Charlemagne 10

Darras tome 17 p. 504

 

    30. Ces détails que nous n'avons pas craint de reproduire dans leur intégrité, sont à nos yeux le meilleur panégyrique de Charlemagne et la peinture la plus exacte des mœurs de son siècle. Charlemagne savait être grand partout, aussi bien dans sa vie de chaque jour au palais qu'à la tête des assemblées nationales où toute l'Europe du VIIIe siècle était convoquée. « Un des contemporains et des conseillers de Charlemagne, son cousin-germain , Adalard abbé de Corbie, dit M. Guizot, avait écrit un traité intitulé de Ordine palatii, destiné à faire connaître l'intérieur du gouvernement de Charlemagne, et spécialement les assemblées générales. Ce traité a été perdu; mais, vers la fin du IXe siècle, Hincmar, archevêque de Reims, l'a reproduit presque en entier dans une lettre ou ins­truction écrite à la demande de quelques grands du royaume qui avaient eu recours à ses conseils pour le gouvernement de Carloman, l'un des fils de Louis-le-Bègue 2. Aucun document, à coup sûr, ne mérite plus de confiance 3. » — » Dans ma jeunesse, dit l'archevêque, j'ai beaucoup connu le sage Adalard, parent de Charlemagne et l'un de ses plus habiles conseillers. J'ai eu entre les mains et j'ai transcrit moi-même son livre de Ordine palatii, qu'il divise en deux sections, l'une relative à la discipline intérieure que le grand roi faisait observer à sa cour, l'autre au gouvernement

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1. Monach. San-Gall., Gesl. Carol. ilagn., lib. I, cap. xvm.

2      Le documeut dont parle M. Guizot fait partie des opuscules d'Hincmar
sous le titre : Ad proceres regni pro institutione Carolomanni régis et de ordine
palatii ex Adalardo. (Pair, lat.,
tom. CSXV, col. 994.)

3.       M. Guizot, llist. de la civilisation en France, tom. II, pag. 126.

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p505 CHAP. VI. LE ROI CHRÉTIEN CUARLEMAGNE.     

 

général de l'État. Après le roi, la reine, les princes et princesses leurs enfants, le premier rang au palais était dévolu à l'apocrisiaire, ou légat du siège apostolique pour les affaires de l'Église. Cet office prit naissance à l'époque de Constantin-le-Grand, quand cet em­pereur devenu chrétien voulut prouver son affection et sa recon­naissance pour les saints apôtres Pierre et Paul dont l'interven­tion l'amena à recevoir avec la grâce du Christ le sacrement de baptême, en cédant par un édit solennel la ville de Rome au pape Sylvestre, et en transférant le siège de son empire à Byzance qui prit dès lors le nom de Constanlinople1. Cette translation du siége de l'empire obligea les pontifes romains et même les patriarches d'Orient à entretenir au palais byzantin des apocrisiaires chargés de traiter les affaires ecclésiastiques. Cette fonction était remplie tantôt par des évêques, tantôt par des diacres délégués du saint-siége. Grégoire le Grand n'était que diacre quand il fut envoyé à Constantinople en qualité d'apocrisiaire. Dans nos régions cisal­pines, depuis la conversion de Clovis et le baptême conféré à ce roi et à trois mille Francs par saint Rémi, la fonction d'apocri­siaire fut confiée à des évêques indigènes qui venaient pour cela de temps en temps à la cour. Depuis l'avènement de Pépin et sous le règne de Charlemagne, cet emploi fut de préférence confié à

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1 Depuis que nous avons, au tom. IX de cette Histoire, pag. 161-188, consa­cré un paragraphe spécial à l'examen de l'authenticité de la donation constantinienne, un certain nombre de lecteurs se sont scandalisés de notre crédulité grande : Ils nous appliqueraient volontiers le mot de la Civilta catholica : « Un homme de bon sens n'oserait aujourd'hui reprendre en sous-œuvre la défense de la donation. » Cependant nous pouvons en conscience affirmer que ce n'est pas la crédulité, mais l'examen impartial des textes, qui dirige notre jugement. Saint Adalard, dans son livre de Ordine palatii, et Hincmar dans son instruction ad Proceres, apportent à notre thèse une confirmation inattendue. Apocrisiarii ministerium ex eo tempore sumpsii exordium qunndo Constantinus magnus imperator chrislianus effectus, propter amorem et honorent sanctorum apostotorum J'etri et Pauli, quorum doctrina ac ministerio ad Christi grattant ùaptismatis sacramenii penenit, locum et sedem suant, urbem scilicet Romanam, papa; Sylvestro edicto privitegii tradidit, et sedem suant in civitate sua quœ antea Byzantium vocabatur nominis sui civi-tatem amptiando œdificavit. (Hincmar., De institution. Carolontanni; Pair, lai., tom. ÇXXV, col. 99S.)

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p506 PONTIFICAT  DE   SAINT  ADRIEN   I   (772-705).

 

des prêtres ou à des diacres plutôt qu'à des évêques, parce que ceux-ci sont obligés d'après les saints canons à la résidence dans leur diocèse pour y surveiller, gouverner et conduire les peuples. L'apocrisiaire, appelé chez nous chapelain ou custode du palais, avait sous ses ordres tous les clercs de la chapelle royale. Immédiatement après venait le grand chancelier ou secrétaire du roi, sous la dépendance duquel des hommes d'une intelligence et d'une probité éprouvées, inaccessibles à toute tentation de cupi­dité ou d'indiscrétion vénale, transcrivaient les ordres royaux. Après eux les grands dignitaires étaient le chambellan [carrier arius), le comte du palais, le sénéchal (senescakus), le bouteillier (buticularius), le connétable (comes stabuli), le mansionarius maréchal-des-logis du roi, quatre grands veneurs (venatores principales) et un fauconnier1


37. L'histoire nous a conservé le nom des divers personnages qui remplirent successivement les grandes charges du palais de Charlemagne. L'apocrisiaire ou archichapelain fut d'abord saint Fulrad, et après sa mort l'archevêque de Metz Angilramn, qui eut pour successeur l'évêque de Cologne Hildebold, célébré dans les vers de Théodulfe comme un modèle de douce affabilité, et en dernier lieu Angilbert, cet autre Homère, comme on l'appelait au sein de l'académie palatine. Angilbert après avoir épousé la princesse Berthe, fille de Charlemagne, qui lui apporta en dot le duché de Ponthieu, après s'être distingué parmi les meilleurs justiciers qui sous le titre de missi dominici faisaient régner l'ordre dans les provinces, se signala comme guerrier par une éclatante victoire contre les Danois qui avaient pénétré par les emhouchures de la Seine et de la Somme dans tous les ports de la France maritime. Leurs innombrables barques remontaient le cours des fleuves, et les populations épouvantées à leur ap­proche refluaient vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre (791). Ce fut alors qu'à la tête d'une armée franque, Angilbert tomba sur ces pirates et en fit un effroyable

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1. Hincmar., De imlitulion. Carolornanni; Pair, laf., ton). CXXV., col. 999.

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p507 CHAP.   VI.   — LE   ROI   CHRÉTIEN   CHARLEMAGNE. 

 

carnage. Le guerrier triomphant se rendit au monastère de Centulum (Saint-Riquier), pour remercier Dieu du succès de ses armes. Soit qu'avant le combat il en eût fait le vœu, soit que l'attrait d'une vocation plus sainte ait subitement touché son cœur, Angilbert prit l'habit monastique à Centulum. La princesse Berthe son épouse reçut le voile des religieuses, et tous deux renoncèrent en même temps aux honneurs du siècle pour la retraite et la mortification du cloître. Élu plus tard abbé de Centulum, Angilbert fut nommé cha­pelain du palais à la mort d'Hildebokl. Dans cette fonction qui le ramenait à la cour, il sut conserver toute l'austérité de la vie monastique et conquérir la couronne des saints. Il mourut à Cen­tulum en 814, l'année même où l'empereur, son beau-père et son ami, mourait au palais d'Aix-la-Chapelle.—Le grand chancelier pré­sentait au roi toutes les requêtes, notifiait les réponses, expédiait les diplômes et les chartes. Nous connaissons déjà le nom d'Ithier, qui rédigea à la basilique vaticane la fameuse donation de Charle-magne. Le plus connu de ses successeurs fut Archambauld, que les vers de Théodulfe nous représentent « des tablettes à la main, toujours prêt à leur confier discrètement les ordres du maître 1. » Vers l'an 800, Charlemagne avait envoyé des ambas­sadeurs et des présents au calife de Bagdad, Haroun al Raschid, et celui-ci, pour témoigner à l'empereur des Francs combien il était fier d'être compté parmi ses alliés, lui faisait porter d'autres présents, du baume, du nard, des épices, des drogues médicinales de toute espèce, enfin des singes et un éléphant de la plus haute taille. Mais des trois envoyés de Charlemagne, deux étaient morts dans le voyage, et les dons du calife arrivaient sous la conduite du juif Isaac, probablement le même dont le moine de Saint-Gall nous a fait connaître l'habileté. « Cependant Isaac n'ayant point de navires, allait être obligé de séjourner en Ligurie. Archambauld fut chargé de courir à sa rencontre et de lui fournir des vaisseaux propres à recevoir les merveilles de l'Orient1. L'élé-

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' Theodulf., Carmin., lib. III, cap. i; Patr. lat., ton). CY, col. 320. 1 Eginhard., Annal., ad ann. 801.

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p508   PONTIFICAT  DE   SAINT ADHIEN   I   (772-703).

 

phant débarqua vers le mois d'octobre 801 à Porto-Venere, sur la côte de Gènes, et comme il ne pouvait traverser les Alpes àcause des neiges, il fut hiverné dans la ville de Verceil. On l'appelait Aboul-Abbas. Charlemagne qui ne se lassait pas d'admirer ce noble animal voulut l'avoir toujours dans son escorte. Mais Aboul-Abbas ne s'accoutuma guère aux brouillards du Rhin, il mourut subite­ment à Lippenheim en 810 1. » — Le comte du palais était pour les affaires civiles ce que l'apocrisiaire ou chapelain était pour les affaires ecclésiastiques. Toutes les questions contentieuses portées au plaid royal passaient par ses mains; il recevait les communi­cations des préfets, et contrôlait les comptes de l'administra­tion générale; il entendait le premier les plaideurs de l'ordre civil, venus pour invoquer la justice du roi. Anselme tué avec Roland à Roncevaux, Worad qui périt dans une expédition malheureuse contre les Slaves en 782, et enfin Troant furent successivement chargés de ces importantes fonctions. — Le chambellan {camerarius) préposé sous la surveillance de la reine à l'entretien du ves­tiaire et du garde-meuble, était toujours choisi parmi les plus nobles guerriers. Adalgise tué avec Worad dans l'expédition contre les Slaves, et après lui Méginfrid furent chambellans du palais. — «Sur le même rang, dit M. Hauréau, étaient le sénéchal, le grand échanson [buticidarius) et le connétable. Le sénéchal était le maître de l'hôtel du roi ; on l'appelait aussi « chef des cuisi­niers, » princeps coquorum. Il commandait à tous les officiers de la bouche, qui sont nommés dans les titres actores régis. Le grand échanson surveillait les caves; le connétable, les écuries. L'humi­lité des titres ne fait guère soupçonner l'importance des person­nages qui se faisaient gloire de les posséder. Mais le plus recherché de tous les honneurs étant déjà d'être compté parmi les serviteurs du roi, nous voyons ces trois départements de la cuisine, de la cave et de l'écurie, brigués par les premiers d'entre les comtes, proceres, optimales regni. Le plus ancien des sénéchaux de Charle­magne, Eggihard, périt avec Roland à Roncevaux. Son successeur

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1. M. llririvi, CiaK^xagne °J sa cour, pag. 178.

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p509 CHAP.VI.     LE   ROI   CHRÉTIEN   CHARLEMAGNE.   

 

fut Andulf, surnommé à l'académie palatine Ménalque. Théodulfe lui a consacré quelques-uns de ses vers. « Que je voie, dit-il, l'ha­bile Ménalque descendre de son trône couvert de fruits, essuyant avec sa main la sueur qui tombe de son front, et reparaître souvent dans la salle du festin, entouré de ses bataillons de cuisiniers, sur lesquels il exerce l'autorité synodale1. » Le sénéchal savait com­mander d'autres légions que celles de la cuisine ou de l'office. Chargé de punir les Bretons insoumis, il parcourut en vainqueur le pays des Venètes (Vannes) et des Curiosolites (Quimper), battit partout les rebelles et reçut leurs otages qu'il conduisit à Worms aux pieds du roi (786). — Un seul des grands échansons de Char-lemagne a laissé un nom dans l'histoire. Il s'appelait Éberard et fut en 781 envoyé avec deux évêques italiens, Formosus et Damase, députés du pape, à la cour de Tassilo duc de Bavière pour rap­peler à ce prince son serment de fidélité. Jusqu'en 774, le grand échanson Éberard eut sous ses ordres le comte Benoit-Witiza, fils du gouverneur de Maguelonne qui s'était distingué sous Pépin le Bref dans la guerre contre Vaïfre 2. Witiza, aujourd'hui si connu sous le nom de saint Benoit d'Aniane, avait été condisciple de Charlemagne à l'école palatine. « Il se fit remarquer, dit l'hagio-graphe, par son heureux naturel, la facilité de son esprit et son aptitude à toute chose. Il servit dans les armées de Charlemagne et eut au palais le titre de pincerna, échanson. Puis, renonçant aux espérances de ce monde, il alla s'enfermer au monastère de Saint-Seine, embrassa la vie religieuse, fonda plus tard une abbaye dans son domaine patrimonial, près de Montpellier, sur les bords de l'Aniane 3, et devint pour les Gaules ce qu'avait été pour l'Italie le patriarche du Mont-Gassin4. » —Le palais de Charlemagne était ainsi à la fois une pépinière de guerriers, de diplomates et de saints. On

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1. Theodult., Carmin., lib. 111, cap. i; Pair, lat., tom. CV, col. 321.

2    Cf. pag. 380 de ce présent volume.

3    Le monastère bâti par saint Benoit donna naissance à la ville actuelle d'Aniane (Hérault), 26 kilomètres N.-O. de Montpellier. Suivant les tradi­tions locales, le père de saint Benoit, le comte de Maguelonne dont les do­cuments écrits ne nous ont pas conservé le nom, se serait appelé Aigulfe.

4.  Bolland., Ad. S. Benediçt. Anian., xi februar.

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p510  PONTIFICAT  DE  SAINT   ADRIEN   I   (772-793).

 

y servait fidèlement le roi parce qu'avant tout on était fidèle au ser­vice de Dieu. Le serment d'allégeance que tous les dignitaires, pré­fets des provinces, chefs d'armée, comtes et leudes, devaient prêter au monarque de la terre était placé sous la garantie du roi du ciel. On le prononçait, la main sur l'autel, en ces termes : «Je jure fidé­lité au très-pieux empereur Charles, fils du roi Pépin et de la reine Berthe. Je le servirai sincèrement et sans artifice, ainsi que par droit tout féal doit faire vis-à-vis de son seigneur. Tel est mon ser­ment que je garderai et veux garder dans toute son étendue, de ce jour à jamais. Ainsi me soient en aide le Dieu tout-puissant créateur du ciel et de la terre, et les saints patrons de ces lieux. » — Le connétable, cornes stabuli, n'était pas seulement comme l'in­diquerait son titre, l'intendant suprême des haras royaux et des écuries du palais ; il commandait dès lors les armées. Ainsi Geilon, connétable de Charlemagne, commandait avec Adalgise au combat funeste de 782 contre les Slaves où il trouva une mort glorieuse; le comte Burchard, son successeur, chargé de la dé­fense du littoral de la Méditerranée contre les sarrasins d'Espagne, anéantit leur flotte (807), les chassa de la Corse puis de la Sardaigne, et fit, selon l'expression d'Eginhard, « un grand mas­sacre de ces bandits au front basané 1. » En 811, il fut envoyé à l'autre extrémité de l'empire franc négocier la paix avec les Danois; enfin il fut, en 814, l'un des signataires du testament de Charlemagne et eut la douleur de survivre à son maître. La mo­narchie carlovingienne n'était pas, comme celles de nos jours, fixée dans certaines résidences officielles. Cette sorte d'empri­sonnement régulier des souverains et surtout leur séjour pro­longé dans de grandes capitales entraînent promptement la chute des dynasties. Charlemagne est peut-être de tous les rois celui qui comprit le mieux ce principe politique, dont la simplicité est élémentaire en théorie, mais dont la pratique répugne tant à la mollesse des cours. Toutes les provinces de son empire am­bitionnaient l'honneur de sa présence. Les distiques de Théodulfe

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1 Egiuhard., Annal., ad ann. 807.

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p511 CHAP. VI.     LE   ROI   CHRÉTIEN   CHARLEMAGNE.  

 

lui exprimaient ce vœu populaire : « C'est toi que le peuple a soif de contempler; clercs et fidèles brûlent du désir de voir ta face, et moi, quand pourrai-je jouir de ce bonheur? Plaise au Seigneur de t'amener quelque jour dans nos murs, et que la cité d'Or­léans puisse saluer son roi 1! » Les continuels déplacements de Charlemagne donnaient une grande importance à la fonction du mansionarius, chargé de faire préparer les appartements du roi, de la reine, de leur famille et de la nombreuse suite. « Après le mansionnaire prenaient rang les quatre veneurs, entre lesquels se partageaient les provinces de Neustrie, d'Austrasie, de Bour­gogne et d'Aquitaine. Ils devaient en tout temps fournir la pro­vision de gibier frais dans les maisons royales. Entre les autres officiers du palais, on désigne encore le capitaine de la porte, le garde du trésor royal, le garde des armes du roi. On peut enfin admettre au nombre des palatins, puisqu'on les nommait les « fidèles du roi, » toute cette multitude de ducs, de margrafs (gardiens des marches, marquis), de comtes, d'hommes libres, qui accompagnaient le souverain à la guerre et partageaient avec lui les loisirs de la pais 2. »

 

   38. « L'ordre le plus parfait, dit Hincmar, régnait parmi cette foule de fonctionnaires et de visiteurs qui affluaient de toutes parts. Des extrémités du royaume on voyait accou­rir tous les opprimés, toutes les victimes de l'injustice, de la calomnie, ou simplement les malheureux, les veuves, les orphe­lins, les vieillards délaissés. Leurs réclamations étaient immédia­tement transmises au roi, et chacun d'eux, suivant ses besoins, sa qualité, son mérite, recevait justice ou secours avec une acti­vité et une charité qui ne se lassèrent jamais 3. Deux plaids natio­naux se tenaient chaque année pour le gouvernement général du royaume. On y soumettait à l'examen et à la délibération des grands soit du clergé, soit de l'ordre laïque, les articles ou dé­crets appelés capitula, que le roi lui-même avait rédigés selon

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' Theodulf., Carmin., lib. III, cap. vi; Pair, lai., tom. CY, col. 328.

2. SI. îlauréau, Charlemagne et sa cour, pag. 191.

3. Hincmar., De institulione Carolomann., cap. xxiv-xxv.

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p512  PONTIFICAT  DE  SAINT  ADRIEN   I   (77:2-70,')).

 

l'inspiration de Dieu, ou dont la nécessité lui avait été manifestée dans l'intervalle des réunions. Chaque délibération se prolongeait suivant l'importance de la matière, un, deux, trois jours, et plus s'il était besoin. Des messagers du palais recevaient les questions et rapportaient les réponses. Aucun étranger n'approchait du lieu de l'assemblée jusqu'à ce que le résultat des votes pût être mis sous les eux du grand prince, qui alors, avec la sagesse dont le Seigneur l'avait doué, adoptait une résolution définitive à laquelle tous obéissaient. Les choses se passaient ainsi jusqu'à ce que la liste des capitulaires soumis à l'examen des grands fût épuisée. Pen­dant que l'assemblée délibérait hors de la présence du roi, le prince lui-même, au milieu de la multitude venue au plaid national, était occupé à recevoir les présents, saluant les hommes considérables, s'entretenant avec ceux qu'il voyait plus rarement, témoignant aux vieillards un intérêt affectueux, souriant aux jeunes, traitant avec la même bonté les ecclésiastiques et les séculiers. CependanL si les grands qui délibéraient dans leur assemblée en manifestaient le désir, le roi se rendait près d'eux et y restait aussi longtemps qu'ils le voulaient. Là, ils lui exprimaient avec une entière fran­chise leur sentiment sur toutes choses, et lui rendaient compte des discussions amicales qui s'étaient élevées entre eux. Je ne dois pas oublier de dire que, si le temps était beau, tout cela se passait en plein air; sinon, dans plusieurs bâtiments distincts, ou ceux qui avaient à délibérer sur les propositions du roi étaient séparés de la multitude. Le local destiné à l'assemblée était divisé en deux parties, de telle sorte que les évêques, abbés et clercs éle­vés en dignité, pussent se réunir sans aucun mélange de laïques. De même, les comtes et les grands fonctionnaires de l'État se ren­daient chaque matin dans la salle qui leur était attribuée. Les sei­gneurs laïques et ecclésiastiques avaient la faculté de siéger en­semble ou séparément, selon la nature des affaires qu'ils avaient à traiter, religieuses, séculières, ou mixtes. En dehors de ces déli­bérations solennelles, l'objet constant des préoccupations du roi était de se renseigner exactement sur la disposition des esprits et la situation des affaires dans chaque province. Il était expressément

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p513 CHAP.   VI.     LE   1101   CHRÉTIEN   CHARLEMAGNE.    

 

recommandé aux leudes de s'enquérir, dans l'intervalle des assem­blées, de ce qui se passait à l'intérieur ou à l'extérieur du royaume, interrogeant étrangers et nationaux, amis et ennemis, envoyant au besoin recueillir sur les lieux des renseignements précis. Le roi voulait savoir si, dans quelque partie fût-ce la plus reculée et la plus obscure de ses états, le peuple murmurait ou manifestait quelque velléité d'agitation, s'il était survenu quelque désordre dont il fût nécessaire d'occuper l'assemblée, enfin tous les détails qui pou­vaient intéresser l'honneur et la sécurité de son gouvernement. Il s'informait avec soin des moindres symptômes de mécontentement parmi les nations récemment soumises à son empire, recueillait tous les indices de pacification qui pouvaient se produire parmi celles qui étaient en révolte, et se faisait tenir au courant de tous les projet d'attaque ou d'invasion au sein des tribus ennemies. Partout où se révélait un désordre ou un péril, il voulait savoir quels en avaient été réellement le motif ou l'occasion, afin de le conjurer ou d'y remédier efficacement 1. »


   39.   Pour faire   pénétrer   dans   tout  son  royaume  les bienfaits d'une législation réglée sur les principes de la plus exacte justice, et pour se renseigner plus exactement lui-même sur les besoins de ses peuples, Charlemagne créa l'institution des missi dominici, « envoyés temporaires, chargés, dit M. Guizot, d'inspecter au nom de l'empereur l'état des provinces, autorisés à pénétrer dans l'intérieur des domaines concédés comme dans les terres libres, investis du droit de réformer ceitains abus, et appelés à rendre compte de tout à leur maître. Les missi dominici furent pour Charlemagne, du moins dans les provinces, le principal moyen d'ordre et d'administration 2. » Le capitulaire qui les constitua est daté d'Aix-la-Chapelle, l'an 802 ; il s'exprime ainsi : « Le sérénissime et très-chrétien seigneur empereur Charles a choisi parmi ses optimates les hommes les plus prudents et les plus sages, tant archevêques qu'évêques, abbés et pieux laïques pour les en-

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1    Hincmar, De  institutions Carolomann., cap. xxxiv-xxxvia col. 1006-100?.

2    M. Guizot. llist. de la civilisation en France, pag. 124.

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p514        PONTIFICAT  DE   SAINT  ADKIE.N   1   (772-703).

 

voyer dans tout son empire, afin de faire jouir tous ses sujets du bénéfice d'une sage législation. II leur est enjoint d'étudier et de signaler tout ce qui dans la loi se trouverait injuste et oppresseur, parce qu'avec la grâce de Dieu l'empereur tient à le réformer. Que nul n'ait l'audace, comme il est arrivé trop souvent, d'abuser par fraude et artifice du texte de la loi pour opprimer ou spolier les églises, les pauvres, les orphelins, quelque personne que ce soit. Tous nos sujets doivent vivre selon la loi du Seigneur, en toute équité et droite raison, chacun selon sa profession et son état. Nos envoyés exhorteront les chanoines à se conformer à la loi canoniale sans chercher un lucre sordide ; les religieux et religieuses à observer leurs règles ; les laïques et séculiers à se conformer aux lois, et tous à vivre dans la paix et la charité mutuelle. Les missi sont également chargés de recevoir les réclamations de quiconque aurait à se plaindre de violence, d'oppression ou de mauvais traitements ; de rendre aux églises, aux pauvres, aux orphelins, aux veuves, à tout le peuple, pleine et entière justice, selon la volonté de Dieu et dans le sentiment de crainte que doivent inspi­rer ses jugements. S'ils ne peuvent, par leur propre autorité ni par celle des comtes provinciaux, corriger les abus qu'ils vien­draient à découvrir, ils devront en informer sur-le-champ l'empe­reur, sans tenir compte d'aucune sollicitation ni offrande, sans égard pour la parenté ni pour la puissance : rien ne doit entraver le cours de la justice 1. » Ainsi parlait, ainsi gouvernait Charlemagne ; c'est par de tels actes et par un tel langage qu'il a dépassé jusqu'ici la grandeur de tous les plus grands rois.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon