St Hilaire 

Darras tome 10 p. 208


§ VII. Situation de I’Église.

 

   78 Les églises d'Italie, des Gaules, de Germanie et d'Espagne avaient souffert moins directement de la persécution de Julien, grâce à l'éloignement de cet empereur, qui avait passé les trois années de son règne en Orient. Si les maîtres chrétiens avaient été bannis de leurs chaires, les évêques du moins n'avaient pas eu à

===========================================

 

p209 CHAP.   I.   —  SITUATION  DE  L'ÉGLISE.

 

subir la proscription ni l'exil. Le pape saint Liberius avait donc pu
exercer librement son ministère apostolique. L'objet constant de
sa sollicitude était, nous l'avons dit, de faire disparaître les dernières traces des funestes divisions suscitées par l'Arianisme au
sein du clergé et des fidèles. Par ses ordres, Eusèbe de Verceil,
Hilaire de Poitiers, Philastrius de Brescia, parcoururent séparément les principales églises, réparant le désordre causé par la
funeste transaction de Rimini, recevant la rétractation des évêques
signataires de ce concile, les réhabilitant à leurs propres yeux et
aux yeux de leurs fidèles. Ce travail de concorde et d'unité produisit
les meilleurs résultats ; les envoyés apostoliques n'avaient qu'à
s'applaudir du succès de leur mission. Cependant ils rencontrèrent
dans l'évêque arien de Mediolanum, Auxence, une obstination
devant laquelle vinrent se briser tous les efforts de leur zèle.
Auxence s'était maintenu en possession des églises de la cité ; il
continuait ouvertement son schisme avec les catholiques, dont
Hilaire cherchait à ranimer le courage et à sauvegarder la foi.
Telle était la situation lorsque Valentinien arriva à Milan. Ce
prince était fermement résolu à ne pas s'immiscer dans l'administration intérieure de l'Eglise. Il l'avait déclaré à quelques évêques
de Thrace qui voulaient l'entretenir des controverses religieuses.
«Me prenez-vous pour un autre Constance? avait-il répondu. Je
ne suis qu'un laïque, je n'ai pas le droit de juger en matière de
foi. Que les évêques s'assemblent, et qu'ils en délibèrent. C'est
leur mission, non la mienne. » Assurément un tel programme
était digne et sensé. Valens aurait bien dû, comme son frère, en
faire la règle de sa conduite. Cependant s'il est facile en politique
de se tracer théoriquement des règles absolues, il l'est beaucoup
moins de les mettre en pratique. Valentinien ne tarda pas à s'en
convaincre. Auxence, sachant que le nouveau prince était catholique, n'avait rien eu de plus pressé que de rétracter ses erreurs
passées ; il se déclarait prêt à souscrire ostensiblement le symbole
de Nicée ; il anathématisait Arius et confessait que le Christ Fils
de Dieu est réellement consubstantiel au Père. Une signature
n'aurait pas coûté grand'chose à ce fourbe qui en avait tant vio-

====================================

 

p210 FONTIFICAT DE SAINT LIBERICS  (359-366).

 

lées depuis vingt ans. La nouvelle démonstration n'était qu'une feinte qui ne trompa ni saint Hilaire, ni les catholiques de Milan; mais elle eut tout le succès que s'en promettait Auxence. Les magistrats crurent devoir appeler l'attention de Valentinien sur la situation de l'Église dans leur ville. « Rien n'est plus dangereux pour la paix publique, disaient-ils, que ces conventicules irréguliers tenus, en dehors de la basilique commune, sous la présidence d'évêques étrangers. Auxence est prêt à souscrire le symbole de Nicée. Dès lors il n'y a plus de motifs de division. Ce n'est plus ici une question de foi, mais de simple police. » Valentinien goûta cet avis, et sans s'apercevoir peut-être de la contradiction dans laquelle on le faisait tomber, il signa un décret interdisant toute espèce d'assemblées chrétiennes en dehors des lieux soumis à la juridiction d'Auxence. C'était imposer aux catholiques la direction spirituelle d'un évêque intrus. Auxence triomphait. Saint Hilaire obtint une audience de l'empereur, et fit sans peine comprendre à ce dernier la portée réelle de son édit. « Sous prétexte de police, disait-il, vous avez réellement jugé une question dogmatique à laquelle vous déclarez vous-même que vous voulez demeurer étranger. » Valentinien reconnut la faute, mais, embarrassé de la rétracter en public, il imagina d'ordonner que les plaintes d'Hilaire fussent examinées par une commission de dix évêques, assistés d'un questeur et du maître des offices. C'était à une première immixtion incompétente en joindre une seconde. L'assemblée eut lieu; Auxence y parut, non en accusé mais en accusateur. «Je récuse Hilaire, dit-il, parce qu'il a été solennellement déposé jadis par Saturnin d'Arles. Dès lors, il n'a plus le droit de siéger au rang des évêques. » On lui répondit qu'il n'était point ici question des personnes; qu'il s'agissait uniquement d'entendre  sa profession de foi. Sans se déconcerter, Auxence déclara qu'il adorait le Christ comme vrai Dieu, ayant avec le Père une même substance et une même divinité. Il répéta plusieurs fois ces paroles, qui  furent recueillies par les tachygraphes officiels, mises sous ses yeux et reconnues par lui comme authentiques. Mais quand on le pria de les transcrire de sa propre main et de les signer, il se sou-

===========================================

 

p211 CHAP.— snx'jtXiON de l'église.

 

vint à propos des ruses ariennes. Au lieu d'écrire simplement que le Christ est « vrai Dieu, » il écrivit : « Le Christ Dieu, né avant tous les temps, est vrai Fils semblable au Père, suivant les Écritures. » Cette variante, qui supprimait le consubstantiel, en remplaçant le titre de vrai Dieu donné à Jésus-Christ par celui de vrai Fils, rouvrit la porte à toutes les impiétés ariennes. Elle fut acceptée du questeur et du maître des offices; elle reçut l'approbation de Valentinien. Vainement Hilaire protesta contre l'imposture, vainement il sollicita une nouvelle audience de l'empereur. Pour toute réponse, il reçut l'ordre d'avoir à quitter sur-le-champ l'Italie.

 

   79. Ainsi d'un premier bond, à son insu et certainement contre sa volonté, Valentinien proscrivait un confesseur de la foi, et exaltait un misérable hérétique. Tant il est vrai que les princes les mieux intentionnés peuvent être aussi dangereux que les persécuteurs, dès qu'ils interviennent hors de propos dans les question dogmatiques! Constantin le Grand échoua, malgré son génie, devant cet écueil. Nous ne saurions donc beaucoup nous étonner de la faute de Valentinien. Il n'était pas Constantin le Grand; mais il sut du moins profiter de l'expérience et ne porta plus jamais la main à l'encensoir. A peine de retour dans sa chère église de Poitiers, saint Hilaire fit parvenir à l'empereur et publia par tout l'univers une protestation solennelle contre l'incident schismatique de Milan. Valentinien eut le bon esprit de ne pas s'en fâcher. Cependant la parole d'Hilaire ne manquait ni d'énergie ni d'indépendance. « On berce le peuple d'une vaine illusion! disait le courageux évêque. On lui fait croire qu'Auxence soumis enfin à la vérité a proclamé que Jésus-Christ est vrai Dieu, consubstantiel au Père. Désormais, dit-on, entre Hilaire et Auxence la foi est la même, la communion est rétablie. Le mystère d'iniquité croit pouvoir de la sorte se consommer dans le silence. Mais c'est en vain qu'on m'a chassé de Milan, dans l'espoir d'étouffer ma voix. Je dénonce au monde cette trahison et cette félonie; je déclare qu'on s'est indignement joué de Dieu et des hommes! Frères et vous tous qui avez quelque souci des jugements de Dieu, sachez-le bien. Auxence a nié par écrit la foi qu'il confessait

==========================================

 

p212 PONTIFICAT  DE   SAINT  LIBERIUS   (359-366).

 

de bouche. Je vais vous en fournir la preuve. Vous allez comprendre que ce prétendu adorateur du Christ n'est véritablement
qu'un antechrist. II a cru pouvoir impunément tromper la bonne
foi publique ; il n'a fait que manifester au grand jour son impiété 1. » Après cette vigoureuse entrée en matière, le grand docteur discutait une à une toutes les captieuses supercheries introduites par Auxence dans la formule souscrite par lui. « Le peuple
lit : Christum Deum verum filium Dei, disait Hilaire, le peuple croit
qu'Auxence déclare que le Christ, Fils de Dieu, est lui-même Dieu
véritable. Le peuple lit : Christum natum ante omnia tempara; le
peuple croit qu'Auxence désigne l'éternité par cette expression ambiguë si familière aux Ariens. Hélas ! les oreilles du peuple sont plus
orthodoxes que le cœur des évêques. Les Ariens consentent bien à
donner au Christ le titre de Dieu, mais non celui de Dieu «véritable ; » ils consentent bien à dire que le Christ est né avant tous
les temps, mais non à dire qu'il soit éternel. Voilà, frères, le secret, l'arcane mystérieux de cette secte impie. J'aurais voulu pouvoir vous l'expliquer de vive voix. Une lettre n'y saurait suffire, et
d'ailleurs est-ce que dans une lettre je pourrais, sans que ma plume
se révoltât ou que le rouge montât au front de mes lecteurs,
vous détailler toutes les turpitudes, toutes les infamies d'Auxence
et des Ariens? Non je ne le ferai pas; je ne donnerai point au blasphème et à l'ignominie le retentissement de ma parole. Je vous dis
seulement : Fuyez l'Antéchrist! Fidèles de Milan, cessez de confondre les murailles du temple avec l'Église de Dieu ; cessez de
prendre l'ange de Satan pour un apôtre, l'ennemi de la Trinité
pour un pasteur, l'Antéchrist pour Jésus-Christ2 !»


80. Ce furent les derniers accents de cette éloquence comparée par saint Jérôme à l’impétuosite du fleuve célèbre qui arrosait les cités de Augdunum, de Vienne et d'Arles. Quand saint Hilaire mourut, plein de jours et de saintes oeuvres, au milieu de ses fidèles Pictavii, toute la Gaule le pleura comme un père. Il avait été l'Athanase de notre pays. Une légion de disciples, d'amis ou de

-------------------

» |J. Uilarii, lib. Conlr. Auxentium; Pair, lut., tom. X, col. 615. — *Id., &t%

============================================

 

p213 CHAP.   I.   — SITUATION   DE  L'ÉGLISE.

 

collègues formés par sa direction, ses conseils, ou son exemple, maintinrent après lui l'intégrité de la foi dans les contrées occidentales. Saint Orientius d'Auch, saint Maternien de Reims, saint Lidoire de Tours, saint Eusèbe de Verceil,  saint Philastrius de Brescia, Lucifer de Gagliari,  contemporains et amis du  grand évêque de  Poitiers,  l'avaient secondé dans ses luttes héroïques. Une génération nouvelle se levait, déjà prête à recueillir l'héritage de vertu, de sainteté et de science légué par ces grands hommes. Valentinien, en quittant l'Italie pour se rendre à Lutèce et surveiller de plus près les invasions allemaniques, avait sur la proposition de Probus, préfet du prétoire, signé la nomination d'Ambroise au gouvernement de Milan. Probus en remettant le diplôme impérial au nouveau fonctionnaire, lui dit : « Allez, et montrez-vous à vos administrés moins leur juge que leur évêque.» Ambroise devait réaliser cette parole prophétique dans un sens plus étendu que ne le soupçonnait Probus lui-même. Cependant l'ancien tribun de Pannonie, Martin, devenu l'initiateur de la vie cé-nobitique dans les Gaules, se préparait au ministère épiscopal par un apostolat plus humble et non moins fécond en fruits spirituels. Il parcourait les bourgs encore idolâtres (pagani) et convertissait par milliers à la foi véritable les peuples des campagnes attardés dans l'idolâtrie. Saint Justus1, un autre disciple de saint Hilaire et saint Leonius23  faisaient pour les régions des Petrocorenses (Périgord), ce que Martin réalisait avec tant de succès pour la contrée des Pictavii et des Tyronenses (Tours). Toute une légion de saints avait surgi autour d'Hilaire. Lupien, un autre de ses disciples mort avant son illustre maître, deux jours seulement après avoir reçu de lui la grâce du baptême, semblait inaugurer du haut du ciel la mission à laquelle il avait été ravi prématurément sur la terre. Des miracles sans nombre attiraient la multitude à son tombeau. Les saintes Triasia et Florentia4, auxquelles Hiiaire avait imposé le voile de la virginité, rappelaient à Poitiers les merveilles de charité, d'abnégation et de dévouement des saintes

-------------------------

1 Vulgairement S. Jast. — 2. Vulgairement S. Lienne. — 3. Sainte Triaiise 4. S" Florence.

==========================================

 

p214 PONTIFICAT  DE  SAINT   LIBEKIUS   (339-306).

 

Emmélie et Macrine en Cappadoce, et des saintes Marcellina et Mélanie à Rome.


N B. La suite sur St Hilaire est inséré dans le dossier Arius.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon