Bysance 4

Darras tome 15 p. 247

 

§ VIII. Saint Grégoire et l'Église grecque.

 

57. Les Byzantins du VIIe siècle affichaient déjà les malheureuses prétentions qui devaient, malgré le sinistre exemple du schisme d'Orient, séduire plus tard les intelligences gallicanes……….

Le patriarche de Constantinople, Jean le Jeûneur, avait toute l'austérité que nous verrons plus tard ser­vir de masque au jansénisme ; il y joignait la jalousie contre les pontifes romains et l'ambition de se faire infaillible à leur place. La cour de Byzance trouvait cette religion commode, parce qu'elle mettait le patriarche sous sa main. L'empereur Maurice crut, comme plus tard Louis XIV, faire œuvre d'habile politique en se prêtant à ce jeu sacrilège. La révolution frappa Maurice : une autre révolu­tion plus terrible devait frapper les descendants de Louis XIV. Et cependant, au moment où nous écrivons ces lignes 1, les souve­rains manifestent à qui mieux mieux l'intention de reprendre contre le vicaire de Jésus-Christ la même ligne de conduite que Maurice et Louis XIV. A quoi donc servent les leçons de l'histoire? Et ne voit-on pas que ce n'est ni à un césar de Byzance, ni à un czar de Russie, ni à un empereur d'Allemagne, ni à un roi de France, de Portugal ou d'Angleterre, mais au pontife romain, successeur du batelier de Génésareth, que Jésus-Christ a dit : « Tu

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es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elles? » ………………

48.  « Fort de l'appui de la plupart des évêques d'Orient, dit M. de Montalembert,  fidèle aux prétentions orgueilleuses qui depuis deux siècles déjà, animaient les évêques de la résidence impériale, et préludant ainsi à l'ambition désastreuse de ses suc­cesseurs, Jean le Jeûneur, ce moine qui avait commencé par faire mine de refuser l'épiscopat, continuait à prendre dans ses actes le titre de patriarche œcuménique ou universel. Grégoire s'éleva avec autant de vigueur que d'autorité contre cette étrange préten­tion. Il ne recula pas devant l'empereur, qui prenait ouvertement parti pour l'évêque de la nouvelle capitale de l'empire, et bien qu'abandonné dans la lutte par les autres patriarches d'Antioche et d'Alexandrie, que l'usurpation de celui de Constantinople devait également blesser, Grégoire persévéra pendant toute la durée de son pontificat dans sa résistance à cette prétention misérable, où il voyait moins encore un attentat à l'unité et à l'autorité de l'Église universelle, qu'un excès d'orgueil chez les uns et d'adulation chez les autres, qui répugnait à son âme humble et généreuse 1. » ………………

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Voici donc que Pierre a reçu les clefs 

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du royaume des cieux, il a reçu le droit de lier et de délier, il a reçu le principat et la charge de l'Église tout entière. Cependant Pierre ne s'est jamais fait appeler apôtre universel, tandis que mon frère et coévêque Jean de Constantinople s'intitule évêque œcuménique. Ah ! je suis contraint de m'écrier : 0 temps, ô mœurs ! Quoi ! toute l'Europe est à la discrétion des barbares, les villes sont renversées, les châteaux en ruines, les provinces dé­peuplées, la terre n'a plus de bras qui la cultivent, chaque jour les idolâtres immolent sous nos yeux les fidèles du Christ. Cependant des prêtres, qui devraient se prosterner sur le parvis du sanctuaire dans les larmes et la cendre, se cherchent des titres de vanité, des noms profanes, inventés par l'orgueil. Mais quel est cet usurpateur qui ose ainsi s'élever contre les statuts évangéliques, contre les dé­crets des canons? Plût à Dieu qu'il fût le premier et le seul de son espèce. Hélas ! nous n'en avons que trop vu de ces évêques de Cons­tantinople naufragés dans le gouffre de l'hérésie, non-seulement hérétiques mais hérésiarques : un Nestorius, qui séparait en deux personnes le médiateur de Dieu et des hommes Jésus-Christ, et n'admettant pas l'incarnation du Verbe, reculait jusqu'à la perfidie judaïque : un Macedonius qui niait la divinité du Saint-Esprit et sa consubstantialité avec le Père et le Fils. Étaient-ils, ou non, évêques universels? et s'ils l'eussent été, l'Église catholique aurait donc sombré avec eux dans l'abîme de l'erreur! Qui donc ignore que par honneur pour le bienheureux Pierre, prince des apôtres, le concile de Chalcédoine offrit au pontife romain le titre de pa­triarche universel? Mais aucun pape n'a consenti à user de ce titre, pour ne point paraître par cette singularité priver tous les autres évêques de l'honneur qui leur est dû. Et c'est quand nous refusons un titre qui nous est offert, qu'un autre a l'audace de l'usurper! Pour moi, je suis le serviteur de tous les prêtres qui vivent sacerdotalement, mais si quelqu'un prétend par enflure de vaine gloire lever la tête contre le Dieu tout-puissant et contre les lois de nos pères, j'ai confiance que même avec le glaive il ne lui sera pas donné de faire courber la mienne 1. » …………………..

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51. Ni le patriarche ni l'empereur ne tinrent compte de ces nobles paroles; Jean le Jeûneur continua à se faire donner le titre d'évêque œcuménique. « Cet Orient qui allait si prochai­nement devenir la proie de l'Islam, dit encore M. de Montalembert, s'obstinait à méconnaître sa meilleure chance de salut en s'aliénant les peuples et les églises de l'Occident, en énervant par son despotisme minutieux et vexatoire la vie chrétienne qui avait germé si brillante et si féconde dans son sein 2. vieux fou. » On prit à la cour de Byzance, et ce serait chose incroyable si nous n'en avions la preuve authentique, on prit l'habitude de traiter saint Grégoire le Grand de « Les lettres que je reçois des sérénissimes empereurs 3, dit-il lui-même, affectent de ménager en moi la di­gnité pontificale, mais elles ne ménagent guère ma personne. Avec une urbanité exquise on m'y applique l'épithète de fatuus 4. » Voilà certes qui dut consoler bien des papes, successeurs de saint Gré­goire, lorsque de pareilles injures et plus grossières encore leur furent adressées. « Ce n'était pas ainsi, très-sérénissime prince, disait Grégoire à Maurice, que parlait votre prédécesseur de pieuse mémoire, le grand Constantin. On lui avait remis une requête pleine d'accusations contre des évêques. Il la déposa sur le bureau du concile de Nicée, en disant aux pères : « Vous êtes des dieux constitués par le Dieu véritable. C'est à vous qu'il appartient de connaître des causes ecclésiastiques;………..

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52. D'autres difficultés surgirent, et cela devait être. Le patriarche œcuménique de Constantinople ne l'était qu'à la condition tacite d'approuver tous les empiétements du pouvoir civil sur les  droits de l'Église. Maurice rendit un décret impérial qui interdisait  aux fonctionnaires publics et aux militaires la faculté d'entrer dans la cléricature, ou d'embrasser la vie monastique. Il faut avouer qu'une pareille loi ne respectait pas plus la liberté individuelle que celle de l'Eglise. Au point de vue de la jurisprudence romaine, cette mesure était en contradiction flagrante avec les décrets de tous les empe­reurs depuis Constantin. Jean le Jeûneur ne vit cependant aucune objection à y faire. Mais le véritable évêque de l'Église universelle, celui qui l'était sans vouloir en porter le titre, ne fut pas de son avis. Il admettait bien que les fonctionnaires civils fussent astreints à une reddition de comptes avant d'entrer dans la vie cléricale ou religieuse, mais il ne pouvait comprendre que la liberté de servir Dieu dans la vocation où les appelait leur conscience, put leur être retirée. Quant aux soldats, tous enrôlés à la solde, et non recrutés comme de nos jours par une conscription régulière et pour un temps déterminé, il y avait une injustice souveraine à leur refuser la faculté de se faire moines ou clercs, quand on leur accordait celle de rentier à leur gré dans la vie civile. Grégoire écrivit à Mau­rice une lettre particulière qu'il lui fit remettre par un ami com­mun, le médecin Théodore, sans passer par la voie officielle qui eût été celle de l'apocrisiaire………………..

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   53. Bientôt survint une affaire d'intrusion épiscopale. Maxime, un favori de l'empereur, s'était mis à main armée en possession de l'évêché de Salone. Grégoire lui interdit toutes les fonctions sacrées et prononça contre lui une sentence d'excommunication. La lettre pontificale fut lacérée sur la place publique de Salone par l'intrus. Le pape ressentit vivement l'outrage fait à la dignité apostolique dans sa personne. « Je suis prêt à mourir, écrivait-il au nonce de Constantinople, plutôt que de voir le siège de saint Pierre abaissé de mon temps.2» Il enjoignit à Maxime de venir rendre compte de sa conduite à Rome. Celui-ci chercha divers prétextes, et demanda enfin que le pape envoyât à Salone un chargé de pouvoirs, pour examiner l'affaire. L'empereur et l'exarque soutenaient Maxime dans sa rébellion. Les obstacles ne firent que redoubler l'énergie du saint pontife. Il chargea Marinien, évêque de Ravenne, d'examiner les faits relatifs à la promotion contestée. Enfin Maxime, touché de la grâce, se soumit à tout ce qu'on exigeait de lui, et mérita, par cet acte d'humilité, d'être confirmé dans ses fonctions. Jean le Jeûneur ne l'imita point; il mourut en 595, persistant à la fois dans son or­gueilleuse révolte contre le saint siège, et dans son austérité accou­tumée. Pour tout mobilier, on ne trouva dans son appartement qu'une couchette de bois, une mauvaise couverture de laine, et un manteau tout usé. Maurice les fit transporter au palais impérial comme des reliques. En même temps, il prenait des mesures pour l'élection d'un nouveau patriarche. Son choix tomba sur Cyriaque, qui maintint énergiquement le titre usurpé par son prédécesseur, malgré toutes les réclamations du pape. Un nouvel apocrisiaire, le 

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diacre Boniface fut envoyé par saint Grégoire à Constantinople, avec mission de joindre ses efforts personnels aux lettres les plus tendres et les plus pressantes adressées à Maurice et à Cyriaque. Tout fut inutile ; le pape se vit obligé de rappeler Boniface et de laisser la nonciature de Constantinople vacante.

 

   54. Déjà pourtant les esprits les plus graves se préoccupaient de l'orage qui allait fondre sur un empereur si obstinément sourd à la voix de la justice et de la vérité. Un soir, le vieil évêque qui jadis avait prédit l'avènement de Maurice à l'empire, saint Théo­dore le Sicéote, alors démissionnaire et retiré dans un couvent, récitait ses psaumes dans l'oratoire. La lampe qui l'éclairait s'étei­gnit trois fois de suite, et l'on ne put la rallumer. L'homme de Dieu conjura le Seigneur de lui révéler s'il y avait là un phénomène surnaturel. Le lendemain, les religieux le virent répandre des lar­mes; il leur dit: « L'empereur Maurice et toute sa famille vont dis­paraître dans une horrible tourmente. Le jugement de Dieu qui frappera ce prince sera terrible, mais juste.» D'autres prédic­tions du même genre circulaient en Orient : on les criait dans les rues mêmes de Constantinople. « Maurice périra par l'épée, » disait-on de toutes parts, et les émeutes se renouvelaient presque sans interruption. Cet empereur, en qui l'histoire reconnaît d'ail­leurs des qualités sérieuses, était dominé par un sentiment in­digne d'un prince, l'avarice. Il pressurait ses peuples, en extor­quait des sommes immenses, et laissait le khan des Awares égor­ger douze mille prisonniers romains pour n'avoir pas voulu les racheter moyennant une misérable somme de trois mille pièces d'or. Cette inhumanité excita l'indignation générale. L'armée se choisit un chef et revêtit de la pourpre le centurion Phocas. Toute la ville de Constantinople alla à la rencontre du nouveau césar, qui se fit sacrer à Sainte-Sophie par le patriarche Cyriaque (602). Maurice s'était enfui à Chalcédoine, d'où il fut ramené par ordre de Phocas à Constantinople. Traîné au bord de la mer, en vue des tours du palais où il avait régné, ce malheureux prince assista au supplice de ses cinq enfants. A chaque coup qui frappait des têtes si chères, il répétait les paroles du psaume : « Vous êtes juste, Sei-

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gneur, et votre jugement est équitable. » Enfin, lui-même, il fut livré aux mains du bourreau. Les avertissements de saint Grégoire le Grand recevaient ainsi une terrible sanction. ….

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La révolution militaire qui portait un obscur soldat au trône, sur les cadavres d'une famille impériale régnant depuis vingt années, et n'ayant réussi qu'à s'aliéner tous les cœurs, n'était nullement une chose nouvelle dans l'histoire des césars de Rome ou de Byzance. Il serait plus vrai de dire que loin d'être l'exception, ces faits tout regrettables qu'ils fussent, se reproduisaient invariablement deux ou trois fois par siècle…………….

Puisse la grâce céleste vous rendre terrible aux barbares et miséricordieux pour vos sujets. Qu'on ne voie plus la confiscation organisée sous le couvert de testaments forcés, ou de donations

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contraintes. Que chacun puisse rentrer paisiblement dans la pos­session de ses biens, en jouir sans être exposé à des embûches, à des alarmes continuelles. Qu'on rétablisse cette magnifique loi de l'empire chrétien, la liberté individuelle. Car il y a cette différence entre les rois barbares et les empereurs de la république, que ceux-là commandent à des esclaves, ceux-ci à des hommes libres 1……

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon