FOI CHRÉTIENNE
hier et aujourd'hui
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Nous pourrions aussi partir de la thématique «solitude-sécurité” et faire de semblables constatations. La solitude a été, sans conteste, une des sources essentielles d'une rencontre de l'homme avec Dieu.
Dans la mesure où l'homme ressent sa solitude, il éprouve en même temps combien toute son existence est un cri vers autrui, vers le Toi, et combien sa nature est peu faite pour un Moi solitaire et autonome.
La solitude peut être plus ou moins profonde. La rencontre d'un « Toi » humain est susceptible d'y apporter un premier remède. Mais bientôt, on aboutira au paradoxe énoncé par Claudel, et l'on s'apercevra que chaque «Toi » trouvé par l'homme, se révèle comme une promesse qui ne peut être tenue 4; que chaque « Toi » finit par causer une déception, qu'il existe un point où aucune rencontre n'est capable de combler la solitude profonde.
Quand nous croyons avoir trouvé, nous voilà à nouveau rendus à la solitude et réduits à appeler ce « Toi » absolu, seul assez puissant pour pénétrer réellement jusque dans les profondeurs de notre Moi.
Mais ici encore, il faut reconnaître que la détresse de notre solitude et l'expérience de l'incapacité de l'amour à combler tous nos désirs ne sont pas l'unique source d'une expérience de Dieu; la joie de la sécurité, elle aussi, peut y
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amener.
Grâce à un amour comblé, grâce à une rencontre heureuse, l'homme expérimente un don supérieur qu'il ne saurait susciter ni créer et comprend que, dans cette rencontre, il reçoit bien plus que les deux ensemble ne pourraient donner.
Dans la clarté et dans la joie d'une telle rencontre, il entrevoit la proximité de la Joie absolue et de la Rencontre absolue qui se trouve derrière toute rencontre humaine.
Ce sont là quelques indications qui montrent comment l'existence humaine peut devenir le point de départ d'une expérience de l'absolu, considéré sous l'aspect de «dieu‑fils», de dieu‑sauveur, ou simplement de Dieu intéressant l'existence.
La deuxième source de l'expérience religieuse, c'est la confrontation de l'homme avec le monde, avec les puissances redoutables qu'il doit affronter.
La beauté du cosmos et sa plénitude d'une part, ses déficiences, son côté tragique et mystérieux d'autre part, révèlent à l'homme une Puissance transcendante, qui le menace lui‑même, tout en le portant.
Cette fois, c'est sous l'aspect, peut‑être moins précis et plus lointain, d'un Dieu‑créateur et d'un Dieu‑Père, que l'absolu se présente.
Si l'on poussait l'analyse, on retrouverait spontanément le problème, déjà entamé, des trois formes de déclinaison du thème de Dieu dans l'histoire : monothéisme, polythéisme, athéisme. On verrait alors, je crois, l'unité sous‑jacente de ces trois voies d'approche; unité qui, certes, n'est pas synonyme d'identité.
Il n'est pas question que l'on pourrait, en creusant suffisamment, ramener ces trois formes indifféremment à une seule et même chose. La pensée philosophique serait peut‑être tentée d'établir une telle identité; ce serait méconnaître le sérieux des options humaines et ne pas rendre compte de la réalité.
Il ne s'agit donc pas d'identité. Mais un examen plus approfondi ferait voir que la différence des trois formes se situe sur un autre plan que ne le laissent supposer les formules correspondantes: « Il y a un Dieu », « Il y a beaucoup de dieux », « Il n'y a pas de Dieu ».
Certes, l'antinomie entre ces trois formules et leur contenu saute aux yeux; mais il existe aussi un rapport entre elles, que les simples termes ne laissent pas entrevoir. En effet, chez les trois ‑ on pourrait le démontrer- domine la conviction de l'unité et de l'unicité de l'absolu.
La chose est claire pour le monothéisme. Mais le polythéisme, lui aussi, n'a jamais regardé les innombrables divinités, objets de sa piété et de ses espérances, comme l'absolu lui‑même; lui aussi voyait
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derrière ces nombreuses puissances l'être unique; il admettait qu'en dernière analyse l'être est « un », ou qu'il consiste tout au plus dans l'éternel conflit d'une antinomie originelle 5.
Quant à l'athéisme, qui rejette l'idée de Dieu comme base de l'unité de l'être, il ne supprime nullement l'unité de l'être lui‑même.
Oui, l'athéisme sous sa forme la plus dynamique, le marxisme, affirme de la manière la plus nette cette unité dans tout ce qui existe, en déclarant que tout n'est que matière; il est vrai que la conception de cette unité, puisqu'il s'agit de matière, diffère totalement de l'antique conception de l'absolu, toujours liée à l'idée de Dieu.
Cependant, en attribuant à cette matière des traits qui manifestent son caractère absolu, on rappelle à nouveau, par ce biais, l'idée de Dieu.
Les trois formes impliquent donc la conviction de l'unité et de l'unicité de l'absolu; ce qui diffère, c'est la représentation du mode de relation de l'homme avec cet absolu, et le mode de relation de cet absolu avec l'homme.
Si, pour parler très schématiquement, le monothéisme part du principe que l'absolu est conscience, connaît l'homme, peut s'adresser à lui, le matérialisme, lui, conçoit l'absolu comme matière, dépourvu de tout attribut personnel, ne comportant en aucune manière une idée d'appel et de réponse; tout au plus pourrait‑on dire que l'homme devra extraire de la matière tous les éléments divins; de la sorte Dieu n'est plus derrière lui, il n'est plus celui qui le précède, il est en avant de lui, il est cet avenir meilleur qu'il doit réaliser par ses propres moyens.
Le polythéisme se rapproche à la fois du monothéisme et de l'athéisme; les puissances, dont il parle, sont subordonnées à une puissance unique, concevable suivant l'un ou l'autre système.
Il serait facile de montrer que le polythéisme, dans l'antiquité, allait de pair tantôt avec un athéisme métaphysique, tantôt avec un monothéisme philosophique6.
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Tous ces problèmes sont importants pour une analyse du thème de Dieu dans notre situation actuelle. Si on voulait les traiter à fond, il faudrait, bien sûr, beaucoup de temps et beaucoup de patience.
Il suffira de les avoir au moins indiqués; nous les rencontrerons sans cesse implicitement au cours de notre étude de l'idée de Dieu dans la foi biblique, objet de notre propos.
En étudiant ainsi le problème de Dieu d'un point de vue bien délimité, nous restons au coeur de tous les efforts de l'humanité en quête de son Dieu, ouverts à toutes les dimensions de la question.