Darras tome 13 p. 320
33. L'arrivée d'Aétius à la tête d'une armée formidable où les légions romaines avaient pour alliés les Visigoths, les Francs Saliens et Ripuaires de Mérovée, les Burgondes de Gundicaire, et une multitude de Lètes 3, Teutons, Bataves, Suèves, Sarmates, Taïphales, Saxons 4, renversa les projets d'Attila. Dans sa pensée, il ne devait
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1 « L'église d'Orléans, dit M. Am. Thierry, célébra longtemps la date de cette délivrance, où les noms d'Aignan, d'Aétius et de Thorismond se confondaient dans ses prières; mais Orléans était destiné à décider une fois encore du sort de nos aïeux, et la gloire plus récente et plus poétique de la vierge de Domrémy fit pâlir celle du vieux prêtre gaulois. Cette gloire pourtant était grande au XIIIe siècle, puisque saint Louis vint à Orléans avec ses fils pour avoir l'honneur de porter les ossements de saint Aignan, lors d'une translation de reliques. Les guerres religieuses n'épargnèrent pas les restes d'un héros coupable d'avoir été évêque canonisé : les calvinistes, en 1562, brisèrent sa châsse et dispersèrent ses os. Par une triste coïncidence, le saint roi qui était venu l'honorer eut, lui aussi, sa tombe violée à Saint-Denys, sous l'empire d'autres passions et d'autres fureurs, et la ville de Paris vit brûler en place publique les restes de la fille vénérable dont les patriotiques pressentiments et la courageuse volonté avaient empêché sa ruine. Ainsi la France dispense tour à tour à ses enfants les plus glorieux l'apothéose et les gémonies. Puisse du moins l'histoire offrir à ceux qui ont servi la patrie en des temps et sous des costumes différents, prêtres, rois, guerriers, bergères ou reines, un asile sûr où leurs reliques ne seront point profanées! » (AI. Am. Thierry, Attila, tom. 1, pag. 16D.)
2.Script, rerum Franc, tom. 1, pag. S20 et seqq.
3 On donnait le nom de Lètes aux colons barbares qui venaient se fixer par groupes sur divers points du territoire de l'empire, laboureurs en temps de paix, soldats durant la guerre.
Voici comment M. Am. Thierry fixe la répartition des Lètes sur le terri-
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trouver Aétius qu'au pied des Alpes, après avoir en passant écrasé Théodoric à Toulouse. Au lieu de surprendre, il était surpris. L'escarmouche d'Orléans n'était donc point un simple échec, mais un événement qui changeait tout le plan de la campagne, Attila en prit facilement son parti. Il se replia sur la route qu'il venait déjà de parcourir, résolu de gagner les plaines de la Champagne et de repasser le Rhin avant d'être attaqué de nouveau par Aétius. Ce fut dans ce mouvement de retraite qu'il parut sous les murs de Troyes. Le saint évêque Lupus, revêtu de ses ornements pontificaux et précédé de ses clercs, vint à la rencontre du farouche monarque. « Qui êtes-vous, lui dit-il, vous qui ravagez notre territoire, et troublez le monde du bruit de vos armes? — Je suis le fléau de Dieu, répondit Attila. — L'humble évêque poussant un soupir : Hélas ! s'écria-t-il, moi, je suis Lupus (Loup). C'est un nom qui coïncide malheureusement trop bien avec le vôtre, pour la dévastation du troupeau de Dieu 1. » — La conversation ainsi engagée continua entre le barbare et le saint évêque. Celui-ci implorait la clémence d'Attila. « La cité des Tricasses, reprend le chroniqueur, située au milieu d'une plaine ouverte de toutes parts, n'avait ni armes, ni soldats pour se défendre. Le pontife, dans sa sollicitude pastorale, savait que le secours ne pouvait venir que de Dieu. Il avait longtemps prié avant de se rendre au camp des Huns. Le Seigneur mit la grâce et la persuasion sur ses lèvres. Attila, jusqu'alors inexorable, se laissa fléchir ; il donna l'ordre de suspendre l'incendie et le pillage que les Huns avaient déjà commencé. Puis il dit au bienheureux évêque : Vous viendrez avec moi jusqu'au fleuve du Rhin. Là, je vous promets de vous renvoyer libre. Un si saint personnage ne peut manquer de
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toire de la Gaule, à l'époque d'Attila. « Il y avait, dit-il, des Lètes-Teutons à Chartres, des Lètes-Bataves à Bayeux et à Coutances, des Suèves au Mans des Franks à Rennes, d'autres Suèves à Clermont, des Sarmates et des Taïfales à Poitiers, d'autres Sarmates à Autun, et ça et là des détachements de colons Saxons entre l'embouchure de la Seine et da la Loire. » (A. Thierry, Attila, tom. I, paç. 16t.)
1 Et ego sum Lvpus, inquit, heul vasiator gregis Dei et Jignus nimium /îa-gello Dei. (S. Lup. Acl. récent., Bolland.j 29 jul.)
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porter bonheur à moi et à mon armée. » Troyes était sauvée par son évêque, comme Orléans l'avait été par Anianus. Saint Loup se livra sans hésiter aux mains du roi barbare, et suivit l'armée des Huns.
34. « Attila, dit M. A. Thierry, voulait garder en otage, à tout événement, un évêque vénéré dans la contrée et considérable aux yeux de tous les Romains. Pendant qu'il passait l'Aube à Arciaca; aujourd'hui Arcis, il laissa son arrière-garde, composée des Gépides, dans la plaine triangulaire que la Seine et l’aube baignent à droite et à gauche avant de confondre leurs eaux, non loin de Mauriacum, ou Méry-sur-Seine, petite bourgade qui avait fait donner à ce delta le nom de Champ de Mauriac. L'armée d'Aétius avait gagné de vitesse celle des Huns, que la famine, les maladies, les embuscades de paysans, décimaient tout le long de la route, et son avant-garde, formée des Francs de Mérovée, vint donner contre les Gépides, qui protégeaient le passage de l'Aube. Le choc eut lieu pendant la nuit ; on se battit à tâtons jusqu'au jour dans une mêlée effroyable. Au lever du soleil, quinze mille blessés:ou morts, couvraient le champ de bataille. Ardaric, ayant ramené ses Gépides au delà de la rivière, rejoignit le gros de l'armée hunnique, qui le jour même entra dans Châlons: Un combat général était inévitable. Attila se retrancha sur l'emplacement d'un camp romain, à quelques milles au delà de Châlons, près de la station appelée dans les anciens itinéraires Fortu- Minervœ. Les vestiges; très-reconnaissablés de cette enceinte subsistent encore, et la tradition locale les désigne sous le nom de Camp d'Attila. Le roi des. Huns y fit ranger ses chariots en cercle et dressa ses tentes à l'intérieur. Le jour même; l'armée d'Aétius campait en face de lui. Attila passa là nuit suivante dans une agitation extrême. Ses soldats avaient pris dans les bois voisins un ermite. Le roi des Huns eut la fantaisie de l'interroger sur l'issue de la bataille qui se préparait.. «Tu es le fléaut de Dieu, lui dit le solitaire, et le maillet avec lequel la Providence céleste frappe le monde. Mais Dieu brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance, et il fait passer le glaive d'une main à l'autre, suivant ses desseins. Sache donc que tu seras vaincu par les Romains, afin que tu reconnaisses bien que ta force
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ne vient pas de la terre. » Cette-réponse courageuse n'irrita point le roi barbare; Après avoir écouté le prophète chrétien il voulut entendre à leur tour les devins de son arméei. Les Huns pratiquaient la divination au moyen des ossements d'animaux, principalement des omoplates de mutons. Les voyageurs européens trouvèrent ce procédé encore en vigueur, .au XIIIe et au XIVe siècles siècles, à la cour des descendants -----------Témoin de cette première déconvenues dessinistre1 augure, Attila,
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pour rendre l'élan et le courage à ses troupes, s'écria : Voyez ce ramas de guerriers timides. La frayeur les emporte déjà. Ils se hâtent d'occuper des lieux élevés qui ne les garantiront point, et bientôt ils reviendront demander sans plus de succès leur sûreté à la plaine. Déployez votre force habituelle. Cette vile multitude ne soutiendra pas un moment l'aspect des Huns. Je vais lancer le premier javelot sur l'ennemi. Si quelqu'un peut rester immobile, quand Attila combat, il est déjà mort! — «Alors, dit Jornandès, commença une bataille atroce, multiple, épouvantable. L'antiquité n'a jamais eu de tels exploits ni de tels massacres, et celui qui n'a pas été témoin de ce spectacle merveilleusement horrible ne le rencontrera plus dans le cours de sa vie. » Le ruisseau presque desséché qui traversait la plaine se gonfla tout à coup, grossi par le sang qui se mêlait à ses eaux. L'attaque commença par l'aile droite romaine contre la gauche d'Attila, Goths occidentaux contre Goths orientaux, frères contre frères. Le vieux roi Théodoric parcourait les rangs de ses soldats, les exhortant du geste et de la voix, lorsqu'il tomba de cheval et disparut sous le flux et le reflux des escadrons dont les masses se choquaient. La mêlée continua sans qu'on sût ce qu'il était devenu, et, après un combat sanglant, les Visigoths dispersèrent leurs ennemis. Pendant ce temps, les Huns d'Attila ayant chargé le centre de l'armée romaine, l'avaient enfoncé, et restaient maîtres du terrain, lorsque les Visigoths, victorieux à l'aile droite, les attaquèrent en flnc. L'aile gauche romaine fit un mouvement semblable, et Attila, voyant le danger, se replia sur son camp. Dans cette nouvelle lutte, poursuivi avec fureur par les Visigoths, il fut sur le point d'être tué et n'échappa que par la fuite. Ses troupes, à la débandade, le suivirent dans leur enceinte de chariots ; mais quelque faible que fût ce rempart, une grêle de flèches décochées sans interruption de toutes les parties de l'enceinte en écarta les assaillants. La nuit arriva sur les entrefaites 1. » La grande bataille des champs catalauniques était terminée. Cent soixante mille morts ou
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1. A. Thierry, Attila, tom. 1, pag. 155-188 pas».
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blessés restèrent sur la place. Deux jours après, Attila faisait défiler ses troupes dans la direction du Rhin. La mort de Théodoric avait entraîné le départ de Thorismond, son fils, pressé d'aller avec ses troupes recueillir à Toulouse la succession paternelle. Ce contre-temps réduisit de moitié l'armée d'Aétius, et l'empêcha de compléter sa victoire.
33. Attila se retirait, le cœur plein de rage. « Tel qu'un lion pressé par des chasseurs parcourt à grands pas l'entrée de sa caverne sans oser s'élancer au dehors, et épouvante le voisinage de ses rugissements, tel, dit l'historien Jornandès, le fier roi des Huns, au milieu de ses chariots, frappait d'effroi ses vainqueurs. » Il tint cependant la parole qu'il avait donnée à Lupus. En arrivant sur le Rhin, il renvoya libre le saint évêque. Peut-être, dans son astucieuse finesse de barbare, prévoyait-il que l'hôte d'Attila vaincu ne serait plus pour les Romains qu'un déserteur et un traître. En réalité, saint Loup, qui venait au péril de sa vie d'assurer celle de son troupeau, fut accueilli à son retour par une explosion de mépris et d'outrages. La défaite inopinée du roi des Huns avait produit sur les esprits une sorte d'ivresse, une véritable fièvre d'orgueil qui ne respectait plus rien. Le vénérable Lupus fut obligé de se retirer à Latiscum (Lansuine), où les disciples et les religieux de son monastère vinrent le rejoindre. Deux ans plus tard, quand l'effervescence se fut calmée, il put rentrer dans sa ville épiscopale. Cependant Attila et ses Huns avaient soif de carnage. Il leur fallait du sang romain pour venger celui qu'ils avaient répandu à flots dans les plaines catalauniques. Ce fut dans ces dispositions qu'ils arrivèrent à Cologne. Ici se place le martyre de sainte Ursule et de ses nombreuses compagnes. Cet épisode si longtemps controversé de l'hagiographie chrétienne vient enfin d'être éclairci par l'érudition des nouveaux Bollandistes. Nous allons traduire le résumé consciencieux de leurs savantes recherches, publié par le P. de Bruck en tête de la dissertation capitale qu'il a consacrée à cette intéressante question. « En abordant, dit-il, l'étude des actes de sainte Ursule et de ses compagnes, je ne puis me dissimuler la difficulté d'un pareil travail, en face de deux préjugés contradictoires et
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absolus, qui se partagent les esprits. Les uns, par un motif de piété, veulent qu’on maintienne intégralement tout ce que les traditions nous racontent de cet épisode ; les autres se récrient contre l’impossibilité radicale du fait. Ce ne sont pas seulement, des rationalistes ou des incrédules, mais un grand nombre d'excellents catholiques, qui partagent cette dernière opinion. Nous devons au lecteur de lui faire cannaître brièvement ici notre sentiment sur la valeur historique réelle des actes de Ste Ursule et des autres vierges de Cologne. Tous les témoignages s'accorden au sujet de l’origine d'Ursule et de ses compagnes, et leur donnent la Grande-Bretagne pour patrie. Nous admettons pleinement l’authenticité de cette tradition, mais en la restreigant uniquement à Ursule et à un certain nombre de vierges qu’elle avait amenées avec elle. L’immense bataillon des martyrs égorgés en même temps qu’Ursile appartenait, par la résidence ou l’orignie, au territoire de Cologne. L’invasion de la Grande-Bretagne par les Angles et les Saxons, farouches idolâtres, n’épargnant ni les richesses des cités, ni la vie des hommes, ni le pudeur des vierges, explique parfaitement la fuite d’Ursule et de ses compagnes, qui vinrent chercher un asile dans la Germanie IIe. Il est incontestable qu’elles se fixèrent à Cologne, où elles vécurent quelque temps dans la retraite et la pratique des vertus chrétiennes. En 450, à la nouvelle de l’invasion des Huns qui menaçait la Gaule, un certain nomre de pieux Germains firent un pèlerinage à Rome,au tombesu des apôtres Pierre et Paul, pour implorer par leur intercession la miséricorde divine sur leurs familles et leur pagtrie. La tradition nous apprend qu’Ursule et plusieurs de ses compagnes firent ce voyage, et nous regardons le fait sinon comme avéré du moins comme très-vraisemblable. A leur retour, Attila passait le Rhin près de Coblentz, et déchargeait sa fureur sur les villles de la Gaule qu’il ruinait de fond en comble. Dans sa pensée, ce système de dévastation avait un but pilitique. Il comptait effrayer les population et étouffer leurs velléités de résistance par la terreur Mais, après la grande bataille des champs cataleuniques, les Huns, obligés de repasser le Rhin, avaient soif de vengeance. Pour se mettre à l’abri de leurs outrages,
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les populations épouvantées fuyaient à leur approche et se réfugiaient derrière les remparts des forteresses, dans l'espoir de sauver leur vie et leur fortune. Les vierges du Seigneur, les prêtres, tous emigraient ainsi devant l'épée du redoutable Attila. Cologne, la cité la mieux fortifiée de toute la Germanie IIe, reçut dans ses murs une immense quantité de fugitifs. C'était une moisson plus abondante pour le Fléau de Dieu. La cité fut emportée de vive force et le massacre commença par sainte Ursule et ses compagnes ; il s'étendit à toute la foule désarmée, au milieu de laquelle les Huns s'amusaient à tirer ces flèches redoutables qui ne manquaient jamais leur coup. Après la retraite des barbares, on compta onze mille cadavres, qui furent ensevelis dans la plaine voisine. Dans ce nombre .si considérable, se trouvaient des hommes, des enfants, des personnes de tout âge et de toute condition. Tous cependant étaient chrétiens; ils avaient subi la mort en même temps que sainte Ursule et sa petite communauté de vierges. Vraisemblablement la fureur des Huns s'était allumée par la résistance que les courageuses servantes du Seigneur opposèrent à leurs brutales convoitises. La tradition confondit toutes les victimes dans la même dénomination, et désigna la boucherie de Cologne dans le nom de Passio Ursulae et undecim millium virginum1. » —Telle est l'opinion définitive à laquelle se sont arrêtés les nouveaux Bollandistes. Ils l'établissent avec leur érudition habituelle et l'appuient sur les monuments historiques, les traditions locales, les nombreuses exhumations pratiquées à diverses époques dans le champ qui servit de sépulture aux victimes de Cologne. Enfin, ils ont prononcé, croyons-nous, le dernier mot sur l'épisode si longtemps controversé du martyr de sainte Ursule 2.
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1. Bolland., Act. sanct.,21 octob., col. 73, 7t.
2. Nous avons eu plus d'une fois, dans le cours de cet ouvrage, l'occasion de nous élever contre certains jugements de M. A. Thierry, hostiles à l'Église et injurieux pour la mémoire des plus grands docteurs du Ve siècle. L'impirtialité nous fait un devoir d'insérer ici l'éloge que les nouveaux Bol- landistes ont fait de l'Histoire d'Attila, publiée par cet académicien. Voici leurs paroles : "Qui pluyavo'et, hœo et cbcfrrt'fiftenwutiûs. Fessier, Guignius;pro reliquis iamen et lange optime cl. vu; Amedeus Thierry. Ilic enim in operegatlKO,
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36. Durant l'hiver de 451 à 452, Attila eut bientôt comblé les vides que la bataille de Châlons avait faits dans les rangs de son armée. Au printemps, il franchit les Alpes Juliennes, et une véritable inondation de Huns couvrit les fertiles campagnes de la Vénétie. Aquilée, malgré une héroïque résistance, fut prise d'assaut; les habitants furent égorgés et les édifices nivelés au ras du sol. Attila spéculait sur la terreur. Il disait de lui-même, avec une énergie sauvage : « L'étoile tombe, le sol tremble devant moi. Je suis le marteau de l'univers; l'herbe ne croît plus partout où mon cheval a passé. » La ruine épouvantable d'Aquilée produisit l'impression qu'il en attendait. «Ce fut dans toute la Vénétie un sauve-qui-peut général 1. Concordia, Altinum, Padoue elle-même ouvrirent leurs portes ; les habitants les avaient en partie désertées. De ces villes et de toutes celles de la province, on se sauvait dans les îlots du rivage, qui formaient à marée haute un archipel inaccessible. Du sein de ces misères naquit la belle et heureuse cité de Venise, assise sur ses soixante-douze îles, comme la reine de l'Adriatique 2. » La Ligurie fut mise à feu et à sang; Milan, Ticinum (Pavie), Vérone, Mantoue, eurent le sort d'Aquilée. L'épouvante glaçait tous les courages. Aétius n'avait sous la main que quelques légions italiennes. Les Visigoths, les Francs, les Burgondes, qui l'avaient si puissamment aidé l'année précédente étaient restés dans les Gaules. L'empereur Valenti-
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cui tttulum fecit Historiam Attîlœ et euccessorum ejas, imitant ragacitalemin investigandis Hunnorum rationibus et gesiis, eam prudentiam in iudiccndis eorum rébus, talcmque copiant et aceuraiionem in iisdem enarrandis cum consummata eloquentia historicoque splendore et gravitate conjunxit ut, «* quid videam, id opus, meo judicio, perennem sit habiturum laudem. (Bolland., tom. cit., p. 119.) Ajoutons que cet éloge est mérité et que le dernier mot sur Attila a été dit par son plus récent biographe, de même que le dernier met sur le martyre de sainte Ursule et des onze mille vierges par les nouveaux Bollandisies.
1 « A Oderzo, petite ville dépendante de Trévise, la tradition porte que les habitants jetèrent dans les puits, au passage d'Attila, ce qu'ils possédaient de plus précieux, et s'enfuirent. Les contrats de vente et de location de maisons ont perpétué ce souvenir jusqu'aujourd'hui : on y insère habituellement cette clause : salvo jure putei. » (A. Thierry, Mal. d'Attila, pag. 200, not. 2.)
2.A. Thierry, loc cit.
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nien III et sa cour quittèrent précipitamment Ravenne, et vinrent s'enfermer dans les murs de Rome. Mais cette antique capitale n'avait pour la défendre qu'une garnison insuffisante et découragée. On put croire que la dernière heure de l'empire allait sonner. Pour sauver Rome et l'Italie, il fallait invoquer la clémence d'Attila. « Le seul espoir de salut, dit Prosper d'Aquitaine, était de compter sur la miséricorde d'un roi sans miséricorde 1; » c'était compter sur un miracle. Le miracle eut lieu, et fut l'œuvre du pape saint Léon. Le II juin 452, accompagné du consulaire Aviénus et du sénateur Trigétius, précédé des principaux membres du clergé romain, et suivi par les vœux, les prières, les larmes de toute la population, le pontife quitta Rome pour aller à la rencontre d'Attila. Le roi des Huns était en ce moment non loin de Mantoue, au lieu où s'élève aujourd'hui la cité de Peschiera. Avant de pénétrer dans le camp des barbares, saint Léon se revêtit des insignes pontificaux. Tout son clergé se mit en procession et il se présenta devant le fléau de Dieu. L'histoire ne nous a point transmis l'entretien qui eut lieu entre ces deux souverainetés de la parole et du glaive. Elles se mesurèrent en face : l'une combattait pour le salut de l'Italie que l'autre avait juré d'anéantir. Contre l'attente générale, le fléau de Dieu accueillit avec les plus grands honneurs le vicaire de Jésus-Christ. II promit de vivre en paix avec l'empire, fit cesser immédiatement tous les actes d'hostilité, fixa le tribut annuel dont il daignait se contenter, et signa un traité d'alliance, le 6 juillet, jour de l'octave des apôtres saint Pierre et saint Paul. Les Huns ne s'expliquaient point cette condujte de leur farouche monarque, renonçant de gaieté de cœur aux trésors que le pillage de Rome eût livrés entre ses mains. Se rappelant qu'il avait, l'année précédente, épargné la ville de Troyes à la prière de l'évêque Lupus (Loup), de même qu'il cédait aujourd'hui aux instances d'un pontife nommé Léo (Lion), ils disaient dans leurs grossières plaisanteries : « La férocité d'Attila s'est laissée dompter par deux bêtes féroces : un loup dans les Gaules, un lion en Italie2. » Attila ne semblait pas moins surpris
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1 Prosp. Aqnit, Chrome, ad ann. 452.
2. Attilœ ferociam a duatius feris domitam fuisse : Lupo in Gallia, et Leone in
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que les autres. « Ce n'est pas, disait-il, le personnage avec lequel j'ai conféré qui m'a subitement fait changer de résolution. Pendant qu'il me parlait, je voyais à ses côtés un pontife d'une majesté surhumaine. Il se tenait debout; des éclairs jaillissaient de ses yeux; il portait à la main un glaive nu; ses regards terribles, son geste menaçant m'ordonnaient de consentir à tout ce que demandait l'envoyé des Romains 1. » Attila repassa les Alpes et revint à ses cantonnements au delà du Danube, où une mort inopinée le frappa quelques-mois après (433). Cependant le pape était rentré à Rome en triomphe, et le peuple, dans son enthousiasme, lui décerna le titre de Grand. En actions de grâces de la délivrance de l'Italie, saint Léon fit jeter à la fonte le bronze idolâtrique longtemps adoré sous le nom de Jupiter Capitolin, et le transforma en une statue de saint Pierre, qu'il fit placer dans la basilique Vaticane. Encore aujourd'hui, les fidèles viennent de tous les points du monde en baiser le pied, visiblement usé par la dévotion de tant de siècles.