang. Un pareil engouement avait dû le préparer admirable­ment à tomber en extase devant les solitaires de Port-Royal. S'il ne pouvait prétendre  aux brillantes qualités de leur esprit, an moins en avait-il la ténacité, et comme les circonstances ne se prê­taient guère à rétablir Port-Royal ainsi qu'il l'eût désiré, son ambi­tion fut d'en reproduire toutes les austérités,  sans rien perdre

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(1) Hist. de la constitution Unigenitus, p. 525.

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pourtant de cette insubordination qui les rendit inutiles à l'Église et à eux-mêmes. Retiré dans une maison du faubourg Saint-Marcel, ou il s'entoura de quelques ecclésiastiques de son choix, François Paris y vécut obscurément d'une pension que lui servait son frère à qui il avait laissé l'administration de son bien. La prière, l'étude et le travail des mains partageaient tout son temps ; mais son occupation principale était l'étude de l'Écriture sainte, qu'il enten­dait d'autant mieux qu'il était versé dans la connaissance du latin, du grec, et même de l'hébreu. En présence de vertus si réelles, on ne peut que déplorer la funeste influence des novateurs sur ces esprits faciles à surprendre, qui ne reviennent jamais de leurs pre­mières impressions. Abandonné à lui-même, Paris eût été un saint; conduit par les docteurs jansénistes, il devint un sectaire qui, pre­nant pour guide dans la perfection le livre De la fréquente commu­nion, se tint habituellement éloigné des sacrements et fut même deux ans, dit-on, sans s'en approcher. D'après le livre que nous venons de citer, c'était là le comble de la perfection, et il faut avouer que Paris était encore dans les langes de l'enfance spirituelle, si on compare sa ferveur avec celle du P. Gennes qui resta quinze ans sans communier. Soit faiblesse de tempéramment, soit excès de travail ou d'austérités, François Paris ne put supporter long­temps le genre de vie qu'il avait adopté. Sa santé s'altéra et il mou­rut âgé seulement de trente-sept ans. Ses restes furent déposés dans le cimetière aujourd'hui disparu, de la paroisse de Saint-Médard, où, avec la permission de l'archevêque, son frère lui éleva un monument en marbre blanc. C'est là que dans la poussière du tombeau l'attendait la renommée. (1)

 

67. Le parti affaibli par tant de pertes, sentait le besoin de se relever, il appela à son aide le merveilleux et fit du diacre Paris, un  thaumaturge.  Les  dévots du jansénisme allaient faire leurs prières au tombeau du diacre ; ils le baisaient et en emportaient quelque poussière. Le nouveau saint, on le devine, ne tarda pas à faire des miracles. Aucun ne fit plus de bruit que la guérison d'une fille Lefranc, qui, après une neuvaine au saint tombeau,  avait

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(1) Vie de M. de Paris, diacre, Paris 1731.

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recouvré simultanément la vue et l'usage de ses jambes. Or, après enquête canonique, il se trouva que la fille Lefranc n'avait jamais été aveugle, et qu'elle n'avait pas cessé d'être boiteuse. Après cette opération merveilleuse, il se produisit d'autres faits. Un boiteux qui avait visité le cimetière de Saint-Médard, continua de boiter ; et un incurable, qui était très curable, n'y trouva point sa cure. Là-dessus, les jansénistes répandent dans le public des rapports retentissants ; des curés de Paris demandent de nouvelles enquêtes. L'archevêque estima que descendre à l'examen de ces simagrées, ne convenait pas au pouvoir ecclésiastique. A l'instant, en province aussi bien qu'à Paris, les miracles ne se multiplient qu'avec une plus étonnante profusion. L'appât de la nouveauté, joint à cette crédulité qui s'empare si aisément des masses, acheva ce qu'avait commencé l'esprit de secte, chez les uns, la crédulité chez les autres, la foule apprit le chemin de ce cimetière perdu au fond d'un vallon écarté que Paris connaissait à peine. Les curieux encouragent les malades, devenus un spectacle à la mode. Des miracles, on passe aux agitations violentes, aux convulsions fébriles : c'est le moment où éclatent les déclamations contre la bulle, contre les évêques et surtout contre le Pape. Le fluide à miracles qui s'échappait du tombeau, sortait si abondamment que les jansénistes n'y suffisent plus ; il fallut payer des pauvres gens et surtout des femmes, qui viennent, à juste prix, faire assaut de contorsions. Des centaines de convulsionnaires de tout âge et de tout sexe, couraient en furieux, déclamaient, criaient, hurlaient, se culbutaient, se livraient aux plus extravagantes contorsions. Le cimetière de Saint-Médard était devenu le rendez-vous d'une foule tumultueuse, chaque jour plus avide d'un spectacle approprié à ses goûts. L'archevêque avait lancé un interdit sur ces réunions ; un ordre de la cour ferma le cimetière. Un plaisant écrivit sur la porte ces deux vers :

De par le roi, défense à Dieu

De faire miracle en ce lieu.

 

   68. On avait cru arrêter la puissance du thaumaturge en fermant le cimetière ; il n'en fut rien ; les plus dévoués s'assemblèrent dans des maisons particulières ; les convulsions reparurent avec

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des caractères plus tranchés. Les filles eurent le monopole de ces grimaces ; elles prophétisaient et faisaient des miracles avec un peu de terre du tombeau de Paris, ou avec un peu d'eau dans laquelle on avait délayé cette terre. A Saint-Médard, des hommes étaient venus à leur secours ; leurs soins, souvent scandaleux, avaient paru aussi agréables à celles qui les recevaient qu'à ceux qui les donnaient. Lorsqu'elles se virent entourées d'un petit nom­bre de spectateurs choisis, elles demandèrent aux hommes de les soulager avec un dévouement plus expansif. Ces soulagements consistèrent d'abord à presser la partie affligée, à tirer le membre malade. Bientôt, le soulagement étant plus sensible, d'autant que le secours était plus énergique, les convulsionnaires en vinrent à demander par degrés : des coups de poings, des coups de bâton, des coups de bûche, de cailloux, de maillets, de chenets, de pilons en fer. On en vit dont le corps ne pouvait être blessé ni par la pointe d'une épée, ni par un pieu aigu, ni par les ardeurs d'un bra­sier, ni par la strangulation en règle, ni par le crucifiement, ni même par les neuvaines de pénitence qu'elles faisaient en se don­nant par jour jusqu'à huit mille coups.

 

Le parti avait vanté d'abord les miracles de Saint-Médard et ac­cepté même les convulsions. Lorsque les convulsionnaires en vin­rent à ces excès, les habiles du parti et les esprits plus éclairés les désavouèrent : de là les secouristes et les antisecouristes. Les se­couristes qui approuvaient les secours donnés aux convulsionnai­res par des hommes, distinguaient les petits secours et les grands secours : les petits n'exigeaient qu'une force commune et les grands excédaient évidemment les forces naturelles de l'homme. Celles qui les supportaient s'appelaient sœurs; ceux qui les adminis­traient étaient les frères servants ou valets de chambre. On en compta, en tout, près de cinq mille. Le thème ordinaire de leurs prophéties était la venue d'Élie et la conversion des juifs. Ensuite, au moyen du figurisme, leurs contorsions les plus ridicules étaient autant de figures et de symboles de ce qui devait arriver dans l'Eglise. Mais bientôt, les secouristes se divisèrent en discernants qui séparaient de l'œuvre les choses ineptes et les attribuaient

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aux démons ou à la faiblesse humaine, et en mélangistes qui ne voyaient dans le tout qu'une seule œuvre ou les parties choquan­tes avaient elles-mêmes leur signification. Les margouillistes por­tèrent le mélange jusqu'aux derniers excès de la débauche. Et les vaillantistes crurent voir Élie dans un certain Vaillant de Troyes qui fut mis à la Bastille. Les assemblées n'en continuèrent pas moins sous la direction de graves magistrats, jusqu'à la révolu­tion. En 1792 il leur naquit un enfant qui fut appelé Élie-Dieu et qui devait commencer sa mission en 1813.

 

Quel jugement porter de cet ensemble d'œuvres ridicules ou im­mondes? A notre avis, elles sont l'œuvre de la fourberie quand elles ne sont pas l'œuvre du démon, et on ne peut rien en attri­buer à Dieu. La première raison, c'est que tous ces prodiges se produisent en dehors de l'Église. La seconde, c'est qu'ils sont en­tachés de traits qui les démasquent. Ainsi, il est des miracles re­connus pour faux et reposant sur des témoignages mensongers, ce qui rend suspects tous les autres. Si nous passons aux convul­sions, elles sont folles ou indécentes ; il faut donc les rejeter et rejeter les miracles qui ne font qu'un avec elle. Quant aux se­cours, ils sont en tout contraires à la sagesse et à la sainteté de Dieu, et rien de cette œuvre fanatique ne présente même l'ombre d'une coopération divine.

 

   69. La fin du jansénisme ne comporte plus que des esclandres. Lorsque la secte, pour se soutenir, en fut réduite à dire que l'E­glise entière était tombée dans l'apostasie et que l'esprit de Dieu s'était réfugié dans un minime parti, les Nouvelles ecclésiastiques tirèrent le canon d'alarme et sonnèrent du clairon. Le clairon était pour vanter les miracles et exalter les convulsionnaires ; le canon pour tirer sur tous ceux qui manquaient d'égard envers les appelants. Leur odieuse conduite provoqua l'intervention des évoêques ; les curés de Paris refusèrent de lire un mandement de con­damnation et le déférèrent au Parlement. Le Parlement protégea les Nouvelles qu'il avait d'abord condamnées, soutint les miracles du diacre Paris et frappa le mandement de l'archevêque Vintimille. La cour intervint, cassa l'arrêt, fit arrêter deux conseillers.

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Aussitôt les magistrats se retirent, rentrent sur les injonctions de la cour, se retirent une seconde fois, se font exiler pour cette se­conde grève et sont enfin rétablis sans condition. Triste victoire, qui pronostiquait la déchéance de l'autorité royale, l'influence croissante des jeunes conseillers et l'approche de la révolution.

 

La propagation des Nouvelles et la solde des personnes à gage pour l'œuvre des convulsions se payaient avec la boîte à Pérette. Pérette était la servante de Nicole ; Nicole avait déposé, dans la boîte, pour première mise, quarante mille francs. L'abbé Dorsanne, vicaire du cardinal de Noailles, l'enrichit d'un legs de 164,000 livres. Les fonds dépassèrent un million. C'est dans cette caisse mystérieuse que puisait Quesnel pour entretenir ses ambassa­deurs et que les chefs de file trouvaient de quoi payer les appels, les brochures anonymes, les miracles et les convulsions, les pen­sions et les secours aux religieux et religieuses réfugiés en Hol­lande. — De ce côté, au surplus, les affaires ne furent pas toujours florissantes. Les jansénistes avaient acheté un asile dans l'île da­nois de Norstrand, pour y fonder une colonie presbytérienne, qui put secouer le joug des papes et des évêques. Christian de Cort s'était entreposé pour cette acquisition ; mais Christian avait fait des dettes énormes et il fallut prendre hypothèque sur ses biens, précaution, qui l'engagea à de nouveaux découverts ; de plus Christian s'était laissé prendre par Antoinette Bourignon, une vi­sionnaire qui avait découvert entre autre la moustache d'Adam et qui se fut accommodée de former une église à deux avec Chris­tian dans leur île solitaire. Les jansénistes firent mettre Cort en prison ; puis un inconnu l'empoisonna. Quand il fallut liquider, il se trouva que les oratoires belges avaient en mains les bonnes actions et les acquéreurs français se trouvèrent comme des renards près de la bouteille de la mère cigogne. Pierre Varin, a raconté au long ces mésaventures du jansénisme spéculateur, prisonnier pour dettes et mis en faillite (1).

 

A la mort de Quesnel, en 1759, la secte eut pour chef un abbé Boursier et, pour dernier appui dans l'épiscopat, Montazet,  Fitz-

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(1) La Vérité sur les Arnauld, t. I, pp. 295-332.

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James, Bossuet, Colbert et Caylus. Montazet, évoque d'Autun, puis archevêque de Lyon, en 1758, soutint le jansénisme dans presque tous ses écrits, combattit Christophe de Beaumont pour la signa­ture du Formulaire, détruisit l'antique liturgie de son diocèse, et s'entoura de jansénistes, entre autres l'oratorien Valla, auteur d'une pauvre philosophie et d'une théologie qui ne vaut guère mieux. François, duc de Fitz-James, évêque de Soissons, combattit les jésuites et appela près de lui des hommes suspects, entre au­tres un sieur Gourlin qui faisait ses mandements dont plusieurs condamnés par le pape Clément XIII. Bossuet, neveu du grand Bossuet, que son oncle eut voulu avoir comme coadjuteur, se dis­tingua par ses bassesses dans l'affaire du quiétisme, se remit en évidence plus tard par le crédit du cardinal de Noailles et devint évêque de Troyes. Evêque, il attaqua la légende de S. Grégoire VII, refit la liturgie et se mit en guerre avec l'illustre Languet, arche­vêque de Sens, aidé de Petitpied, un des grands fabricateurs de mandements à cette époque. Colbert, frère du fameux ministre et évêque de Montpellier, écrivit pendant vingt ans contre le Pape, fit à la bulle Unigenitus une guerre opiniâtre et soutint les convul-sionnaires. Son homme d'affaires à Paris était un certain Dilhe, tellement parfait qu'il ne s'était laissé ordonner qu'à condition de ne jamais dire la messe. Son catéchisme, dit de Montpellier, œu­vre de l'oratorien janséniste Pouget fut condamné en 1721 ; on ne peut le lire que dans des éditions corrigées. Enfin Caylus évêque d'Auxerre, mort en 1754, fut le dernier tenant du jansénisme et l'un des plus opiniâtres. On le vit chasser les jésuites, repousser les conseils de l'assemblée du clergé, refaire sa liturgie, défendre la soumission aux religieuses, donner des postes à tous les prêtres en guerre avec leur évêque, approuver le schisme d'Utrecht et publier des mandements en faveur du diacre Paris. A sa mort, il n'y eut plus d'évêque janséniste déclaré en France. La cour repoussa les sectaires surtout quand un fils de Louis XV fut mort pour avoir mangé de la terre de Saint-Médard. Le Parlement put bien faire en­core quelque bruit par ses scandales. Le parti n'en faiblit pas moins, se traînant dans l'ombre, jusqu'à ce qu'uni au gallicanisme et

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au philosophisme, il parut comme acteur dans nos discordes civiles.

 

Ainsi finit après un siècle de trames, de subtilités, de révoltes et de convulsions le jansénisme. Cette hérésie ne léguait à l'avenir qu'un héritage de ruines, il avait fanatisé les masses, répandu par son rigorisme un nouveau principe de corruption, jeté dans le Parlement un esprit hostile à la royauté, préparé les voies au schisme par ses idées sur la constitution de l'Église, et ruiné même toute société en faisant reposer l'obéissance des sujets sur l'évi­dence de la sagesse d'une loi. L'humanité ne va pas vite ; mais elle marche sans cesse et quand un mauvais principe est déposé dans son esprit sous la garde des passions, elles en tirent tôt ou tard les dernières conséquences.

 

70. Le jansénisme est, sous quelques rapports, la conclusion logique du gallicanisme et le couronnement de ses doctrines sur la constitution de la société chrétienne. Relativement à la nature de la hiérarchie ecclésiastique, il se développa par deux degrés d'en­seignements bien différents, quoique unis ensemble, en plaçant d'abord la souveraineté ecclésiastique dans l'aristocratie des évê­ques, ensuite dans la démocratie des prêtres, et en réduisant, dans les deux cas, l'autorité pontificale à très peu de chose. Ces deux périodes du jansénisme correspondent historiquement et philoso­phiquement aux deux mouvements révolutionnaires de la France contre l'ancienne constitution de ce royaume. Le premier de ces mouvements qui se proposait de transformer la monarchie en aris­tocratie, d'étouffer l'unité nationale, et de partager l'État en une infinité de factions indépendantes entre elles et indépendantes de la couronne, commença à la conjuration d'Amboise et finit à la Fronde ; le second, qui avait pour but de substituer à la monar­chie le gouvernement populaire, de resserrer les liens nationaux par une centralisation excessive et par la domination tyrannique de la capitale sur les provinces, commença par la Régence et finit par l'Empire. Chacun de ces efforts politiques attaqua une vérité religieuse et tendit à la ruine des saintes croyances: l'un par le protestantisme calviniste et huguenot ; — l'autre par la philo­sophie cartésienne,  dépouillée  de son enveloppe    d'hypocrisie

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et manifestement tournée vers l'irréligion. Mais comme les excès ne sont pas du goût des hommes de bon sens, alors même qu'ils sont entraînés par l'esprit de parti, il naît ordinairement, à côté des opinions exagérées, un parti plus modéré qui mitigé ou voile l'erreur, sans vouloir ou sans oser couper sa racine. Ainsi en était-il du vieux gallicanisme, qui, depuis le concile de Constance, allait se mourant, et ne reprit en peu de temps ses forces que pour in­tervenir fort inutilement, dans la personne des délégués royaux très arrogants au concile de Trente. Mais lorsque le mouvement de l'épiscopat, et de la noblesse s'arrêta sous l'étreinte de fer de Louis XIV, le gallicanisme devint jansénisme. Dès le commence­ment, celui-ci se montra le champion fervent, trop fervent même, des droits des évêques ; puis, entraîné par la force de la logique et par le siècle, il dégénéra en démocratie, et s'incarna dans les opinions licencieuses qui étaient alors à la mode. L'organisation démocratique, peu rationnelle dans tout état civil qui n'est pas très petit, est absurde dans l'Eglise, qui, n'ayant d'autres limites que la terre, ne pourrait subsister et prospérer, si elle n'était dans son universalité, guidée par un seul chef, gouvernée par un seul pilote. La monarchie essentielle à la société catholique est cepen­dant loin d'être despotique ; elle est doucement tempérée, non seu­lement par l'aristocratie et la démocratie mêlées du clergé, mais encore par la conscience universelle du monde chrétien. Dans aucune espèce de société, l'opinion n'est aussi efficace, aussi pré­pondérante et aussi sage que dans l'Église où une superposition hiérarchique très naturelle, la piété et la vertu des fidèles, l'auto­rité de la tradition, la force des coutumes et l'impossibilité morale d'un accord coupable entre tous les membres du clergé contri­buent même, humainement parlant, à sauvegarder l'opinion contre ces écarts nuisibles, et ces vicissitudes auxquelles est sujette la société civile. L'épiscopat participe au gouvernement universel de l'Eglise par les canons des conciles, qui sont la règle ordinaire de la communauté catholique. Mais comme le concile n'est, et ne peut être, par sa nature même, un tribunal permanent, le salut de la chrétienté courait des dangers, s'il n'était gardé par un pouvoir

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vivant et durable, capable de promulguer de nouvelles lois, de suspendre, de modifier, sans les abolir, les anciens statuts discipli­naires, de prendre les moyens opportuns à leur exécution, de dé­cider des controverses journalières, de faire enfin, tout ce que réclame le bien-être de la société ecclésiastique, suivant les diver­ses circonstances. Est-il besoin d'ajouter que le concile ne serait pas valide, s'il n'avait un chef imprimant à ses divers membres et à ses opérations la forme de l'unité qui lui est propre. Ce principe de l'unité chrétienne, c'est le Pape, dans lequel se résume la plé­nitude de la juridiction apostolique. D'où il suit que le Pape est d'autant plus fort que l'Église est plus unie, et que l'on ne peut affaiblir en rien l'autorité du Pape, sans affaiblir par là même l'unité ecclésiastique. Le jansénisme séduisit beaucoup de bons es­prits, parce que, — pour flatter les aspirations du moment, — il s'affubla d'une apparence de liberté. Mais la liberté janséniste est aussi trompeuse que la liberté démocratique, et, dans les deux cas, l'erreur vient de ce que l'on croit que la liberté la plus néces­saire, la plus importante, n'est pas la liberté de celui qui gouverne. Il n'est de pire tyrannie que celle des petits, qui s'exerce lorsque le gouvernant est l'esclave du gouverné ; aussi arrive-t-il infailli­blement alors, que le gouvernement n'est plus qu'un simulacre, que l'Etat ne peut être libre, ni jouir d'aucun bien-être, tout chez lui ayant disparu avec la liberté et la vie. Assurément, il faut que le gouvernement ne soit ni arbitraire, ni despotique; mais le des­potisme est impossible dans l'Église pour les raisons que nous avons données. Bien plus, diminuer la dépendance des évêques et du clergé vis-à-vis du souverain pontife ne profite à la liberté de personne, et souvent la douce et paternelle autorité du souverain pontife est alors, par un juste châtiment, remplacée par la tyran­nie civile. Lequel des trois est le plus libre : du prêtre catholique, du prêtre russe et du prêtre de Byzance ? Lequel des trois est le plus indépendant dans sa parole, le plus noble et le pur dans sa conduite ? Napoléon le savait bien, lui, qui, aveuglé par sa puis­sance, enviait la tiare usurpée et sacrilège des souverains des bords de la Tamise, du Bosphore et de la Neva ! Que les évêques et le

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clergé le sachent bien : leur liberté dépend de la force du Pontife ! que les peuples aussi se le persuadent : la liberté ecclésiastique est la plus sûre sauvegarde de la liberté civile ! Du reste, si le système janséniste sur la constitution de la société catholique descend en droite ligne du gallicanisme, il aboutit, en dernière analyse, à la doctrine des protestants et à la ruine de la hiérarchie ecclésiasti­que. Et, outre les graves inconvénients qu'il engendre dans l'ordre religieux, il détruit les effets salutaires qui résultent, pour les peu­ples chrétiens, de l'institution chrétienne comme principe d'unité, de liberté et de civilisation. (1)

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon