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CHAPITRE XVIII.
Ce que Salluste nous apprend des mœurs romaines, alors que la crainte en maintenait l'austérité, ou que la sécurité en favorisait le relachement.
1. Je m'arrêterai donc, et je préfère invoquer le témoignage de Salluste lui‑même, qui a dit à la louange des Romains: « Que chez eux le droit et la vertu étaient aussi efficacement commandés par la conscience que par des lois,» mot qui nous a fourni l'occasion des réflexions précédentes. Salluste parlait de cette époque qui suivit l'expulsion des rois, et pendant laquelle, en très peu de temps, Rome accrut considérablement sa puissance. Cependant au premier livre de son histoire, tout en commençant, cet écrivain avoue que même peu après que le gouverne-
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(1) Tite‑Live raconte (livre I), que Collatin fut forcé par Brutus, non‑seulement de quitter le consulat, mais de vendre son patrimoine et de s'exiler à Lavinie.
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ment eut passé de la main des rois dans celle des consuls, bientôt on vit dans la ville des insolences de la part des grands, et par suite la retraite du peuple se séparant du sénat, et une foule d'autres dissensions intérieures.
En effet, il observe ensuite que, entre la première et la seconde guerre punique, le peuple romain vécut dans une parfaite concorde, et pratiqua constamment la vertu; il en attribue la cause, non à l'amour de la justice, mais à la crainte qui faisait redouter quelque surprise du côté de Carthage, tant que cette ville restait debout. C'est pourquoi l'illustre Nasica ne voulait pas qu'on la détruisît, afin de réprimer par cette terreur la corruption et les vices, et de conserver la pureté des mœurs. Après cette remarque, Salluste ajoute aussitôt : « Mais après la ruine de Carthage, la discorde, l'avarice, l'ambition, et tous les vices, qui se produisent ordinairement dans un état florissant, se multiplièrent d'une manière étonnante. ” Ainsi nous fait‑il entendre que déjà auparavant, ces désordres se montraient souvent, et se multipliaient. Il en donne donc aussitôt la raison : « Car, dit‑il, on vit dès le commencement les insolences des grands, et par suite la retraite du peuple se séparant du sénat, et d'autres dissensions intestines; et si le droit et l'équité eurent quelque empire, ce ne fut qu'au moment de l’expulsion des rois, alors que l'on craignait encore Tarquin, et que l'on avait à soutenir une rude guerre (1). » Et encore dans ce court intervalle, à ce moment de l'expulsion et de la proscription des rois, voyez quel était cet empire du droit et de l'équité, il n'avait, selon notre auteur, d'autre appui que la crainte; on redoutait Tarquin qui renversé du trône, chassé de la ville, s'était associé aux Etrusques pour faire la guerre aux Romains. Ecoutons donc la suite de l'histoire de Salluste : « Après cela, dit‑il, les patriciens se permirent d'exercer sur le peuple un pouvoir tyrannique, disposant en rois de la vie et de la personne des citoyens, les excluant de la propriété, et se réservant toute autorité à eux seuls. Fatigué de ces injustices , surtout accablé d'impôts, le peuple qui dans la guerre payait de son argent et de sa personne, se retira en armes sur le mont Sacré, et sur le mont Aventin. Telle est l'origine des tribuns, et d'autres droits accordés au peuple. Ce fut la seconde guerre punique qui mit fin de part et d'autre aux discordes et à la lutte. » Voyez donc dans ce court espace de temps qui suivit l'expulsion des rois, quels furent ces Romains dont on a dit : « Chez eux le droit et la vertu étaient aussi efficacement commandés par la conscience que par des lois. »
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(1) La guerre contre Porsenna, roi des Etrusques, qui voulait rétablir les Tarquins, et pressait vivement Rome.
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2. Or, si telle fut l'époque que l'on vante comme les temps les meilleurs et les plus beaux de la république romaine, que devrons‑nous dire et penser de l'âge suivant? Par un changement insensible, comme dit le même historien, la beauté éclatante et les vertus excellentes de cette république auraient fait place à toutes les hontes et à tous les crimes, telle fut Rome, dit Salluste, après la ruine de Carthage. On peut voir dans son histoire comment il rappelle et décrit brièvement cette époque, comment il démontre que ces désordres moraux, qui prirent naissance dans la prospérité de l'empire, amenèrent les guerres civiles (1). « De ce moment, dit‑il, les mœurs antiques ne déclinent plus insensiblement comme par le passé, mais c'est un torrent qui se précipite; et la jeunesse est tellement corrompue par le luxe et l'avarice, qu'il semble être dans la nature des jeunes gens de ne pouvoir conserver leur patrimoine, ni souffrir que d'autres conservent le leur. » Ensuite, il parle des vices de Sylla et des hontes de la république, sur ce point, les autres écrivains, quoique bien inférieurs en éloquence, sont d'accord avec lui.
3. Vous voyez, je pense, et tout esprit attentif remarquera facilement, dans quel abîme ce déluge de corruption avait plongé Rome, avant la venue de notre souverain Roi. En effet, tout cela s'est passé, non pas seulement avant que le Christ se fût manifesté et eût prêché sa doctrine, mais avant même qu'il naquit de la Vierge. Or, les maux si grands et si nombreux de ces temps passés, ces maux moins graves de l'époque plus reculée, et les désordres plus odieux et plus intolérables qui suivirent la destruction de Carthage, les Romains n'osent les imputer à leurs divinités, qui remplissaient perfidement l'esprit des hommes d'erreurs capables de faire pulluler tous les crimes; comment donc attribuent‑ils les maux présents au Christ, qui, par sa doctrine très sainte, condamne le culte de ces dieux faux et trompeurs, déteste et flétrit de sa divine autorité toutes ces passions funestes et criminelles; et qui de cette manière retire insensiblement sa famille de ce monde croulant sous le poids de ces iniquités, pour élever sa Cité éternelle; Cité que l'on peut appeler très‑glorieuse, non par une flatterie mensongère, mais par une juste appréciation de la vérité.
CHAPITRE XIX.
Corruption de la république romaine, avant que Jésus-Christ eût détruit le culte des faux dieux.
Voilà donc cette république romaine , «dont,
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(1) Guerres civiles entre les sénateurs et les Gracques, entre Marius et Sylla, entre César et Pompée.
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par un changement insensible, la beauté éclatante et les vertus excellentes, ont fait place à toutes les hontes et à tous les crimes. » Ce n'est pas moi qui l'invente, ce sont des historiens dont on nous a vendu les leçons, qui l'ont dit bien avant Jésus‑Christ. Il est donc avéré qu'avant le Christ, après la ruine de Carthage : « les mœurs antiques ne déclinent plus insensiblement comme par le passé, mais s'en vont comme un torrent qui se précipite, tant la jeunesse est corrompue par le luxe et l'avarice. » Lisez‑nous donc les lois que vos dieux ont formulées chez vous contre le luxe et l'avarice; si du moins ces dieux se contentaient de ne rien dire de la chasteté et de la modestie, sans imposer des actions pleines d'ignominie et de honte, les appuyant de toute l'autorité de leur divinité imaginaire ! Lisez au contraire, toutes ces prescriptions si multipliées contre l'avarice et la débauche, qui nous sont données par les prophètes, le saint Évangile, les Actes des Apôtres et les épitres, et qui partout sont répétées aux populations assemblées pour les entendre. Prescriptions excellentes, prescriptions divines qui ne sont pas seulement le faible écho des discussions philosophiques, mais la voix puissante de Dieu, qui fait éclater ses oracles comme un tonnerre. Toutefois la dégradation et les crimes de cette république souillée, avant le Christ, par le luxe, l'avarice et toutes les passions, ils ne les imputent point à leurs dieux; et aujourd'hui si leur orgueil et leur mollesse leur ont attiré quelques souffrances, c'est le christianisme qui en est la cause. Au contraire, si ces préceptes de justice et de morale étaient entendus et écoutés de tous les rois de la terre, de tous les peuples, des princes et des juges du monde, des jeunes jens, des vierges, des vieillards et des enfants, (Ps. CXLVIII, 11), en un mot, de tout âge et de tout sexe, et de tous ceux à qui s'adresse saint Jean‑Baptiste, publicains mêmes et soldats (Luc, 111, 13), on verrait sur la terre une société florissante et jouissant de tout le bonheur possible ici‑bas, en attendant la félicité suprême, qui lui serait réservée dans le royaume éternel. Mais celui‑ci reçoit ces enseignements, celui‑là les méprise, un grand nombre préfèrent les vices enchanteurs qui perdent aux vertus austères qui sauvent ; aussi les serviteurs de Jésus‑Christ, rois, princes, juges, soldats, provinciaux, riches, pauvres, libres ou esclaves de l'un et l'autre sexe, tous sont dans la nécessité de subir les maux de cette société perverse et remplie de crimes. C'est par cette patience qu'ils mériteront un trône brillant dans la très‑auguste société des anges, dans cette république céleste, qui ne connaît pas d'autre loi que la volonté de Dieu.
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CHAPITRE XX.
Quel bonheur, et quelle sorte de félicité désirent les
adversaires de la religion chrétienne,
Quant aux amis, aux adorateurs de ces dieux, dont ils se glorifient d'imiter les vices et les crimes, s'inquiètent‑ils de la corruption et de la dégradation profonde de la république ? Nullement. Qu'elle subsiste, disent‑ils, qu'elle prospère par le nombre de ses troupes et de ses victoires ; ou mieux encore, qu'elle jouisse de la paix et de la sécurité, cela suffit. Que nous importe le reste? Ce qu'il nous faut surtout, c'est que chacun puisse toujours augmenter ses richesses, pour suffire aux prodigalités de chaque jour, et pour donner au puissant la facilité de dominer le faible. Que les pauvres rampent devant les riches pour avoir du pain, ou pour vivre sous leur tutelle dans une tranquille oisiveté; que les riches abusent des pauvres comme d'instruments à leur service, et pour faire parade de leur clientèle. Que le peuple applaudisse, non point ceux qui prennent ses intérêts, mais ceux qui lui procurent des plaisirs. Que rien de pénible ne soit commandé, que rien d'impur ne soit défendu. Que les rois ne s'inquiètent pas si leurs sujets sont bons, mais s'ils sont bien soumis. Que les provinces n'obéissent point à leurs gouverneurs, comme aux surveillants de leur moralité, mais comme aux maitres de leur fortune, aux pourvoyeurs de leurs plaisirs; qu'importe que cette soumission manque de sincérité et repose sur une crainte servile et criminelle? Que les lois protègent plutôt la vigne que l'innocence des mœurs. Que personne ne soit traduit devant les tribunaux, à moins d'avoir causé un dommage à la propriété, à la maison ou à la vie d'autrui, ou de lui avoir nui en violant ses intérêts; du reste, chez soi, avec les siens et avec tous ceux qui se prêteront à ses désirs, chacun sera libre de faire ce que bon lui semblera. Que les courtisanes abondent, soit pour quiconque veut en jouir, soit surtout pour ceux qui ne peuvent entretenir de concubines. Que l'on élève de vastes et riches palais; que l'on fréquente les festins somptueux, chacun selon son gré et son pouvoir ; que les jours et les nuits se passent dans les orgies du jeu, de la table, du vomitoire et du lupanar. Partout le bruit des danses, partout les applaudissements éhontés du théâtre, ainsi que le bouillonnement des passions les plus cruelles et les plus honteuses. Celui qui blâmera ces plaisirs sera considéré comme un ennemi public; si quelqu'un entreprend de les réformer ou de les bannir, la multitude aura toute liberté d'étouffer sa voix, de le chasser, de lui ôter la vie même. Ceux qui ont procuré au peuple ces plaisirs et qui en autorisent la jouissance, voilà les dieux véritables ! Qu'on les ho-
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nore à leur gré, qu'on leur accorde les jeux qu'ils désirent obtenir de leurs adorateurs et avec ces adorateurs ; seulement, qu'ils empêchent ce bonheur d'être troublé par l'ennemi, ou par la peste, ou par toute autre calamité. Quel homme raisonnable ne comparerait une telle république, je ne dis pas à l'empire romain, mais au palais de Sardanapale (4), de ce roi tellement débauché qu'il ordonna d'écrire sur son tombeau, qu'il ne laissait en mourant que les seules voluptés dont il avait épuisé la coupe durant sa vie ? Si ces hommes avaient un roi semblable, se prêtant complaisamment à leurs vœux, ne contrariant en rien leurs désirs, ils lui consacreraient un temple et un flamine plus volontiers que les anciens Romains ne le firent à Romulus.
CHAPITRE XXI.
Ce que Cicéron pensait de la République romaine.
1. On dédaigne le témoignage de celui qui affirme la corruption et la dégradation profonde de la république; on ne se met point en peine de ces mœurs corrompues et dégradées qui la souillent et la déshonorent; qu'elle reste debout, dit‑on, qu'elle se soutienne, cela suffit. Mais écoutez, non pas le témoignage de Salluste qui en affirme la corruption et la dégradation, mais celui de Cicéron attestant qu'elle est déjà complétement anéantie, et qu'elle n'existe plus. Il met en scène Scipion, celui même qui avait détruit Carthage; il le fait parler de la république à cette époque, où déjà on pressentait sa chute prochaine, par suite de la corruption que Salluste a décrite. C'est au moment où venait d'être tué l'un des Gracques, qui, selon Salluste, commença les grandes séditions; car, il est question de cette mort dans le même ouvrage. Or, à la fin du second livre, Scipion dit que, comme dans un concert, les instruments ou les voîx doivent garder un certain accord dans la variété des tons, à moins de blesser une oreille exercée, et que l'harmonie elle‑même, naît de cet accord de sons très‑divers; ainsi dans un état, il se forme comme un concert qui résulte de l'accord des ordres de citoyens, même les plus différents entre eux, grands, petits et intermédiaires. Ce que l'on nomme harmonie dans la musique, ajoute‑t‑il , s'appelle concorde dans l'ordre politique, et c'est la garantie la plus sûre et la plus solide du salut d'une république. Or, cette concorde ne peut se maintenir que par la justice. Puis, comme il développait un peu
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(1) Sardanapale, dernier roi d'Assyrie, Cicéron (Ve Tuscul.) rapporte son épitaphe.
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longuement l'utilité de la justice dans un état et le danger de son absence, Pilus (4), un des interlocuteurs, désire que cette question soit encore traitée plus en détail, et que l'on parle de nouveau et plus au long sur la justice, parce que l'on disait déjà communément qu'il était impossible de gouverner la république, sans manquer à la justice. Scipion consent à examiner cette question et à la résoudre; mais il ajoute que tout ce qu'il a dit est nul, et qu'il ne peut en dire davantage, si l'on refuse d'admettre comme choses absolument certaines, non‑seulement la fausseté du préjugé qui suppose le gouvernement impossible sans injustice, mais encore comme très‑vrai ce principe, qu'il est impossible de gouverner sans une très‑exacte justice. L'examen de cette question fut remis au jour suivant; il est dans le troisième livre l'objet d'une discussion animée. Pilus soutient l'opinion de ceux qui pensent que l'on ne peut administrer sans injustice; toutefois, il se défend bien d'admettre pour lui‑même un tel sentiment. Il plaide donc avec soin la cause de l'injustice contre la justice, et semble s'attacher à montrer, par des exemples et des apparences de bonnes raisons, l'utilité de l'une, et l'inutilité de l'autre. Alors, sur la demande de tous les assistants, Lélius prend la défense de la justice, et il affirme, avec toute l'énergie dont il est capable, que rien n'est plus nuisible à un état que l'injustice, et qu'une république ne peut être administrée, et se maintenir que par le règne souverain de la justice.
2. La question paraissant suffisamment débattue, Scipion reprend la suite de son discours; il rappelle et recommande une courte définition qu'il a donnée de la république: c'est, dit‑il, la chose du peuple. Or, le peuple, ce n'est point toute multitude assemblée, mais, ajoute‑t‑il, c'est une société formée par le droit et par la communauté d'intérêt. Il montre ensuite l'utilité des définitions dans une discussion. Aussi de celles qu'il a données, il conclut qu'il y a république, ou chose du peuple, quand un roi, ou quelques magistrats, ou le peuple lui‑même, administre avec justice et sagesse. Mais si le roi est injuste, c'est un tyran, dit‑il, pour parler comme les Grecs; si les magistrats sont injustes, leur accord s'appellera faction ; si le peuple est injuste, Scipion ne lui trouve pas de dénomination, à moins de lui appliquer aussi celle de tyran; or, dans ces cas, on ne devra plus dire, comme dans l'entretien précédent, que la république est corrompue, mais on conclura, d'après
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(1) Cicéron dans ce dialogue fait intervenir Scipion le second Africain, Lélius et Flarius Pilus.
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les définitions, qu'elle n'existe plus. Ce ne serait plus, en effet, la chose du peuple, si la tyrannie et une faction s’en étaient emparées ; un peuple injuste ne serait plus un peuple, parce que ce ne serait plus, selon la définition, une société formée par le droit et la communauté d'intérêts.
3. Ainsi cette république romaine dépeinte par Salluste, n'était donc pas seulement, comme il le dit, tombée dans une corruption et une dégradation profonde; elle était anéantie, selon la conclusion de cet entretien entre les principaux citoyens de l'époque. Cicéron lui‑même, l'assure, non par la bouche de Scipion ou de quelque autre; en effet, c'est en son propre nom qu'il parle au commencement du cinquième livre, lorsqu'après avoir rappelé cette parole du Poète Ennuius: « La force de Rome est dans ses mœurs et ses hommes antiques, » il ajoute: « Ce mot si court et si plein de vérité ressemble pour moi à la parole d'un oracle. En effet, ni les hommes sans les bonnes mœurs, ni les bonnes mœurs sans ces hommes, n'eussent jamais fondé ni maintenu si longtemps cette république, qui étendait si loin sa juste et forte domination. Avant notre époque, l'usage de la patrie était d'élever au pouvoir les hommes distingués par le mérite, et ces hommes vertueux maintenaient les coutumes et les institutions des ancêtres. Notre âge a reçu la république comme un magnifique tableau; la voyant tomber de vétusté, non‑seulement il a négligé de lui rendre ses anciennes couleurs, mais il ne s'est pas même préoccupé d'en conserver le dessin et même les derniers linéaments. Que reste-t‑il, en effet, des mœurs antiques, qui, selon le poète, font la force de la république? Elles sont tellement oubliées, que, non‑seulement, on n'en suit plus les règles, mais que même on ne les connaît plus. Parlerai‑je des hommes? Les mœurs ont péri par disette d'hommes; et il ne suffit pas d'expliquer ce malheur, mais il faut nous défendre comme des coupables dignes du dernier supplice. Car ce n'est point le hasard, ce sont nos vices qui depuis longtemps ont anéanti la république, et l'ont réduite à n'exister que de nom. ”
4. Ainsi parlait Cicéron; à la vérité l'Africain, dans la bouche duquel il met ses dissertations sur la république, était mort depuis longtemps (1), mais le Christ n'était pas encore venu. Or, lorsque l'on pensait et que l'on parlait de la sorte, si déjà la religion chrétienne eût été propagée, si elle eût établi son empire dans le
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(1) Environ soixante‑dix ans, car Scipion Emilien mourut vers l’an de Rome 624, et par conséquent c'était environ 60 ans avant Jésus-Christ que Cicéron écrivait ses livres De Republica.
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monde, lequel de nos ennemis n'eût cru devoir
attribuer aux chrétiens la cause de tous ces maux? Mais alors pourquoi donc leurs dieux n'ont‑ils pas empêché l'anéantissement de cette république, dont Cicéron déplore si amèrement la ruine avant l'incarnation du Christ? Que ses admirateurs considèrent ce qu'elle fut même avec ses mœurs et ses hommes antiques; qu’ils voient si réellement la justice fut sa vie, ou plutôt si dès lors au lieu d'être une réalité vivante, elle ne fut pas une brillante peinture, selon le mot qui échappe à Cicéron faisant son éloge. Plus tard, avec l'aide de Dieu, nous examinerons cette question, car quand il en sera temps, reprenant les définitions si brèves de la république et du peuple, telles que Cicéron les met dans la bouche de Scipion, et m'appuyant sur de nombreux témoignages qu'il nous fournit dans cette discussion, soit en son nom, soit par les interlocuteurs, j'espère prouver qu'il n'y eut jamais de vraie république, parce qu'il n'y eut jamais en elle de justice. Cependant, suivant d'autres définitions plus probables, ce fut encore à certain point de vue une république, mieux administrée par les anciens Romains que par les modernes. Mais il n'y a de vraie justice que dans la république fondée et gouvernée par le Christ, si toutefois nous voulons lui donner ce nom, car nous ne pouvons nier qu'elle ne soit la chose du peuple. Cependant ce nom employé habituellement dans un autre sens, et pour désigner tout autre chose, pourra paraitre trop étranger à notre langage ordinaire; au moins il est certain que la vraie justice est dans cette Cité, dont l'Ecriture parle en ces termes : « De grandes choses ont été publiées de vous, ô Cité de Dieu. » (Ps. LXXXVI, 3.)
CHAPITRE XXII.
Les dieux des Romains ne s'opposèrent jamais à la corruption des mœurs, qui devait amener la ruine de la république.
1. Mais en n'envisageant que la question qui nous occupe, il est de fait que, malgré les éloges décernés à cette république pour le présent comme pour le passé, elle était cependant tombée dans un abîme de corruption et de dégradation, bien longtemps avant le Christ, ce sont ses écrivains les plus distingués qui nous le disent; ou plutôt elle était anéantie, les mœurs les plus dépravées l'avaient détruite. Pour la préserver de cette ruine, ses dieux protecteurs ne devaient-ils pas donner des préceptes de vertu et de morale à leur peuple fidèle, à ce peuple qui leur avait consacré un si grand nombre de temples et de prêtres, qui leur offrait tant de sacrifices, et célébrait en leur honneur un si grand nombre
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de mystères, de fêtes et de jeux solennels? Mais non, ces démons n'ont souci que d'eux‑mêmes, ils ne s'inquiètent point de la vertu de leurs adorateurs, ou plutôt ils font tout pour les corrompre; ce qu'ils veulent, c'est que ce peuple asservi par la crainte, les honore par ses vices. Si l'on prétend qu'ils ont donné quelques lois morales, où sont‑elles? Qu'on nous les montre, qu'on nous les lise. Laquelle de ces lois avaient méprisé les Gracques, lorsqu'ils remplissaient Rome de troubles et de séditions? Et Marius, Cinna, Carbon, quelle loi enfreignaient‑ils en excitant, sous les prétextes les plus iniques, ces guerres civiles si cruellement conduites, et terminées encore d'une manière plus barbare? Quelle loi enfin avait violée Sylla lui‑même, cet homme dont la vie, les mœurs et les actions, telles qu'elles nous sont racontées par Salluste et les autres historiens(1), font frémir tout le monde? N'avouera-t‑on pas qu'alors la république n'était plus?
2. En présence de cette corruption peut‑être alléguera‑t‑on, comme on le fait, ce mot de Virgile pour excuser les dieux: « Ils ont abandonné leurs sanctuaires et leurs autels, ces dieux autrefois soutiens de l'empire. » (Enéid., ii.) Mais s'il en est ainsi, d'abord nos adversaires n'ont aucune raison de se plaindre du christianisme, sous prétexte qu'il aurait été cause de la désertion de leurs divinités, puisque déjà depuis longtemps les mœurs des ancêtres avaient chassé de la ville comme une armée de moucherons, cette foule de petites divinités? Toutefois où était donc cette multitude de dieux, bien longtemps avant la corruption générale, lorsque Rome fut prise et incendiée par les Gaulois? Sans doute, ils étaient là, mais ils dormaient? La ville entière était au pouvoir des ennemis, il ne restait plus que le Capitole, et il allait aussi être pris, si les oies n'avaient veillé pendant que les dieux dormaient. Aussi à cette occasion, Rome imita la superstition des Egyptiens, adorateurs des bêtes et des oiseaux, elle institua des fêtes en l'honneur de l'oie. Mais ce n’est pas encore le moment de nous occuper de ces maux du dehors, de ces maux qui viennent des ennemis ou de quelque accident, maux du corps, et non de l'âme; je ne parle maintenant que de cette corruption qui d'abord, enlevant insensiblement aux bonnes mœurs leur vif éclat, puis les faisant déchoir avec la rapidité d'un torrent impétueux, mina tellement la république, que ses écrivains n'hésitent point à en reconnaitre le complet anéantissement, bien que les toits et les murailles restassent encore debout. Or, si Rome avait méprisé les préceptes divins de justice et de morale, c'eût été avec raison que les dieux l'auraient abandonnée, et l'auraient laissé périr en
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(1) Cicéron appelle Sylla (lib. 111 De Finibus) un maître passé dans ces trois vices détestables, la luxure, l'avarice et la cruauté. ”
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quittant leurs temples et leurs autels. Mais dites‑nous donc quels étaient ces dieux qui ne voulurent point rester avec un peuple dévoué, avec ce peuple auquel ils n'apprirent point à bien vivre, ni à réformer ses moeurs ?