Darras tome 24 p. 166
§ XI. L'ambassadeur de Guillaume le Roux à Rome
83. A son retour dans la ville éternelle, le pape y trouva Geoffroi abbé de la Trinité de Vendôme, venu pour visiter les moines de son ordre établis dans son église cardinalice de Sainte-Prisca. Geoffroi laissa éclater toute sa joie, en voyant les honneurs dont on entourait le bienheureux pontife. Les temps étaient fort changés depuis l'époque où, assiégé dans sa propre capitale par les Romains rebelles, Urbain II n'avait d'autre asile que la maison hospitalière du patrice Jean Frangipani2. Les schismatiques n'avaient cependant point encore désarmé; ils tenaient toujours dans les quartiers reculés leurs conventicules sacrilèges3; leurs bandes de sicaires étaient toujours prêtes à frapper dans l'ombre les défenseurs du pape légitime; mais ils
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1 EadMer, Hist. Novor., 1. II, col. 418.
2 Cf. t. XXIII de cette Histoire, p. 201.
3 Cf. n» 2 de ce présent chapitre.
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avaient perdu leur ancienne prépondérance; les sympathies populaires n'étaient plus de leur côté. Geoffroi de Vendôme entretint le pape du récent conflit de saint Ives de Chartres avec le légat Hugues de Lyon; il acheva de dissiper les mauvaises impressions que certaines lettres trop peu mesurées du vénérable évêque avaient pu laisser dans l'esprit d'Urbain II 1. Voici en quels termes, dans une lettre adressée à saint Ives, Geoffroi lui-même raconte cet incident. « Je suis heureux des bonnes nouvelles que je puis vous transmettre au sujet du seigneur pape et de la situation présente de l'Église romaine. Le souverain pontife règne en paix et en grande tranquillité à Rome. Je l'ai longuement entretenu de vous, lui disant tout le bien possible de votre personne, car il n'y a que du bien à en dire, malgré les murmures de quelques calomniateurs. A mon retour, je passai par Lyon, où le seigneur primat et son clergé me firent le plus honorable accueil et me donnèrent durant cinq jours, à moi et à toute mon escorte, la plus généreuse hospitalité. J'appris de la bouche de l'archevêque un détail que je ne puis laisser ignorer à votre dilection. Daïmbert de Sens est venu faire sa paix avec lui; il lui a prêté serment d'obéissance comme à son primat; mais il lui a affirmé que vous n'aviez aucune part à cet acte de soumission. Daïmbert est allé jusqu'à prétendre que les lettres rédigées par vous au début de cette affaire, l'avaient été sans sa participation, et que c'était contre sa volonté qu'elles avaient été transmises au pape. Il pria en conséquence le légat apostolique de faire, en toute hâte, parvenir cette assurance au souverain pontife, et de désavouer complètement ces lettres. Ma surprise fut grande en apprenant qu'une pareille noirceur avait pu être inventée contre vous, mon bien aimé seigneur et vénérable ami. Je la repoussai de toutes mes forces dans mes entretiens avec le primat ainsi qu'avec les clercs de sa chancellerie, lesquels me parurent très-animés contre vous. J'insistai sur votre mérite, vos vertus et le rayonnant éclat de votre vie, si pleine de saintes
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1 Cf. n°6 15 et 27 do ce présent chapitre.
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œuvres. Enfin j'ai cherché à rétablir la paix entre vous et eux. Il serait, je crois, indispensable que je pusse avoir une conférence avec vous a ce sujet, car il y a certaines choses qui ne se peuvent confier aux hasards d'une lettre. Je suis à votre disposition pour aller vous trouver au lieu et à l'époque qui vous seraient convenables. Seulement procurez-moi, je vous prie, un sauf-conduit. Vous savez que l'an dernier, quand je revins de Chartres dans la saison de l'Avent (décembre 1097), je tombai entre les mains d'une bande de spoliateurs. J'ai tout lieu de craindre de nouvelles embuscades, de la part de ces sacrilèges. Adieu, et écrivez-moi ce que vous aurez décidé 1. » Nous n'avons plus la réponse de saint Yves à Geoffroi de Vendôme. Mais le détail relatif à Daïmbert de Sens suffit pour nous donner l'idée de la loyauté des évêques courtisans nommés sous le régime des investitures, tel que le pratiquait en France le roi adultère Philippe I. Le vénérable évêque de Chartres n'était pour eux qu'un instrument dont leur ambition exploitait le crédit, et qu'ils se hâtaient de sacrifier sans pudeur quand leur intérêt paraissait l'exiger. On peut aussi se rendre compte de la liberté dont jouissaient alors les évêques et les abbés connus pour leur dévouement au saint-siége, quand il fallait à Geoffroi un sauf-conduit pour se rendre de Vendôme à Chartres.
84. « Peu après notre retour à Rome, dit Eadmer, l'envoyé pontifical, chargé de porter à Guillaume le Roux la lettre du pape et celle qu'Anselme y avait jointe 2, revint lui-même et rendit compte de sa mission en Angleterre. Le roi avait daigné recevoir la lettre que lui adressait le souverain pontife. Mais il refusa absolument celle qui lui était présentée au nom de l'archevêque ; et comme l'envoyé insistait : «Vous êtes donc l'homme d'Anselme? s'écria Guillaume. — Oui, répondit le courageux messager.
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1 Goffrid. Vindocinens., Epist. xvm, 1. I ; Patr. lai., t. CLVII, col. 85.
2 Cf. n° 47 de ce présent chapitre. Le voyage, aller et retour, avait demandé plus de sept mois, puisque le messager parti au commencement de mai, quelques jours après l'arrivée de saint Anselme à Rome, ne revenait qu’au mois de décembre. Et pourtant, ainsi qu'on va le voir, Guillaume le Roux ne lui avait pas permis de faire un long séjour en Angleterre.
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En ce cas, dit le prince furieux, hâtez-vous de quitter le sol d'Angleterre. Autrement, par le Saint Voult de Lucques! je vous ferai arracher les deux yeux 1. » Le tyran aurait-il exécuté son atroce menace, ou voulait-il seulement, par une scène de violence calculée, donner à Rome une telle idée de sa résolution et des extrémités où il porterait sa vengeance, qu'on n'osât point achever de l'exaspérer en fulminant contre lui l'anathème? Le lecteur choisira entre les deux alternatives. L'une et l'autre sont également plausibles, étant donnée la politique pleine de soubresauts du farouche monarque. Guillaume le Roux ne voulait pas rompre entièrement avec le souverain pontife : une sentence d'excommunication faisait peur à ce tyran, qui aimait tant à semer l'épouvante autour de lui. On en eut bientôt la preuve à Rome. « Le seigneur pape se disposait en grande paix, dit Bernold, à célébrer la solennité de Noël (23 décembre 1098). Le château Saint-Ange et diverses autres forteresses étaient rentrés sous sa domination. Avec l'aide de Dieu, il était parvenu, sinon à ramener à son autorité les schismatiques qui restaient encore à Rome, du moins à les tenir en respect. Aussi put-il convoquer les évêques des diverses provinces de la Germanie et des Gaules à un grand concile, dont l'époque fut fixée à la troisième semaine après Pâques2 » (1er mai 1099). Ce concile, auquel Urbain II voulait donner un caractère exceptionnellement imposant par le nombre des pères qui devaient y prendre part, n'avait pas seulement pour objet la confirmation des décrets contre les investitures, la clérogamie, la simonie et le schisme. On se rappelle qu'après la grande victoire des croisés à Antioche et la mort du légat Adhémar de Monteil, Godefroi de Bouillon et les autres princes de la croisade avaient écrit à Urbain II, pour le prier de venir en personne rétablir la hiérarchie catholique en Orient, au lieu même où saint Pierre avait fondé la première chaire apostolique, lis le priaient aussi d'intéresser à leur glorieuse entreprise
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1 Eadmer, Histor. Novor., 1. II ; Patr. lat., t. CLIX, col. 418.
2. Bernold., Chrome; Patr. lat., t. CXLVIII, co). 1430.
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tous les chrétiens d'Occident et de leur amener des renforts1. « Mais dans la situation où se trouvait alors l'Europe, dit le docteur Watterich, Urbain II n'aurait pu entreprendre un si lointain voyage, sans exposer le saint-siége et l'Église romaine aux plus grands périls. Ne pouvant donc se rendre personnellement à l'invitation des princes croisés, il voulut du moins leur procurer les secours dont ils avaient un si pressant besoin. Telle fut, nous n'en doutons pas, la principale raison qui le détermina à convoquer à Rome le grand concile pascal de l'an 1099 2. »
85. « Or, reprend Eadmer, quelques jours avant la fête de Noël, on vit arriver à Rome, en qualité d ambassadeur du roi in- d'Angleterre, ce fameux clerc Wilhelm de Warlewast, le même ambassadeur qui avait, au port de Douvres, joué le triste rôle dont nous avons précédemment parlé3. Il était chargé de donner verbalement la réponse à la lettre écrite par Urbain II en faveur d'Anselme4. » Cet étrange envoyé s'acquitta de sa mission avec une arrogance qui dut plus fard lui valoir un satisfecit de son souverain. «Le roi d'Angleterre mon maître, dit-il au pape, vous mande, par mon intermédiaire, qu'il n'est pas médiocrement étonné qu'un seul instant vous ayiez pu avoir la pensée d'intervenir pour la réintégration d'Anselme. — Après ce début, le clerc ambassadeur garda un instant le silence, espérant que le pontife lui demanderait quelques explications. Mais Urbain II ne prononça pas une seule parole. Force fut donc à Wilhelm de continuer sa harangue. — Peut-être, reprit-il, voudrez-vous savoir ce qui cause l'étonnement du roi mon maître. En voici le motif. Lorsqu'Anselme annonça son intention de faire le voyage de Rome, le roi lui signifia devant témoins que, s'il quittait le sol d'Angleterre, tous les domaines de l'archevêché de Cantorbéry seraient immédiatement réunis à la couronne. Malgré cette menace, Anselme s'est obstiné
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1.Cf. t. XXIII de cette Histoire, p. 562.
2 Watterich, Vit. -pontifie. Honumor., t. I, p. Glo.
3. Cf. n° 42 de ee présent chapitre.
4. Domino paps ad litteras quas pro Anselmo miserai responsurus. On voit qu'en vrai normand, Guillaume le Roux s'abstenait de rieu écrire. Cette précaution accuse à la fois sa duplicité et sa malveillance.
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à partir; le roi mon maître estime qu'en stricte justice cet acte de rébellion doit être puni du châtiment dont le contumace avait d'avance été menacé. — Est-ce là, demanda le pontife, tout ce que le roi votre maître reproche à Anselme? — En vérité, répondit l'ambassadeur, il n'y a pas autre chose. — Urbain II reprit alors avec une suprême indignation : C'est vraiment inouï! Pour proscrire et dépouiller un primat d'Angleterre, votre roi n'a pas d'autre motif que la visite faite par Anselme à la sainte Église romaine, mère de toute la catholicité! Je le répète, les siècles passés n'ont jamais vu pareil scandale. Et c'est vous, merveilleux clerc 1, qui prenez la peine de nous apporter de si loin un pareil message ! Partez, partez au plus vite. Dites à votre roi qu'au nom du bienheureux Pierre, nous lui enjoignons, s'il ne veut être excommunié, de rétablir sans contestation aucune le primat de Cantorbéry dans tous ses honneurs, biens et dignités. Il devra me faire connaître sa résolution avant le concile que je célébrerai en cette ville de Rome, le troisième dimanche après Pâques. Sinon il peut tenir pour cerlain qu'il subira dans ce concile la sentence d'excommunication qu'il n'a que trop méritée. — Le clerc ambassadeur n'osa plus répliquer. Il se contenta de dire au pape : Permettez qu'avant mon départ je puisse vous entretenir en particulier. — Tout ceci, en effet, se passait en audience solennelle. Wilhelm resta donc encore plusieurs jours à Rome, reprend Eadmer; il chercha prudemment à se ménager ici et là, hos et illos, des partisans en faveur d'une prolongation de délai; distribuant, selon les instructions de son maître, des présents à ceux qu'il voyait accessibles à ce moyen de corruption, en promettant de plus grands encore pour l'avenir. Le souverain pontife fut détourné de son premier dessein par ces influences secrètement achetées, et il prorogea jusqu'à la fête de saint Michel (29 septembre 1099) le sursis accordé au roi d'Angleterre. Cette déclaration fut rendue publique le jour même de Noël 2. »
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1 Mirabilis homo.
2 Eadmer, Uktoriss novorum, 1. U ; Patr. Int., t. CLIX, col. 418.
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86. « Voyant donc, continue l'hagiographe, que nous n'avions rien à attendre du prochain concile, puisque la cause était différée, Anselme demanda sur-le-champ au souverain pontife l'autorisation de retourner à Lyon, près du légat apostolique, qui nous avait offert sa généreuse hospitalité. Mais le pape voulait avoir Anselme pour le prochain concile; il ne lui permit point de quitter Rome avant le terme fixé pour cette grande réunion. Nous séjournâmes donc encore près de six mois à Rome, au palais de Latran, dans l'intimité du pape et faisant en quelque sorte vie commune avec lui. Parfois c'était le pontife qui venait rendre visite à Anselme, se montrant heureux de lui avoir ménagé cette surprise et lui faisant sa cour, si l'on peut parler ainsi, Iaete cum eo sese agendo, et curiam ei faciendo. Il lui fit don du logement que nous occupions au Latran, avec cette clause que toutes les fois qu'Anselme reviendrait à Rome, il pourrait le revendiquer comme sa propriété personnelle contre quiconque se trouverait l'occuper. Dans les réunions de la noblesse et du collège cardinalice, aux processions, aux stations liturgiques, partout Anselme occupait la première place après le pape; tous le comblaient d'honneurs, le chérissaient, et lui dans son angélique simplicité s'humiliait devant tous. Les Anglais de passage à Rome ne se contentaient pas de lui rendre leurs hommages ; ils se prosternaient devant lui et voulaient lui baiser les pieds, comme on le fait pour le pape. Anselme s'y refusait absolument. Pour éviter de pareilles démonstrations, il se retirait dans le fond de ses appartements et ne se laissait approcher de personne. Urbain II l'ayant appris témoigna toute son admiration pour une telle humilité. Il ordonna à l'homme de Dieu de se prêter aux pieux désirs des visiteurs et de souffrir patiemment leurs hommages. Un tel ordre affligea sérieusement Anselme : sans son profond amour pour l'obéissance, il n'en aurait tenu aucun compte. Parmi les citoyens romains, se trouvait une grande multitude de schismatiques, qui, sous prétexte de fidélité à l'empereur, étaient hostiles au souverain pontife. Un jour, ils formèrent le complot de s'emparer d'Anselme, durant le trajet du palais de Latran à la basilique Saint-Pierre. Mais quand le
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vénérable archevêque passa au milieu d'eux, la sainteté qui éclatait sur son visage leur causa une si vive impression, que les armes leur tombèrent des mains. Ils s'agenouillèrent devant lui et lui demandèrent sa bénédiction. Ces honneurs et ces témoignages de vénération se renouvelaient partout sur son passage, tant la grâce divine était en lui visible et en quelque sorte palpable. On ne le désignait plus sous le titre de primat ou d'archevêque, on l'appelait le Saint. Et nous-mêmes, ses humbles serviteurs, nous étions, à cause de lui, l'objet de l'amour et du respect universel 1. »
87. Nous avons scrupuleusement reproduit ce touchant récit d'Eadmer. Le fidèle disciple d'Anselme ne soupçonnait pas, en l'écrivant qu'il fournissait à la malveillance posthume un prétexte à l'une des plus odieuses calomnies qui aient jamais été articulées contre la mémoire du bienheureux pontife Urbain II. Guillaume de Malmesbury s'autorisa, en effet, de l'épisode raconté par Eadmer à propos du sursis accordé en faveur du roi d'Angleterre à son indigne ambassadeur, pour faire remonter jusqu'au pape lui-même une accusation de vénalité. Eadmer, témoin des faits, narrateur aussi exact que parfaitement renseigné, avait dit, ce qui était vrai, que « pour se conformer aux instructions du roi son maître, Wilhelm chercha prudemment à se ménager, ici et là, des partisans en faveur d'une prolongation de délai ; qu'il avait distribué des sommes d'argent à ceux qu'il jugeait accessibles à ce moyen de corruption, multipliant vis-à-vis d'eux les plus brillantes promesses pour l'avenir. Ainsi, ajoutait Eadmer, le souverain pontife fut dissuadé de son premier dessein et accorda le sursis désiré par Wilhelm 2. » Rien dans ces paroles du chroniqueur ne saurait mettre en cause l'intégrité personnelle du pape Urbain II. Le conseil des cardinaux lui suggéra, par des motifs plus ou moins purs, de
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1 Eadmer, Vit. S. Anselm., 1. II, cap. v; Patr. lat., t. CLVIII, col. 103.
1 Voici le teste latin d'Eadmer : Mansit ergo ibi per plurimos dies idem Willhelmus, prudenter operam dando hos et illos suie causa; fautores efficere, ac ut domini sui voluntati satisfaceret, mimera quitus ea cordi esse animad-vertebat dispertiendo, et pollicendo parvi habere. Deducius ergo a sententia Romanus pontifex est, ac pro voto Willhelmi inducias usqwe ad festum sancti Michaelis dédit régi. (Hist. Novor,, 1. II, col. 418.)
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ne point refuser quelques mois de délai à un roi qui pouvait devenir pour l'église Romaine aussi dangereux que l'avait été naguère Henri IV de Germanie. Un tel sursis, quand Anselme lui-même venait de prendre au dernier concile l'initiative de suspendre les foudres de l'excommunication prêtes à frapper le tyran d'Angleterre, n'avait rien d'injurieux pour l'archevêque de Cantorbéry. Les sommes d'or prodiguées par Wilhelm à quelques consciences vénales, l'avaient été discrètement, avec prudence, prudenter, selon l'expression même de l'hagiographe, et Urbain II ne fut pour rien dans cette intrigue. Cependant Guillaume de Malmesbury dénaturant, un demi-siècle plus tard, le récit d'Eadmer, en donnait l'interprétation suivante : « Urbain II hésita longtemps à faire la concession qui lui était demandée. La vertu d'Anselme d'un coté, de l'autre les sommes offertes tenaient son esprit en balance, mais enfin l'argent prévalut. Est-ce donc ainsi que l'argent domine tout et abaisse tout? Quelle indignité que dans le cœur d'un si grand homme, je parle d'Urbain, ni le soin de sa dignité propre, ni le sentiment de la crainte de Dieu, ni le respect pour la justice n'aient pu prévaloir contre l'argent ! Anselme vit bien qu'il perdrait son temps auprès d'un juge si vénal, et il voulut sur-le-champ partir pour Lyon. Mais cette grâce lui fut refusée, le pape tenant à le garder près de lui pour effacer par de nouveaux honneurs ce qu'une telle conduite avait d'odieux 1. » Telle est, dans sa brutale énergie, l'accusation formulée par Guillaume de Malmesbury contre le bienheureux pontife Urbain II. M. de Rémusat l'a acceptée de confiance, sans prendre la peine d'en examiner la valeur, et il la reproduit dans son Histoire de saint Anselme2. Déjà pourtant Mabillon avait fait justice de cette calomnie. « Nul n'ignore, dit Mabillon, que Guillaume de Malmesbury professait contre les papes une injuste malveillance, dont on retrouve fréquemment la trace dans ses écrits. L'accusation qu'il n'a pas craint de lancer contre la mémoire d'Urbain II est aussi odieuse
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1 Willclm. Malmesbur., Gest. pontif.
Angtor., 1. 1; Pat,: lat., t. CLXXIX,
col. 1494.
2 De Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéry, p. 260.
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que peu fondée. Ce grand pape ne fut point séduit par l'or de l'Angleterre, comme l'imagine Guillaume de Malmesbury. Sa conduite fut celle d'un sage et prudent pontife. Par quelle raison eût-il refusé au roi d'Angleterre un sursis que le saint-siége avait coutume d'accorder au plus humble et au plus obscur des accusés cités au tribunal apostolique? Les quelques mois de délai auxquels il consentit étaient sollicités pour qu'on eût le temps de faire venir d'Angleterre les témoins que Guillaume le Houx voulait produire et les documents nécessaires à l'examen de la cause. Il est évident qu'Urbain II ayant d'abord fixé l'époque du concile pascal ne pouvait refuser le sursis, quand l'ambassadeur du roi d'Angleterre faisait observer, ce qui était évident, que le temps strictement nécessaire manquerait, surtout à une saison si avancée, où la navigation restait interrompue. A cette observation, l'envoyé anglais joignait d'ailleurs la promesse que son maître accepterait, quel qu'il fût, le jugement à intervenir après débat contradictoire. Vraisemblablement Guillaume le Roux en faisant donner cette assurance, ne voulait que gagner du temps. Mais il s'agissait d'un roi dont les relations avec les schismatiques étaient notoires, dont l'hostilité vis-à-vis du pape légitime s'était accusée par mille excès. Le seul fait de voir ce tyran recourir au jugement d'Urbain II et reconnaître ainsi l'obédience du pape légitime, quand il aurait pu la décliner et obtenir sans nulle difficulté, de l'antipape Clément III, la sanction de toutes ses violences et la condamnation de saint Anselme, imposait à l'église Romaine la nécessité d'une modération et d'une condescendance dont elle a d'ailleurs toujours conservé la tradition et dont elle ne s'est jamais départie. Le sursis accordé par Urbain II en de telles circonstances était donc parfaitement justifié ; l'or de Wilhelm put déterminer quelques conseillers du pape, accessibles à ce moyen de corruption, à le réclamer avec plus d'ardeur. Mais en différant de quelques mois le jugement définitif, Urbain II n'entendait nullement laisser impunis les crimes du roi d'Angleterre. Il aurait, à la fête de Saint-Michel, en septembre 1099, prononcé contre Guillaume le Roux l'excommunication que saint
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Anselme lui-même l'avait empêché de fulminer au concile de Bari, en octobre 1098. Dieu en disposa autrement. Guillaume le Roux fut frappé par la justice du ciel avant le terme que lui assignait le bienheureux pape; et Urbain II lui-même allait le précéder au tombeau 1. » Ainsi parle Mabillon, ou plutôt ainsi parle l'histoire vraie, flétrissant comme une indigne calomnie l'accusation posthume de Guillaume de Malmesbury.