Darras tome 12 p. 300
90. Au moment où saint Augustin écrivait le second livre De peccatorum meritis, il ignorait encore le nom des adversaires qu’il combattait. Cœlestius, à Carthage, s’était donné comme un disciple du prêtre de Syrie Rufin ; il n'avait pas prononcé le nom de Pélage. L'évêque d'Hippone n'inscrit donc ni le nom de Cœlestius ni celui de Pélage dans ses deux premiers livres; celui-ci, parce qu'il lui était encore inconnu, celui-là parce que Cœlestius en avait appelé à Rome, et que la condamnation prononcée
--------------
contrebalancés, la gratia victrix et la delectatio victrix, la grâce victorieuse et la concupiscence triomphante qui se disputaient l'âme humaine, sans lui laisser ni l'une ni l'autre son libre arbitre. Tous les ouvrages de saint Augustin, disait-on, sont remplis de ces deux expressions; on les retrouve à chaque page. Or, saint Augustin n'a pas une seule fois employé le terme de gratia victrix pour désigner une grâce actuelle, mais toujours pour exprimer la grâce de la prédestination renfermée dans les décrets occultes de la Providence. Quant à l'expression delectatio victrix, voici l'unique passage où le saint docteur l'emploie : A'oj quantum concessum est sapiamus; si hitelli-gamus, si possumus, Dominum Deum bouum ideo sanctis suis alicujus operi* jasli a/iquart/lo non tribuere vel terlam scientiam, vel victricem ileleclationem, ut co> gnoscemt non a se ipsissedah illosihiesselucem qud illuminmturtenebrœ enrum, et sunvitatem qnâ Oet [ructumt uuni terra eontm. [De veccainr. pie^i'., lili. 11, il0 3:2 ) Il est remarquable que Jansenius a pris pour la concupiscence cette delectatio victrix, dont saint Augustin fait ou contraire une grâce spéciale et triomphante de Dieu, accordée quelquefois ou refusée aux justes.
---------------
1 De peceut. merit., lib. Il passim.
2.Voici le texte de saiut Augustin : Excepta ilaque tancta virgine Maria, de çua propter Aonorexi Do»,ini nvllam prorsus, cum de peccatis agttur, Uubcre roh quœstionem. Unde enim scimus quid ei plus gratta; collalum fuerit ad vin-enflant omni ex parte peccatum, quœ concipere ac parère meruit quem constat nullum habuisse peccatum? (S. August., De natwa et gratia, cap, xxxvi; Pair, lat., tom. XL1V, col. 267.)
=================================
p301 CHAP. II. — LE rÉLAGIA-HISME.
au concile d'Afrique était suspendue par l'appel même. Sa réfutation ne reposait donc que sur les cinq propositions sèches et nues du Libellus quœstionum, remis par le diacre Paulin entre les mains de l'évêque Aurelius. Sur le squelette décharné, Augustin avait reconstitué le pélagianisme de toutes pièces. Rien d'essentiel ne lui avait échappé. Il eut l'occasion de s’en convaincre lorsque, dans l'intervalle, on lui communiqua le commentaire de Pélage sur les Épîtres de saint Paul. En quelques heures l'évêque d'Hippone parcourut cet ouvrage, et il dicta sur-le-champ un troisième livre à ajouter au traité De peccatorum meritis. Il l'adressa comme les deux premiers, sous forme de lettre, au tribun Marcellinus. « On m'avait fait le plus grand éloge du zèle et de la foi de Pélage, dit-il. Je viens de lire ses Explanationes in Paulum. J'y trouve la négation du péché originel et les autres erreurs des nouveaux dogmatisants, présentées avec une argumentation dont je n'avais nulle idée et que je ne pouvais réfuter sous une forme qui m'était inconnue. Ce sera pour moi l'objet d'un travail de plus longue haleine. Je ne veux point attendre cependant pour protester contre certaines assertions qui révoltent de prime abord le sens catholique. Si le péché d'Adam s'est transmis à toute sa postérité, dit Pélage, et même à ceux qui personnellement n'ont commis aucun péché, il faudra donc admettre que la justification de Jésus-Christ se transmet également à tous les hommes, même à ceux qui n'ont pas la foi, puisque l'Apôtre établit une similitude absolue entre l'introduction du péché dans le monde par un seul, et la rédemption apportée au monde par un seul. C'est là un raisonnement non moins faux qu'absurde. La similitude de l'Apôtre existe tout entière, mais dans un sens fort différent de celui de Pélage. Le corps de mort reçu d'Adam transmet le péché originel, de même que la vie de l'âme reçue au baptême régénère les fidèles en Jésus-Christ. L'une est la génération charnelle, l'autre la génération spirituelle; la première produit des fils selon la chair, la seconde des fils selon l'esprit; l'une, des enfants du siècle, l’autre, des enfants de Dieu; celle-ci, des fils de colère, celle-là, des fils de miséricorde. Pélage continue ainsi son raisonnement : Si le bap-
=================================
p302 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).
tême efface l'antique décret de malédiction dans l'âme de ceux qui le reçoivent, il en résulte que l'enfant d'un père et d'une mère baptisés ne saurait apporter en naissant le péché originel, puisque ceux dont il tient la vie n'ont plus ce péché. Nul ne donne ce qu'il n'a pas. On convient généralement d'ailleurs que l'âme échappe à la transmission héréditaire. Le corps seul est le fruit de la génération. Or une tache originelle ne pourrait souiller l'âme qu'autant que toutes les âmes eussent été comprises dans la masse d'Adam, et eussent participé à l'antique péché de déchéance. Autrement Dieu, dont la miséricorde nous remet même les péchés actuels, se montrerait souverainement injuste en nous imputant une faute à laquelle nous sommes étrangers. — Ce langage, reprend saint Augustin, semble indiquer, de la part de Pélage, une connaissance imparfaite du dogme chrétien, et une trop grande facilité à recueillir des objections dont peut-être il attend de bonne foi la solution pour se ranger à la vérité. Je ne puis entrer dans tout le détail de cette controverse. J'y reviendrai. Pour le moment, il me suffira de rappeler la tradition de l'Eglise et les paroles mêmes de Notre-Seigneur. Il est certain, d'une part, que pour arriver au royaume des cieux il faut être baptisé : Nisi quis renatus fuerit ex aqua et spiritu non potest intrare in regnum Dei1. Il est certain, d'autre part, qu'outre le baptême il faut la foi, les œuvres de justice, l'union au corps du Christ, à son corps mystique l'Église, et à son corps sacramentel dont la participation guérit l'âme de la lèpre du péché. Il est donc certain que l'enfant né de parents baptisés apporte lui-même la tache originelle puisque, si cette tache n'est point effacée dans son âme par le baptême, il n'entrera pas dans le royaume de Dieu. En vérité, j'admire l'audace de ces nouveaux dogmatisants qui ont la prétention de révoquer en doute les points de notre foi le plus solidement établis par la tradition de nos pères. Vous avez entre les mains les œuvres du bienheureux Cyprien. Il enseigne la doctrine que je soutiens moi-même. Tous les docteurs catholiques
--------------
1 Je xa., m, 5.
=================================
p303 CHAP. II. — LE PÉLAGIANISME.
la professent. Le vénérable Jérôme, cette gloire de la littérature et de la science ecclésiastiques, dont le nom et les travaux sont connus dans tout l'univers, n'est pas d'un autre sentiment. Dans le « Commentaire » qu'il vient de publier sur la prophétie de Jonas, ce grand homme en parlant du jeûne des Ninivites s'exprime ainsi : « Toute la population prit part à ce jeûne, depuis le vieillard jusqu'à l'enfant au berceau. C'est que nul ici-bas n'est exempt de péché, pas même celui qui ne compte que quelques heures de vie. Puisque les astres du ciel ne sont point purs aux yeux du Seigneur, que sera-ce de l'homme, ver et pourriture, né dans le péché d'Adam et comme lui sujet à la mort 1 ? » Ainsi parle Jérôme. Que ne puis-je l'avoir à mes côtés, ce trésor d'érudition et de science ! Quelle immense multitude de commentateurs bibliques et d'écrivains sacrés dont il pourrait me citer les témoignages, afin de prouver que, depuis la fondation de l'Eglise par Jésus-Christ, telle a toujours été la tradition, l'enseignement et la foi. J'ai beaucoup moins lu que ce grand homme. Mais enfin je ne me souviens pas d'avoir rencontré le sentiment contraire chez un seul chrétien ni dans l'Église catholique, ni dans une hérésie ou secte quelconque. Je ne sais donc d'où peut sortir cette erreur nouvelle. Naguère, durant mon séjour à Carthage, j’eus occasion d'en entendre parler vaguement dans un cercle de quelques interlocuteurs. Je crus inutile de relever cette conversation. Des intérêts que je croyais plus considérables m'absorbaient alors tout entier1. D'ailleurs les personnes qui s'entretenaient ainsi n'avaient aucune autorité; je laissai tomber le discours, comme une de ces paroles sans conséquence qui meurent en naissant. Et voilà que de cette étincelle jaillit une grande flamme qui menace d'embraser l'Église ! On écrit, on argumente, les frères me consultent de toutes parts. Il s'agit maintenant de défendre la vérité 2. »
91. Les fidèles de Syracuse venaient en effet, par l'intermédiaire d'Hilarius l'un d'entre eux, de s'adresser à saint Augustin, à propos de la nouvelle erreur qui comptait déjà de nombreux adhé-
----------------------
1. Lq cunférecce avec les dooatistes. — 2. De feccat. merit., lib. III passim.
=================================
p304 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).
rents en Sicile. L'évêque d'Hippone leur répondit par sa lettre ad Hilarium 1 qui devint bientôt célèbre, et dont les copies se multiplièrent en Orient et en Occident. Toutefois le grand docteur méditait des travaux plus considérables. Il avait conçu le plan de son traité : De natura et gratia. A mesure qu'il creusait davantage le sujet, il y découvrait des profondeurs qui épouvantaient son humilité, tout en attirant son génie. Il souhaitait passionnément de se mettre en rapport avec saint Jérôme; mais un voyage à Bethléem lui était impossible; les communications par lettres étaient peu sûres, lentes, et sujettes à des mésaventures parfois très-désagréables. Saint Augustin jeta les yeux sur le prêtre espagnol Paul Orose, son disciple. Il le chargea d'un message pour le solitaire de Bethléem. Orose était digne de servir d'intermédiaire entre ces deux grands génies. La lettre de l'évêque d'Hippone commençait en ces termes : « Que le grand Dieu qui nous a appelés à son royaume et à sa gloire daigne bénir la démarche que je fais près de vous, frère saint, vénérable Jérôme! Je le prie et le supplie de rendre fructueuse pour moi la consultation que je vous adresse, sur des questions que je suis insuffisant à éclaircir seul. "Vous l'emportez de beaucoup par l'âge, et pourtant moi aussi j'ai des cheveux blancs. C'est donc un vieillard qui en consulte un autre. Mais quand il s'agit de science théologique, la question d'âge importe peu. On dit qu'il sied mieux aux vieillards d'enseigner que d'apprendre, il me semble qu'il leur sied par-dessus tout d'apprendre ce qu'ils ignorent, pour être en mesure de l'enseigner ensuite. Plongé en ce moment dans l'étude de questions ardues et difficiles, rien ne m'est plus insupportable, au milieu de mes angoisses de chaque jour, que l'impossibilité où je suis de pouvoir conférer avec votre charité. Nos lettres mettent un intervalle non pas de jours ni de mois, mais d'années, à parvenir à leur adresse, quand il me faudrait à chaque instant pouvoir vous entretenir, et recueillir de vive voix vos avis. Enfin, si je ne puis tout ce que je veux, du moins je fais tout ce que je puis. Il m'est venu
---------------
1. S. August., Epist. CLVU; Vatr, lat., loin. XXXIII, col. 671-693.
=================================
p305 CHAP. II. — LE PÉLAGIANISME.
en ces derniers temps un pieux jeune homme, mon frère dans la foi, mon fils par l'âge, notre collègue à tous deux dans le sacerdoce, le prêtre Orose. Il a le feu du génie, la facilité de l'élocution, l'ardeur du zèle. Il veut devenir un vase utile dans la maison dn Seigneur; il se prépare à réfuter les fausses et pernicieuses doctrines qui ravagent l'Espagne sa patrie, plus meurtrières que le glaive des barbares, puisque celui-ci ne tue que le corps et celles-là les âmes. Il a traversé l'océan pour venir me trouver, sur la foi de la renommée, dans l'espérance d'apprendre de moi ce qu'il a si grand désir de savoir. Ce voyage ne lui a été d'aucun fruit. Il a lieu de s'apercevoir que la renommée se trompait sur mon compte; je lui ai enseigné tout ce que j'ai pu; pour le reste je lui ai indiqué une source certaine en lui conseillant d'aller à vous. Il a très-volontiers accepté cet avis; je l'ai prié de repasser par Hippone au retour. Il m'en a fait la promesse, et de la sorte j'ai cru que le Seigneur lui-même me ménageait le moyen tant désiré de vous consulter sur l'objet de mes difficultés, et d'obtenir sûrement votre réponse. Nul ne saurait mieux que lui s'acquitter de ce message; sa fidélité, son dévouement sont à toute épreuve; de plus il a l'habitude de voyager. Il réunit donc toutes les qualités qui feront de lui un excellent intermédiaire. » Après cette présentation en règle, si honorable pour le prêtre Orose, Augustin exposait à Jérôme l'objet précis de ses doutes et de ses incertitudes. Il s'agissait de l'origine des âmes, problème dont la solution précise ne sera peut-être jamais obtenue par la science humaine. L'âme descend-elle du ciel, ainsi que l'ont pensé le philosophe Pythagore, tous les platoniciens, et Origène lui-même? Si les âmes ne sont point une émanation de la substance divine, comme les stoïciens, Manès et les priscillianistes d'Espagne l'enseignaient, sont-elles une création que Dieu renouvelle chaque jour? ou bien sortent-elles des trésors où il les tient en réserve depuis l'origine du monde? ou bien passent-elles des pères aux enfants, en sorte qu'une âme naisse d'une autre âme, de même que le corps naît d'un autre corps? Toutes ces questions avaient déjà été posées à saint Jérôme par le tribun Mar-
=================================
306 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).
Cellinus. La réponse du solitaire de Bethléem n'avait pu être aussi explicite que le consultant l'eût souhaité. « Les invasions de barbares, écrivait saint Jérôme, sont devenues incessantes en Palestine. Ce sont les « Barcéens au loin errants 1, » comme dit votre Virgile; ou plutôt, selon le mot de l'Écriture, « les fils d'Ismaël, la main toujours levée contre leurs frères 1. » qui parcourent la Syrie, la Phénicie, la Palestine jusqu'aux confins de l'Egypte, comme un torrent, entraînant tout sur leur passage. Si nous avons échappé jusqu'ici à leur fureur, c'est un bienfait de la miséricorde de Jésus-Christ. Cicéron disait : « Le bruit lies armes fait taire les lois. » Silent inter arma leges 3. Cela est mille fois plus vrai des études bibliques qui exigent la libre disposition d'une multitude d'ouvrages, le silence de la méditation, le concours assidu des librarii (tachygraphes et copistes), et pardessus tout pour l'auteur la sécurité et le repos d'esprit. Ah ! ce repos d'esprit, je l'ai perdu complètement depuis le jour où m'est parvenue la fatale nouvelle du sac de Rome. Dans mon trouble, le proverbe s'est réalisé pour moi au pied de la lettre : « J'en suis venu à ne plus savoir même mon nom 4. » Je ne puis, sur la question de l'origine des âmes, que vous renvoyer à mes opuscules contre Rufin. Je crois me rappeler que votre vénérable père Oceanus les a reçus autrefois. Vous avez d'ailleurs près de vous le saint et docte évêque Augustin. De vive voix il pourra vous donner son avis, dont je fais d'avance le mien 5. »
92. Augustin connaissait cette lettre de Jérôme, au moment où il adressait sa propre consultation au solitaire de Bethléem. Dans les traités contre Rufin, Jérôme soutenait l'opinion qui a maintenant prévalu, savoir que Dieu crée quotidiennement les âmes à mesure que des enfants reçoivent la vie. C'était aussi le sentiment vers lequel inclinait l'évêque d'Hippone, mais il y trouvait une
-------------
.... Lalegue vacantes Barcai. (Virgil., JEneiâ., IV.)
2. Gènes., xvi, 12. — 3. Cicer., Fro Milone.
4. Ut, juxta vu/gare proverbium, proprium guoque ionorarem vocaiafte». —
S. Hicrouym., Epist. CXXVi; Patrol. tat., tom. XXII, col. 1085.
=================================
p307 CHAP. II. — LE PÉLAGIAKISME.
sérieuse difficulté au point de vue de la transmission du péché originel. Si notre âme n'est pas descendue de celle d'Adam, si elle n'a aucun rapport d'origine avec la sienne, comment peut-on dire qu'elle a péché en Adam, ou que le péché d’Adam lui soit imputé 1 ? Cette objection que saint Augustin se posait à lui-même, et qu'il transmettait à saint Jérôme, n'a jamais eu d'autre solution que celle dont l'évêque d'Hippone indiqua plus tard le sens général dans son livre contre l'évêque pélagien, Julianus. « Ou bien, il faut reconnaître que l'âme et le corps sont tous deux le produit de la génération, disait-il, ou bien il faut admettre que l'âme, en s'unissant au corps, subit la corruption de ce dernier, comme une liqueur se corrompt si on la dépose dans un vase infecté 2.» Le génie d'Augustin reculait d'autant plus volontiers devant les abîmes de ces mystères divins, qu'il en apercevait plus nettement les profondeurs. « Je voudrais, ajoutait-il, qu'on pût m'apprendre sur ce point la vérité absolue. Mais il me suffit de savoir et de croire ce que la foi véritable, ancienne, catholique, nous apprend du péché originel. Cette foi, il n'est pas permis de la révoquer en doute. Les problèmes relatifs à l'origine de l’âme peuvent exercer l'intelligence humaine ; leur solution ne sera peut-être jamais découverte en ce monde. Qu'importe, puisque le salut n'y est point intéressé 3.» En terminant sa lettre, Augustin disait : « Il y a encore une infinité d'autres choses que j'ignore. Loin de pouvoir les énumérer, je suis incapable même de les connaître toutes. Je me résignerais patiemment à cette ignorance, si je ne craignais qu'elle fût préjudiciable à ceux que je dois instruire. En tout état de cause, je crois pouvoir déclarer sans témérité aucune que toutes les investigations ultérieures de la science sur ces matières ne feront que confirmer la foi inébranlable de l'Église catholique à un péché d'origine qui atteint l'âme des enfants, et ne se peut
---------------
1. S. August., Epist. clxvi; Pnir., lat. tom. XXXIII, col. 72(1-733.
2. Profecto aut ulrumque [corpus et anii/ta) ex homme trahitur, aut alterum in allero tunquam in vitiato vase corrumpitur. (S. August., Contra JuiiauumEclan., lib. V, cap. IV, n° 11 • Pair, lai., tom. XLIV, col. 793.)
3. M., ibirl. On peut consulter sur la question de l'origine des âmes, le traité De gratta, Curs. Theolog. complet., tom. X, col. 710 et seq.
=================================
p308 FONTIFICAT DE SAIST INNOCENT I (401-417).
effacer que par la grâce du nom de Jésus-Christ attachée par notre Sauveur à ses divins sacrements1. »
93. Quand Orose avec la lettre de saint Augustin arriva en Palestine, il y trouva, et plus ardentes encore, les luttes théologiques sur la grâce dont il venait d'être témoin en Afrique. A Jérusalem, Pélage avait mieux réussi que son disciple Cœlestius à Carthage. Le patriarche Jean vivait encore. L'hérésiarque le circonvint par ses flatteries. Il s'insinua facilement dans les bonnes grâces du vieillard, en lui parlant de Rufin d'Aquilée leur ami commun. Bien différent de Cœlestius, Pélage n'affichait point son hérésie ; il la déguisait au contraire sous les artifices les plus ingénieusement combinés. Les rétractations ne lui coûtaient rien, lorsqu'il se voyait serré de trop près par des théologiens ou des conciles. A l'égard des laïques et des personnages influents dont il recherchait particulièrement la bienveillance, il déployait tout l'art de ses fraudes et de ses fourberies, pour se donner à leurs yeux l'apparence de l'orthodoxie la plus irréprochable. II fut vraiment le patriarche de l'équivoque, dont les jansénistes ses fils puinés devaient pieusement recueillir l'héritage. Nous en avons un exemple fort curieux dans la lettre que Pinianus, Albina et Mélanie la Jeune adressèrent, l'an 418, à saint Augustin. Pélage n'avait rien négligé pour conquérir les sympathies de cette famille opulente et chrétienne. Dès que les trois illustres voyageurs furent arrivés à Jérusalem, l'hérésiarque s'empressa de les visiter. L'accueil fut plein de froideur et de réserve. La réputation de Pélage était celle d'un chef de secte. Il protesta contre cette prétendue calomnie, fit une profession de foi telle qu'on aurait pu l'attendre du meilleur catholique, et termina par ces mots : « J'anathématise quiconque croit ou dit que la grâce de Dieu, cette grâce par laquelle le Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs 2, ne nous est pas nécessaire non-seulement à chaque heure et à chaque moment, mais pour chacun de nos actes. Je déclare que quiconque prétendrait attaquer cette grâce mérite la damnation
----------------
1. S. August., Epis!. CLïvi, col. 73-2, 733. — 2. I Timûth., I, 15.
=================================
p309 CHAP. II. — LE rÉLAGLVNISME.
éternelle 1. » Étonnés d'un tel langage, Albina et ses enfants écrivirent sur-le-champ à saint Augustin pour lui demander son avis sur la valeur de cette déclaration. L'équivoque pélagienne consistait ici à entendre la grâce dans le sens que la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, exemple de celle des chrétiens, est un modèle que nous devons avoir sous les yeux à chaque heure, à chaque instant et pour chacun de nos actes. La réponse de l'évêque d'Hippone à Pinianus et à ses compagnes forma les deux livres intitulés : De gracia Christi2. On ne sait si Pélage essaya la souplesse de son génie près de l'illustre solitaire de Bethléem. Il y a tout lieu de croire qu’il n'osa pas tenter l'épreuve; du moins saint Jérôme ne témoigne nulle part avoir reçu même une seule fois la visite de l'hérésiarque3. En revanche, le solitaire de Bethléem se vit bientôt
----------------
1 S. August-, De gratia Chrisf, lib. I, cap. ij Patr. lat^ tom. XL1V, col. 3f»0, 361.
2. Le lecteur aura déjà conclu, sans qu'il soit besoin J'y insister, que si Pinianus avait été le «serf » incarcéré à Hippone par la tyrannie d'Augustin, tel que nous le décrit la moderne critique, une pareille correspondance n'aurait pu s'établir entre le despote et sa victime.
3 Nous croyons devoir relever ici une double assertion de M. A. Thierry, contraire à la véridique simplicité des faits, non moins qu'injurieuse à la mémoire de saint Augustin et de saint Jérôme. « Pendant son voyage en Afrique, dit M. Thierry, l'hérésiarque (Pélage) sut charmer Augustin, qui lui donna un instant son amitié.... L'attrait qu'il avait exercé sur l'évêque d'Hippone, le solitaire de Bethléem le ressentit à sou tour. Il reçut Pélage dans son intimité et fut longtemps à découvrir le venin caché sous des opinions présentées avec un art iufini. Fort de l'apparente approbation de Jérome, le moine Hibernien se mit à endoctriner les fidèles et les prêtres de Jérusalem, y compris leur évêque. » (A. Thierry, Saint Jérome, tom. Il, pag. 21", 21S.) La vérité est que saint Augustin ne donna pas un instant son amitié à l'hérésiarque. Voici un témoignage autobiographique de l'évêque d'Hippone qui le prouve surabondamment. « Lorsque Pélage était encore à Rome, dit-il, son nom parvint jusqu'à moi, accompagné d’abord de grandes louanges. Ensuite la renommée nous apprit qu'il attaquait le dogme de la grâce. Ceux qui m'en donnaient avis étaient des personnes dignes de foi. Je m'affligais doublement et de la nouvelle en elle-même, et de l'impossibilité où j'était de réfuter ses erreurs, n'ayant entre les mains aucun des livres où il l'enseignait. Plus tard, quand il débarqua à Hippone, j'étais absent. Il n'est point venu à ma connaissance qu'il y ait dogmatisé; d'ailleurs il en sortit presque aussitôt pour se rendre à Carthage. Je m'y trouvais moi-même : là j'eus occasion de voir son visage, je ne saurais dire si ce fut deux
=================================
p311 P0HT1FICAT DE SAINT rNNOCENT I (401-417).
assailli de consultations qui lui arrivaient de la part du clergé et des fidèles, à propos des nouvelles erreurs répandues par le moine breton. L'Orient s'adressait à saint Jérôme, de même que l'Occident à saint Augustin. Deux partis divisaient la ville de Jérusalem. Le nouvel apôtre avait commencé ses exploits par la conquête d'un riche romain, nommé Ctésiphon, qui visitait alors les saints lieux. L'opulent néophyte avait ouvert au maître ses trésors. Pélage qui dédaignait la grâce divine estimait fort les secours humains de ce genre. Nous avons dit que son ostentation d'austérité et de désintéressement avait disparu, à mesure qu'il s'enfonçait davantage dans l'hérésie. C'est le propre des erreurs rigoristes d'engendrer le désordre des mœurs. Ctésiphon s'étonna de trouver tant de luxe et de relâchement chez un homme qui affichait des principes si absolument opposés. Les sacrifices d'argent que lui imposait chaque jour son nouveau maître lui ouvrirent promptement les yeux. Pélage lui enseignait en théorie que l'homme, par sa seule volonté, éteint les passions dans son âme et obtient un état d'impeccabilité. En pratique cependant, il voyait Pélage s'abandonner sans scrupule à toutes ses passions et commettre indifféremment tous les péchés. Cette contradiction entre la conduite et les principes le frappa ; il en demanda l'explication à saint Jérôme1.
----------------
fois ou une seule. J'étais alors complètement absorbé par la conférence avec les donatistes. De son côté Pélage s'embarqua bientôt pour la Palestine. » S. August., De gettis Pelagii, cap. xxu, n" 46; l'atrol. lut., tom. XLIV, ./.il. 340, 317.) L'intimité de Pélage avec saint Jérôme n'est pas plus historique que son amitié avec saint Augustin. Pour autoriser son hypothèse toute gratuite d'une intimité «qui dura longtemps et ne contribua pas peu aux progrès du pélagianisme à Jérusalem, » M. A. Thierry renvois ses lecteurs au texte suivant de saint Jérôme : Nobis alienit et indoctis loqueris per parabolat, ■t i:'s aulcii mysteria confileris... No;li enirri quid intrinsecus iliscipulas tuot de* roii. (Hierouym., EpM. ad Clesipli. cxxxill; Patr.,iat., tom. XXII,col. 1150.) Il faudrait ne pas savoir un mot de latin pour trouver dans ce texte la moindre allusion à une intimité quelconque entre Pélage et saint Jérôme. Ou se demande si un tel procédé est digne de l'histoire.
1.Ctésiphon Vrbicus, nec dubitnndum videtur Urbici cognomen indiium ai w''C Homi, quemndmadum et Zepltirinus papa ab Optaio (lib. IJ et Siricius a A»u-Uni (Epiit. i ad Severum) Vrbicus appellatur, ne dieam de Paula Vrbiea, ut
=================================
p311 CHAP. II. — LE rÉLAGIAMSHE.
94. La réponse fut le plus vigoureux réquisitoire contre l'hérésie pélagienne. «Ne vous défendez pas comme d’un acte téméraire, disait saint Jérôme, de me signaler la nouvelle erreur qui vient de se greffer sur le tronc vermoulu de l'antique philosophie. Elle n'a fait déjà que trop de victimes en Orient. Sous le masque de l'humilité, c'est l'orgueil du diable qui relève la tête et dit : « Je monterai jusqu'au ciel ; je placerai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut 1. » Voilà donc revenue l'audace de Pythagore, de Zenon, de l'école stoïcienne et académique, qui faisaient de l'homme un être non pas seulement semblable mais égal à Dieu ! La douleur ou la joie, la crainte ou l'espérance, ces mouvements que les Grecs nomment patè (passions), et que nous pouvons appeler les perturbations de l'âme, les nouveaux dogmatisants affirment qu'il est en notre pouvoir de les extirper de notre nature; que par un effort assidu de méditation et de discipline on parvient à ne pas laisser dans l'homme une fibre, une racine de vice et de péché. Le poète se montrait plus philosophe que ces gens-là, quand il disait : «Personne n'est sans défaut : le meilleur est celui qui en a le moins ; »
Nam vitiis ncmo sine nascitur : optimus ille est Qui minimis urgetur *.
Virgile disait de même : « La crainte, les désirs, la douleur, la joie, les soucis dévorants s'agitent dans les ténèbres et le noir cachot de notre vie;»
Hinc metuunt, cupiuntque, dolent, gaudentque, nec auras liespiciunt, cluusœ tenebris et carcere cœco3.
vocat Hiercnymus, aliisque haud paucis. [Notce in Tlieronym.; Patrol. lat., torn. XXII, col. 1147.) Clesiphon, vir illustris, et quantum colligere licet exepis-tola Hicronyrni [Epist. ad Ctesiphontem), vix non deceptus a Petagio, quem opibus invabat, liieronymum consuluil d: qucsUione Tri; àvajiapTTioCaî, quœ eccle-siam llierosolymitanam scindebat in partes. (I Dissert, du primis auctoribut ha» rtsis pelagianœ; Pair, lat., tom. XLVII1, col. 274.)
1. Isa.'»»., xiv, 13. - » HoraL, Satir. m. — » £neid., lib. VI.
=================================
p312 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).
Rien de nouveau dans ce système dont l'exposition perfide peut tromper les ignorants et les simples, mais dont le venin ne saurait échapper aux ecclésiastiques habitués à méditer jour et nuit la loi du Seigneur. Manès avait déjà placé ses élus sous les voûtes éthé-rées de Platon, où le péché et le vice ne pénètrent pas. Priscillien, cette queue espagnole du manichéisme, revendiquait de même la perfection de la vertu et de la science pour ses adeptes. Il tenait ce langage dans des conventicules où l'on célébrait de véritables orgies, et où l'on chantait en un chœur infâme ces vers lamentablement symboliques ;
Tum pater omnipotens facundis imb7'ibus œlher Conjugis in gremium lœtœ descendit : et omnes Maijnus adit, magno commixtus corpore, fœtm1.