Darras tome 39 p. 127
§ IV. — LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
69. Il y a, de par le monde, dit un savant et courageux évêque, une société qui s'appelle la franc-maçonnerie. On a pu discuter sur son origine et la fin qu'elle se propose ; mais il n'est pas possible
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(1) Godefroy, Histoire de la littérature française, t. III, p. 70 et passim.
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de nier son existence, puisque cette société se montre à tous les yeux, parle, agit et s'affirme elle-même chez les divers peuples de la terre. « Elle est dite Société secrète parce que ses membres se réunissent aussi secrètement que possible, dans des locaux appelés Loges, dont l'entrée est interdite aux Profanes, c'est-à-dire à ceux qui ne sont pas francs-maçons. Leurs résolutions doivent demeurer ignorées du public; la loi du silence est imposé à chaque membre sous la foi du plus terrible serment et sous les peines les plus graves, même la mort, selon la gravité du cas ; malheur au franc-maçon oublieux de ses engagements sacrilèges ! Rien ne saurait, s'il est condamné par elle, le soustraire aux coups de la secte. Toutefois la franc-maçonnerie, quoique société secrète, n'est pas inconnue. Un homme peut dissimuler ses pensées, vivre seul et cacher le secret de sa vie intime sans cependant demeurer ignoré de ses semblables, s'il vit au milieu d'eux. C'est pourquoi la maçonnerie a beau vouloir dérober à nos yeux ses assemblées, ses réunions, son action et son but : on sait son existence ; les esprits attentifs la suivent dans les voies où elle marche, si ténébreuses soient elles, et ses actes révèlent la fin qu'elle se propose comme les fruits font connaître l'arbre.
« On doit donc s'étonner d'entendre dire que l'origine de la franc-maçonnerie se perd dans la nuit des temps. Evidemment, quand cette société a existé, on l'a vue, et l'histoire attentive à enregistrer les faits de cette nature, a pris soin d'en parler. Un homme seul, vivant parmi ses semblables, ne saurait passer inaperçu ; comment donc une association tout entière pourrait-elle échapper aux regards et à la curiosité du monde ? Aussi après avoir rapporté nous-même le sentiment de quelques écrivains, qui font remonter les francs-maçons par les Templiers et les Albigeois, aux hérétiques des premiers siècles de l'ère chrétienne, avons-nous laissé de côté ces données trop vagues, pour arriver à quelque chose de précis sur l'origine de la franc-maçonnerie. Des ouvrages que nous avons pu nous procurer, prouvent d'une façon évidente que la secte a eu pour auteur Fauste Socin. Certainement il y a eu des maçons avant cet hérésiarque, mais c'étaient des maçons constructeurs. II y en
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avait à la tour de Babel, aux Pyramides, au temple de Salomon au second Temple et ailleurs. Julien l'Apostat en avait pris à sa solde quand il essaya vainement de rebâtir le temple de Jérusalem pour infirmer les paroles de Jésus-Christ. Il y en eut plus tard qui furent connus sous le nom de Logeurs du Bon Dieu : c'étaient encore des ouvriers constructeurs. Les Templiers n'ont pas donné non plus le jour à la maçonnerie. Ce qui est certain, c'est que l'ordre des Templiers fut aboli en 1312, et que tous ses membres se dispersèrent aussitôt. L'histoire ne nous montre aucune association formée de leurs débris, et plusieurs siècles s'écoulent, après leurs supplices ou leur fuite, sans que la maçonnerie se révèle.
« Le premier document historique qui nous la signale, sans avoir cependant aucune liaison avec ledit Ordre, est connu sous le titre de Charte de Cologne, 1535. En lisant cette pièce dont l'original se trouve aux archives de la mère-loge d'Amsterdam, portant dix-neuf signatures à la fin, ce qui n'a pas empêché les historiens de mettre son authencité en question, on voit qu'elle est le fait de maçons bâtisseurs ayant la manie de dogmatiser. Si cette pièce est authentique, on peut dire que cette société a jeté dans le monde européen l'idée de la franc-maçonnerie avec ses trois grades fondamentaux d'apprenti, de compagnon et de maître, puis deux grades supérieurs et un chef suprême à qui tout doit obéir. D'après cette Charte, la dite association date du XVe siècle, car elle dit dans un de ses considérants : «Rien ne nous indique que notre association ait été connue avant 1440, après la naissance du Christ, sous d'autre dénomination que celle des FF. de Jean; c'est alors, après ce qu'il nous a paru, qu'elle commença à prendre le nom de Confraternité des francs-maçons, spécialement à Valenciennes en Flandre, parce qu'à cette époque on commença par les soins et les secours des FF.-. Mac. de cet Ordre, à bâtir, dans quelques parties du Hainaut des hospices pour y guérir les pauvres qui étaient attaqués de l'inflammation dartreuse dite mal de Saint-Antoine. »
« En outre, cette Charte elle-même nous prouve que l'association dont elle parle n’est pas celle d’aujourd’hui. En effet, celle-ci a pour caractère spécial la haine contre Jésus-Christ, tandis que
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celle-là n'admettait dans son sein que des chrétiens, témoin le considérant suivant : « Quoique en accordant nos bienfaits nous ne devions nullement nous inquiéter de religion ni de patrie, il nous a cependant paru nécessaire et prudent de ne recevoir jusqu'à présent dans notre Ordre que ceux qui, dans le monde profane ou non éclairé, professent la religion chrétienne.» A partir de 1313, la question devient plus claire et les documents historiques s'offrent nombreux pour fixer définitivement le berceau de la franc-maçonnerie à Vicence, près Venise, en Italie, comme nous le montrerons dans cet ouvrage. » (1)
70. La filiation historique des franc-maçons a prêté matière aux plus étranges divagations. Suivant leur code, la franc-maçonnerie part de Dieu lui-même et date du chaos. On ne pouvait guère remonter plus haut : Dieu créant la lumière aurait posé la base de la franc-maçonnerie. Mais Dieu ne pouvait tenir loge tout seul ; c'eut été une belle occasion, pour lui donner compagnie, de croire au dogme de la Trinité ; mais les historiens de la secte ont mieux aimé discuter entre eux la grave question de savoir si Dieu tint loge avec Adam ou si Adam tint loge avec sa femme et ses enfants. D'autres font remonter l'origine de la maçonnerie jusqu'au paradis terrestre, où un des Eloïm, qui s'accoupla avec Eve, engendra Cain, tandis qu'Adonaï, un autre Eloïm, créa Adam qui d'Eve engendra Abel. Une haine impérissable a toujours régné entre les deux races: ce sont les enfants de Cain qui ont inventé les arts; Adoniram fut chargé par Salomon de la construction du temple; pendant qu'il conduisait cette entreprise, un géant le tua et l'entraîna dans l'abîme de feu. Mais, glorifié en ce lieu, il revint achever son œuvre. Salomon, le fît tuer par jalousie, mais neuf maîtres trouvèrent son cadavre, massacrèrent les assassins, cachèrent au milieu d'un triangle de feu le nom du Grand architecte de l'Univers, qui fut gardé comme un important secret par quelques élus. Les plus modérés font venir la franc-maçonnerie des Templiers ; ils disent que Jacques Molay, le dernier de leurs grands maîtres, avant d'être brûlé, institua trois loges, dont une à Naples.
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(1) Mgr Fana, Le secret de la Franc-maçonnerie, Introduction.
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« Ce qui est le plus probable, dit Cantu, c'est que la maçonnerie commença vers l'an 1000 : à cette époque, la certitude que le monde ne finirait pas avec le dixième siècle, était rentrée dans les esprits, et l'élan qui se montra partout pour la construction donna naissance aux associations des maîtres du mur. Les associés étaient ou des moines ou des fidèles dirigés par une pensée religieuse, ce qui explique leurs vœux, leurs serments, leurs formules d'initiation; ils appelèrent loges les cabanons qu'ils élevaient autour des bénéfices. Les francs-maçons gardaient comme un secret leurs procédés de construction, et entre eux s'appelaient frères : ils reconnaissaient des chefs et une hiérarchie ; on n'était admis dans la corporation qu'après s'être confessé et avoir reçu la bénédiction de l'évêque. Tel était le but primitif de l'institution des francs-maçons : mais lorsque les Templiers furent détruits, ils adoptèrent les rites et les croyances de ces derniers, croyances qui, d'après les procès à eux intentés, parurent se rapprocher des doctrines des Gnostiques et de celles des Manichéens. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moyen âge les maçons constituaient des corporations comme celle des Maîtres de Cöme (Magisteri Comacini) rappelée dans les lois lombardes : mais c'est en Allemagne qu'ils étaient le mieux organisés : ils se transmettaient secrètement les meilleures règles de l'art de bâtir ; ils en tiraient leur nom et leurs symboles, tels que le compas, la règle, le marteau, le tablier, la truelle et leurs grades. Ces sociétés acceptèrent une réforme dans le chapitre général qui, le jour de Saint-Jean-Baptiste de l'année 1307, fut convoqué par d'Aumont et Harris, frères militaires, et par Pierre de Bologne frère ecclésiastique. » (1)
71. Divers auteurs affirment que les créateurs de la franc-maçonnerie furent Lelio et Faust Socin, d'autres le nient. Il est assez difficile de prouver s'ils ont réellement créé, organisé, propagé cette société. Dans sa forme actuelle, on peut croire même plus facilement qu'ils ne l'ont pas fait ; mais il est hors de doute, avec le radicalisme de leurs doctrines, qu'ils ont dû se faire des partisans secrets, propager leurs créances sous le manteau et former les
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(1) Cantu, Les hérétiques d'Italie, t. V, p. 37.
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linéaments d'une société que la passion révolutionnaire devait répandre plus tard. Cantu, qui nie la paternité franc-maçonne des Socin, dit pourtant: «Faust Socin fut un véritable hérésiarque, un hérésiarque bien caractérisé, puisque, en proclamant les droits de la raison, il n'a respecté aucune limite. Luther et les autres avaient sécularisé la religion, lui sécularisa Dieu ; s'il n'osa pas bannir ouvertement le supra-sensible, il nia tous les dogmes, il conduisit à l'incrédulité et fut le père du rationalisme, qui est l'hérésie de notre temps. Il enseignait même des erreurs sociales : en exagérant la doctrine de la mansuétude évangélique et celle du pardon, il niait, non seulement la légitimité de la guerre, mais encore celle de toute autorité répressive... Cette doctrine fut soutenue par ses disciples, qui en étendirent les conséquences jusqu'à nier le droit pénal, et principalement la peine de mort... En fait, la Réforme n'était parvenue qu'à arracher les âmes au Pape, pour les donner, soit à un roi, soit à un consistoire, soit à un pasteur. Le socinianisme seul implanta l'autonomie de la raison; c'est de lui que sortent Descartes, Spinosa, Bayle, Hume, Kant, Leasing, Hegel, Bauer, Feuerbach. Strauss et ses adeptes en niant le Christ positif et en y substituant un Christ idéal, ne firent qu'ajouter au plan socinien l'élaboration scientifique, laquelle est le propre de l'âge moderne : les blasphèmes arcadiques de Renan et les propos de carrefour de Bianchi-Giovini et de plusieurs Italiens n'ont pas d'autre origine. Ce sont eux qui ont supprimé d'un seul coup la question suprême, la clé de voûte de l'histoire, celle de la vie, de la mort, de l'avenir, l'intelligence du monde mystérieux. (1)» — Nous voyons, dit encore Cantu, par les écrits des déistes modernes, qu'ils ont pris chez les Sociniens la plus grande partie de leurs objections contre les dogmes que nous soutenons être révélés, de même que les Sociniens ont emprunté leurs principes et la plupart de leurs dogmes aux protestants. Puisque les premiers ne refusent point de reconnaître ceux-ci pour leurs maîtres, les protestants ont mauvaise grâce de ne vouloir point avouer les Sociniens pour leurs disciples. Mais nous avons fait voir ailleurs que
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(1) Cantu, Les hérétiques d'Italie, t. III, p. 391 et suiv.
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le déisme lui-même est un système inconséquent dans lequel un raisonneur ne peut demeurer ferme; que de conséquence en conséquence il se trouve bientôt entraîné à l'athéisme, au matérialisme enfin au pyrrhonisme absolu, dernier terme de l'incrédulité. Nous en sommes convaincus, non seulement par les arguments que les matérialistes ont opposés aux déistes, mais encore par le fait, puisque nos plus célèbres incrédules, après avoir prêché quelque temps le déisme, en sont venus à enseigner hautement le matérialisme. Rien ne prouve mieux la liaison des vérités qui composent la religion chrétienne des catholiques que l'enchaînement des erreurs dans lesquelles tombent nécessairement tous ceux qui s'écartent du principe sur lequel cette religion divine est fondée (1) ».
72. De Pologne, les Sociniens envoyèrent des émissaires en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. En Allemagne, ils n'eurent pas beaucoup de succès ; les protestants et les catholiques se réunirent pour les démasquer. En Hollande, ils se confondirent avec les Anabaptistes et poussèrent leurs trames sous les couleurs de la secte. En Angleterre, ils purent, à la faveur de la révolution, se frayer une voie. Les indépendants et les niveleurs, tout puissants sous Cromwell, étaient des francs-maçons avant la lettre, les vrais maçons n'eurent qu'à se présenter pour devenir des recrues et même des chefs de file, plus radicaux même que les niveleurs. « C'est de l'Angleterre, dit l'abbé Lefranc, que les francs-maçons de France prétendent tirer leur origine; c'est donc chez nos voisins qu'il faut examiner les progrès de la maçonnerie. Il n'y était pas question d'eux au commencement du XVIIe siècle. Ce ne fut que vers le milieu qu'ils y furent soufferts, sous le règne de Cromwell, parce qu'ils s'incorporèrent avec les indépendants, qui formaient alors un grand parti. Après la mort du grand protecteur, leur crédit diminua, et ce ne fut que vers la fin du même siècle qu'ils parvinrent à former des assemblées à part sous le nom de Freys-maçons, d'hommes libres ou de maçons libres ; et ils ne furent connus en France et ne réussirent à s'y faire des prosélytes que par le moyen des Anglais et des Irlandais qui passèrent dans ce royaume avec le roi
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(1) Cantu, Op. et loc. cit.
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Jacques et le prétendant. C'est parmi les troupes qu'ils ont été d'abord connus, et par leur moyen qu'ils ont commencé à se faire des prosélytes, qui se sont rendus redoutables depuis 1700, qu'ils ont eu à leur tête M. de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés (1) ».
« Gromwell, dit un autre, donna à son Ordre le titre d'Ordre des francs-maçons, parce que son but était de bâtir en liberté une nouvel édifice, c'est-à-dire, de réformer le genre humain en exterminant les rois et les puissances, dont cet usurpateur était le fléau. Or, pour donner à ses partisans une idée sensible de son dessein, il leur proposa le rétablissement du temple de Salomon, et c'est dans ce projet que l'on doit admirer encore davantage la vaste intelligence de cet homme extraordinaire, qui, sous la cendre la plus paisible, voulait cacher ce feu redoutable dont je fais apercevoir aujourd'hui les étincelles. Et en effet quelle idée eut jamais plus de rapport à un projet de cette nature ? Et c'est ici principalement que je prie le lecteur d'en examiner attentivement jusqu'aux moindres parties... Or, c'est dans cette allégorie (de la construction du Temple) que les francs-maçons trouvent l'exacte ressemblance de leur société. Ce Temple, disent-ils, dans son premier lustre, est la figure de l'état primitif de l'homme au sortir du néant. Cette religion, ces cérémonies qui s'y exerçaient, ne sont autre chose que cette loi commune et gravée dans tous les cœurs, qui trouve son principe dans les idées d'équité et de charité auxquelles les hommes sont obligés entre eux. La destruction de ce Temple, l'esclavage de ses adorateurs, ce sont l'orgueil et l'ambition, qui ont introduit la dépendance parmi les hommes. Ces Assyriens, cette armée impitoyable, ce sont les rois, les princes, les magistrats, dont la puissance a fait fléchir tant de malheureux qu'ils ont opprimés. Enfin ce peuple choisi et chargé de rétablir ce Temple magnifique, ce sont les francs-maçons, qui doivent rendre à l'univers sa première dignité (2) ».
73. Chose étrange ! en même temps que Cromwell s'appuyait sur la franc-maçonnerie pour s'adjuger la dictature, des partisans
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(1)Lefranc, Le voile levé : Lyon, 1821.
(2)Larudan, Les francs-maçons écrasés, Amsterdam, 1727.
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du roi trouvaient place aussi dans ses rangs ; cette société secrète favorisée par le protecteur, devait trouver également plus tard, dans les rois, un favorable concours. « En 1646, écrit Ragon, le célèbre antiquaire Elie Ashmole, grand alchimiste, fondateur du musée d'Oxford, se fait admettre avec le colonel Mainwarraing dans la confrérie des ouvriers maçons à Warrington, dans laquelle on commençait à agréger ostensiblement des individus étrangers à l'art de bâtir. Cette même année, une société de Rose-Croix formée d'après les idées de la Nouvelle Atlantis de Bacon, s'assemble dans la salle de réunion des Freemasons à Londres. Ashmole et les autres frères de la Rose-Croix, ayant reconnu que le nombre des ouvriers de métier était surpassé par celui des ouvriers de l'intelligence, parce que le premier allait chaque jour en s'affaiblissant tandis que le dernier augmentait continuellement, pensèrent que le moment était venu de renoncer aux formules de réception de ces ouvriers, qui ne consistaient qu'en quelques cérémonies à peu près semblables à celles usitées parmi tous les gens de métier, lesquelles avaient jusque-là servi d'abri aux initiés pour s'adjoindre des adeptes. Ils leur substituèrent, au moyen de traditions orales dont ils se servaient pour leurs aspirants aux sciences occultes, un mode écrit d'initiation calqué sur les anciens mystères et sur ceux de l'Egypte et de la Grèce, et le premier grade initiatique fut écrit tel, à peu près, que nous le connaissons. Ce premier degré ayant reçu l'approbation des initiés, le grade de compagnon fut rédigé en 1648 et celui de maître peu de temps après. Mais la décapitation de Charles Ier, en 1649, et le parti que prit Ashmole en faveur des Stuarts apportèrent de grandes modifications à ce troisième et dernier grade devenu biblique, tout en lui laissant pour base ce grand hiéroglyphe de la nature symbolisée vers la fin de décembre. Cette même époque vit naître les grades de maître-secret, maître-parfait, élu, maître irlandais, dont Charles Ier est le héros sous le nom d'Hiram; mais ces grades de coteries politiques n'étaient professés nulle part. Néanmoins plus tard ils feront l'ornement de l’Ecossisme.
« 1650. Mais les membres non travailleurs, acceptés dans la corporation, lui font prendre secrètement, surtout en Ecosse, une ten-
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dance politique ; les chefs (protecteurs) des ouvriers écossais, partisans des Stuarts, travaillent dans l'ombre au rétablissement du trône détruit par Cromwell. On se sert de l'isolement qui protège les réunions des Freemasons pour tenir, dans leur local, des conciliabules où les plans sont concertés en sécurité. La décapitation de Charles Ier devait être vengée ; pour y parvenir et s'y reconnaître, ses partisans proposèrent un grade templier, où la mort violente de l'innocent J.-R. Molay appelle vengeance. Ashmole, qui partageait le même sentiment politique, modifia donc son grade de maître et substitua à la doctrine égyptienne, qui en faisait un tout uniforme avec les deux premiers degrés, un voile biblique, incomplet, et disparate, ainsi que l'exigeait le système jésuitique, et dont les initiales des mots sacrés de ces trois degrés reproduisaient celles du nom du grand maître des Templiers. Voilà pourquoi, depuis cette époque, les initiés ont toujours regardé le grade de maître seul complément de la franc-maçonnerie, comme un grade à refaire ; c'est sans doute d'après cette réforme que les deux colonnes et les paroles des deux premiers grades ont aussi reçu des noms bibliques.
« 1703. Décision importante des formations qui admettent ouvertement, dans l'association à Londres, les personnes étrangères à l'art de bâtir. Les maçons philosophes, dits acceptés, mêlés depuis longtemps aux ouvriers constructeurs, vont se trouver plus puissants pour opérer publiquement la transformation tant désirée.
« 1714. Georges Ier commence son règne. Les auteurs maçons regardent cette époque comme la fin des temps obscurs de l'Ordre maçonnique. Ils se trompent, il n'existe pas encore d'Ordre maçonnique ; cette époque n'est que la fin des associations d'ouvriers constructeurs, dont l'existence était devenue fort précaire depuis que leurs secrets en architecture étaient tombés dans le domaine public.
« 1717. De cette époque seule date d'ordre maçonnique : l'association des constructeurs n'était qu'un ou plusieurs corps de métiers et ne fut jamais un ordre. Quant au mot maçonnique, ce qualificatif n'a pas été créé pour eux ; l'irréflexion ou l'ignorance pouvait
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seule les en doter, car, nous le répétons, un ouvrage de maçonnerie n'est pas un ouvrage maçonnique. Cette année, la corporation ne comptait plus à Londres, que quatre sociétés, dites Loges possédant les registres et anciens titres de la confraternité et opérant sous le chef d'ordre d'York. Elles se réunissent en février ; elles adoptent les trois rituels rédigés par Ashmole ; elles secouent le joug d'York et se déclarent indépendantes du gouvernement de la confraternité, sous le titre de Grande Loge de Londres. C'est de ce foyer central et unique que la franc-maçonnerie, c'est-à-dire la rénovation ostensible de la philosophie secrète des mystères anciens, partit dans toutes les directions pour s'établir chez tous les peuples du monde.
« 1725. A compter de cette époque, la franc-maçonnerie se répand dans les divers États de l'Europe ; elle a débuté en France dès 1721, par l'institution, le 13 octobre, de la loge l'Amitié et Fraternité à Dunkerque ; à Paris en 1725 ; à Bordeaux en 1732(la loge l'Anglaise), et à Valenciennes le 1er janvier 1733, la Parfaite Union. Elle pénètre en Irlande en 1729, en Hollande en 1730 ; la même année une loge s'établit à Savannah, État de Géorgie (Amérique) puis à Boston en 1733. Elle parait en Allemagne en 1736 ; la Grande-Loge de Hambourg est instituée le 9 décembre 1737 ; ainsi de suite dans les autres États de l'Europe et des pays extra-européens, toujours sous l'active et intelligente direction de la Grande-Loge d'Angleterre (1)».