Elizabeth et Marie Stuart 3

Darras tome 35 p. 587

 

69. Ceux qui s'obstinent à impliquer Marie dans l'assassinat de Darnley lui reprochent:     De  n'avoir jamais aimé son  mari;. 2° d'avoir ordonné son assassinat ; 3e d'avoir fourni contre elle des lettres et des témoignages.

 

1° On dit que Marie n'aima jamais son mari ; on dépeint Darnley, comme un adolescent ingénu, cherchant toujours sans y réussir, à toucher le cœur insensible de Marie Stuart. Dans cette hypothèse, on ne comprend plus comment Marie, dédaignant la main des fils de rois, s'est décidée à épouser un Lennox. Ceux qui prétendent qu'immédiatement après son mariage, Marie se fit un plaisir de mortifier son époux, ignorent l'histoire et cherchent à égarer les lecteurs. La vérité est qu'elle l'honora beaucoup et ceux qui voulaient avoir quelque part à sa bienveillance, étaient obligés d'en faire de même. Marie ne se contenta pas de promettre ; elle conféra, à Darnley, le titre de roi; son nom fut gravé sur les mon­naies, inscrit en tête des actes publics, apposé même à des actes publiés sans la co-signature de Marie. Si elle ne lui accorda pas la couronne matrimoniale, c'est qu'elle ne pouvait la concéder de son chef; le prince blessa les nobles, se fit haïr du peuple et, fatigué d'attendre, assassina Riccio. A coup sûr, ce n'était pas le moyen de se faire estimer et aimer davantage; l'homme qu'une femme aime ne s'avance pas dans ses affections en se rendant méprisable. Les nobles proposent à Marie le divorce, elle refuse ; ils proposent de mettre en prison Darnley; non seulement elle refuse, mais défend qu'on en parle mal. Darnley insulte son père et se vautre

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p588   PONTIFICAT   DE   SIXTE-QUINT   (I080-I0OO).

 

sans retenue dans la débauche; l'opinion exige une rupture. Marie continue d'accomplir, avec une rare discrétion, ses devoirs d'épouse et de mère, elle ne mêle plus Darnley aux affaires, elle le voit moins souvent, mais ne l'abandonne jamais dans les écarts. Sur le point d'être mère, elle le met en première ligne dans son testament et lui lègue un gros diamant monté sur une bague. Darnley ne la paie pas de retour; il s'éloigne quand elle est malade ; il fuit lors­qu'on va baptiser son fils. Cependant, aussitôt qu'il tombe malade la reine le comble d'attentions et de tendresse, peu s'en fallut même qu'elle ne fût enveloppée avec lui dans la catastrophe de Kirk of Field (1).

 

2° On dit que Marie fit assassiner son mari. Nous avons une pre­mière présomption du contraire dans l'hommage que rendent à ses vertus tous les historiens. Thomas Craig l'admire sans réserve ; Herrera l'appelle une femme de bonne et sainte intention; Melvil l'a dit naturellement portée à faire grâce ; Spothiswoode la déclare princesse ornée de beaucoup de qualités rares; Cambden, une femme très constante dans sa religion; Lethington, une princesse si tempérée et si douce qu'on ne comprend pas l'ingratitude à son égard ; Murray et Morton même, dans un acte du 4 décembre 1567, la représentent comme ornée de toutes les vertus (2). Les actes et la correspondance de Marie confirment le témoignage des historiens. Nous trouvons une seconde présomption du contraire dans l'horreur même des crimes qu'on lui impute. On lui reproche d'avoir partagé sa couche avec Riccio, assassiné Darnley, voulu empoisonner son fils, tenté de faire tuer Élisabeth, enfin Raumer va jusqu'à lui imputer l'inceste avec Murray. Évidemment cet amas de calomnies, qui n'a pour but que de noircir la reine, sort de la vraisemblance. Nous trouvons une troisième présomption dans l'inutilité du crime et même dans son absurdité. La reine pouvait di­vorcer, poursuivre en justice, mais assassiner en faisant sauter une

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(1)Mellevtlle, Mémoires, éd. française, I, 208; — Goodall, I, 222; — Ro-eertson, appendice NI ; — Herrera, p. 72 ; — Teulet, II, 229 ; — Labanoff, I, 37G; — etlvEiTH, passim.

(2)Mackenzie, III, 353 ; — Herrera, p. 51 ; — Bran-tome, Discours sur Marie Stuart ; Spothisvvoode, II, 361; — Goodall, II, 63.

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p589 CHap. xvn. — Elisabeth et marie stuart.  

 

maison en l'air, serait un cas de folie. En poussant les choses à l'excès et contre toute vraisemblance, la reine n'avait nul besoin de verser le sang. On la suppose plus lubrique qu'une louve ; sa lu­bricité prétendue eût été une raison pour garder Darnley, qui était bien fait de sa personne et de s'adjoindre Bothvell sans scandale et même sans soupçon (1). A ces présomptions décisives s'ajoute le récit certain du bond des nobles et de l'assassinat perpétré par eux, sans aucune participation de Marie. Cependant ses ennemis lui reprochent : 1° D'avoir laissé le corps étendu à terre sous les yeux des passants ; 2° D'avoir fait porter en terre le cadavre par des crocheteurs ; 3° De n'avoir témoigné aucune tristesse ; 4° D'avoir négligé l'enquête; d'être allée tout de suite s'ébattre à Seton avec Bothvel. Or : 1° Le corps fut aussitôt relevé et déposé dans une chambre mortuaire; 2° Elle le fit inhumer après embaumement et on en a les certificats ; 3" Elle le pleura comme elle n'avait pleuré François II, exactement dans les mêmes formes; 4° Elle était toute à la recherche des meurtriers, quand Lennox lui écrivit de faire une enquête ; 5° La reine alla à Seton, mais pas le même jour que Bothwell. Donc calomnie sur toute la ligne.

 

3° On dit qu'on a, contre Marie, des lettres et des témoignages. Si Bothwell avait eu des lettres de la reine, il eût pu les présenter à ses complices; il se flatta d'en avoir, mais ne les présenta jamais. Après la bataille de Langside, les ennemis de Marie cherchèrent tous les moyens de lui nuire ; ils fabriquèrent des lettres fausses, les déposèrent dans une boîte verte et se la firent apporter par un homme de leur bord. Or Lesley, dans sa réclamation à la reine d'Angleterre, affirmait, sans craindre un démenti, qu'elles ne sont ni souscrites, ni scellées, ni datées, ni adressées. On ne sait pas bien en quelle langue furent écrites ces lettres. Elles contiennent des énormités et des invraisemblances, et ne peuvent constituer un titre sérieux d'accusation. Au procès de Marie Stuart, nous verrons les dépositions des témoins. Donc et déjà nous écartons celle de

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(3)Blackavood, p. GOG ; — Kf.itii, f° 233; — ,1ebb, I, 471. — Voir, pour les textes le tome 11 de Y Histoire de Marie Stuart par Petit.

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p590 PO.NTiriCAT   DE   S1XTE-QL"IN'T   (1585-1500).

 

Lennox, traître et conspirateur, homme qu'on ne cite devant un tribunal que pour le flétrir.

 

70. Après le meurtre, Marie Stuart fut toute à son deuil et aux re­cherches de la justice; mais, sous ce dernier rapport, elle ne pouvait rien obtenir, et ceux qui lui ont fait tort à cet égard, ont manqué, au moins, d'intelligence. La reine ne pouvait s'improviser chef de parquet et juge d'instruction; comme tous les chefs de gouvernement, elle n'agissait que par ses ministres et par leurs subalternes. Les fonctions de ministres étaient gérées par le conseil privé de la reine; c'est par leur intermédiaire que la reine agissait et gouvernait; les charges du conseil étaient même héréditaires; du moment que les membres du conseil privé étaient eux-mêmes les assassins, il est par trop clair qu'il ne pouvaient pas se saisir, se condamner et s'exécuter. En admettant que la reine, justement soupçonneuse, eût confié à d'autres le soin de rechercher les coupables, quels griefs et quels soupçons n'eût-elle pas justifié en apparence au moins, en passant par-dessus la tête de ses ministres. Ce coup d'autorité, eût-elle eu l'énergie de le concevoir, elle n'eut pas la force de le porter. L'a­ristocratie écossaise avait entrée presque tout entière dans la con­juration. Il n'y avait en Ecosse aucun personnage assez osé pour traverser ses desseins. Le comte de Lennox, le plus intéressé à venger son fils était l'homme le moins propre à affronter les au­daces et les violences dont Marie était la prisonnière et dont elle sera la victime. On comprend donc que les informations judiciaires ordonnées par la reine ne pouvaient aboutir. D'autant que les deux principaux magistrats instructeurs étaient Lethington et Bothwell, c'est-à-dire l'homme de main de la conjuration et le secrétaire d'État qui en avait combiné les manœuvres homicides. Or Both­well et Lethington étaient précisément les deux hommes dont la reine se défiait le moins; elle venait de pardonner à l'un et, de l'autre, elle n'oubliait par les services. Bothwell était, de plus, haut schérif du comté d'Edimbourg. C'est à lui qu'appartenait la mission de poursuivre les coupables et d'en référer à la reine. Sa présence au palais était à la fois nécessitée par ses fonctions et la conséquence du pacte de Wittengham qui les subalternisait à sa

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p591 CHAP. XVII.     ÉUSA1IETU    ET   MARIE   STTART.  

 

personne. Une solidarité barbare les liait; avant de nouer de nou­veaux complots, ils devaient d'abord tenir leur parole. Murray, fidèle à sa tactique, s'était retiré près d'Elisabeth pour méditer son rôle futur et dresser ses batteries. En son absence, les lords nom­mèrent Bothwell, déjà chef militaire, chef du gouvernement. Tout cela se passait en dehors et par-dessus de Marie Stuart. « La reine, dit Lingard, était une femme jeune et sans défense entre les mains d'une faction. » Qu'est-ce qu'une femme de vingt-cinq ans, sans puissance effective, sans conseil, sans ressources, maladive et mé­lancolique, accablée par deux deuils et enveloppée dans un cercle de feu par une puissante conjuration ? Or, tout à coup, au mo­ment où Bothwell était nommé chef du gouvernement, parurent des placards renouvelés chaque nuit, qui désignèrent Bothwell comme auteur du crime et accusèrent Marie de complicité. Tandis que ces faits mystérieux agitaient les masses, les ministres pres­bytériens remplissaient la chaire de leurs provocations. Les agres­sions devinrent si menaçantes que Bothwell rassuré par le bond de Wittingham, voulut encore juger l'accusation. Le comte, accusé du meurtre du roi, parut dans Edimbourg à la tête de cinq mille partisans. Deux cents fusiliers d'élite marchaient à ses côtés ; après son entrée, ils gardèrent les portes du tribunal. Le principal accu­sateur, Lennox, ne comparut même pas ; il se contenta de pro­tester, par un de ses vassaux, contre tout ce qui allait se passer. Aucune charge ne fut produite, aucune preuve ne fut requise ; le jury, composé de pairs du premier rang, acquitta Bothwell d'un crime dont tout le monde le croyait coupable. Fier de ce succès, il invita les hauts barons à un repas et sut les engager à signer un écrit par lequel ils ne proclamaient pas seulement son innocence, mais le proposaient à la reine comme époux. Soit qu'ils fussent effrayés des conséquences d'un refus, soit qu'ils voulussent préci­piter les événements fâcheux, Morton, revenu de l'exil, le juricon-sulte Mailland et plusieurs autres, signèrent cet acte. C'était, comme on dit vulgairement, le commencement de la fin.

 

   71. Le Parlement ratifia la sentence de ce tribunal d'assassins  proclama l'innocence de Bothwell. Les nobles, certains désormais   

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p592  PONTIFICAT   DE   SIXTE-QUINT   (1585-2590).

 

que rien ne s'opposerait plus à leur cupidité, firent main basse sur les biens de la couronne. Quiconque avait des prétentions sur une terre ou un château, se les appropriait sans cérémonie. La no­blesse partagea à l'amiable ; les grâces, départies par la couronne, reçurent une nouvelle confirmation. Les conjurés se proposaient, par ce gaspillage des bénéfices royaux, de détacher la nation de la reine et de fortifier leur parti. Dans la soirée du 19 avril 15G7, Bothwell et ses complices se réunirent à la taverne d'un certain Anslie. Quand tous eurent bu, Bothwell se déclara prêt à épouser la reine et fit signer, dans ce but, un acte que tous signèrent sans objection. Avec ce mandat, taché de lie, Bothwell entreprit de flatter la reine et la pressa doucement de consentir : il essuya un refus qui le dispensa de renouveler ses avances. Bothwell était une brute au physique et au moral ; la reine voulait bien reconnaître ses services ; mais jamais l'idée ne lui serait venue qu'il pût pré­tendre à sa main (1). Le surlendemain du souper d'Anslie, Marie quittait Edimbourg pour visiter son fils au château de Stirling ; elle revenait le 23. Au pont de Foulbridge, elle fut assaillie par une troupe de gens armés ; sa petite escorte mit bas les armes et Bothwell se présente. Le comte saisit, par la bride, le cheval de la reine et lui fit prendre le chemin de Dunbar. Marie était effrayée ; Bothwell, voulant toujours paraître dévoué, lui assura que, pour la soustraire à un grand péril, elle devait se réfugier dans un de ses châteaux. A Dunbar, Bothwell écarta soigneusement tous les serviteurs de la reine et fatigua sa captive de ses demandes. On avait répandu, à Edimbourg, le bruit du consentement de la reine; nul ne songeait à prolonger sa défense. Bothwell voyait son coup réussir; sa femme, d'accord avec lui, demandait le divorce, et les nobles applaudissaient ; seulement l'attitude de la reine le désespé­rait ; il eut alors recours au bond signé par les seigneurs et montra l'inutilité de la résistance. Cette découverte jeta Marie dans une pénible anxiété : l'engagement des nobles, le dévouement do Bothwell, son autorité dans le royaume, la crainte de mécontenter la noblesse, la perspective d'une prison peut-être perpétuelle, le

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 (1) Lauanoff, II, 37.

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p593 CHAP.   XVII.      ELISABETH   ET   MARIE   STUART.

 

soin de son fils, conseillaient de fléchir ; mais la dignité l'interdi­sait ; Bothwce ll n'était pas né pour un trône ; l'honneur l'emporta ; la reine refusa énergiquement de donner sa main. Ce refus excita une tempête. Botlhvell furieux menaça Marie de la déshonorer ; d'autres disent qu'il le tenta (1). Une plus longue résistance, noble aux yeux de Dieu, menait droit chez les hommes à l'ignominie. Le 6 mai, Marie fut ramenée à Edimbourg, mais elle retrouva sa prison à Holyrood. Cependant l'opinion abusée était acquise à Bothwell. La reine captive ne pouvait faire entendre sa voix. Parmi les Écossais, les uns félicitaient le comte ; d'autres, suivant que la prudence paraissait le conseiller, gardaient le silence. Pourtant un honorable ministre refusa de publier les bans, et même, quand il eût reçu les ordres de la reine, il protesta encore que s'il n'avait tenu qu'à lui ce mariage n'aurait pas eu lieu: il s'appelait John Craig : j'inscris son nom ici parce que l'histoire est le livre d'or de l'humanité et qu'elle doit honorer les braves. Le 12, Marie, désormais à la merci de Bothwell, parut devant le conseil ; ses paroles ne furent livrées au public que cinq mois plus tard, lors­que les nobles les eurent arrangées à leur gré. Le 14, Marie signa le contrat et pardonna à ceux qui l'avaient livrée. Le 15, à quatre heures du matin, eut lieu le mariage. Marie pleura tout le jour: le peuple n'eut point de fêtes. Les jours suivants, la reine parut triste, le chagrin lui avait fait perdre sa fraîcheur. A la pâleur de son visage, se joignait, tantôt l'affaiblissement de ses facultés, tantôt une excessive agitation : une fois, elle demanda un couteau pour mettre fin à sa vie ; une autre fois, elle voulait se jeter par la fenêtre. Bothwell la tenait enfermée et la traitait d'une façon grossière.

 

72. Ici revient la fameuse question, savoir : si l'amour de Marie pour Botbwell fut la cause de son mariage avec le comte et de l'as­sassinat de Darnley. Cette question est dans l'histoire de Marie le point capital ; si elle avait réellement fait ce  qu'on lui impute, il

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(1) Aria Parliam, lli, X ; — Llacicwood, Œuvres, p. 558 ; — Hermès, Ilemarks on the Ilistory of Scolland, cité par Glanfort Dell, Livre of q. Mary.

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n'y a pas de crime dont on ne puisse la croire capable et il faudrait abandonner sa justification. Voici d'abord le récit, fait par elle-même, de ce mariage, un mois après, dans une lettre à ses amis de France: « Quand il vit, dit-elle, que nous rejetions hautement ses propositions et ses excuses, il finit par nous montrer ce qu'il avait obtenu des principaux de nos Etats, ainsi que les engagements que, sous leurs propres signatures, ils avaient pris envers lui. Si nous eûmes sujet d'être étonnée, c'est ce que nous laissons au jugement du roi de France, de la reine, de notre oncle et de tous nos amis; mais, nous voyant en sa puissance, séquestrée de la présence de nos serviteurs, des autres à qui nous aurions pu demander conseil et assistance... que dis-je ? Voyant que ceux sur la fidélité desquels nous nous étions toujours reposée, avaient cédé d'avance à son ambition et qu'ainsi nous lui étions abandonnée seule pour être sa proie, nous eûmes beau réfléchir, il ne nous fut pas possible de trouver une issue ! À la fin, quand nous vîmes qu'il n'y avait pas d'espoir de sortir de ses mains, que pas un homme en Ecosse ne remuait pour nous délivrer, alors il nous fallut bien modérer l'amer­tume de notre déplaisir, et commencer de songer à ce qu'il pro­posait.

 

   Dans la présente et terrible situation où nous étions placée, nous dûmes réfléchir aux factions qui divisent ce royaume, à l'impossi­bilité de maintenir l'ordre si notre autorité n'est pas soutenue par l'appui d'un homme qui se charge de réprimer l'insolence des rebelles, labeur auquel de notre personne nous ne pouvons plus suffire, fatiguée et brisée que nous sommes par le chagrin et la maladie. Par ces rai­sons et beaucoup d'autres, et sous l'empire de la plus impérieuse nécessité, nous voulûmes bien convenir encore des services qu'il nous avait rendus auparavant et qu'il offrait de continuer avec la promesse d'un dévouement sans bornes ; mais, après qu'il nous eût amenée à incliner vers ses projets, qu'il nous représentait avec des preuves écrites comme le vœu de nos propres États, il nous extorqua en partie et en partie obtint de nous la promesse de le prendre pour époux ! Et cependant, peu satisfait encore et craignant toujours quelque changement, il ne voulut pas se rendre aux justes

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p595 CHAP.   XVII.      ELISABETH    ET   1IAC1E   STUAHT.    

 

raisons que nous lui alléguions pour retarder au moins l'accomplissement de ce mariage, et, de même que, par un coup d'audace en commençant, il avait enlevé le premier point, de même, il n'eût pas de repos que   par   persuasion  et   importunilé,  accompagnées de violences, il nous eut obligée à achever l'œuvre dans le temps et de la manière la plus utile à ses desseins... Sur tout cela nous ne pouvons dissimuler qu'il ne nous a pas traitée comme nous l'aurions souhaité et comme nous l'eussions mérité de sa part. » Cette lettre, dont  l'amertume  contenue  n'exprime nullement les sentiments d'une femme éprise, a été écrite lorsque Marie était encore à la merci de Buthwell ; que n'eût-elle pas dit en liberté? Lorsqu'elle parle des violences exercées sur sa personne,  si l'on soupçonne quelque feinte ou exagération, voici ce que disent, en 1507, les actes du Parlement: « Le comte, employant à Dunbar la force et la violence, contraignit la reine, par la crainte,  qui peut avoir accès chez la femme la plus courageuse, à l'épouser. » « Tout le monde sait, écrivaient à Throckmorton plusieurs seigneurs écossais, le 11 juillet, avec quelle violence la reine fut emmenée prisonnière à Dunbar;  et comment,  par contrainte et par force,  et  autres moyens extraordinaires encore plus illégaux,  elle fut contrainte à partager son lit. » Enfin James Melvil, le complice de Bothwell, ce serviteur si ingrat envers la reine, n'a-t-il pas raconté sans détour que « Marie Sluart ne put faire autrement que d'épouser Bothwell, après que le ravisseur était entré dans un lit par la ruse et la vio­lence (1).

 

73. Ces textes sont positifs; ils contredisent absolument cette prétendue passion pour l'homme grossier, brutal et borgne qui se nommait Bothwell. Si Marie Sluart avait été la femme adultère et parricide qu'on imagine, prête à tout braver pour assouvir sa pas­sion, qu'avait-elle besoin de se faire enlever? Et si cet enlèvement n'était qu'un jeu, qu'avait besoin Bothwell, pour la contraindre à l'épouser, d'employer, contre une femme éprise, la séquestration, la ruse, la violence et peut-être le viol ? « Marie Stuart, dit Menneval, n'a jamais éprouvé pour Bothwell la honteuse passion dont

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(1) WisExer, Marie Sluart et le comte de Itolhwell, passim.

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p596      PONTIFICAT  DE  SIXTE-QUXT  (Io8o-Io90).

 

on l'accuse ; elle fut  vaincue par la trahison  et la violence de l'homme infâme, auquel une noblesse plus infâme encore l'avait livrée en proie. Les lords de la congrégation, à cette époque, fai­saient trembler l'Ecosse, et, si humiliante que fut au sentiment pu­blic, le mariage de Bothwell avec la reine, pas une voix, pas un bras ne se levèrent pour l'empêcher ou le flétrir. Chacun savait qu'il était l'œuvre de l'aristocratie presbytérienne coalisée contre l'Église et contre la royauté. Les uns s'en réjouissaient comme d'un événement utile aux intérêts de la réforme ; les autres le su­bissaient comme une nécessité (1). » On a dit que Marie aurait dû résister jusqu'à la mort et qu'une constance invincible eût peut-être triomphé de ce mélange odieux de ruse et de brutalité. J'eusse pré­féré qu'elle se fît tuer plutôt que de se rendre. Mais elle ne se rendit qu'abandonnée, destituée de tout secours, outragée, acculée à une impasse où le mariage sauvait, non seulement la vie, mais l'hon­neur. Maintenant si, manquer de force et de courage est un mal­heur, ce n'est pas un crime. Dans ce mariage forcé, il n'y eut pas de prêtre catholique ; tout se fît à la calviniste. Nouvelle preuve que cette reine, dont la foi était si courageuse et si fervente, qu'elle mourra, on peut le dire, martyre de ses croyances, avait négligé si volontairement l'un des plus imprescriptibles commandements de l'Église et frappé, par là-même, de nullité l'acte en vertu duquel elle se voyait contrainte d'unir sa destinée à un homme qui ne lui inspirait que le dégoût.

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