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31. « Voici, dit M. Chômer, quelle était alors la situation de l'Italie méridionale. Dans la Campanie, la principauté longobarde de Capoue se trouvait resserrée entre les terres du Mont Cassin et les duchés de Naples, de Gaëte et d'Amalfi, auxquels on donnait aussi le nom de républiques, peut-être à cause de l'indépendance presque absolue dont jouissaient ces petits États. Les principautés de Bénévent et de Salerne ne dépassaient guères les limites actuel-
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1 Ystoire de U Nm-manl, cliap. xm, p. 15. Cette curieuse chronique, écrite au onzième s'ècie en langue vulgaire par Amatus, moine du Moat-Gassiu, a élu publiée par M. Clumpollioa.
8 Do Guerrier. Lutte îles papes et des empereurs de la maison de Souabe. Ia-troJ. p. 77-79, tom. I.
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les de ces deux territoires. A l'exception de quelques points fortifiés demeurés au pouvoir des Sarrasins, les Grecs possédaient le reste de ce qui s'appela plus tard le royaume de Naples. Bari était leur capitale ; le lieutenant de l'empereur d'Orient, appelé «Catapan » (Catapanus d'où vient peut-être notre expression moderne de capitaine) exerçait une autorité illimitée sur la province impériale. Du Tibre au Phare, les courses fréquentes et les déprédations des Sarrasins, maîtres de la Sicile, avaient réduit le peuple à un élat insupportable de misère et d'épuisement3. » Les récits des chroniqueurs sont pleins d'horribles détails sur la cruauté des Sarrasins. «Ils poursuivaient les malheureux chrétiens par terre et par mer, sans leur laisser un asile pour respirer, dit Raoul Glaber. Ceux qui tombaient entre leurs mains étaient écorchés vifs, d'autres fois coupés en morceaux. L'Afrique envoyait chaque année des flottes de pirates renforcer les Arabes de Sicile et dévaster les provinces méridionales d'Italie2. » Une telle situation provoquait dans toute l'Europe chrétienne la haine du Sarrasin et une soif ardente de vengeance. Des chevaliers accouraient mettre leur épée au service des victimes d'une férocité brutale. Raoul Glaber nous a transmis le récit d'un combat livré par ces vaillants soldats du Christ contre les sauvages musulmans, « Après avoir invoqué le secours du Dieu tout-puissant, dit-il, et imploré l'intercession de la Vierge Marie, du prince des apôtres et de tous les saints, les nôtres malgré leur petit nombre s'élancèrent dans la mêlée, sûrs de triompher de l'ennemi. Ils avaient fait vœu, si le ciel leur accordait la victoire, d'offrir à l'autel de Saint-Pierre au monastère de Cluny tout l'argent et l'or du butin. La bataille fut terrible et dura longtemps. Mais enfin les chrétiens furent vainqueurs, les Sarrasins tombèrent presque tous sous leur glaive, et leur chef, nommé Motget, perdit la vie. Or, c'est Ja coutume des guerriers sarrasins de porter au jour de combat leurs costumes les plus riches. Chacun des morts
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1. De Cherrier. Lutte des rois et des empereurs de la maison de SouaOe. "Introd. p. 80.
2.Rodulf. Glaber. Historiar., lib. IV, cap. vu, col. 682.
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avait donc des vêtements brodés d'or et d'argent. Les vainqueurs, en exécution du vœu fait au Seigneur, recueillirent ces dépouilles opimes, et les envoyèrent au monastère de Cluny. La quantité de métal précieux fut telle que le vénérable abbé Odilon put en faira exécuter le ciborium de l'autel de saint Pierre. Il distribua tout le reste aux pauvres, sans en réserver un denier1. »
32. Pendant que les Sarrasins dévastaient les côtes d'Italie, une invasion de pirates danois en Angleterre prenait d'assaut la ville de Cantorbéry et massacrait toute la population. La malheureuse cité avait pour évêque un pasteur selon le cœur de Dieu, un père Elphége qui voulut mourir pour son troupeau. C'était saint Elpbége. Élevé dès son plus jeune âge à l'école bénédictine, puis abbé du monastère de Bain érigé par ses soins, il porta sur la chaire épiscopale toutes ses vertus d'abnégation, de zèle et d'austère pénitence. Dans les plus grands froids de l'hiver, il se levait au milieu de la nuit et allait prier en plein air, pieds nus, et le reste du corps couvert seulement d'une légère tunique. Sa charité était si vigilante et si libérale qu'il parvint, par ses seuls efforts, à abolir entièrement la mendicité dans son diocèse. Quand les Danois vainqueurs entrèrent à Cantorbéry, saint Elphége s'échappa des mains de ses moines qui voulaient le retenir dans l'église, et se jetant entre les mourants et les meurtriers il s'écriait: «Épargnez ces faibles et innocentes victimes. Tournez votre colère contre moi qui ai retiré tant de captifs de vos mains, et qui vous ai si souvent reproché vos forfaits. » Ces barbares se jetèrent sur lui, le chargèrent de coups de pied et de poing, lui déchirèrent le visage de leurs ongles, et lui serrèrent la gorge pour l'empêcher de parler davantage. Ils le renfermèrent ensuite dans une étroite prison, et l'y tinrent sept mois. Dans cet intervalle, une maladie épidémique décima leur armée. Ceux des chrétiens qui avaient quelque accès près des Danois leur firent comprendre que ce fléau était une punition divine. Les barbares vinrent demander grâce à l'archevêque et le mirent en liberté. Saint Elphége n'en jouit pas longtemps. Les Danois voulurent le con-
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1.Rodulf. Glaber. loc. cit. col. 683.
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traindre à leur livrer les sommes d'argent dont sa charité disposait en faveur des malheureux. Il refusa, et fut remis en prison après avoir subi d'affreuses tortures. Les Danois revinrent à la charge, et lui demandèrent de leur abandonner enfin ses trésors. Comme il leur peignait les terribles jugements de Dieu, et les affreux égarements où les engageait le culte des idoles, ils se jetèrent sur lui, l'accablèrent de plaies et le laissèrent demi-mort sur la place. Enfin l'un de ces barbares qu'il avait baptisé la veille, par une compassion digne d'un pareil chrétien, et pour l'empêcher de languir davantage, lui déchargea sur la tête un coup de hache dont il expira (19 avril 1012). Les Danois qui marquaient ainsi par des représailles sanglantes leur passage en Angleterre, avaient été provoqués par les cruautés d'Ethelred à leur égard. L'an 1002, ce prince fit massacrer tous les Danois qui se trouvaient en Angleterre. Le même jour, à la même heure, dans toutes les provinces, les victimes surprises à l'improviste furent égorgées par la populace avec leurs femmes et leurs enfants. L'horreur du meurtre fut en plusieurs lieux aggravée par tous les outrages et toute la barbarie que peut inspirer la haine nationale. Ces exécutions en masse laissèrent pour de longues années des germes de vengeance dans l'esprit des peuples. Les Danois firent expier dans la suite à l'Angleterre ce facile triomphe de la perfidie ; et nous verrons, en 1017, Canut le Grand, leur roi, imposer son joug à tous les habitants de la Grande-Bretagne.
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20. Au moment où Victor III déployait une telle énergie, il était déjà sous le coup de la maladie qui allait soudainement l'enlever à l'Eglise catholique et à la vénération du monde entier. « Cependant, ajoute le chroniqueur, l'homme de Dieu était dévoué d'un zèle plus brûlant que les ardeurs de la fièvre dont il ressentait les cruelles atteintes, Justifiant jusqu'à la dernière heure son nom pontifical, symbole de victoire, il avait résolu d'organiser une croisade contre les Sarrasins d'Afrique, dont les pirateries dévastaient chaque année le littoral italien. Après avoir recueilli à ce sujet les avis des évêques et des cardinaux, il rassembla une armée composée de presque tous les peuples chrétiens de l'Italie. Ces guerriers vinrent recevoir de sa main l'étendard de saint Pierre ; il leur donna la bénédiction apostolique avec l'absolution de tous leurs péchés
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1.II. Cor. yi, 15.
2.Petr, Diac. Chronia., ool. 809.
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et les envoya combattre pour la cause de Jésus-Christ sur la terre africaine. Sous les auspices du Dieu des armées leur flotte aborda heureusement aux rivages de la Tunisie. La capitale du pays fut emportée d'assaut, après un combat où cent mille Sarrasins trouvèrent la mort. L'intervention divine dans la victoire des chrétiens fut tellement manifeste que, le soir même de cette triomphante journée, la nouvelle en arrivait miraculeusement en Italie. »
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39. Un autre archevêque français, celui de Vienne, vint en même temps faire son premier pèlerinage au siège apostolique, dont il avait déjà obtenu l'honneur du pallium et une dispense d'âge pour sa promotion d'ailleurs canonique à la métropole de saint Crescent5. C'était Wido (Guy), cinquième fils de Guillaume-le-Grand comte souverain de la Haute-Bourgogne (Franche-Comté 3 et de Stéphanie (Étiennette) héritière du comté de Vienne. Alliée à toutes les familles alors régnantes de France, d'Allemagne et d'Angleterre, la maison de Franche-Comté tenait en Europe un rang illustre. Guillaume-le-Grand ainsi que son surnom l'indique avait su en accroître encore l'éclat. Ses fils héritèrent de sa bravoure chevaleresque et de ses vertus
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1. Psalm. XXVI, 4.
2. B. Urban. II. Epist. xivu, col. 309.
3. Lors du couronnement de la reine Marie de Médicis épouse de Henri IV à Saint-Denis (13 mai 1610), Philippe du Bec archevêque de Reims, alors âgé de quatre-vingt-six ans, ne pouvant assister à la cérémonie, mais se rappelant toujours le texte de la bulle d'Urbain II, écrivit au roi pour s'excuser de ne pouvoir remplir les fonctions privilégiées attachées à son siège. (Cf. Not. 9 ad Epist. ixvn ; B. Urban II; Patr. lat., t. CLI, col. 309.)
4. Chap. précédent, n° 23.
5. In promotione tua quod xlali. deerai toleravimus, contra Eeclesiis nostrs morem absenti Ubi pallium eontribuimus. (B. Urban. II. Epist. cxxxiv, col. 406.) « Cf. T. XXII de cette Histoire, p. 182. * Gallia Christiana, t. I, p. 125.
6. Cf. Chap. précédent, n° 33.
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p137 CHAP. II. — RETOUR D'URBAIN II A ROME (1089-1090).
chrétiennes. Renaud II qui succéda dans le gouvernement de la Franche-Comté à son père mort en 1087 devait s'enrôler sous l'étendard de la croix, et marcher avec Godefroi de Bouillon à la conquête de Jérusalem. Il y fut accompagné par son frère puîné, Hugues de Bourgogne, archevêque de Besançon depuis l'an 1085 ; et tous deux devaient trouver une mort glorieuse dans cette expédition sainte qui arracha le tombeau de Jésus-Christ à la domination des fils de Mahomet. Leur frère Raymond, quatrième fils de Guillaume-le-Grand, n'avait pas attendu jusque-là l'occasion de combattre les Sarrasins. Lorsque le roi de Castille, Alphonse-le-Vaillant, fit appel aux chevaliers de l'Europe chrétienne pour l'aider à reconquérir sur les Maures la noble cité de Tolède, Raymond fut des premiers à s'engager dans cette croisade d'Espagne, prélude des grandes croisades de l'Orient. L'archevêque de Besançon lui donna fraternellement sept mille solidi1'pour les frais de cette chevaleresque entreprise. Raymond partit avec son cousin Henri de Bourgogne 2, fils du duc Robert. L'un et l'autre firent admirer leur vaillance à côté du Cid. La récompense fut éclatante. Après la conquête de Tolède, Raymond épousa la princesse Urraca fille aînée d'Alphonse VI et héritière présomptive du royaume de Castille ; Henri reçut l'investiture du comté de Portugal et la main de Thérèse seconde fille du roi d'Espagne. Si hautes que fussent les destinées des quatre premiers fils de Guillaume-le-Grand, celle du cinquième devait les dépasser encore. Guido (Guy de Bourgogne) était appelé par la Providence à porter la couronne la plus auguste qui puisse ceindre le front d'un mortel1 .