Gioberti

Darras tome 42 p. 309

 

21. Vincent Gioberti naquit à Turin en 1801. Le 9 janvier 1823, il obtint le grade de lauréat en théologie, fut ordonné prêtre en 1825 et se fit agréger la même année au collège théologique. Le roi Charles-Albert le choisit même pour son chapelain. Mais bientôt on vit paraître en lui le germe de ces idées qui devaient remplir sa vie d'amertumes. Ce jeune prêtre fut emprisonné et

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exilé; il se réfugia à Paris, puis à Bruxelles, où il enseigna, dans un institut privé, les sciences morales et philosophiques. A partir de 1838, il se mit à écrire. En 1846, il était revenu à Paris, d'où il gagna la Suisse pour faire imprimer un de ses ou­vrages. Le 16 décembre 1848, il fut rappelé, nommé ministre et président du Conseil de Charles-Albert. Tombé du pouvoir, il se remit à écrire et mourut à Paris en 1852. C'était un homme d'une intelligence élevée et d'un savoir étendu, mais mal équi­libré, excessif et aveuglément livré au libéralisme. Gioberti fut encore un des promoteurs de cette unité de l'Italie, dont la révolution recueille les bénéfices; Rosmini et Ventura, plus sages, optaient pour la fédération, qui eut assuré le bonheur du pays et exalté civilement le Saint-Siège. Gioberti a laissé les ouvrages suivants : Théorie du surnaturel, 1838; Introduction à la philosophie, avec une lettre contre les doctrines politiques'et religieuses de Lamennais, 1811; Primauté morale et civile de l'Italie, 1813; Traité du bon, 1843; Prolégomènes à la Primauté, 1845; le Jésuite moderne, 1847, ouvrage violent dont il dut écrire l'apologie l'année suivante; enfin les deux volumes du Rinovamento où il énumère, en 1851, les fautes commises par les amis de la liberté italienne et leur donne des conseils pour l'avenir.

 

En philosophie, Gioberti se rattache à l'ontologisme de Malebranche. La vision de tout en Dieu, l'intuition directe et immé­diate de l'Être absolu par l'homme, voilà son principe. Pour y arriver, Gioberti distingue deux sortes de perceptions : l'une directe, immédiate, qu'il nomme intuition; l'autre réflexe, mé­diate ou simplement la réflexion, par laquelle la pensée se re­plie sur la première perception et sur l'objet perçu. Celle-ci est volontaire et ne peut s'exercer qu'à l'aide des signes, qui sont comme l'instrument dont l'âme se sert pour reproduire l'i­déal. La première commence avec la vie intellectuelle; elle est perpétuelle; son objet est l'idée; et l'intuition idéale est le prin­cipe de toute connaissance. La connaissance commence donc par l'intuition de l'idée, objet immédiat de l'intelligence et de

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sa perception; l'idée n'est pas une forme représentative, ab­straite, subjective, c'est l'objectif même, l'absolu réel, éternel; c'est l'être suprême ou Dieu comme être réel. L'objet de l'in­tuition, c'est donc Dieu, l'être réel, concret, qui se pose en face de l’âme et dit : « Je suis nécessairement. » Dans cette pa­role objective se trouve le fondement de toute évidence. Nous voyons, nous percevons Dieu tel qu'il est. Or, Dieu en créant, pro­duit les existences ou les choses finies distinctes de lui-même. Donc, dans l'intuition, l'âme découvre trois réalités : l'être infini et nécessaire qui existe par sa propre nature; l'acte créateur, par lequel l'être infini produit les choses au dehors; et les choses contingentes, finies, relatives, termes ad extra L'être crée les existences. de l'action créa­trice. De là, la formule idéale qui est la base de toutes les connaissances : — Cette connaissance par la première intuition est indéterminée, confuse. Il faut la réflexion pour circonscrire l'intuition, expliquer, développer peu à peu et successivement, le concept primitif. C'est ce qu'elle fait en revêtant l'intelligible du sensible. De là, la vi­sion ou la vue de l'intelligible sous une forme sensible, est l'œu­vre de la réflexion. Toutefois il faut des mots pour circonscrire l'idée qui est de soi indéterminée et la limiter.

 

Nous ne suivrons pas dans ses ramifications le système onto­logique de Gioberti; ces données suffisent pour en découvrir l’erreur. Suivant Gioberti nous percevons Dieu, l'acte créateur et les existences finies. Or cette perception est indéterminée et pour la bien voir, il faut la circonscrire. S'il est difficile à croire que nous percevions l'infini, par là même qu'il faut le circon­scrire pour le percevoir nettement, nous ne le percevons pas du tout, puisque nous le limitons. Il est faux et ridicule de dire que nous percevons l'action créatrice; ce serait voir l'essence de Dieu et Gioberti confesse que nous ne pouvons y atteindre. On ne peut pas admettre (que ?) cette formule l'Être crée des existences, car si elle est vraie, elle n'est pas évidente, et bien moins encore le plus évident de tous les principes. Gioberti dit que les mots sont nécessaires  pour  exercer la réflexion. Or,

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bien que l'âme humaine, dans cette vie, ait besoin des sens, toutefois, excitée par eux, elle commence et poursuit le déve­loppement de ses idées et de ses connaissances, sans qu'elle ait besoin d'aucun secours extérieur. Le système de Gioberti est passible d'autres réfutations détaillées; Liberatore et Tongiorgi ont épuisé la question. Ce système conduit à l'identité de Dieu et du sujet pensant, ou, du moins, à une union si nécessaire, qu'on tombe dans l'unité de substance, erreur monstrueuse de Spinoza, renouvelée par Fichte, Schelling eHIlégel. Aussi l'Église, gardienne du bon sens et de la vérité ré­vélée, n'a pu épargner les flétrissures à Gioberti. Dès 1817, elle avait mis à l'Index les cinq volumes du Gesuita moderno. Quel­que temps après, trois archevêques et six évêques déféraient au Pape les ouvrages philosophiques du même auteur. En 1852, un décret pontifical prohibait tous les ouvrages de Gioberti, en quelque langue qu'ils soient publiés.

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