Darras tome 17 p. 561
VI. Guerre contre les Sarrasins d’Espagne.
70. Pendant que l'armée des Francs, entourant le trône de Charlemagne à Paderborn, voyait s'agenouiller devant le fier monarque tous les peuples saxons et les entendait «jurer de demeurer fermes dans la foi chrétienne et dans l'obéissance au roi, consentant à perdre leurs terres et la liberté s'ils violaient leur serment, » l'émir de Saragosse, Soliman-Ibn-el-Arabi, avec une brillante escorte de chefs maures vint implorer le secours du héros contre le calife de Cordoue Abdel-Rahman-Ben-Mousaya. « Ce dernier, s'il faut en croire la chronique de Moissac 1, était le plus cruel de tous les chefs musulmans qui eussent jusque-là gouverné l'Espagne, dont il avait fait un séjour de désolation et d'horreur. Non content d'avoir immolé ses adversaires, sa férocité sévit même sur les membres de sa propre famille ; un de ses frères fut brûlé vif par son ordre, après avoir eu les pieds et les mains coupés. A force d'exactions et d'impôts, il réduisit les juifs et les chrétiens d'Espagne à un tel état d'exaspération et de détresse que la plupart d'entre eux quittaient le pays, après avoir précipité dans les flammes leurs propres enfants et leurs esclaves. » M. Fauriel, qui cite ce passage, trouve le récit du chroniqueur exagéré, absurde même. II estime que d'autres considérations et des motifs purement politiques ignorés de nos annalistes durent seuls déterminer la résolution prise par Charlemagne d'intervenir au delà des Pyrénées. Selon lui, il convient de rattacher l'ambassade de Soliman-Ibn-el-Arabi aux mêmes causes qui avaient amené en France sous Pépin le Bref les envoyés d'Almansor. La rivalité entre les califes Abbassides de Bagdad et les califes Ommyades de Cordoue suffirait à tout expliquer 2. Nous n'admettons pas l'exclusivisme de cette opinion. Sans méconnaître l'influence que dut exercer ici la rivalité entre les deux califats ennemis, nous croyons que si elle eût été seule en cause Charlemagne, loin de prendre une part active à la lutte, se fût borné à laisser les deux partis se dévorer entre eux. Au contraire, nous
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1 Chronic. Moiss., ad ann. 793. — * Fauriel, Hùt. de la Gaule méridionale, tom. III, pag. 334.
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prenons très au sérieux les griefs dont parle la chronique de Moissac, d'autant qu'ils sont reproduits par un auteur contemporain, l'astronome de Limoges, lequel n'hésite point à donner le caractère d'une véritable croisade à l'expédition. «Charlemagne, dit-il, résolut d'affronter les périls d'une telle guerre pour secourir, au nom du Christ, l'église d'Espagne opprimée sous le joug intolérable des Sarrasins 1.» Enfin, un document d'une authenticité incontestable, bien qu'aucun historien moderne ne l'ait encore signalé, nous apprend que, de la part de certaines tribus arabes des frontières pyrénéennes, il y avait eu tentative d'invasion sur le territoire de la France. Voici en effet ce qu'au mois de mai 777 le pape Adrien écrivait à Charlemagne : « Nous venons de recevoir de votre royale sublimité le message par lequel vous nous informez que la race impie des Agaréniens (Sarrasins) s'apprête à entrer en armes sur vos frontières. Cette nouvelle nous a profondément affligé. Plaise au Seigneur tout-puissant et à son apôtre Pierre de détourner de la France un tel fléau ! Nous ne cessons avec nos prêtres, nos religieux, tous les clercs et l'universalité de notre peuple, d'adresser pour vous nos prières à la clémence divine afin qu'il vous soit donné de vaincre cette infâme race des Agaréniens. Ayez confiance et courage, très-doux et très-aimant fils; jour et nuit nous prions pour le succès de vos armes. Vos ambassadeurs nous sont arrivés vers les premiers jours de mai, et nous faisons immédiatement partir les très-saints évêques André et Philippe avec l'éminentissime Théodore notre neveu, pour vous porter nos encouragements, nos vœux et nos espérances de victoire2. » D'apres la teneur et la date de cette lettre pontificale , il n'est pas douteux qu'antérieurement à l'arrivée de Soliman-Ibn-el-Arabi à Paderborn il y avait eu un mouvement hostile des Sarrasins sur le versant français des Pyrénées. En effet, le plaid national qui se tint à Paderborn n'ouvrit qu'après les fêtes de Pâques célébrées par
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i Aslronora. Lemovicens., Vila Hludcwici; Pertz, Scriptor. Gerrnan.,tom. II, pag. COS. » Codex Carolin., lxi ; Patr. lat., tom. XCVII1, col. 308.
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Charlemagne à Nimègue. Or, en 777, Pâques tombait le 31 mars. Pour que les envoyés francs pussent arriver vers les premiers jours de mai à Rome, il ne paraîtra pas exagéré de supposer un mois de voyage. Les lettres par lesquelles Charlemagne informait le pape d'une invasion de Sarrasins sur les frontières méridionales durent donc être expédiées de Nimègue avant le plaid national de Paderborn, lequel s'ouvrit précisément au mois de mai, à la date où Adrien écrivait sa réponse au roi des Francs.
71. Quelle que fut pour Charlemagne la nécessité de frapper un coup rapide sans laisser à ses nouveaux ennemis le temps de se mettre en défense, il ne pouvait cependant pas recommencer contre les sarrasins d'Espagne la tactique qui venait de lui réussir dans le Frioul contre les ducs lombards. Bien que, depuis Abdérame, l'élan guerrier du mahométisme se fût singulièrement affaibli, il était encore formidable : la cavalerie musulmane était après celle des Francs la première du monde. D'ailleurs, il importait de pacifier entièrement la Saxe et de ne point laisser les frontières du Rhin en proie aux barbares du Nord, pendant qu'on irait refouler au delà des Pyrénées les barbares du Sud. Les préparatifs furent immenses; ils absorbèrent les six derniers mois de l'an 777. Toutes les milices de la Bourgogne, d'Austrasie, de Bavière, de Germanie, de Provence, de Septimanie et du nouveau royaume lombard, furent convoquées pour le printemps de l'année 778. « Jamais roi franc n'avait encore, disent les annales de Metz, commandé une pareille armée. L'Espagne entière trembla à l'approche de ces innombrables légions 1. » Les escadrons venus d'Italie, successivement grossis en chemin par ceux de la Provence et de la Septimanie, devaient pénétrer en Espagne par les défilés orientaux des Pyrénées. A la tête des austrasiens et de toutes les milices du Nord Charlemagne passa la Loire, traversa l'Aquitaine et se rendit à Casseneuil, résidence et forteresse royale, située à l'angle formé par le confluent du Lot et de la Garonne: il y célébra la fête de Pâques (19 avril). La reine Hildegarde, qui l'avait
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1 Annal. Metens., ann. 773.
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accompagné jusque-là, donna le jour à deux fils jumeaux dont l'un devait être Louis le Débonnaire; l'autre, nommé Lothaire, mourut en bas âge. Charlemagne continua sa route vers les Pyrénées à travers la Vasconie, duché féodal appartenant à Lupus neveu du vieil Hunald. La gloire et la puissance du fils de Pépin le Bref n'étaient pas de nature à réjouir le cœur du descendant des rois mérovingiens. « Mais Lupus dissimula ses noirs ressentiments, dit la charte d'Alaon. Il multiplia les serments de fidélité au grand roi Charles, montrant en cette circonstance une hypocrisie digne du sang de Vaïfre qui coulait dans ses veines. » Les perfides démonstrations de Lupus se perdirent dans l'ouragan de fer qui envahit un instant la Vasconie pour couvrir bientôt toutes les crêtes des Pyrénées.
72. Une trahison se préparait donc dans l'ombre; les poètes épiques qui ont depuis illustré par de véritables Iliades cet épisode de notre histoire ne sont pas sortis de l'exactitude réelle, mais seulement de l'individualité vraie, en personnifiant le traître dans le Gannelon de leurs chants. Les Pyrénées furent franchies simultanément sur deux points, la Navarre par Charlemagne en personne qui fondit sur Pampelune comme sur une proie, la Catalogne par les détachements lombards et septimaniens qui entrèrent vainqueurs à Girona et à Barcelone. L'émir d'Huesca, l'un des ambassadeurs de Paderborn, accourut avec les principaux chefs de sa province et prêta serment de fidélité au roi des Francs. Soliman-Ibn-el-Arabi, l'ex-gouverneur de Saragosse, ne put offrir que sa bonne volonté. Dans l'intervalle, il avait été destitué de ses fonctions par le calife de Cordoue et remplacé par Abdel-Melic-ben-Omar, le roi Marsile des chansons de geste. Celui-ci affichait la résolution de résister à outrance, et s'il ne pouvait triompher de vendre du moins chèrement sa vie. Les deux armées franques se réunirent comme dans un immense confluent autour des remparts de Saragosse, dont le siège commença. La défense d'Abdel-Melic fut longue et énergique, mais enfin les habitants le forcèrent à capituler. Soliman-Ibn-el-Arabi, réintégré dans sa charge, reconnut la suzeraineté du vainqueur. Une nouvelle province qui prit le
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nom de Marche d'Espagne (marca Hispanica) se trouva ainsi annexée à la couronne des Francs. Des évêques furent rétablis dans toutes les anciennes cités épiscopales, car depuis l'invasion mahométane les chrétiens de la Catalogne avaient été placés sous la juridiction de l'archevêque de Narbonne, et ceux de l'Aragon sous la dépendance spirituelle des métropolitains d'Auch 1.
73. La victoire de Charlemagne brisa les fers d'une multitude innombrable de captifs. Parmi eux se trouvèrent des Italiens, des Romains même. « Vous nous mandez, écrivait le pape Adrien à Charlemagne, qu'au nombre des esclaves délivrés par votre royale puissance du joug des infâmes Sarrasins, vous avez rencontré des Italiens et des Romains, et vous vous étonnez avec raison de la possibilité d'un pareil trafic. Il n'est le fait ni des habitants de l'Italie ni de ceux de Rome, à Dieu ne plaise ! Jamais pareil crime ne s'est commis sous notre gouvernement. Mais du temps des Lombards, les navires grecs qui abordaient sans cesse sur nos côtes faisaient avec eux et par eux le commerce des esclaves. Ils leur achetaient non-seulement des captifs isolés mais des familles entières. Depuis deux ans nous nous sommes adressé au duc Allô, le priant d'équiper des vaisseaux qui pussent donner la chasse aux corsaires grecs et les brûler sans merci. Ce duc a constamment refusé de nous obéir. Or, je n'ai, moi, ni flotte ni matelots à mettre en mer. Le Seigneur m'est témoin que je n'ai rien négligé pour prévenir de pareils désastres. Ainsi, dans le port de Centumcellœ (Civita-Vecchia), j'ai fait saisir des vaisseaux grecs employés à cet infâme trafic et retenir en prison les hommes de leur équipage. Durant la dernière famine qui a sévi dans nos contrées, les Lombards profitèrent de la détresse générale et de la misère publique pour renouveler sur une plus vaste échelle leur commerce d'esclaves : ils en ont vendu par milliers aux Sarrasins 2. » Cette lettre du pape Adrien nous semble répondre merveilleusement aux éloges posthumes dont Fleury comblait la
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1 M. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, pag. 93. » Codex Carolin,, lxiv; Pair, lat., tom. XCVIII, col. 318.
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race inoffensive des Lombards. Elle nous explique en même temps l'horreur que toute la France du moyen âge professa pour ce peuple d'ignobles trafiquants, dont le nom était devenu synonyme de corsaire.
74. Des rives de l'Ebre où Charlemagne se trouvait alors, rien ne pouvait s'opposer à ce qu'il pénétrât jusqu'au Guadalquivir, refoulant par delà le détroit de Gibraltar l'invasion musulmane qui s'était un siècle auparavant abattue sur l'Espagne. S'il en eût été ainsi, l'histoire de l'Europe ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui, la face du monde eût été changée. Dieu ne le permit point; et il faut bien ici reconnaître son intervention. Dans l'ordre des phénomènes physiques, le grain de sable du rivage suffit à arrêter les fureurs de l'Océan: dans la sphère des événements laissés à la libre disposition de l'homme, il suffit d'un incident secondaire pour déconcerter les plus vastes projets, les plans conçus par les plus grands génies. Un courrier expédié des bords du Rhin apporta à Charlemagne la nouvelle d'une insurrection générale des Saxons : l'expédition d'Espagne prit fin immédiatement. La barbarie du Sud était sauvée par les barbares du Nord; les adorateurs de Teutatès venaient au secours des fidèles de Mahomet. Le duc de Vasconie, Lupus, fut-il étranger à ce soulèvement qui éclatait d'une manière si opportune pour les ennemis de la chrétienté et de la France ? Pas plus qu'il ne l'avait été aux intrigues de Didier; pas plus qu'il ne l'était encore à celles d'Adalgise. Le neveu d'Hunald et le duc Tassilo de Bavière continuaient entre eux l'alliance de leurs pères Hunald et Ogdilo ; ils nourrissaient la même haine contre la dynastie carlovingienne : tant les ressentiments politiques sont vivaces, tant leurs racines s'étendent au loin dans les champs de l'histoire! M. Fauriel croit pouvoir affirmer que Lupus, dans le guet-apens qu'il méditait contre Charlemagne, non-seulement fit intervenir le soulèvement de la Saxe, mais qu'il entraîna même les rois chrétiens des Asturies, Fruela et Garsias 1, dont les armes se seraient sacrilégement unies avec celles des Vascons et des Musulmans contre le plus grand des
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1 Fauriel, llist. de la Gaule méridionale, tom. III, pag. 342.
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héros chrétiens. A la distance dix fois séculaire où nous sommes de l'événement, il est fort difficile d'en démêler tous les détails. Une seule chose est certaine, c'est qu'à la nouvelle de l'insurrection saxonne Charlemagne quitta Saragosse, revint sur ses pas, détruisit chemin faisant les fortifications de Pampelune, et reprit la même route qu'il avait suivie pour pénétrer en Espagne.
75. « Il entra dans les gorges des Pyrénées, dit M. Fauriel, et franchit les vallées d'Engui et d'Erro pour descendre dans les gorges de Roncevaux. L'armée marchait partagée en deux grandes divisions dont l'une formait l'avant-garde, à un intervalle assez considérable de la seconde qui la suivait lentement, et sans beaucoup d'ordre, encombrée de bagages et de tout le butin rapporté de l'expédition. La première, après avoir gravi le port (passage) d'Ibayetta, un des points de la crête centrale des Pyrénées, descendit dans la vallée de la Nive sans avoir rencontré d'obstacle. Cependant les Vascons de Lupus et leurs alliés étaient embusqués parmi les rochers et dans les forêts qui dominent le fond septentrional de la vallée de Roncevaux. Mais ils ne se démasquèrent point encore. Ils attendirent I'arrière-garde, plus facile à exterminer, embarrassée et en désarroi comme elle l'était dans sa marche. Ce fut moins un combat qu'un carnage. De cette nombreuse troupe franque, pas un seul homme n'échappa; les Vascons n'eurent guère d'autre fatigue que celle de lancer sur elle les rochers sous lesquels ils l'écrasèrent. Éginhard est le seul des écrivains du temps qui raconte avec un certain détail ce mémorable incident de la vie de Charlemagne. Le revers lui semblait trop grand pour être passé sons silence ou pour être décrit tout entier; aussi en parle-t-il avec un certain mélange de véracité et de réserve, de candeur et d'embarras, à travers lesquels on devine assez bien la gravité du désastre 1.» — ce Charles, dit-il, ramena ses troupes saines et sauves. A son retour cependant et dans les Pyrénées mêmes, il eut à souffrir quelque peu, parumper, de la perfidie des Vascons. L'armée défilait sur une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la conformation du terrain très-resserré.
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1 Fauriel, Ilist. de la Gaule méridionale, tom. 111, pag. 316.
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Les Vascons se mirent en embuscade sur la crête de la montagne, qui, par l'étendue et l'épaisseur de ses bois, favorisait leur stratagème. De là, se précipitant sur la file des bagages et sur l'arrière-garde destinée à les protéger, ils la culbutèrent au fond de la vallée, tuèrent après un combat opiniâtre tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, et protégés par les ombres de la nuit, s'éparpillèrent dans toutes les directions avec une extrême célérité. Ils avaient pour eux, dans cet engagement, la légèreté de leurs armes et l'avantage de la position. Les Francs, au contraire, eurent à subir l'inconvénient de leur lourde armure et de la difficulté du terrain. Eginhard maître d'hôtel du roi, Anselme comte du palais, Roland préfet des marches de Bretagne et un grand nombre d'autres, périrent dans cette occasion. La douleur de Charles fut d'autant plus grande qu'il n'y avait pas moyen de poursuivre un ennemi devenu tout à coup invisible, sans qu'on pût savoir où le retrouver 1. »
76. Le biographe ici est resté fort au-dessous, même comme vérité historique, de notre grande épopée nationale. Roland, dont Eginhard se borne à inscrire le nom en troisième ligne, était le propre neveu de Charlemagne, et petit-fils de Pépin le Bref par sa mère Berthe mariée à Milo comte d'Angers. Nous avons vu que le comte Autchaire (Oger le Danois) lui avait donné en mariage Auda sa sœur. Le premier poète qui ait célébré la gloire, la bravoure et la mort héroïque de Roland, fut Charlemagne lui-même, en trois distiques qui méritent d'être cités. Voici ce carmen Caroli regis de Rolando suo exstincto : «Tu retournes dans la patrie et nous laisses sur cette triste terre ; à toi les splendeurs de la radieuse éternité, à nous les jours pleins de larmes! Huit années s'ajoutèrent aux six lustres de ta vie mortelle, et te voilà ravi à ce monde qui admirait ta vaillance et ta bonté. Tu vas t'asseoir en paradis au banquet des élus, la terre te pleure et le ciel te prodigue ses couronnes2. » La science officielle a trop longtemps
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1.Éginhard, VU. Carol. Magn., cap. ix; Patr. lat., tom. XCVII, col. 34. 2.Tu patriam repetis, Irisli nos orbe relinquis,
Te tenet aula nitens, nos lacrymosa dies.
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oublié les vers de Charlemagne ; elle a trop dédaigné les souvenirs de Roland et l'héroïsme de ces paladins, palatini, qui ont transfiguré en un nom de gloire leur titre d'officiers du palais. Mais le peuple chrétien de France ne s'est jamais fait complice d'une pareille ingratitude. Il a conservé pieusement la mémoire de cette grande époque. La «chanson de Roland » est toujours le poème épique populaire par excellence. Qui n'a senti toute son âme palpiter et bondir d'enthousiasme à ce récit de notre Homère national, Homère anonyme, mais aussi grand que l'autre? Avant d'expirer Roland veut briser son épée pour ne point laisser à l'ennemi un trophée pareil. Il s'adresse à cette arme bénie dont la garde, véritable reliquaire, renferme «une frange du manteau de la Vierge» et des cheveux de «monseigneur saint Denis, » patron de la France. — « 0 ma Durandal, comme tu es claire et blanche ! comme tu reluis au soleil, comme tu es belle et sainte ! Avec toi je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine. Anjou et Allemagne, et les plaines de l'Italie que possède aujourd'hui Charles le grand roi ! » Trois fois Roland frappa de cette vaillante épée les rochers pyrénéens, mais l'acier résista : ce furent les rochers qui s'ouvrirent sous son irrésistible choc en trois entailles profondes. Renonçant à la briser, il la mit sous sa tête, et s'étendit pour mourir en soldat et en chrétien. « Sire Dieu, dit-il, je vous confesse ma coulpe et tous les péchés grands et menus que j'ai commis depuis ma naissance jusqu'à cette heure, qui est celle de ma mort. » Puis il tendit vers le ciel le gant de sa main droite, comme un gage de repentir offert à Dieu. Les anges descendirent et reçurent le gage. Roland étendu sous le feuillage vert d'un arbre avait le visage tourné vers l'Espagne, pour voir encore une fois le pays de sa dernière conquête. Il se prit à penser de douce France, de la patrie, et ne put s'empêcher de pleurer. Puis s'adres-
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Sex qui lustra gerens, octo bonus insuper annos,
Ereptus terrœ justus ad astra redis. Ad paradisiacas epulas te cive reducto,
Vnde gémit mundus, gaudet honore palus. (Carol. Slagn., Carm. ix; Pair, lat., tom. XCV11I, col. 1351.)
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sant encore à Dieu, il lui demanda merci. «Père saint et véritable, dit-il, vous avez délivré Daniel de la fosse aux lions, vous avez ressuscité Lazare, prenez-moi en miséricorde et recevez mon âme dans votre saint paradis.» La tête de Roland s'inclina sur le heaume qui lui couvrait la poitrine, il joignit les mains et la mort le prit. Et Dieu envoya ses anges, Gabriel reçut son âme pour l'emporter en paradis. Quand Charlemagne rentra dans sa ville d'Aix-la-Chapelle, comme il montait les degrés du palais, Auda, la femme de Roland, vint à lui : « Où est Roland, Roland le capitaine, qui m'a engagé sa foi? » Et Charles versant de grosses larmes : «Chère âme, dit-il, tu demandes nouvelles d'un homme mort. Mais au lieu de Roland, je te donnerai pour époux mon fils Louis, mon héritier. — Ce discours m'est étrange, répondit Auda. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints ni à ses anges, qu'après Roland je vive encore ! — Et elle tomba morte aux pieds du roi 1. »
77. On nous pardonnera cette excursion dans le champ de nos poésies nationales, trop peu connues et si dignes de l’être. Nous rentrons maintenant sur le terrain de l'histoire. Malgré sa profonde douleur, Charlemagne ne put s'arrêter pour venger le désastre de Roncevaux. Il dut se contenter d'en faire subir le châtiment au traître Lupus. Ce duc de Vasconie fut pendu, à la vue de toute l'armée; sévère mais juste application de la pénalité ignominieuse réservée par le code féodal au crime de forfaiture. Telle fut la fin de ce Lupus, « loup de nom et d'actes, dit la charte d'Alaon, le plus pervers des scélérats, le plus perfide de tous les mortels, un brigand plutôt qu'un duc 2. » La tribu des rhéteurs philanthropes s'est encore ici attendrie sur le sort de Lupus, elle reproduit pour ce type achevé du traître les élégiaques condoléances déjà employées à l'occasion de Rotgaud, duc de Frioul 3. Ce qui étonne l'historien, ce n'est pas la juste rigueur de Charle-
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1 M. Léon Gautier, La chanson de Roland et Les épopées Françaises, tom. H, pag. 447-450.
2 Omnibus pejoribus pessimus, ac perfîdissimus supra omnes mortnles, operibus et nomine Ltnpus, latro potius quant dux dicendus.
3 Cf. Gaillard, Hist. de Charlemagne, livr. I, chap. iv, tom. I, pag, 321.
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p571 YI. — UUlîlUlE CO.NTBE LES SARRASINS D'ESPAGNE.
magne en cette circonstance, car Lupus n'avait que trop mérité le supplice. Mais par une générosité dont on trouverait peu d'exemples, Charlemagne voulut laisser aux jeunes princes Adalric et Sanche, fils de Lupus, le duché paternel, comme pour enlever aux libérâtres modernes le droit de revendiquer à leur bénéfice l'invention d'un principe qu'ils proclament toujours, sauf à ne l'appliquer que le moins possible, le principe de la responsabilité individuelle et de la non-reversibilité des crimes d'un père sur des fils innocents. Nous avons vu que ce principe remonte à la loi mosaïque.