St Jean Chrysostome 29 

Darras tome 11 p. 588

 

27. Ces dernières paroles du pape saint Innocent I sont d'une importance capitale, au point de vue historique. Elles démontrent en effet que le fameux dialogue entre Palladius et le diacre de l'Église romaine, Théodore, fut très-réellement un procès en cano­nisation, et non pas, comme on l'avait cru jusqu'ici, une sorte de production historico-littéraire dans le genre des dialogues entre Cicéron et Atticus, avec des interlocuteurs supposés et fictifs. La critique moderne fera bien d'y réfléchir. Quoi qu'il en soit, pen­dant que le saint-siége élevait si courageusement la voix en faveur de l'innocence opprimée, les persécuteurs continuaient leur œuvre. Ils avaient juré de la poursuivre jusqu'au bout. Chrysostome, comme son divin modèle, devait parcourir toutes les étapes de la route du Calvaire. Tant de vertu, tant de génie, devait aboutir au Consummatum est ! Il est probable qu'on ne reverra jamais sur la terre un homme aussi complet en tout genre de grandeur que le fut Chrysostome. Aucun, depuis quatorze siècles, ne l'a égalé. Il y a donc lieu de croire que les temps qui restent encore à ce globe terrestre n'en fourniront pas un second. Tant mieux, car vraisem­blablement, on le martyriserait encore!

 

28. «Le bienheureux Chrysostome, dit Palladius, avait été chargé de chaînes et transporté par mer en Bithynie. Le préfet militaire lui avait adjoint pour compagnons de captivité les évêques Euly­sius et Cyrinus. Ces deux derniers étaient, ainsi que quelques clercs, accusés d'avoir mis le feu à la basilique de Sainte-Sophie. Mais, après un mois ou deux de détention, les deux évêques et les clercs furent mis en liberté et déclarés innocents2. Quand ils eurent pris congé du bienheureux Jean, celui-ci adressa aux magistrats de Constantinople une lettre où il s'exprimait ainsi : J'ai été con-

 

---------------

1. Sozom, lïïst. eccki., lib. VIII, cap. xxvi.

2. On peut voir combien tous ces détails, racontés par Palladius, concordent avec la lettre du pape saint Innocent I, citée par Sozomène. Les deux évêques, déportés d'abord en Bithynie avec Chrysostome, sont relâchés après deux mois de détention, et dès lors sont libres de se réfugier à Rome sous la protection du pape.

=========================================

 

p589 CHAP.   V.    MORT  DE   SAISI"   C1LKYSUSÏOME.     

 

damné sans être entendu. Je ne veux point discuter les autres griefs qui m'étaient reprochés, mais on me fait maintenant passer pour un incendiaire. On prétend que j'aurais fait mettre le feu à l'église dont Jésus-Christ m'a confié la défense. Il m'est impossible de me taire en présence d'une si monstrueuse calomnie. — Le bienheureux se justifiait ensuite avec une triomphante éloquence de cette absurde incrimination. Sa lettre n'eut d'autre effet que de redoubler la rage de ses persécuteurs. Sur un ordre venu de Cons-tantinople, une escouade de soldats le saisirent, et le faisant mar­cher jour et nuit1, l'amenèrent dans la petite bourgade de Cucusa, au fond de l'Arménie, et l'y abandonnèrent. Cette place frontière, mal défendue et de peu d'importance, était constamment en butte aux attaques des barbares. Chaque année, les Isauriens la met­taient au pillage. Eudoxia avait l'espoir que durant une de ces in­vasions, Chrysostome serait égorgé 2. »

 

29. « Mais, reprend le chroniqueur, les barbares respectèrent Chrysostome. Le bienheureux demeura une année entière à Cu­cusa (Coschan), et dans sa détresse, il donna du pain aux pauvres de l'Arménie. Une horrible famine sévissait alors en cette contrée. Jean organisa des secours, fit appel à la charité de ses amis, et renou­vela dans ce désert les merveilles auxquelles il avait habitué Constantinople. Les affamés qu'il nourrissait du pain matériel de l'au­mône, devinrent bientôt plus avides encore du pain spirituel de sa parole. On accourait de tous les points de l'Arménie et de la Perse pour l'entendre. Ses succès au désert aigrissaient de plus en plus la haine fratricide de ses ennemis. Sur un nouvel ordre émané de la cour byzantine, Chrysostome fut de nouveau traîné au cœur de l'hiver, par une escouade de soldats, à Arabissus, autre bourgade d'Arménie à vingt lieues de Cucusa. On avait compté qu'il mour­rait en route. On espérait du moins décourager le zèle de ses admirateurs et faire cesser l'affluence du peuple autour de lui. Rien de tout cela ne réussit. Il survécut à toutes les fatigues du voyage, et comme il est impossible d'enfermer la lumière sous le

-------------------------

1 Comment eût-Il pu marcher ainsi, s'il eût été paralyse des parties infé­rieures du corps? — 2. Pallad., cap. vi, col. 36.

======================================

 

p590    PONTIFICAT  DE   SAINT  INNOCENT  I   (101-417).

 

boisseau, il devint bientôt aussi célèbre à Arabissus qu'à Cucusa. Tous les habitants de la contrée venaient à lui. Tout l'empire sem­blait se donner rendez-vous au désert qu'il habitait. Severiunus de Gabala, Porphyre d'Antioche et quelques autres évêques de Syrie, entrèrent alors dans un véritable accès de rage. On abandonnait leurs églises et leurs provinces pour aller rejoindre l'illustre exilé. Ils ne pouvaient comprendre comment un proscrit déporté au fond des montagnes d'Arménie, faisait ainsi échec à leur puissance. Jamais, sur le trône épiscopal de Constantinople, il ne leur avait paru plus redoutable. Quand on leur disait que leur victime était sans cesse entourée d'une foule qui ne se lassait pas de l'entendre, quand on leur racontait tant de prodiges de conversion accomplis par le bienheureux, ils éprouvaient une torture morale assez sem­blable à celle du supplice physique de la flagellation. Ils éclataient en imprécations homicides, à tel point que les clercs attachés à leur personne ne pouvaient retenir l'expression de leur étonnement. Les morts reviennent donc ! s'écriaient-ils. Chrysostome est mort pour ce monde, et cependant il épouvante les vivants. C'est un fantôme dont l'aspect les terrifie ! — Grand spectacle que celui d'un évêque exilé, jeté dans un désert, seul, sans appui, succom­bant à la maladie, aux privations, à la détresse, et faisant trembler les puissants de ce monde, les princes, les prélats fastueux ! »

 

30. « Severianus et Porphyre, continue l'historien, envoyèrent à la cour supplier Eudoxia de les délivrer enfin de cette terreur. De nouveaux ordres furent donnés par le préfet du prétoire afin de transférer le captif à Pityonte, dans la région déserte des Tzanes, à l'extrémité du Pont-Euxin. Les deux soldats chargés de cette translation l'exécutèrent avec une brutalité vraiment barbare. Ils obligeaient le bienheureux à des marches forcées, sans lui laisser un intervalle de repos. Leurs instruction , disaient-ils, leur prescrivaient cette rapidité. On eût dit qu'on avait stimulé leur zèle et qu'on leur avait promis de l'avancement. si l'archevêque mourait en route. Malgré cette consigne, l'un des deux, ému d'un sentiment d'humanité, donnait quelquefois à la dérobée au captif des témoignages de respect. Mais l'autre poussait la cruauté jus-

=========================================

 

p591 CHAP.   Y.   — MORT  DE  SAINT   CHUYSOSTOJ1E.  

 

qu'à sévir contre quiconque regardait avec un air de commiséra­tion, le passage du cortège. On était à la saison des pluies. Chrysostome marchait à pied, tête nue, le corps brisé, mais l'âme en paix. Souvent ils devaient franchir les torrents qui barraient le passage, ayant de l'eau jusqu'à la poitrine. S'il arrivait qu'on traversait une localité offrant quelques ressources, on ne lui permettait pas d'y faire halte. Cet horrible voyage dura trois mois. Le dernier jour de ce long martyre, l'escorte franchit sans s'y arrêter la ville de Comane, et campa pour la nuit à cinq ou six milles (environ deux kilomètres) de la cité, près d'un oratoire élevé sur la tombe du saint martyr Basiliscus, évêque de Comane, décapité pour la foi sous le règne de l'empereur Maximin. Chrysostome s'étendit sur un lit de paille pour y passer la nuit. Durant son sommeil, Basiliscus lui apparut et lui dit : Jean, mon frère, prenez courage. Demain, nous serons ensemble. — Or, à l'heure où le captif avait cette vision, un prêtre, qui était attaché au service de cet oratoire, vit également en songe le martyr Basiliscus qui lui dit : Préparez tout pour recevoir les reliques de mon frère Jean, car bientôt elles prendront place à côté des miennes. Le lende­main, malgré les instances du bienheureux qui se sentait grave­ment malade, les soldats le firent mettre en marche dès le point du jour. Mais, après qu'on eut franchi une trentaine de stades (envi­ron six kilomètres), Jean se trouva si faible qu'il ne put continuer la route, et comme le pays était désert, on fut obligé de le rame­ner à l'oratoire. Là, comme il était encore à jeun, il voulut offrir le saint sacrifice. Le prêtre lui donna des vêtements blancs et le bienheureux accomplit les saints mystères, prit le sacrement eucharistique, et s'assit pour prier. Bientôt, on l'entendit s'écrier : Gloria Dei per omnia. Ce fut sa dernière parole. Son âme s'envola vers les deux, et la terre compta un martyr de plus 1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon