Darras tome 6 p. 351
§ VIII. Hermas
69. Outre l'Épître de saint Barnabe, le manuscrit sinaïtique nous a restitué le texte grec du Pasteur d’Hermas, dont nous ne possédions jusqu'ici qu'une version latine sans élégance, mais assez fidèle. Dans son Épître aux Romains, saint Paul adressait une salutation spéciale à son disciple Hermas 1, dont il joint le nom à ceux d'Asyncritus, de Patrobas et de Phlégon. Ces dénominations, dont l'étymologie grecque est visible, indiquent suffisamment que les personnages auxquels elles se rapportent avaient, soit par leur naissance, soit par leur éducation, une origine hellénique. Non point qu'il faille entendre par là que l'Hellade proprement dite ait été leur patrie. On sait que la langue grecque était celle de tout le littoral Méditerranéen, et, de plus, cet idiome, plus universel alors que le latin, était familier à tous ceux qui avaient fait des études libérales. Cette particularité nous explique pourquoi la plupart des livres du Nouveau Testament et tous les ouvrages sans exception des Pères apostoliques du premier siècle furent rédigés en grec. Hermas était donc un de ces hellénistes convertis par saint Paul dans les missions du grand Apôtre, soit en Asie-Mineure, soit dans le midi de l'Europe. Nous n'avons d'autres renseignements biogra -phiques sur cet écrivain que ceux qu'il nous a laissés lui-même. Né dans l'esclavage, affranchi plus tard et devenu père de famille, il s'accuse d'avoir, comme jadis le grand prêtre Héli, trop négligé l'éducation de ses enfants. On ne sait si dans la suite Hermas enbrassa le sacerdoce ; il était laïque au moment où il écrivait, et sa femme n'avait point jusque-là fait profession de continence; c'est du moins ce qu'il est permis de conclure d'un passage où il exprime l'espérance de pouvoir un jour lui donner le nom de sœur. Hermas avait été riche. Vraisemblablement il avait dû sa fortune
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1 Rom., xvi, 14.
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au négoce lucratif qui établissait, entre l'Asie et Rome, des relations d'affaires et des échanges si considérables. Il s'accuse d'avoir, dans ce trafic, multiplié les dissimulations et le mensonge. Sa prospérité temporelle ne dura point. En lui ôtant les biens de ce monde, Dieu lui ouvrit le trésor des richesses immortelles. L'ange de la pénitence lui apparut sous la forme d'un pasteur vêtu d'un manteau blanc, une panetière sur l'épaule, une houlette à la main. Cet ange devait conduire Hermas à Jésus-Christ, et ses instructions, recueillies par l'heureux pénitent, forment le livre du Pasteur. Toute l'antiquité chrétienne, depuis saint Irénée jusqu'à saint Jérôme, a loué cet ouvrage. Le Pasteur d'Hermas était lu dans les assemblées des fidèles, non point comme une écriture canonique, mais comme un traité de théologie morale, une sorte d'Apocalypse pratique, où les vertus de l'Évangile se présentaient tour à tour en un gracieux tableau, sous forme de visions, de préceptes et de similitudes.
70. Le Dante semble avoir emprunté au Pasteur d'Hermas l'idée si poétique de Béatrice, devenue au ciel la protectrice et le guide de celui qui l'avait aimée sur la terre. Malgré ce qu'un pareil rapprochement saurait avoir de profane, il est impossible de méconnaître une analogie réelle entre le début des visions d'Hermas , et cette création épique de la Divina comedia. « Celui qui me nourrit dans mon premier âge, dit Hermas, m'échangea à Rome contre une jeune enfant, nommée Rosa 1. Plusieurs années s'écoulèrent et je retrouvai cette jeune fille; sa merveilleuse beauté n'était surpassée que par sa vertu sans tache. Heureux, me disais-je, si j'eusse rencontré une pareille épouse !
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1 '0 8p£i}/àç pis 7r£itpàxsv [i£ 'PoSfi Tivs eIç ePaJp)v. Ce texte du manuscrit sinaïtique que nous traduisons pour la première fois en français, avait été mal interprété dans la version latiue, qui s'exprimait ainsi : Qui enutriverat me vendidit quamdam puellam Romœ. La restitution du texte original nous révèle deux particularités jusque là inconnues; la première qu'Hermas était né dans l'esclavage, et que son enfance avait été élevée non par son père, comme on le croyait, mais par un maître, la seconde, non moins intéressante, est le nom de cette jeune fille qui va jouer un si grand rôle dans le livre du Pasteur. Ce nom de Rosè, Rosa, symbole de pureté radieuse, se prêtera merveilleusement aux transformations célestes qui suivront.
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Ma pensée n’alla point au delà et je me sentais incliné à l'aimer comme une sœur. Quelque temps après, me promenant à la campagne, je m'endormis et l'esprit me tranporta, à travers des rochers et des précipices inaccessibles, en une vaste plaine, où je m'agenouillai, priant le Seigneur et confessant mes péchés. Tout à coup, le ciel s'ouvrit, une femme éclatante de lumière m'apparut; je reconnus la jeune Rosa, elle me saluait par mon nom. — Que faites-vous ici? lui demandai-je. — Je suis ici, répondit-elle, pour t'accuser devant le Seigneur. — Eh quoi! m'écriai-je, serai-je donc condamné sur votre accusation?— Non, dit-elle. Mais écoute la parole que je vais te faire entendre. Le Dieu qui réside au ciel, qui a tiré du néant tous les êtres et qui les multiplie en vue de son Église sainte, est irrité du crime que tu as commis envers moi. — Je répondis aussitôt : Comment donc et en quel lieu me suis-je rendu coupable à votre égard? Jamais vous ai-je adressé une parole offensante? Ne vous ai-je pas toujours chérie comme une sœur, et révérée comme une dame noble et sainte? Que signifient ces menaces et le crime dont vous m'accusez? — Elle me dit alors avec un sourire céleste : Un désir de concupiscence est monté jusqu'à ton cœur. Homme juste, ne comprends-tu pas qu'une telle pensée est coupable? Oui, c'est là un péché, un grand péché. Le juste ne doit avoir que des pensées de justice, et c'est ainsi qu'il est agréable au Seigneur. Les désirs mauvais du cœur sont des liens de servitude et de mort. Les mondains, ceux qui placent toutes leurs espérances dans le siècle présent et dans ses richesses périssables, livrent ainsi leur âme à toutes ces frivolités qui tuent la foi. Les chrétiens équivoques font de même; ils n'ont qu'une demi-espérance; ils méprisent ou négligent la véritable vie; mais toi, prie le Seigneur; il te purifiera de tes péchés, toi, ta famille et toute l'assemblée des saints. » L'allégorie est ici transparente. Il s'agissait de former la conscience des nouveaux convertis à cette pureté du cœur que la pensée du mal suffit à souiller. La Rosa du Pasteur d'Hermas est la personnification de la chasteté chrétienne, de même que la Béatrice du Dante est la personnification de la théologie catholique. Est-ce à dire qu'il faille attribuer aux visions d'Hermas un caractère pure-
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ment symbolique? Cette question a été l'objet de nombreuses controverses. Hermas a-t-il vu en réalité, dans une extase divine, comme les prophètes anciens, ou comme saint Jean à Pathmos, tous les objets qu'il décrit successivement? Rien ne nous détermine a priori ni à le nier, ni à le croire. L'Église a laissé ses écrits en dehors du Canon des livres inspirés; mais elle a autorisé leur lecture ; elle y reconnaît, avec l'intégrité de la doctrine et de la foi, une morale parfaitement conforme à celle de l'Évangile. Peu nous importe donc ici la forme, qui n'est que l'accessoire; le fond est irréprochable, et nous pouvons en toute sécurité étudier le Pasteur d'Hermas, pour y trouver, dans sa fleur, l'enseignement aposto-lique. « Quand la vierge céleste eut ainsi parlé, continue Hermas, les cieux se refermèrent. Plongé dans l'affliction la plus profonde, je me disais: Si cette faute m'est imputée, comment pourrai-je espérer mon salut? Comment obtenir du Seigneur le pardon de péchés si nombreux? — Livré à ces tristes réflexions je vis se dresser devant moi une chaire vaste et haute, recouverte d'une étoffe de laine éclatante de blancheur. Une femme âgée, vêtue d'une robe éblouissante, vint s'y asseoir; elle tenait un livre à la main. Salut, Hermas, me dit-elle. — Je répondis en pleurant à cette salutation, et elle reprit : Pourquoi cette tristesse et ces larmes? Jusqu'ici Hermas avait toujours été un modèle de patience, de résignation et de douce sérénité. — Hélas ! m'écriai-je. Je suis accusé d'un crime affreux, et celle qui se porte témoin contre moi est une sainte. —A Dieu ne plaise, répondit-elle, qu'un serviteur de Jésus-Christ soit coupable d'un pareil forfait. Mais peut-être une pensée mau- vaise est-elle montée dans ton cœur. Or c'est là un véritable péché. L'esprit du juste répudie toute concupiscence terrestre. Une telle pensée devait-elle pénétrer dans le cœur simple et innocent d'Hermas? Dieu te reproche d'ailleurs le désordre de ta famille. Dans ton amour aveugle pour tes enfants, tu as négligé de les reprendre, tu les as trop abandonnés à leurs inclinations violentes, mais le Seigneur réparera tous ces maux. Déjà il a permis, pour te punir, les pertes que tu as subies dans ta fortune. Mais maintenant sa miséricorde va éclater sur toi et sur toute ta famille. — En ce
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moment, la femme âgée se leva; quatre jeunes hommes, soulevant la chaire sur leurs épaules, la transportèrent vers l'Orient, et la vision disparut. »
71. Sous cette forme apocalyptique, on reconnaît facilement la doctrine empruntée par l'Église à l'Évangile sur les péchés de pensée, dont le judaïsme n'avait qu'une notion fort imparfaite, et dont le paganisme ne connaissait même pas le nom. Chose remar- quable! notre société, baptisée individuellement, est redevenue païenne sous ce rapport. Il semble donc que la découverte du texte de saint Hermas ait été providentiellement ménagée pour redresser des erreurs qui sont les nôtres, et diriger des consciences qui, à travers les âges, sont retombées dans l'indifférence de la gentilité. «Un an plus tard, reprend Hermas, l'esprit me ravit de nouveau, comme dans la vision précédente. La femme âgée m'apparut encore, mais cette fois elle se promenait, lisant un livre qu'elle tenait à la main. Pourras-tu, me dit-elle, transmettre tous ces enseignements aux élus de Dieu? — Ma mémoire me trahirait, répondis-je. Mais confiez-moi ce livre, je le transcrirai. — Tiens, me dit-elle. Tu me le rendras ensuite. — Je pris donc le parchemin, et m'asseyant à l'écart, je le transcrivis, lettre à lettre, mais sans en comprendre le sens. Quand mon travail fut terminé, une main invisible se saisit du livre qui m'avait été confié et la vision disparut. » Hermas demeura quinze jours, priant Dieu, dans le jeûne et les larmes, pour obtenir la faveur de comprendre l'écriture mystérieuse qu'il avait ainsi copiée. Enfin le sens lui en fut révélé. Elle contenait deux sortes d'instructions, l'une concernant sa famille, l'ordre qu'il devait rétablir dans sa maison, et la conduite à tenir envers sa femme, pour la corriger des défauts qu'elle avait encore et l'amener à l'état plus parfait où elle deviendrait sa sœur. Les autres avis s'adressaient à toute la communauté chrétienne. « Tu diras à ceux qui gouvernent l'Église, de marcher dans les voies de la jus-tice, et de se préparer à recevoir la glorieuse récompense qui leur est promise. Demeurez fermes dans votre voie, afin d'être assistés au dernier passage par les saints anges. Heureux ceux qui supporteront, sans faiblir, la grande persécution qui approche! Heureux
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celui qui n'apostasiera point alors ! Le Seigneur l'a juré : Quiconque, pour sauver sa vie, reniera le Fils de Dieu, sera lui-même renié au ciel. Celui qui le confessera jusqu'à la mort, sera reçu au sein de l'éternelle miséricorde. » Il est évident qu'il y a ici une prophétie formelle; l'annonce d'une tempête qui doit s'élever contre l'Église, et mettre la foi des chrétiens à une épreuve sanglante. Nous sommes donc en présence d'un document que l'histoire peut contrôler, et dont les événements se chargeront de vérifier la valeur réelle. Il est vrai que jusqu'ici rien, dans le livre du Pasteur, ne s'est encore rencontré qui pût nous aider à en fixer la date. Mais cette lacune va bientôt être comblée. «Frères, continue Hermas, un ange m'apparut dans mon sommeil et me dit : Sais-tu quelle est cette femme âgée qui t'a confié le livre mystérieux?— Ce doit être une sibylle, répondis-je. —Non, me dit-il. —Seigneur, apprenez-moi son nom, repris-je. — C'est, dit-il, l'Église de Dieu. Elle t'apparaît sous les traits de la vieillesse, parce que, créée dès l'origine, elle est l'ancienne des jours et que le monde n'a été fait que pour elle. — A quelques jours de là, j'étais dans ma demeure; la femme âgée m'apparut et me demanda si j'avais déjà communiqué le livre de ses révélations aux anciens. — Non, lui dis-je. — Tu as bien fait, me dit-elle; car j'ai encore d'autres instructions à te communiquer. Quand elles seront complètes, elles devront être portées à la connaissance des élus. Tu en écriras donc deux exemplaires, l'un que tu remettras à Clément, l'autre à la diaconesse Grapté. Clément communiquera cette doctrine aux Églises des nations étrangères, selon qu'il appartient à sa charge. Grapté se chargera d'en instruire les veuves et les orphelins dont la direction lui est confiée. Toi-même tu liras ce livre dans cette cité, avec les anciens qui sont à la tête de l'Église. » Le nom du pontife Clément, chargé de la correspondance avec l'Église universelle, nous donne la date des visions d'Hermas. La persécution générale prédite par son entremise est donc celle que Domitien suscitera bientôt contre les servi- teurs de Jésus-Christ. L'intervalle de paix dont jouirent les chrétiens entre les fureurs de Néron et les édits sanglants de Domitien, fut précisément l'époque où le livre du Pasteur fut composé. Nous
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n'insistons pas davantage en ce moment sur la propagande évangélique de saint Clément parmi les nations lointaines, nous aurons l'occasion de revenir sur cet important témoignage rendu par Hermas à la suprématie pontificale.
72. La troisième vision d'Hermas est sans contredit la plus majestueuse et la plus significative. La femme vénérable qui personnifiait l'Église lui apparut, et le fit asseoir à sa gauche. Hermas aurait ambitionné l'honneur d'être mis à la droite; mais elle lui dit : « Cette place est réservée à ceux qui ont déjà conquis le ciel et souffert pour le nom de Dieu. Jetés aux bêtes, flagellés, emprisonnés, crucifiés, ils ont subi tous les tourments pour la gloire de Jésus-Christ. Leur sainteté est maintenant couronnée; eux seuls et ceux qui imiteront leur courage ont droit à ce poste d'honneur. — En ce moment elle étendit une verge étincelante qu'elle portait à la main et je vis une tour immense qui s'élevait, bâtie sur les eaux, et formée de pierres carrées qui brillaient comme des diamants. Six jeunes hommes paraissaient présider à sa construction. Des milliers d'hommes leur fournissaient pour l'édifice ces pierres merveilleuses, que les uns extrayaient du sein des eaux et que d'autres arrachaient aux entrailles de la terre. Les pierres sorties de l'eau étaient sans exception employées par les architectes, car elles étaient toutes taillées et s'adaptaient tellement à la construction qu'une fois mises en place, on n'apercevait pas même les joints des assises, en sorte que la tour entière paraissait d'un seul bloc. Pour les pierres venues du sein de la terre, les unes étaient admises pour la construction, mais d'autres étaient rejetées et brisées par les architectes. Un monceau de ces pierres ainsi répudiées s'était accumulé au pied de la tour; les unes étaient raboteuses, d'autres laissaient apercevoir des crevasses; d'autres enfin étaient blanches et polies, mais leur forme ronde ne permettait point de les employer aux assises de la muraille. Je voyais les architectes en jeter quelques-unes loin de la tour; elles allaient tomber sur le chemin et roulaient dans la solitude d'un désert; d'autres tombaient dans un brasier où elles étaient consumées par les flammes; d'autres enfin tombaient au bord de l'eau ; on eût dit qu'elles faisaient effort pour
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se plonger dans les ondes, mais elles ne le pouvaient point. — Or le sens de cette vision me fut expliqué par ma vénérable protectrice. La tour élevée sur les eaux, c'est l'Église de Jésus-Christ fondée sur l'eau régénératrice du baptême. Les architectes sont les anges, sous la figure des six jeunes hommes et de ceux qui apportent les matériaux. Les pierres carrées et blanches qui forment les premières assises de la construction et qui semblent d'un seul bloc sont les apôtres, les évêques, les docteurs, les diacres qui ont gouverné, enseigné et servi, dans la sainteté et la modestie, les élus de Dieu. Ils ont gardé entre eux l'unité de la doctrine dans la paix; voilà pourquoi leur adjonction sur l'édifice n'a pas laissé de trace. Les pierres sorties des eaux et superposées de même dans la construction figurent les chrétiens déjà endormis dans le Seigneur et les martyrs qui ont souffert pour la gloire de son nom. Celles qu'on extrait des entrailles de la terre représentent les fidèles et les néophytes vivant encore en ce monde. Parmi eux il en est que les anges laissent au pied de la tour, en attendant que la pénitence les ait purifiés. D'autres sont rejetés au loin parce qu'ils refusent toute correction. Les pierres rugueuses figurent les âmes qui ont connu la vérité, sans lui rester fidèles. Les pierres crevassées sont les esprits superbes qui entretiennent la division et le schisme parmi les frères; les pierres rondes et blanches qui ne peuvent être employées dans l'édifice sont les riches qui, au jour de la tribulation, abandonnent la foi pour sauver leurs biens. Vienne dans leur âme le détachement, cette circoncision du cœur, et ils pourront utilement trouver, place dans la construction divine. Comme une pierre ronde ne saurait devenir carrée, si elle ne perd de sa substance, ainsi les riches du siècle, sans la circoncision spirituelle qui les détache des biens de ce monde, demeurent inutiles à l'œuvre de Dieu. Toi-même, Hermas, tu en as fait l'expérience. Riche, tu n'étais qu'une pierre inutile ; aujourd'hui tu deviens apte à entrer dans l'édifice de l'Église. Les pierres qui roulent sur le chemin, et du chemin dans un désert, sont l'image de ceux qui ont d'abord embrassé la foi et que le doute a entraînés depuis, loin de la vérité, dans des voies désertes où ils espèrent trouver la paix qui les fuit.
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Celles qui tombent dans le feu et s’enflamment sont les malheureux qui se sont à jamais séparés du Dieu vivant et qui n'ont point effacé leurs péchés et leurs crimes par un repentir sincère. Celles qui tombent sur le bord des eaux sans pouvoir s'y plonger repré-sentent les hommes qui ont entendu la parole évangélique ; ils voudraient recevoir le baptême au nom du Seigneur, mais la sainteté que cette vocation exige les effraie; ils reculent pour ne pas rompre avec leurs habitudes criminelles. — Quand elle eut cessé de parler, j'osai lui adresser une autre interrogation : N'est-il donc plus de pénitence pour toutes ces pierres ainsi rejetées, qui n'ont point trouvé place dans la construction de la tour divine? — Oui, me fut-il répondu. Il leur reste la possibilité d'une autre pénitence, mais en dehors de cette tour de l'Église et dans un autre lieu bien inférieur. Là, dans les supplices, elles expieront les jours de leurs fautes, et elles sortiront du séjour des peines, purifiées par la douleur et le repentir. —En ce moment, ma protectrice céleste me montra sept femmes qui entouraient l'édifice sacré, elle me les nomma successivement; c'étaient la foi, l'abstinence, la simplicité, l'innocence, la modestie, la discipline et la charité. Leurs œuvres sont saintes, chastes et équitables. Celui qui les accomplit prendra place dans la tour de l'Église, avec les élus de Dieu. Je demandai alors: Quand l'édifice sera-t-il. achevé? A quelle époque sera la consommation? — Mon interlocutrice s'écria : Insensé! Ne vois-tu pas que le travail de construction est incessant? Il ne prendra fin que quand la tour sera complète; alors la consommation viendra rapidement. Mais ne m'interroge point à ce sujet. Qu'il te suffise, à toi et à tous les saints, d'avoir ces objets présents à la pensée pour votre rénovation spirituelle. Car ce n'est point à toi seul que s'adressent ces révélations, mais tu es chargé de les transmettre à tous les frères. »
73. L'analogie entre la tour divine décrite par Hermas et la construction de la Jérusalem céleste dans l’Apocalypse n'échappera à personne. Des deux côtés l'image est la même, mais dans la vision d'Hermas, c'est surtout le côté moral qui domine, tandis que la prophétie est le point culminant de la révélation de Pathmos. On
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aura de même saisi immédiatement le témoignage explicite, rendu par le livre du Pasteur au dogme catholique du purgatoire. Il faut noter aussi la rigoureuse exactitude théologique de l'enseignement du Pasteur. La réforme de l'individu et de la famille par la pénitence, les destinées de l'Église, la grande question de l'époque du jugement final sont tour à tour abordées et résolues dans le sens du catholicisme le plus absolu. C'est par ce côté que le livre d'Hermas obtint un crédit si considérable dans la chrétienté primitive. Il fut réellement le premier manuel de théologie pratique. La seconde partie intitulée Préceptes, n'est pas moins remarquable. « L'idée capitale qui lui sert de base et d'appui, dit M. Freppel, et résume toute la théorie morale des Préceptes, c'est l'idée de pénitence: c'est en qualité de héraut de la pénitence que l'ange révélateur se présente à Hermas; c'est la pénitence que l'écrivain apostolique doit prêcher à l'Église. Là est le but et le sens de son livre. Mais il faut observer que ce mot de pénitence, emprunté à la langue latine, n'exprime peut-être pas toute l'énergie de l'idée qu'il est destiné à rendre; par sa force étymologique, il ne saisit à proprement parler qu'une face de la pénitence, le repentir. Sur ce point, la langue grecque est bien plus expressive. Le mot Métanoia, qu'elle emploie à cette fin, signifie changement de l'âme, réforme de l'intérieur, renouvellement moral. Retourner l'âme, et par ce changement d'idées, de sentiments, de mœurs dans l'indi-vidu, amener un changement parallèle et plus vaste dans la société, telle est la marche constamment suivie par la morale chrétienne, dans son action réformatrice. Des écrivains qui se croient de profonds penseurs ne voient dans le christianisme qu'un grand fait civilisateur, le principe d'une révolution sociale qui a dû répandre parmi les hommes un plus grand vernis de politesse, des mœurs plus adoucies, un droit civil et un droit des gens plus conformes à l'équité : en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la civilisation. Aussi se sentent-ils singulièrement désappointés en ne trouvant dans l'Évangile ni déclaration des droits de l'homme, ni constitution sociale, ni charte politique, mais en place de tout cela, un appel incessant à la pénitence. Nous sommes tellement
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préoccupés à notre époque de réformes sociales et de changements politiques que nous comprenons difficilement la sagesse de ce procédé qui fait de l'âme humaine, éclairée et purifiée, le foyer de toute amélioration. Et cependant c'est là qu'est la force et la vérité1.» On ne saurait mieux penser ni mieux dire, et nous nous associons pleinement à cette vue si nette et si élevée, par laquelle le docte écrivain résume à la fois le caractère du livre d'Hermas et les aspirations mal définies de notre siècle, qui s'obstine à chercher le véritable progrès partout où il n'est pas, négligeant de le saisir quand il l'a sous la main. «Je priais dans ma demeure, dit Hermas, lorsque je vis entrer un homme d'une figure vénérable; il avait le costume d'un pasteur, un manteau blanc, une panetière sur l'épaule et une houlette à la main. Il me salua le premier, et s'asseyant à côté de moi : Je suis envoyé, me dit-il, par l'ange qui t'est plusieurs fois apparu, et je ne cesserai de te diriger tout le reste de ta vie; car je suis le pasteur à qui ton âme a été confiée. » Nous retrouvons ici en action la doctrine catholique sur les anges gardiens. Le messager céleste donne à Hermas douze préceptes dont l'observation assidue et constante doit assurer le salut. La foi au Dieu unique et personnel qui de rien a fait toutes choses, est la première des obligations et comme la base de toutes les autres. « Seul immense, Dieu contient l'universalité des êtres. La parole ne saurait le définir, la pensée le comprendre. Crois donc en lui et crains-le. Garde ses commandements, abjure la concupiscence et le mal, pour te revêtir des armes de la justice. » Le second précepte, con- cernant les rapports de l'homme avec son semblable, ramène toute la charité chrétienne à un double devoir positif et négatif: s'abstenir de la médisance et faire l'aumône. La troisième prescription a pour objet la morale individuelle, qui s'établit sur la sincérité parfaite de l'esprit et du cœur, aboutissant en pratique à la fuite du mensonge et à l'amour de la vérité. Le quatrième précepte a une importance considérable parce qu'il formule la foi de l'Église apostolique au sujet de l'indissolubilité du mariage et de la
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1. Freppel, Les Pères cpostol., pag. 272, 273.
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rémission des péchés commis après le baptême. « Garde la chasteté, dit l'ange; qu'une pensée, qu'un désir coupable ne montent point à ton cœur. Ils constituent un péché grave. — Seigneur, reprit Hermas, permettez-moi de vous adresser une question: Que doit faire un chrétien dont la femme s'est rendue coupable d'adultère? — Qu'il l'abandonne, mais qu'il ne contracte point, du vivant de l'épouse coupable, un autre mariage, autrement, et c'est la parole du Seigneur, il devient lui-même adultère. Si la femme se repent de sa faute et demande à revenir à son devoir, le mari doit la reprendre. » Tel était, au siècle apostolique, l'enseignement chrétien par rapport à l'indissolubilité du mariage ; il est et sera toujours le même. Une autre interrogation d'Hermas fait ressortir avec la même netteté la doctrine de l'Église relative aux secondes noces. « Un époux dont la femme est morte, ou réciproquement, peut-il se remarier? — Oui, répond l'ange, il ne commet en agissant ainsi aucun péché. Cependant s'ils pouvaient vivre dans le célibat, ce veuf ou cette veuve acquerraient plus de mérites devant Dieu. — Quelques docteurs, reprend Hermas, m'ont affirmé qu'il n'y a pas d'autre transformation que celle du baptême par lequel nous recevons la rémission des péchés. — Il est vrai, dit l'ange. Il n'y a qu'une seule régénération proprement dite, celle du baptême. Mais le Seigneur connaît la faiblesse de l'homme, sa créature, il y a pourvu, dans sa miséricorde, et lui a ouvert les portes de la pénitence. Si donc, après avoir reçu la grâce de la vocation sainte, un chrétien succombe aux pièges du tentateur, la pénitence efface son péché. » Le cinquième précepte d'Hermas est relatif à une vertu essentiellement chrétienne et dont les Épîtres des apôtres font sans cesse l'éloge, nous voulons parler de la longanimité. Fille du Dieu patient parce qu'il est éternel, l'Église est patiente parce qu'elle est immortelle. L'esprit de paix qui anime le chrétien bannit de son cœur toute amertume, et de même qu'une goutte d'absinthe jetée dans un vase de miel lui fait perdre sa suavité, ainsi l'émotion de la colère, les agitations de l'anxiété ou de l'impatience livrent les âmes aux esprits, du mal. Cette pensée amène tout naturellement l'exposition théologique de la doctrine des bons et des mauvais
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anges. Elle fait l'objet du sixième précepte. «Deux anges, dit le livre du Pasteur, se disputent le cœur de l'homme; l'un, celui du bien, n'inspire que des pensées de justice, de pudeur, de chasteté, de douceur, de miséricorde, de charité et d'amour de Dieu; l'autre, celui du mal, ne nous suggère que des sentiments d'orgueil, de convoitise, d'ambition, de vaines frivolités et de voluptés honteuses. On les reconnaît à leurs œuvres. » Mais la soIlicitation au mal n'est cependant point si puissante qu'elle nous enlève notre libre arbitre. Le septième précepte nous apprend en effet que Dieu seul est à craindre, et que les suggestions du démon n'ont rien de redoutable; en sorte que, par une conséquence directe, exposée dans le hui-tième précepte, il nous faut résolument pratiquer le bien et éviter le mal. Tout le secret de cette confiance invincible du chrétien est dans la prière humble, fervente et assidue, dans la correspondance aux grâces, la docilité à l'esprit de Dieu qui dirige l'Église et la certitude que ces obligations ne sont point au-dessus de nos forces. Chacun de ces points est traité explicitement dans les quatre der-niers préceptes du Pasteur. « Grandes et magnifiques paroles, dit Hermas. mais un homme peut-il les accomplir? — A ces mots le pasteur prit un visage terrible, et son regard indigné m'effraya. Quoi donc! me dit-il, es-tu assez insensé ou assez ignorant pour ne pas comprendre que le Dieu qui a tout créé pour l'homme, peut donner à l'homme la force de se vaincre soi-même? Et si Dieu lutte avec toi, quel ennemi pourrait te vaincre? » Tel est le livre d'Hermas, que nous ne saurions trop recommander à l'étude des lecteurs. La troisième partie, celle des similitudes, n'est pas moins riche en enseignements dogmatiques et moraux. Les paraboles de l'Évangile y sont tour à tour développées avec une clarté et une justesse merveilleuses. Comme historien, nous devons nous borner à signaler ces richesses apostoliques, dont l'appréciation plus étendue est du ressort de la théologie.