Henri IV de France 1

p538       pontificat de sixte-quint (15S5-1590).

 

   41. La tenue des États fit comprendre à Henri le péril de plus longs délais. Cédant tout à coup aux instances de Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, qui soutenait sa cause à la conférence de Suresnes, Henri demanda à rentrer dans le giron de l'Église, pour sauver du même coup son âme et sa couronne. La rapidité de cette décision n'en doit pas faire mettre en doute la solidité. Depuis longtemps le Navarrais connaissait la religion catholique, il l'avait pratiquée, il avait pu réfléchir à son retour et personne ne savait mieux que lui combien peu valait son apostasie. Une fois résolu à se convertir, il était simple, naturel et digne de s'adresser au sou­verain pontife, pour se faire absoudre des censures terribles et so­lennelles, dont l'avait frappé le Saint-Siège. Au Pape seul apparte­nait de lever l'excommunication qu'il avait fulminée ; Renaud de Beaune, qui faisait sept repas par jour, soutenait au contraire la validité de l'absolution des évêques, sous la réserve de la ratifica­tion pontificale. On a affecté de ne voir là qu'une difficulté théolo­gique ; il y avait là une question grave dans l'ordre ecclésiastique, plus grave encore dans l'ordre civil. S'il ne s'était agi que d'une âme, même royale, le plus humble prêtre aurait suffi à recevoir l'aveu de pénitence et la mitre aurait donné assez d'éclat à la so­lennité de l'abjuration. Mais c'était l'intérêt social tout entier qui était en cause. L'hérésie resterait-elle un crime politique aussi bien qu'un crime contre la foi. L'antique magistrature du Pape, comme gardien des effets temporels de la loi divine, serait-elle abolie comme le voulaient les calvinistes, ou maintenue comme les catho­liques avaient cru l'obtenir par leur sang? La religion catholique serait-elle le premier intérêt des États comme des individus? C'est tout cet ensemble de doctrines qu'impliquait la réserve de l'absolu­tion. Henri comprenait que le Pape lui imposerait des engagements propres à assurer le droit public de la chrétienté et lui demande­rait des concessions réparatrices des ruines amoncelées par les hé­rétiques. Consommé en roueries diplomatiques, peu sensible aux inspirations de la piété, Henri ne voulait pas expier le scandale de son abjuration. Ce qui est moins facile à comprendre, c'est qu'il se soit trouvé des évêques, non seulement disposés à ne pas tenir

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p539. CHAP. XVII. HENRI IV ET LA PAPAUTÉ.      

 

compte de leur devoir envers le souverain pontife, mais assez peu soucieux des intérêts sociaux de la France et de l'Europe pour ac­complir, au tant qu'il était en eux, l'œuvre capitale du protestan­tisme. Ainsi le légat, instruit de l'attentat qui se préparait, dénonça le 23 juillet 1593, l'excommunication contre tous ceux qui s'in­géreraient à donner une absolution réservée au Pape. Mais c'était sciemment que le roi et les évêques s'étaient résolus à ce parti ; en présence du monitoire, ils se hâtèrent. Henri, vêtu de blanc, se présenta, au milieu d'un grand concours de peuple, de­vant les portes fermées de l'Église abbatiale de Saint-De­nis. Le chancelier frappa, elles s'ouvrirent ; l'archevêque de Bourges, en habits pontificaux, demanda au prince ce qui l'ame­nait. Le prince répondit qu'il voulait être reçu dans le giron de l'Eglise. Le prélat le questionna sur son repentir, reçut son abju­ration, lui fit réciter la profession de foi catholique et l'admit à la confession secrète sur les marches de l'autel. Après quoi, sauf ré­serve de l'autorité pontificale il fut absous. Puis Henri entendit la messe et se retira pendant que la foule criait: Vive le roi !

 

42. Cette absolution n'était que conditionnelle ; malgré leur complaisance, les évêques sentaient bien qu'ils ne pouvaient pas lui donner le caractère définitif. Le roi, toujours rusé, en écrivant au Pape, pour lui rendre obéissance, ne sollicita ni absolution nou­velle, ni confirmation de celle qu'il avait obtenue contrairement aux saints canons. Par là se dévoilait ce qu'il y avait de profondément révolutionnaire dans le dessein de ne s'adresser qu'aux évêques de cour. Si le peuple, trompé par les évêques, put se réjouir sans ar­rière-pensée du retour de son roi, Henri sentit que la pacification des consciences et la sécurité de son trône exigeaient plus qu'il n'avait fait. Mais il ne faut pas dissimuler ses mauvaises disposi­tions, ni cacher la nécessité où se trouvait le Saint-Siège, de récla­mer de plus hautes garanties. Les évêques, de leur côté, écrivirent au Pape pour atténuer, par l'humilité du langage, la gravité de l'offense. « Ainsi, dit Amelot de la Houssaye, auteur peu suspect, le Pape avait raison de ne point admettre à l'obéissance un prince relaps qui, ne lui demandant point d'absolution, donnait lieu de

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p540   PONTIFICAT  DE   SIXTE-QUINT   (1383-1390).

 

croire qu'il croyait n'en avoir pas besoin. Faute que fut cause que le Pape fust plus roide et exigea plus de soumission et de satisfac­tions qu'il n'aurait fait, si le roi eust commencé par lui donner (demander) l'absolution (1). » Aussitôt après la cérémonie de Saint-Denis, le roi avait passé des traités partiels avec les chefs ligueurs qui de­vaient lui donner le royaume pièce à pièce ; le blâme du Saint-Siège, bientôt connu, ralentit ce mouvement. Loin de poser les ar­mes, Mayenne se jeta à corps perdu vers les Espagnols ; il voulait, avec leur concours, empêcher qu'une lutte entreprise pour le main­tien de l'unité catholique, se terminât par une négation audacieuse de l'autorité suprême du successeur de St Pierre. Bien servi et bien conseillé par d'Ossat, son chargé d'affaires à Rome, le roi prit bientôt un rôle plus convenable à un relaps pénitent. D'Ossat en­tama, avec un tact parfait et une religion intacte, la négociation qu'il devait mener à bien après deux ans d'efforts, mais que les préjugés gallicans et les procédés malvenus du Béarnais faillirent plus d'une fois faire échouer sans remède.

 

43. Le roi fit partir à Rome Jacques Davy du Perron et le nomma, ainsi que d'Ossat, son fondé de pouvoir pour négocier sa réconciliation avec la chaire Apostolique. On avait choisi des ec­clésiastiques, afin de renfermer dans le spirituel pur, une démar­che si dure à l'orgueil royal. Duperron, protestant converti, était moins capable que d'Ossat de comprendre la portée d'une répara-lion entière. Mais à Rome, il fallut, outre dix-huit conditions sur lesquelles Rome consentit à se relâcher, accorder au nom du roi, les points suivants :

 

« 1° Que les procureurs presteront le serment accoutumé d'obéir aux mandements du Saint-Siège et de l'Église.

 

2° Qu'ils abjureront pardevanft le Pape le calvinisme et toutes autres hérésies et feront profession de foy.

 

3° Que le roi restituera l'exercice de la religion catholique en la principauté de Béarn, et y nommera au plustot des évêques catholiques, et jusqu'à ce que les biens pussent estre restituez aux

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 (1) Lettres du cardinal d'Ossat, t. I. p. 297.

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p541 CHAP. XVII.   HEXTU IV  El'  LA   PAPAUTÉ.

 

églises,  donnera et assignera du siez aux dits évêques de quoy s'entretenir dignement.

 

4e Que le roy, dans un an, ostera monsieur le prince de Condé d'entre les mains des hérétiques et le consignera entre les mains de personnes catholiques pour le nourir en la religion catholique et la piétié chrestienne.

 

5° Que les concordats seront gardez et entretenus tant à la pro­vision des bénéfices qu'à autres choses.

 

6° Que le roy ne nommera aux éveschez et abbayes et aultres bénéfices auxquels il a droit de nominations, personnes hérétiques ny suspectes d'hérésie.

 

7° Que le roy aurait en particulière recommandation et protec­tion l'ordre ecclésiastique, et ne souffrira que les personnes ecclésiastiques soient opprimées ou vexées par ceux qui portent l'épée ny par autres, ny que leurs biens soient détenuz, et s'il y en a d'accusez les fera rendre au plustot, par tout le royaume ou qu'ils soient situez, sans aucune forme ny figure de procès.

 

8° Que le roy fera publier et observer le concile de Trente, excepté aux choses qui ne se pourront exécuter sans troubler la tranquilité du royaume, s'il s'y en trouve de telles.

 

9° Que si le roy avait faict quelques inféodations de châteaux et lieux qui appartiennent à l'Église en faveur de catholiques ou d'hérétiques, il les révoquera.

 

10° Que le roy montrera par faicts et par dicts, et mesme en donnant les honneurs et dignitez du royaume, que les catholiques lui sont très chers de façon que chacun congoisse clairement qu'il désire qu'en la France soit et florisse une seule religion, et icelle la catholique, apostolique, romaine, dont il fait profession.

 

11° Que le roy, s'il n'a légitime empêchement, dira tous les jours le chapelet de Nostre-Dame, et le mercredy les litanies, et le samedy le rosaire de Nostre-Dame, laquelle il prendra pour son advocate ès-cieux, et gardera les jeûnes et autres commandements de l'Église, oira la messe tous les jours, et les jours de feste messe haute.

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p542       PONTIFICAT   DE  S1XTE-QFTNT   (1385-1390).

 

12° Qu'il se confessera et communiera en public pour le moins quatre fois par chaque an.

 

13° Qu'il bastira en chacune province du royaume et en Béarn un monastère d'hommes ou de femmes, de religion monastique, ou de mendiants des religions réformées.

 

14° Qu'il ratifiera, en France, entre les mains du légat ou d'au­tre ministre du Saint-Siège, l'abjuration et la profession de foy et les autres promesses faites par ses procureurs, et enverra au Pape l'instrument de sa ratification.

 

15° Qu'il écrira aux princes catholiques, en se conjouïssant de ce qu'il aura été receu en la grâce de l'Église romaine, en laquelle il fait profession de vouloir demeurer à jamais.

 

16° Qu'il recommande que dans tout son royaume grâces soient rendues à Dieu pour un si grand bien reçu de luy. »

 

   44. Quant on considère les ravages causés dans l'ordre religieux et dans l'ordre social, par les excès du calvinisme, on est tenté de trouver faible l'expiation qu'impose la papauté au principal chef des bandes huguenotes. Mais quand on réfléchit à l'importance de la pacification qu'il s'agissait d'obtenir et aux ressources que la défection d'une partie de l'épiscopat et des catholiques laissait aux mains du souverain pontife, on admire avec quelle intelli­gence élevée et quelle persévérance prudente, il a sauvegardé tous les principes essentiels de la société catholique. Le serment d'obéis­sance au siège de Pierre, première des conditions insérées dans l'instrument de paix, rétablit la filiation des rois chrétiens à la paternité du vicaire de Jésus-Christ. Par l'article qui oblige Henri à faire élever le prince de Condé dans la religion catholique, le Pape maintient le droit qui faisait de l'hérésie un cas d'inhabileté au trône ; par là est justifiée la bulle de déchéance et prévenue la nécessité de nouvelles rigueurs. La clause concernant la publica­tion du concile de Trente rappelle cette maxime fondamentale qui veut que toute société reconnaisse les décrets de l'autorité légitime, et surtout que l'assemblée des fidèles prête main-forte aux ordon­nances dictées par l'Esprit saint à ceux qui ont reçu de Dieu charge d'âmes. L'article 10 maintient l'impérieuse convenance qui veut

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p543 CHAP. XVII.   HENRI   IV  ET  LA   PAPAUTÉ.      

 

que les sujets catholiques d'un roi catholique soient administrés, gouvernés, jugés par des officiers de leur religion et l'immense bienfait de l'unité de foi que les princes ont le devoir de conserver ou de rétablir. Le reste s'applique aux actes de réparation maté­rielle et de satisfaction morale nécessaires à la conscience du relaps et à l'équité du souverain. Pour apaiser les clameurs gallicanes qui les accusaient d'avilir la couronne, d'Ossat et Duperron, dans leur correspondance, s'efforcent de grossir les résultats de leurs négociations, ils ont fait écarter quelques articles, ils en ont adouci d'autres, ce qui est acquis ne pouvait pas se refuser. C'est un petit jeu d'amour-propre comme il s'en trouve dans toutes les ambas­sades ; le point capital, c'est que Clément VIII n'a pas plus abdiqué ses fonctions temporelles de premier magistrat de la chrétienté que sa dignité spirituelle de souverain pasteur.

 

   45. — Le 19 septembre 1393, Clément VIII, entouré du Sacré Collège et des dignitaires de la cour pontificale monte sur son trône, sous la portique de S. Pierre au Vatican. Là, en présence d'une assistance nombreuse, il fit comparaître Davy du Ferron et Ar­naud d'Ossat, procureurs d'Henri IV qui furent admis au baiser. Du Perron lut d'abord la procuration du roi et la supplique au Pape pour obtenir l'absolution des erreurs de Henri et de sa rechute. Entre autres, ils doivent excuser leur maître des irrégularités de sa réception dans l'Église. Alors Clément VIII fit lire un décret d'an­nulation de l'absolution illicite que l'archevêque de Bourges avait dû prononcer. « Nous décidons et nous déclarons, dit le pontife, que la prétendue absolution administrée à Henri, roi de France et de Navarre, par un certain prélat du royaume de France, à ce qu'on dit, par le conseil de quelques autres prélats du même royaume, ou de quelque manière qu'elle ait été octroyée, est nulle sans force ni validité, el qu'elle doit être annulée autant que cela est nécessaire, comme nous l'annulons et l'invalidons. Nous voulons cependant que les actes de religion, d'ailleurs catholiques el dignes d'approbation faits en conséquence de cette absolution, soient aussi valides, approuvés et fermes, que s'il avait été dès lors absous par nous. Néanmoins, en vertu de motifs qui y inclinent dignement notre.

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p544  PONTIFICAT  DE  SIXTE-QUINT   (1585-1590).

 

âme, nous décrétons et déclarons que ce même Henri roi, qui nous en requiert humblement depuis longtemps déjà et nous en supplie avec instances, doit être et est relevé de l'excommunication majeure et des autres censures et peines ecclésiastiques qu'il avait encou­rues en adhérant à l'hérésie et en commettant des actes hérétiques et qui avaient été fulminées contre lui par Sixte V, d'heureuse mé­moire, notre prédécesseur, par ses lettres datées du 5 des ides de septembre de l'année 1385, la première de son pontificat, quoique Henri eût, dès l'année 1572, abjuré à Paris ces erreurs et ces héré­sies, mais parce qu'il y était retombé de nouveau dans la suite. Nous désirons qu'il doit être absous et relevé, reçu dans le giron de sa mère la sainte Eglise, rendu à la participation des sacre­ments, après avoir prié, suivant les rites légitimes, et lorsqu'il aura suivant les sanctions canoniques, abjuré et anathématisé toutes les erreurs et hérésies, quelles qu'elles soient, du calvinisme et des calvinistes, et de ceux qui s'élèvent contre la sainte Eglise catholi­que, apostolique et romaine, et en faisant profession de la foi ca­tholique, suivant le mode et la forme que nous lui prescrivons, moyennant un serment prononcé solennellement. Il devra faire, également sous serment, la promesse canonique de garder les man­dements de la sainte Église, sa mère, et de lui obéir ainsi qu'à nos injonctions, d'accomplir toutes ces choses de bonne foi, et de faire toutes les autres choses dans la forme ecclésiastique accoutumée, à la louange et gloire de Dieu tout-puissant et de la sainte Église. Ainsi nous avons prononcé. » Les procureurs acceptèrent humble­ment ce décret, puis lurent une formule détaillée de toutes les hérésies de Navarrais et récitèrent une profession de foi catholique. Un notaire lut les conditions de l'absolution ; d'Ossat et Duperron jurèrent que le roi les observerait. Alors ils se posternèrent devant le trône pontifical, pendant que les chantres récitaient le Miserere. Après le dernier verset, Clément VIII récita les prières de l'abso­lution, rappela la bulle de déchéance dont il tint tous les termes pour exprimés, releva Henri des censures et remit ses représentants aux mains du grand pénitenlier, qui les introduisit dans la basili­que, afin de symboliser l'heureux retour du  roi très chrétien au

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p545 CHAP. XVII. — HENRI   IV  ET   LA  rAPAUTÉ. 

 

sein de la grande famille. La Ligue recevait, en ce moment, la ré­compense de son dévouement à une juste cause et triomphait autant qu'il lui appartenait de triompher. Grâce à la papauté et à la Ligue, la France gardait sa foi et son autonomie. «Heureuses dit Ségrétain, la France et l'Europe, si elles eussent compris la grandeur du plan que les successeurs de Pierre avaient essayé de maintenir, et si, après avoir comprimé l'hérésie protestante, elles ne lui eussent pas emprunté à peu près complètement, malgré quelques réserves de pure forme, son fatal principe de la subordi­nation du spirituel au temporel. Le christianisme place l'État dans l'Eglise, parce qu'il fait de l'Eglise la suprême organisation morale de l'humanité. Depuis Luther, les modernes, emportés par l'orgueil païen, morcellent l'Eglise pour l'adapter à la mesure de chaque État et paralysent ainsi l'influence de cette doctrine universelle, qui n'est pas seulement un culte, mais l'âme de la civilisation, qui ne doit jamais marcher sans Dieu dans ses voies. De là tous les ti­raillements inféconds dont l'humanité souffre, et qui finiront par jeter l'Europe énervée sous les pieds de quelque despote orien­tal (1). »

 

46. Pendant que se négociait la réconciliation du roi avec le Saint-Siège, Henri déclarait la guerre à Philippe II, qui riposta par une semblable déclaration. La campagne s'ouvrit par la reddition de Beaune, que suivit de prés la reddition d'Autun. La capitale de la Bourgogne, Dijon, avait fait également sa soumission au roi. Mayenne eût voulu dès lors entrer en négociations avec Henri ; l'arrivée des troupes espagnoles força d'ajourner ce dessein. Les deux armées se rencontrèrent près de Saint-Seine et Fontaine-Française. Il y eut là une mêlée chaude et très disputée de cavale­rie ; le roi s'était engagé imprudemment ; grâce à son courage et à celui de ses capitaines, il se tira avec honneur. Du reste, il avait perdu beaucoup plus de monde que les Espagnols, n'avait pas ga­gné un pouce de terrain et ne devait, en définitive, son salut qu'à l'excessive prudence de ses adversaires. Le lendemain, le connétable de Castille  prenait le chemin de la  Franche-Comté.  Tristement

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(1) Sixte-Quint et Henri IV, p. 271.

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p546 PONTIFICAT   DE   SIXTE-QUINT   (1585-1590).

 

Liesse d'un procédé pareil, Mayenne ne songea plus qu'à se tour­ner du côté du roi, avec lequel il ne tarda pas de conclure une trêve. Cette convention  fut  aussitôt   exécutée,  Mayenne fit livrer, à Henri IV, les châteaux de Dijon et Talan. Après quelques escar­mouches avec les Espagnols et une pointe dans la Franche-Comté, le prince tira l'héritier présomptif des mains des huguenots et fit à Lyon, seconde ville du royaume, son entrée solennelle. Tandis qu'il s'occupait à rétablir partout la concorde, des dépêches de Picardie l'obligeaient à revenir en toute hâte dans la capitale. Cambrai fut pris par les Espagnols ; mais Henri triomphait partout ailleurs ; du reste, sa réconciliation avec le Saint-Siège allait précipiter la paci­fication du royaume.

 

   47. Après la réconciliation solennelle du roi, la Ligue n'avait plus de raison d'être ; son but était atteint, il ne restait plus qu'à régler les conditions auxquelles les différents chefs déposeraient les armes.   La plupart  des gouverneurs  de villes  avaient fait leur soumission ; le duc de Mayenne lui-même n'aspirait plus qu'au moment d'un traité définitif. L'affaire n'était pas sans difficulté. Le duc de Mayenne ne voulait pas seulement s'assurer des avantages en harmonie avec l'importance de son rôle, il tenait à honneur de traiter en chef de l'Union catholique et par suite d'obtenir du roi, non pas l'amnistie, mais la justification du passé. Dans les traités précédents, le roi avait toujours réservé la poursuite des meurtriers d'Henri III ; sans réclamer pour eux l'innocence, Mayenne refusait contre lui-même le droit au soupçon. Après quelques contestations, Henri concéda tout, le traité de réconciliation fut signé en janvier 1596. Dans le préambule, on lisait :  « comme nous avons très grande occasion de louer Dieu en ce qu'il lui a plu faire que le chemin de notre salut ait aussi été celui qui a été le plus propre pour gagner et affermir le coeur de nos sujets. Mais ce bon œuvre n'eût  été  parfait,  ni la  paix entière, si  notre cousin le duc de Mayenne, chef de son parti, n'eût suivi le même chemin, comme il s'est résolu de faire sitôt qu'il a vu que notre  Saint  Père avait approuvé  notre  dite réunion,  ce  qui nous  a fait mieux sentir qu'auparavant de ses actions, recevoir et prendre en bonne part ce

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p547 CHAP. XVII.   1IEXUI   IV  ET   LA   PAPAUTÉ.    

 

qu'il nous à remontré  de zèle  qu'il a eu en la religion, louer et estimer l'affection qu'il a montrée à conserver le royaume en son entier, duquel il n'a fait, ni souffert le  démembrement, lorsque la prospérité de ses affaires semblait lui en donner le moyen, comme il a fait encore depuis qu'étant affaibli, il a mieux aimé se jeter en nos bras et nous rendre l'obéissance que Dieu,  nature et lois lui commandent, que de s'attacher à d'autres remèdes qui pouvaient encore  faire  durer  la   guerre   longuement...   et   afin   que   les catholiques, qui l'imiteront en ce devoir, y soient de plus en plus confirmés et les autres de prendre un si salutaire conseil,  et afin que personne ne  puisse plus ci-après feindre  d'en douter de  la sincérité de notre réunion à l'Église catholique... » Aussi le duc de Mayenne n'était pas un sujet rebelle qui rentrait en grâce près de son souverain, mais le chef d'un grand parti qui avait pris les armes pour la défense de la religion et les déposait parce que la religion n'était plus en péril. Le dispositif de l'édit avait également ce   caractère :   il  s'appliquait  à  toute  la Ligue, il révoquait les jugements  rendus contre ses membres et les restituait tous, sans exception,  dans leurs  bénéfices, charges et biens. Fidèle à ses engagements, Mayenne ne se mêla plus à aucune intrigue, mais fut l'un des seigneurs qui servirent le roi avec plus de dévouement. La Ligue n'avait voulu que conserver et défendre ; Mayenne avait su, dit  Chalembert,   merveilleusement comprendre le vrai caractère d'une telle œuvre, et dès qu'il eut accepté la charge et l'honneur, il en poursuivit jusqu'au bout l'accomplissement,  sans se laisser abattre par les revers, ni éblouir par le succès. Après la bataille d'Ivry il ne désespéra de rien, et refusa de traiter avec le vainqueur ; après la levée glorieuse des sièges de Paris et de Houen, il ne voulut rien céder aux Espagnols, et résista avec une fermeté invincible à toutes les instances de Philippe II. Enfin il ne consentit, en dernier lieu, à traiter avec Henri IV, que quand il se fut assuré que le but qu'il avait poursuivi était atteint, et du jour où il eut déposé les armes, il ne songea plus à les reprendre. Moins chevaleresque, mais plus sage que son  frère Henri  de  Guise, il connaissait   mieux  les hommes, et avait  plus le  sens  pratique des affaires.  Nature

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p548 CHAP.   PONTIFICAT  DE   SIXTE-QUINT   (1585-1390).

 

tempérée, solide, pour ainsi parler, au moral comme au physique, car il était fort replet, le duc de Mayenne semblait né pour la résistance, ce qui se trouva être dans son rôle, plutôt que pour le mouvement et pour l'action ; même à la guerre il entendait mieux l'art des retraites, que celui des marches en avant. Aussi, bien qu'aucune auréole de gloire ne soit attachée à son nom, quiconque l'aura étudié dans chacun de ses actes et dans l'ensemble de sa conduite, n'hésitera pas à le placer au nombre des princes les plus sages, et surtout les plus vraiment utiles, que la France ait eus à son service (1).

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon