tome 24 p. 81
LIVRE ONZIÈME
Ici commence la seconde partie de l'ouvrage qui traite de la naissance, des progrès et du sort qui attend chacune des deux Cités, la Cité terrestre et la Cité céleste (1). Dans ce livre, saint Augustin montre le commencement de ces Cités, dû à la séparation des bons et des mauvais anges ; à ce sujet, il parle de l'origine du monde, racontée dans la Sainte Écriture, au commencement du Livre de la Genèse.
CHAPITRE PREMIER.
Seconde partie de cet ouvrage; on commence à traiter de l'origine et de la fin des deux Cités.
Nous appelons Cité de Dieu, celle à qui rend témoignage cette Écriture, qui, par une disposition spéciale de la Providence, et non point par le mouvement capricieux des esprits, a obtenu une éminente supériorité sur tous les monuments des lettres humaines, et assujetti à sa divine autorité les intelligences de tout genre. C'est cette Écriture qui dit : « On te rend un glorieux témoignage, ô Cité de Dieu. » (Ps. LXXXVI, 3.) Et dans un autre Psaume : « Le Seigneur est grand et digne de louanges infinies dans la Cité de notre Dieu, sur sa sainte montagne, multipliant les joies de la terre entière. » (Ps. XLVII, 2 et 3.) Et un peu plus loin, dans le même Psaume : « Comme nous avions entendu, ainsi nous avons vu dans la Cité du Dieu des vertus, dans la Cité de notre Dieu; Dieu l'a fondée pour l'éternité. » De même ailleurs : « Le fleuve impétueux réjouit la Cité de Dieu, le Très‑Haut a sanctifié son tabernacle, Dieu est au milieu d'elle; elle ne sera point ébranlée. » Ces témoignages et d'autres, qu'il serait trop long de rapporter, nous font connaître qu'il y a une Cité de Dieu, dont nous désirons être les citoyens, avec toute l'ardeur de l'amour, que
--------
(1) La seconde partie de cet ouvrage, dit saint Augustin (Rétractations, livre 11, chapitre XL111), renferme douze livres. Les quatre premiers traitent de l'origine des deux Cités, la Cité de Dieu et la Cité du monde; les quatre suivants, de leurs progrès et de leurs développements; enfin les quatre derniers, de la fin diverse qui les attend. Comme nous l'avons dit dans la Préface, mise à la tête de cet ouvrage, saint Augustin composait le onzième livre, lorsque, d'après ses conseils, Paul Orose entreprenait son Histoire. C'était en l'année 416 ou 417 (Voir ce que dit Orose, dans la Préface que nous venons de citer, tome XXIII de cette édition, page 433.
=================================
p82 DE LA CITÉ DE DIEU.
nous inspire le fondateur de cette sainte Cité. Les citoyens de la Cité terrestre préfèrent leurs dieux à ce divin fondateur; ignorant qu'il est le Dieu des dieux, non celui de ces faux dieux, qui dans leur orgueil impie, se trouvant privés de sa lumière immuable et commune à tous, et par suite réduits à je ne sais quelle puissance amoindrie, cherchent à se grandir eux‑mêmes et se font rendre les honneurs divins par des hommes séduits et trompés; mais bien de ces dieux remplis d'une sainte piété, qui se soumettent à lui sans chercher à se donner des adorateurs, qui leur rendent un culte qui n'est dû qu'à lui, sans revendiquer pour eux‑mêmes les honneurs divins. Nous avons combattu les ennemis de cette sainte Cité dans les dix livres publiés jusqu'ici, nous l'avons fait selon la mesure de nos forces, avec l'aide de notre Seigneur et Roi. Maintenant, sachant bien ce qu'on demande encore de moi, fidèle aux engagements que j'ai pris, toujours confiant dans ce même secours de notre divin Roi, je vais essayer de raconter l’origine, les progrès et la fin de ces deux Cités, qui pendant cette vie se trouvent toujours, comme nous l'avons fait remarquer, mêlées et confondues. Je commencerai par faire voir la première origine de ces deux Cités dans la séparation des Anges.
CHAPITRE Il.
De la connaissance de Dieu. C'est seulement par Jésus‑Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, qu'on peut arriver à cette connaissance.
Ce n'est que par un effort puissant et extrêmement rare, que l'esprit s'élève au‑dessus de la créature corporelle ou incorporelle, dont l'observation nous fait découvrir l'inconstance et les variations, pour arriver jusqu'à l'immuable substance de Dieu, et apprendre de lui-même, que tout ce qui n'est pas lui, n'existe que pour avoir été fait par lui. Pour ces leçons mystérieuses Dieu ne parle pas à l'homme par le moyen de quelque créature corporelle, comme une voix, qui se ferait entendre aux oreilles en frappant l'air compris entre la source de la parole et l'organe où elle est reçue; ce n'est pas non plus par quelque image spirituelle, ayant la ressemblance des objets matériels, comme il arrive dans les songes et autres semblables visions, où il semble que l'oreille entend les sons de la voix, la parole paraissant venir d'un corps, avec les différences de lieux qui sont le propre des corps, où tout enfin ressemble à ce que présente les réalités corporelles. Non, il parle par sa vérité, qui se révèle elle‑même à l'esprit, et non au corps, en tous
=================================
p83 LIVRE XI. ‑ CHAPITRE 111.
ceux qui sont capables de la recevoir. Il parle en l'homme à ce qui est le plus excellent dans sa nature, à ce qui n'est inférieur qu'à Dieu. En effet, comme on le comprend très‑bien, ou du moins comme la foi l'enseigne, l'homme ayant été créé à l'image de Dieu, il est clair qu'il se rapproche plus de la grandeur de Dieu par la partie supérieure de son être que par celle qu'il a de commune avec les animaux. Mais comme l'esprit, doué naturellement de raison et d'intelligence, se trouve affaibli et obscurci par des vices invétérés, au point de ne pouvoir plus s'attacher à cette immuable lumière et en jouir, ni même en soutenir l'éclat, jusqu'au jour où, renouvelé par un perfectionnement de chaque jour, et affranchi enfin, il pourra se trouver capable d'un bonheur si grand, il fallait qu'il fût d'abord pénétré et purifié par la foi. Or, afin qu'il pût y marcher avec une complète assurance, la vérité elle-même, le Fils de Dieu, revêtant l'humanité sans dépouiller la divinité, établit et fonda cette foi, pour que l'homme pût trouver son Dieu par le moyen de l'Homme‑Dieu. Voilà le médiateur entre Dieu et les hommes, Jéus‑Christ-homme : c'est parce qu'il est homme qu'il est le médiateur et la voie. Si entre celui qui veut parvenir et le but qu'il veut atteindre il y a une voie, le succès est possible; mais si cette voie n'existe pas ou n'est pas connue; à quoi servira‑t‑il de connaître le but? C'est la voie assurée contre toutes les erreurs que le même soit à la fois Dieu et homme ; comme Dieu il est le but, comme homme il est sa voie.
CHAPITRE 111.
De l'autorité des Ecritures canoniques inspirées par le Saint‑Esprit.
Après avoir parlé d'abord par les prophètes, il a parlé par lui‑même, puis par ses apôtres, autant qu'il l'a cru nécessaire; enfin, il a donné cette Écriture que nous appelons Canonique, dont l'autorité est suprême, et dans laquelle s'éclaire notre foi sur toutes les choses qu'il nous importe de savoir, et que cependant nous ne pouvons découvrir nous‑mêmes. Car si notre propre témoignage suffit pour nous affirmer tout ce qui est à notre portée, ce que nous apprennent nos sens intérieurs ou extérieurs, ce que nous appelons présent, comme étant près de nos sens, de nos yeux par exemple; il est certain aussi que ce qui est éloigné de nos sens ne pouvant nous être affirmé par notre propre témoignage, nous cherchons d'autres témoins qui nous attesteront ce qui aura été à
=================================
p84 DE LA CITÉ DE DIEU.
portée de leurs sens. Ainsi, comme sur les choses visibles, que nous n'avons pas vues nous-mêmes, nous croyons à ceux qui ont vu, et ainsi du reste pour tout ce qui se connaît par n'importe lequel des sens corporels, de même en sera‑t‑il pour les choses qui tombent sous le sens de l'esprit et de la raison. Et il faut bien accepter ici ce mot de sens, puisque 1'usage en a bien fait dériver celui de sentiment. Nous devons donc dans les choses invisibles, que nos sens ne peuvent atteindre, nous en rapporter au témoignage de ceux qui les ont vues préparées, ou les ont contemplées à l'état de réalité présente dans la lumière céleste et incorporelle.
CHAPITRE IV.
Condition du monde; elle n'est pas étrangère au temps, elle n'a point été réglée par un nouveau dessein de Dieu, comme s'il avait voulu par la suite ce qu'il n'aurait point voulu au commencement.
1. De tous les êtres visibles, le plus grand c'est le monde; de tous les êtres invisibles le plus grand c'est Dieu. Le monde nous le voyons; Dieu nous le croyons. Que Dieu ait fait le monde, c'est ce dont il n'est point de plus sûr témoin que Dieu lui‑même. Où avons‑nous entendu son témoignage? Nulle part mieux que dans l'Écriture qui nous dit : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » (Gen. 1, 1.) Est‑ce que le prophète était présent quand Dieu créa le ciel et la terre? Non, mais là était présente la Sagesse de Dieu par laquelle tout a été fait; Sagesse qui se répand quand il lui plaît dans les âmes saintes, fait les amis de Dieu et les prophètes, auxquels elle révèle intérieurement ses oeuvres sans aucun bruit de paroles. Ces mêmes prophètes entendent aussi le témoignage des anges, qui contemplent sans cesse la face du Père (Matth. xiii, 10), et annoncent ses volontés à qui il convient. Il était un de ces saints prophètes, celui qui a écrit : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre. » Témoin parfait, d'autant plus apte à nous transmettre l'oracle divin, que l'esprit de Dieu qui lui apprend ces grandes vérités de notre foi, lui révèle aussi tant de siècles à l'avance, la future existence de notre foi même.
2. Mais pourquoi Dieu s'est‑il déterminé à créer alors le ciel et la terre que jusque‑là il avait laissés dans le néant? Si en faisant cette remarque on veut laisser entendre que le mon-
=================================
p85 LIVRE XI. ‑CHAPITRE IV.
de est éternel et qu'il n'a point été fait par Dieu, on se jette loin de la vérité, on prouve clairement qu'on est atteint de la maladie funeste de l'impiété. Car en dehors même du témoîgnage des prophètes, le monde lui‑même par ses révolutions et ses mouvements si parfaitement ordonnés, par la beauté si remarquable qu'il offre aux regards, est aussi une voix qui crie, proclamant et qu'il a été créé, et qu'il n'a pu l'être que par un Dieu, dont la grandeur et la beauté sont ineffables autant qu'invisibles. Quant à ceux qui reconnaissent que le monde a été créé, voulant bien, comme conséquence, admettre en lui un commencement non de temps, mais seulement de création, (comme si sa création, à peine compréhensible en ce sens, eût été faite de toute éternité,) ils peuvent bien, par cette subtilité, s'imaginer avoir mis Dieu à couvert de l'accusation d'un mouvement capricieux, par lequel il se serait enfin déterminé à une création, à laquelle il n'aurait point pensé auparavant. Mais je ne vois pas trop comment ils pourront conserver ce semblant d'avantage quand il s'agira d'autres créations, de celle de l'âme surtout. En effet, s'ils font l'âme co‑éternelle à Dieu, on demandera d'où lui est venue cette nouvelle misère qu'elle n'avait point de toute éternité ; et cette question ne pourra trouver de réponse. Car si on attribue à l'âme une succession de misères et de félicités, il faudra dire que ces alternatives subsisteront toujours ; ce qui entraînera cette conséquence absurde, que l'âme ne peut être appelée heureuse, pas même au temps de sa félicité, si elle peut alors prévoir sa misère et sa honte future. Que si elle ne prévoit point ces tristes choses, mais se persuade qu'elle sera toujours heureuse, son bonheur n'est alors que le fruit d'une erreur. Peut‑on véritablement concevoir quelque chose de plus insensé! Si on se retranche à dire que l'âme a eu ces vicissitudes heureuses ou malheureuses pendant les siècles infinis qui ont précédé, mais que délivrée maintenant elle ne pourra plus retomber dans le mal; il faudra toujours reconnaître qu'elle n'a jusqu'alors jamais joui du bonheur; que c'est maintenant seulement qu'elle commence une félicité qui n'est plus trompeuse, et avouer en même temps qu’ainsi il lui survient quelque chose de nouveau, et d'une grande et capitale importance, qu'elle n'a jamais connu pendant l'éternité de sa création. Si on nie que Dieu ait eu éternellement le dessein de cet heureux changement, on nie qu'il soit l'auteur de la félicité de l'âme, ce qui est une monstrueuse impiété. Si on dit que c'est par un nou-
=================================
p86 DE LA CITÉ DE DIEU.
veau dessein qu'il a voulu ainsi que l'âme commençât à être heureuse pour toujours, comment réussir ensuite à écarter de lui cette idée de mutabilité, qu'on veut repousser à tout prix. Enfin, si on veut que l'âme ait été créée dans le temps, pour ne jamais finir, comme les nombres qui ont un commencement et point de fin; et qu'ainsi après avoir éprouvé la misère et reçu sa délivrance, elle doit jouir ensuite d'un bonheur sans fin, on voudra bien sans doute admettre aussi que tout cela se produit sans nuire à l'immutabilité des conseils divins. Alors il n'y a plus de raison pour ne pas convenir que le monde a été fait daus le temps, sans que sa création prouve un changement dans les volontés, ou dans les desseins éternels de Dieu.
CHAPITRE V.
On ne doit pas plus admettre de temps infinis avant la création, que d'espaces infinis dans le monde.
Nous nous adresserons maintenant à ceux qui, reconnaissant avec nous que Dieu est le créateur du monde, croient nous embarrasser par leurs questions sur le temps; et d'abord qu'ils répondent eux‑mêmes à ce que nous demanderons sur le lieu de la création. On veut savoir pourquoi le monde a été fait à tel moment et non à tel autre, je veux savoir moi, pourquoi en ce lieu plutôt qu'en tout autre. Car si on imagine avant la naissance du monde des temps infinis pendant lesquels, dit‑on, Dieu ne pouvait s'abstenir de créer, je veux qu'on suppose aussi en dehors du monde des espaces infinis. Si l'on ose dire que Dieu ne pouvait non plus se dispenser de semer les merveilles de sa puissance créatrice, nous voilà ramenés aux songes creux d'Epicure, et à ses mondes sans fin, avec cette seule différence qu'il les fait résulter de la rencontre fortuite des atômes, qui les fait ou les défait successivement; tandis qu'ici il faudra dire qu'ils sont l'ouvrage de Dieu, puisqu'on veut qu'il ne puisse pas s'abstenir de peupler toutes ces immensités d'espaces sans fin qui sont en dehors du monde, et que tous ces mondes inconnus ne pourront jamais être détruits ; comme, du reste, on le proclame déjà du monde que nous habitons. Car ici nous avons affaire à ceux qui reconnaissent avec nous que Dieu est incorporel, qu'il est le créateur de tout
=================================
p87 LIVRE XI. ‑ CRAPITRE VI.
ce qui existe en dehors de lui. Quant aux autres nous ne voulons nullement les admettre dans cette discussion religieuse : d'autant plus que dans ce parti des adorateurs des faux dieux, s'il est quelques philosophes plus en renom, ils ne doivent le crédit dont ils jouissent, qu'à cette cause unique que, tout éloignés qu'ils sont encore de la vérité, ils ont pourtant quelque chose déjà qui les en rapproche plus que le vulgaire. Dira‑t‑on que cette substance de Dieu, qu'on ne limite à aucun lieu, qu'on ne circonscrit dans aucun espace, qu'on déclare présente tout entière à tout et partout d'une manière invisible, (et cette notion est la seule acceptable,) dira‑t‑on que la substance de Dieu est absente de ces grands espaces qui sont en dehors du monde, et qu'elle est réduite à ce monde, à cet espace si petit comparé à une si vaste immensité? Nos adversaires n'oseront pas, je pense, en venir à une pareille folie. Donc comme ils reconnaissent que ce monde tout grand qu’il puisse être, est pourtant fini et limité et qu'il est l'œuvre de Dieu, s'ils demandent encore à propos des temps infinis qui ont précédé la création, pourquoi Dieu y demeurait oisif, qu'ils se répondent à eux‑mêmes, ce qu'ils pourront répondre à ceux qui leur demandent, pourquoi Dieu n'a pas rempli de ses créatures les espaces infinis qui sont hors du monde. Et de même qu'on ne saurait attribuer au hasard et non à un acte de la divine sagesse) que le monde ait été créé dans le lieu qu'il occupe et non ailleurs, quoique ce lieu n'ait en lui aucun mérite ou titre, qui le rendît préférable à ces immenses espaces partout répandus, la raison humaine ne pouvant pénétrer le secret de Dieu; de même aussi nous ne pouvons croire, qu'il soit venu rien de fortuit en Dieu, parce qu'il a créé le monde en un temps plutôt qu'en un autre, alors que des temps infinis se sont écoulés avant la création, et qu'aucune différence n'a existé entre ces temps, qui rendit les uns préférables aux autres. S'ils disent que c'est une vaine hypothèse que celle des lieux infinis, puisqu'il n'y a point de lieux en dehors du monde, je leur répondrai, que c'est aussi une vaine imagination que celle qui nous montre des temps infinis, pendant lesquels Dieu était oisif, puisqu'avant le monde il n'y avait point de temps.
CHAPITRE VI.
Le monde et le temps ont eu le même commencement, on ne peut dire que l'un ait précédé l'autre.
Si la vraie, différence entre l'éternité et le
=================================
p88 DE LA CITÉ DE DIEU.
temps consiste en ce que le temps ne peut se concevoir sans son incessante mobilité, tandis que l'éternité ne connaît point de changement; qui ne voit qu'il n'y aurait point eu de temps, s'il n'y avait eu quelque créature en marquant le passage par quelque mouvement, mouvement et changement qui amenant la succession d'éléments, qui ne peuvent exister ensemble, offre des intervalles plus ou moins considérables qui sont le temps? Puisque Dieu, dont l'éternité ne peut admettre aucun changement, est le créateur et l'ordonnateur des temps, je ne vois pas comment on peut dire qu'il a créé le monde après un espace quelconque de temps, à moins qu'on ne dise aussi qu'avant la création, il y avait quelque créature dont les vicissitudes marquaient le temps. Or les Écritures sacrées souverainement véridiques nous disant que: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, nous font entendre que rien n'avait été créé auparavant; sans cela elles diraient de ces créatures premières, qu'elles ont été faites au commencement; ainsi le monde n'a pas été créé dans le temps, mais avec le temps. Car ce qui se fait dans le temps, se fait avant un certain temps et après un certain autre, après le temps qui est déjà passé, et avant celui qui doit venir; or avant la création, il n'y avait aucun temps passé, puisqu' il n'y avait aucune créature dont les changements pussent faire le temps. Le monde a été fait avec le temps, si le mouvement été créé avec lui, comme cela est évident par l'ordre même des six ou sept premiers jours qui ont leur matin et leur soir, jusqu'à ce que Dieu ayant en six jours achevé son ceuvre, commence enfin ce grand et mystérieux repos du septième jour. Mais de quelle nature sont ces jours? Il est fort difficile peut‑être impossible à la pensée de le concevoir, et bien plus encore à la langue de l'exprimer.
CHAPITRE VII.
De la nature de ces jours, qui ont eu leur soir et leur matin avant la création du Soleil.
Les jours que nous connaissons ont leur matin par le lever et leur soir par le coucher du Soleil : mais les trois premiers jours de la création n'avaient point de soleil, puisque cet astre n'a été créé qu'au quatrième jour (1), l'Écriture nous apprend que Dieu fit d'abord la lumière, puis qu'il la sépara des ténèbres, appelant la lumière jour, et les ténèbres nuit. (Gen. 1, 4.) Mais quelle était cette lumière, et par quelles alternatives faisait‑elle ces matins et ces soirs, c'est ce qui (est) tout‑à‑fait hors de notre por
----------
(1) Voyez ce que dit saint Augustin sur le même sujet dans ses ouvrages sur la Genèse.
=================================
p89 LIVRE XI. ‑ CHAPITRE VII.
tée, nous ne pouvons absolument le saisir, et cependant nous devons le croire sans aucune hésitation. Est‑ce une lumière corporelle placée dans les régions supérieures, et aux feux de laquelle se sera plus tard allumé l'astre du jour? Ou bien s'agit‑il de cette sainte Cité, demeure des anges et des esprits bienheureux, dont parle l'Apôtre quand il dit : « La Jérusalem d'en haut, notre mère éternelle dans les cieux. » (Gal. iv, 26) Et ailleurs : « Vous êtes tous fils de la lumière, fils du jour; nous ne sommes pas enfants de la nuit ou des ténèbres. » (1. Thess. V, 5.) On peut toutefois comprendre dans ce jour un soir et un matin, car la science de la créature est comme un soir par comparaison avec la science du Créateur. Elle devient matin et le commencement du jour, quand elle se rapporte à la gloire et à l'amour du Créateur, et n'a plus de soir ensuite tant qu'on ne se sépare point du Créateur pour aimer la créature. Il est à remarquer que l'Écriture en développant l'ordre de ces jours, ne fait nulle mention de nuits; elle ne dit nulle part, et il y eut la nuit, mais bien « du soir et du matin il y eut un jour. » (Gen. 1, 5) Et ainsi pour le second jour et ceux qui suivirent; car la connaissance de la créature à moins d'éclat en elle-même, que quand elle se connaît elle‑même dans la sagesse de Dieu comme dans l'art qui l'a produite ; c'est pourquoi le mot de soir est plus convenable que celui de nuit, et du reste le soir fait place au matin, comme, je l'ai dit, quand la science se rapporte à la louange et à l'amour du Créateur; et quand elle procède ainsi dans la connaissance de soi‑même, c'est un premier jour; dans la connaissance du firmament, qui sépare les eaux supérieures des inférieures et porte le nom de ciel, c'est le second jour; dans la connaissance de la terre, de la mer et des plantes qui se reproduisent sur la terre et y vivent par leurs racines, c'est le troisième jour; dans la connaissance des deux grands flambeaux du monde et de tous les astres, c'est le quatrième jour; dans la connaissance des poissons qui nagent dans l'eau où des oiseaux qui volent dans l'air, c'est le cinquième jour ; dans la connaissance enfin de tous les animaux terrestres et de l'homme lui‑même c'est le sixième jour.
=================================
p90 DE LA CITÉ DE DIEU.
CHAPITRE VIII.
Comment il faut entendre ce repos, dans lequel entra le Créateur au septième jour, après avoir achevé l'œuvre des six jours.
Dieu cessa toutes ses œuvres après six jours et se reposa sanctifiant le septième, et ici nous devons bien nous garder de la puérile conception d'un repos commandé par la fatigue, car Dieu « a dit et tout a été fait » (Ps. CXLVIII 5); tout a été fait par sa parole intelligible et éternelle, sans succession de temps, sans bruit de paroles. Le repos de Dieu signifie le repos de ceux qui se reposent en Dieu, comme la joie de la maison, signifie la joie de ceux qui se réjouissent dans la maison, bien que ce ne soit pas la maison elle‑même, mais quelque autre chose qui produise la joie. A plus forte raison si la maison elle‑même faisait par sa beauté la joie de ceux qui l'habitent, de sorte qu'on la puisse appeler joyeuse non‑seulement par cette figure de langage qui nous fait prendre le contenant pour le contenu, comme dans ces locutions : le théâtre applaudit, les prairies mugissent, pour les spectateurs applaudissent dans le théâtre, les bœufs mugissent dans la prairie; mais bien aussi par cette autre qui nous fait prendre la cause pour l'effet, comme quand on dit une lettre joyeuse, pour signifier la joie que causera sa lecture. C'est pourquoi le prophète a parlé d'une manière tout‑à‑fait juste quand il a dit que Dieu se repose, pour indiquer le repos de ceux qui reposent en lui, et dont il est lui‑même l'auteur. Il veut aussi annoncer à ceux à qui il s'adresse, et pour qui a été inspirée sa prophétie, qu'eux‑mêmes un jour après les bonnes œuvres que Dieu opère en eux et par eux, s'ils ont pu s'unir à lui par la foi, ils trouveront en lui un repos éternel. C'est ce qui était également figuré par ce repos du Sabbat, que devait garder le peuple de Dieu sous l'ancienne loi. Mais ce sujet reviendra pour être traité plus à fond quand il en sera temps.