Denys l’Aréopagite 6

Darras tome 6 p. 416

 

« C'est Aaron lui-même qui nous apparaît, au faîte des honneurs ecclésiastiques. La robe du grand prêtre hébreu était de pourpre, et à ses franges étaient suspendues des grenades et des clochettes d'or. Les grenades sont l'emblème de la foi d'Hilduin; les clochettes d'or sont les enseignements du salut, qu'il fait retentir à nos oreilles. Père saint, si mes chants pouvaient avoir la douceur du miel, le parfum et l'éclat des roses, ils seraient encore indignes de l'éclat de vos vertus 1. » Les humbles habitants du cloître s'associaient à l'expression de la joie publique, et leur témoignage n'est pas moins significatif. Lupus, abbé de Ferrières, écrivait au nouveau dignitaire : « Les souvenirs de notre vie commune et de notre amitié d'adolescents me reviennent à la mémoire. Je sais que la noblesse de votre caractère et la probité de vos mœurs sont au-dessus des faveurs de la fortune, et résisteront à ses caresses : je vous écris donc aujourd'hui avec la même familiarité qui présidait à nos entretiens d'autrefois. C'est pour étendre ses bienfaits à un plus grand nombre, que le Dieu tout-puissant vous confie la distribution des aumônes royales. Pour moi, qui vous aime uniquement, et qui n'ai de consolation que dans cette amitié, je compte

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1. Walafridi Strabonis. Fuld  monachi op. Versus in Aquisgrani Palatio editii De Hilduino archicapellano. Patrol. lat., tom. GXIX, col. 1094. Protinus in magno magnus procedit Aaron, Ordine mirifico, vestis redimitus honore, Punica tintinnis responâent mala sonoris, Mula fidem, tintinna sonant documenta salutis. Si condire meos mellis dulcediue versus, Sancte Pater, possem, vel decorare rosis, Non hœc pompa tamen condigna nitoribus esset, Quos morum et >>ensu$ curn probitate geris.

(Ibid., cp!. 1088.)

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que la dignité nouvelle dont vous êtes revêtu vous sera d'autant plus longtemps conservée que vous l'exercerez avec toute la charité d'un ministre de Dieu 1. » Et quelques années plus tard, ce vénérable ami adresse à Hilduin une autre lettre avec cette suscription : « Au modèle véritable de noblesse, de dignité et de modestie, à Hilduin, maître de la chapelle impériale, Lupus, prospérité présente et future 2. » Enfin Frothaire, évêque de Toul, lui écrit : «Je désire avec ardeur le bonheur de vous revoir, pour jouir de vos doctes entretiens dans le Seigneur. Je voudrais assister aux solennités de votre Église, pour y profiter de vos enseignements spirituels, et orner mon âme des salutaires parures de la sainteté. Il ne m'est plus donné d'être présent corporellement à ces pieuses splendeurs de votre monastère, mais avec quelle joie inef-fable ma pensée aime à se reporter au milieu de vous ! Je m'efforce de marcher sur vos traces, et je cite votre exemple, comme un modèle à suivre, à tout ce qui m'entoure. Les spectacles d'allégresse sainte, les pieux exercices auxquels j'assistais naguère, près de votre paternité, ne peuvent s'effacer de ma mémoire. Et qui les ayant contemplés une fois, ne les grave dans son cœur? Leur souvenir seul est l'aliment et la confirmation de la piété 3.» Dans

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1.  Recordans nostri convictui, in vestrâ adolescentiâ, et initio mece juventutis consuetudinem ; et cogitans quod vestra nobilitas, morumque probitas blandimentis fortunée nullatenus valeat immutari, quemadmodum tune familiariter loquebnmur, ita nunc vobis simpliciter scribo. Omnibus, ut pluribus videtur vestri propositi, in largiendis opibus omnipotens vos Deus prœtulit.... Nos etiam qui vos unice diligimus, et per vos solatium aliquod habituros confidimus, aliquantularn dintumitatem dignitatis vos possessuros credimus, si vos largitori bonorum omnium dévote submiseritis. (LupI abbatis Ferrariensis, Epistolœ; Patrol. lat.,

tom. CXIX, col. 571, 572.)

2.  Nobilitatis, dignitatis et moderationis apice conspicuo, Hilduino, ecclesiasticoram magistro, Lupus, prœsentem et futuram prosperitatem. (Ibid.,  col. 583.)

3.  Cupimus vestra? dignitatis ora contemplari} vestrœ solertiœ eloquiis in Domino .erfrni : quin etiam templa piissimœ religionis intuen, quibus et spiritalia monitu capiamus, et salutaria sanctitatis ornamenta sumamus. Nam etsi corporoli intuitu vestri ordinis splendidissimum nequeo eontemplari decorem, sed assidue eum spiritualibus cum ineffabili gaudio contemplor obtutibus. Imo et nuhi, meisque hujusmodi vestigia frequenti adhortatione non omitto inculcare seclunda. Non enim valeo tantœ iucunditatis gesta, et tam pia divince servituiis

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le même temps, saint Agobard, archevêque de Lyon, s'adresse à Hilduin et à Wala, abbé de Gorbie, « comme aux seuls conseillers de l'empereur très-chrétien, qui l'aident à marcher dans la voie de Dieu, et qui ne profitent de leurs fonctions dans le palais que pour y chercher, assurer et maintenir les œuvres de la piété et du salut 1. » Sa lettre porte pour suscription : « Aux seigneurs très- saints et bienheureux, les illustres Hilduin , archichapelain du palais impérial, et Wala, abbé, Agobard, leur humble serviteur2. » Entre les violentes accusations du Père Sirmond et de Launoy sur l'ignorance, l'hypocrisie, l'esprit d'intrigue d'Hilduin, et les témoignages contemporains de saint Agobard, de l'évêque de Toul, de Walafride Strabon, de Raban-Maur, le lecteur peut déterminer son jugement. Louis le Débonnaire choisit son archichapelain pour lui confier les missions les plus honorables. En 824, l'élection d'Eu-gène II au souverain pontificat avait été combattue avec violence par les factions romaines. Le zèle du nouveau pape pour le maintien de la discipline, et la fermeté connue de son caractère, avaient armé des mains rebelles dans la capitale de la catholicité. Hilduin fut chargé par l'empereur d'accompagner à Rome, en qualité de conseiller, le roi Lothaire qui partait, à la tête d'une armée, pour comprimer ces mouvements séditieux, et assurer la liberté du souverain Pontife 3. Plus tard, les difficultés qui s'élevèrent entre

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obsequia memoriâ non retinere, quœ apud vestram dev»tissimam Paternitatem me constat nuper vidisse. Quis enim se.rn.el ea conspfeiens non animo, salubriter infigendo depingat, quorum recordatio summœ pietatis est solidatio. (Frotharii Tullensis episenp., Epistol.; Palrol. lut., tom. CVI, col. 863, 86i.)

1.  Noverit mansvetudo vestru prudentissima ideirco me ad utrumque prœsumpstsse quœ sequuntur scribere, quoniam absque ambiguo vos novi prœcipuos et pêne solos in via Dei esse adjutores christianissivii imperatoris, et propterea in palatio esse unum sempe>\ et alterum fréquenter, ut in operibus pretatis quœ absque omni terrore qnœrenda, invenienda, tenenda sunty vos ilti prudentissimis vestris suggeslionibus sitis erkortatores, et, ut dixi, adjutores. (S. Agobardi, Opéra; Patrol. lut., tom. CIV, col. 178.)

2. Domims e^Pinctissimis, beatissimis, viris illustribus, Hilduino sacri Palatii antistiti, et Walœ abbati, Agobardus servulus. (Id., ibid., col. 177, 178.)

3.Anno sequenti Ludovicus Pins irnperator misso Romam Lothario pro sedandis super electione Eugenii II papœ motibus exortis Hilduinum consiliarium adhihuit. (Gall. christ., Notitia in Hilduinum; Patrol. lut., tom. CVI, col. 1.)

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l'empereur et ses fils rebelles éloignèrent Hilduin de la cour. Il se consacra alors tout entier à l'administration de son monastère, et y fit revivre la régularité, la ferveur et la discipline des premiers siècles de l'Église. Les réformes qu'il y introduisit furent solen-nellement approuvées au concile de Paris (832), et le décret impérial qui les confirme en rapporte tout l'honneur « au vénérable Hilduin, ce sage et pieux abbé. Venerabilem prudentemque virum Hilduinum religiosum abbatem 1. »

 

    97. Tel fut l'homme qu'on accuse d'avoir inventé l'aréopagitisme. En 836, Louis le Débonnaire était solennellement réhabilité, par une assemblée des prélats et des grands du royaume, après une détention de trois ans dans un cachot d'Aix-la-Chapelle. Le pieux mo-narque vit, dans le fait de sa restauration inespérée, une preuve de la protection spéciale de saint Denys dans l'abbaye duquel le sceptre de Charlemagne lui avait été rendu. Voulant donc consacrer le souvenir de ce grand événement par un monument public de reconnaissance envers son protecteur céleste, il adressa à Hilduin la lettre suivante : « Au nom de Notre-Seigneur Dieu et Sauveur Jésus-Christ, Louis, par un retour de la clémence divine, empereur auguste, à Hilduin, vénérable abbé des très-saints martyrs, nos protecteurs spéciaux, le glorieux Denys et ses compagnons, salut éternel dans le Christ. Qui pourrait ignorer les faveurs et les grâces nombreuses que la Providence divine a daigné accorder, non-seulement à nous et à nos prédécesseurs, mais aux peuples de notre empire, par l'intercession du bienheureux saint Denys? Dans les temps passés, toutes les générations des Gaules ont éprouvé les marques de sa protection céleste, sur cette terre qui reçut les  semences de la foi et les préceptes du salut par son insigne apostolat. » — La lettre impériale énumère ensuite les bienfaits signalés que Dagobert Ier, Charles-Martel, Pépin le Bref et Charlemagne se plaisaient à rapporter à la protection du saint martyr. — « Nous aussi, continue Louis le Débonnaire, nous en avions déjà éprouvé en d'autres circonstances les heureux effets; mais elle vient de se

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1. Gallia christiana, Nctit. in Hild.; Patrol. lat., tom. CVI, col. 2.

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manifester plus visiblement encore, dans les récents événements qui ont donné au monde le spectacle de toutes les vicissitudes humaines. Après que Dieu, dans ses jugements, dont nous confessons la justice, nous eut visité par ses rigueurs, il étendit sur nous le sceptre de sa miséricorde ; c'est aux pieds de l'autel de saint Denys, par les mérites et l'intercession de cet auguste patron céleste, que nous avons été rétabli sur notre trône, et que les insignes du pouvoir nous ont été rendus par un jugement solennel et l'autorité des évêques. En conséquence, nous nous adressons à vous, chef vénérable du monastère où ce grand saint est honoré, voulant que tous les faits relatifs à la vie de saint Denys, que vous pourrez recueillir soit dans les auteurs grecs, soit dans les livres qu'il écrivit lui-même en sa langue maternelle, et qui ont été traduits dans la nôtre par nos ordres et par vos soins éclairés, soit enfin dans les textes latins, et spécialement dans le livre de sa Passion, et dans les chartes très-anciennes des archives de l'Église de Paris, son siège auguste, que vous avez un jour mis sous les yeux de Notre Sérénité, soient rédigés par vous en un corps d'ouvrage, selon l'ordre des faits et des dates ; et que ce monument, d'un style uniforme, puisse offrir un ensemble complet, quoique abrégé, de son histoire, aux lecteurs qui n'ont ni le goût, ni la capacité, ni la patience de faire de longues recherches, et servir ainsi à l'édification de tous. Outre ce récit, nous voulons que vous réunissiez en un autre volume, distinct du premier, la vision du bienheureux pape Etienne, dans l'église de Saint-Denys, telle qu'elle a été écrite sous la dictée du souverain Pontife lui-même, ainsi que les faits qui la suivirent; et que vous ajoutiez à cet ouvrage les hymnes que vous possédez en l'honneur de ce glorieux martyr, avec l'office des matines de sa fête. Vous nous ferez parvenir le tout, ou vous nous le présenterez vous-même, le plus tôt qu'il vous sera possible, correctement et distinctement transcrit 1. Ce nous sera

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1. Des deux ouvrages que Louis le Débonnaire demandait à Hilduin, un seul est parvenu jusqu'à nous. C'est celui de la Vie de saint Denys, rédigée par Hilduin; le second, c'est-à-dire la Collection des monuments relatifs à l'histoire de ce saint, n'a pas échappé au naufrage du temps. Cette circonstance

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partout un gage précieux de la protection de saint Denys, de pouvoir ainsi jouir en quelque sorte de sa présence, et de nous entretenir avec lui, de lui et de ses actions, dans nos prières, nos conversations et nos lectures. Salut dans le Christ. Homme de Dieu, souvenez-vous toujours de nous dans vos prières1. »

 

   98. L'abbé de Saint-Denys, en recevant l'ordre de travailler à  une histoire de l'apôtre de la France, s'était mis de suite à l'œuvre.  Un an après (837) il adressait à l'empereur le fruit de son travail. C'étaient les fameuses Aréopagitiques dont Sirmond et Launoy ne prononçaient jamais le nom, sans les appeler un monument « d'horrible mauvais goût et pour le style et pour le raisonnement 2. » Je ne professe qu'une très-médiocre admiration pour le latin du dix-septième siècle, pour lequel Sirmond et Launoy se piquaient d'un engouement puéril, croyant de bonne foi faire revivre la langue de Cicéron et de Quintilien dans des pastiches plus ou moins laborieusement perfectionnés. Je ne comprends donc pas d'après quelle règle de critique nous serions en droit d'exiger d'Hilduin, qui écrivait sous Louis le Débonnaire la langue de son temps, telle que la conquête et l'invasion barbare l'avaient faite, toute l'élégance, tout l'atticisme d'un auteur du siècle d'Auguste. Qu'on veuille comparer sa diction à celle de Raban-Maur, de saint Agobard de Lyon, de Walafride Strabon et des autres auteurs contemporains, et l'on sera bientôt convaincu qu'il ne mérite pas les reproches passionnés qu'on lui adresse. Sa lettre à Louis le Débonnaire cite un grand nombre de passages des Pères et des auteurs ecclésiastiques. Les Bollandistes ont vérifié chacune de ses citations, et n'ont trouvé nulle part son érudition en défaut. Mais ici nous n'a-vons pas à nous préoccuper du mérite littéraire d'Hilduin. Il s'agit de savoir si cet écrivain a composé une fable tout entière de

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a merveilleusement servi les adversaires posthumes qui, après dix siècles écoulés, reprochèrent à Hilduin d'avoir inventé gratuitement tout ce qu'il a écrit.

1. Patrol. lat., tom. CVI, col. 1.

2. Nihil enim, seu verba spectes, seu sententias, Areopagiiicis Mis horridum magis et insulsurn. (J. Sirmondi, Disseriatio in guâ Dyonisii Parisiensis et Dyonisii Areopagitœ discrimen ostenditur. Parisiis, Cramoisy, 1741, in-18, pag. 29.)

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son invention ; et, dans ce cas, l’eût-il écrite en langage cicéronien, elle n'en serait pas moins une fable : si, au contraire, il n'a écrit que des faits appuyés par la tradition alors en vigueur, l'imperfection reprochée à son style ne saurait en rien nuire à la cause qu'il défend. Or nous disons que des preuves intrinsèques tirées du texte même de la lettre de Louis le Débonnaire et que des preuves extrinsèques tirées de la tradition antérieure et postérieure à l'abbé de Saint-Denys, établissent invinciblement que la croyance à l'aréopagitisme existait avant Hilduin ; qu'elle ne fut pas et ne put être son invention personnelle, et qu'il est impossible, sous ce rapport, d'être de l'avis du P. Sirmond.  Louis le Débonnaire s'exprime ainsi : « Vous réunirez tout ce qui a trait à la vie de saint Denys, dans les livres que le saint composa lui-même en sa langue maternelle, et que j'ai fait traduire en latin par des interprètes, sous votre direction éclairée 1. » Les ouvrages composés en grec par saint Denys de Paris, traduits par ordre exprès de l'empereur, sous la direction d'Hilduin, quels sont-ils? On n'a jamais entendu parler des écrits grecs laissés par un Denys, évêque de Paris, différent de l'Aréopagite. Et si Louis le Débonnaire entend désigner par là les ouvrages de l'Aréopagite, il devient évident, qu'avant toutes les recherches d'Hilduin, Louis le Débonnaire croyait déjà à l'aréopagitisme, puisqu'il indique ces livres comme la source où l'on devait puiser pour avoir des renseignements authentiques sur la vie de saint Denys de Paris. Or il est incontestable que l'allusion faite ici aux livres composés par saint Denys lui-même dans sa langue maternelle, se rapportait expressément aux ouvrages de l'Aréopagite. Ce fait va être pleinement confirmé par un incident historique du règne de Louis le Débonnaire. Au mois de septembre de l'an 824, ce prince reçut à Compiègne les ambassadeurs de Michel II (le Bègue) empereur de Constantinople 2. Suivant l'usage du temps, les dé-

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1. Quod ex libris ab eo patrio sermone conscriptis et Auctoritatis Noslrce justione, ac tuo sagnci studio, interpretumque sudorein nostram linguam explicatis, huic negotio inssri fuerit congruum. (Epist. Ludov. ad Hilduin, loc. cit.)

2.« Au mois de septembre que l'empereur estoit à Compiègne, vindrent à court les messages Michiel, l'empereur de Constantinople. » Les grandes

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putés orientaux lui offrirent, de la part de leur maître, divers présents. « Les envoyés de Michel, dit Sigebert de Gemblours, entre autres présents, apportaient à Louis le Débonnaire les ouvrages de saint Denys l'Aréopagite, et ses livres intitulés : De Hierarchià, qui furent traduits en latin par ordre de l'empereur. Les ouvrages envoyés à Paris y furent reçus avec une vive allégresse, la veille même de la fête de saint Denys. La puissance du saint martyr augmenta encore la joie publique, entendant, dans cette même nuit, la santé à dix-neuf malades. » Ce témoignage établit péremptoirement qu'en 824, Louis le Débonnaire avait reçu d'Orient, et fait traduire en latin les ouvrages de Denis l'Aréopagile : et pour prouver que c'était bien à ces ouvrages qu'il fait allusion, en 836, dans sa lettre à Hilduin, il nous suffit de rappeler la réponse de ce dernier : « Quant aux ouvrages de saint Denys, dit-il, écrits par ce martyr en sa langue maternelle, tous les lecteurs peuvent en prendre connaissance dans la traduction faite par votre ordre et dans le manuscrit déposé dans nos archives. Ces livres authentiques, écrits en grec, furent remis à Votre Gloire, en audience publique, à Compiègne, par l'économe de l'Église de Constantinople et les autres ambassadeurs de Michel. Ils parvinrent à notre monastère, la veille de la fête de saint Denys, et furent reçus par nous comme le trésor le plus précieux. Comme si ce présent, cher à notre amour, fût venu du ciel, les bénédictions de Dieu le suivirent bientôt, et, dans la nuit même, Notre-Seigneur daigna opérer, à la louange de son grand nom, et par les prières et mérites de son illustre martyr, dix-neuf miracles sur des hommes affligés de diverses infirmités : c'est ce qui est établi par la déposition de personnes parfaitement connues et de notre voisinage 1. » A moins

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Chroniques de France, selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denys en France, publiées par M. Paulin Paris, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Pari3, 1837, tom. II, page 358.)           

1.Cœterurn de notitiâ librorum ejus, quos patrio sermone conscripsit, et quibusdam peteniibus illos comparuit, lectio nobis per Dei gratiam, et Vestrarn Ordinatioriem, cujus dispensation; interpretatos scrinia nostra pelentibus reserantt satisfacit. Autlienticos autem eosdem libros grœcâ linguâ conscriptos} quando œconomus Ecclesiœ Constantincpolitanœ et cceteri missi Michaelis legatione pu-

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de supposer et que l'empereur ne se comprenait pas lui-même en parlant des ouvrages de saint Denys de Paris, écrits par ce saint en sa langue maternelle, et qu'Hilduin, dans sa réponse ne le comprenait pas davantage, et que ces deux interlocuteurs se renvoyaient l'un à l'autre, d'un consentement mutuel, un langage complètement dénué de sens, on est obligé de reconnaître qu'avant Hilduin, Louis le Débonnaire croyait à l'aréopagitisme ; qu'en demandant à son archichapelain une Vie de saint Denys, il était convaincu de l'identité de ce premier évêque de Paris avec l'Aréopagite. Il y a plus : cette croyance était connue et partagée en Orient, puisque Michel le Bègue choisit, en 824, les œuvres de l'Aréopagite comme le présent le plus agréable à offrir à la cour de France. Il envoie les ouvrages de saint Denys l'Aréopagite à Louis le Débonnaire; celui-ci les reçoit comme l'œuvre du patron de la France; les religieux de Saint-Denys les admettent comme tels dans leur monastère au milieu des témoignages de l'allégresse publique. Michel le Bègue, Louis le Débonnaire, l'Orient et l'Occident croyaient donc en 824 à l'aréopagitisme. Les religieux de Saint-Denys y croyaient eux-mêmes; l'aréopagitisme ne fut donc pas inventé en 837, dans un songe d'Hilduin.

 

   99. Un autre fait, emprunté au règne de Pépin le Bref, va nous montrer que, longtemps avant Louis le Débonnaire, la croyance à l'aréopagitisme se retrouvait déjà dans les traditions de la dynastie carlovingienne. Sous le titre de Codex Carolinus, la bibliothèque impériale de Vienne conserve encore le manuscrit original dans lequel Charlemagne prit soin de faire transcrire toutes les lettres apostoliques adressées par les souverains pontifes sous son propre règne, et sous les administrations précédentes de Charles-Martel,

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blicâ ad Vestram Gloriam Compendio functi sunt, in ipsâ vigiliâ solemnitatis S. Dionysii pro munere magno suscepimus. Quod donum devotioni nostrœ, ac si c.œlitus allaium, adeb divina est gratia prosecuta, ut in eadem nocte decem et novem nominatissimas virtutes t'fs œgrotorum sanatione variarum infirmitatum, ex notissùnis et vicinitati rjjdrœ personis contiguis, ad laudem et gloriam sui nominis, orationibus et meritis excellentissimi sui martyris, Christus Dominus sit operari dignatus. (Hilduini, Rescriptum ad Sereniss. Imperatorem, Dominum Ludovicum; Patrol. lat., tom. CVI, col. 16.)

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son aïeul, et de Pépin le Bref, son père. La seizième lettre de ce recueil, envoyée par le pape Paul Ier à Pépin le Bref, en 757, s'exprime ainsi : « Pour nous conformer à un vœu exprimé par Votre Grandeur, qui s'adresse à nous comme à un père désireux de lui être agréable, et nous demande de disposer du titre de l'Église du saint martyr Chrysogone en faveur de votre très-cher et fidèle prêtre Marin, nous en expédions le mandement, signé de notre main, à Votre Grandeur. Nous lui envoyons aussi des livres, en aussi grand nombre que nous avons pu nous les procurer, savoir : L'Antiphonaire et le Livre des Répons, l’Ars Grammatica, d'Aristote, les ouvrages de Denys l’Aréopagite, les livres de géométrie, d'orthographe, de grammaire1. » On voit ici poindre pour notre patrie le germe de la restauration des études , développé plus tard à un si haut degré par Charlemagne. Pépin le Bref s'adresse à Rome, le centre du mouvement littéraire de cette époque, pour en obtenir les éléments des sciences qu'il veut répandre chez les Francs. Mais, à côté des livres de ce genre, qu'il demande à Paul Ier, et qu'il reçoit de ce pontife, les seuls ouvrages dont il se préoccupe, après les monuments liturgiques, sont les écrits de saint Denys l'Aréopagite. Il croit donc, comme le croira plus tard Louis le Débonnaire, que le premier évêque de Paris n'est pas différent du disciple de saint Paul. Il serait inexplicable, sans cela, que, parmi tant d'écrits des Pères grecs, dont Rome possédait des exemplaires, les seuls dont Pépin le Bref fasse choix fussent précisément ceux de saint Denys l'Aréopagite, dont la célébrité était relativement moindre, que celle des œuvres de saint Jean Chrysostome, de saint Basile ou d'Origène, et dont le style, intrinsèquement obscur, devait pré-

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1. Per aliam quippe epistolam suam, a Deo protecta Eximietas Vestra, sicut certe suo benecupienti patri direxit, quatenus titulum proiectoris vestri beati Christi martyris Chrysogoni cum omnibus sibi ,pertinentibus, dilectissimo atque fidelissimo vobis (alias nobis) Jdarino presbytero concedere deùeremus.... pree-ceptum.... vobis exaratum atque manu nostrâ roboratum, per ha>\«m latorem di- reximus Eximietati Vestrœ deporfandum. Direximus etiam Excellentiœ Vestrœ et libros, quantos reperire potuimus, id est : Anliphonale et Responsale; insimul Artem Grammaticam Aristotelis; Dionysii Areopagitœ libros; Geometriam, Orthographium, Grammaticam. (Epist. Pauli I ad Pippinum regem. Codex Carolinus. Pat"ol. lat.. tom. XCYIII, col. 158  159.)

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senter d'incroyables difficultés d'interprétation aux sujets du premier roi carlovingien. Quand Pépin le Bref, en 737, demandait au souverain Pontife les ouvrages de saint Denys l'Aréopagite, il entendait donc lui demander les ouvrages de l'apôtre de la France, absolument comme, en 824, quand Louis le Débonnaire reçut des ambassadeurs de Michel le Bègue les livres de la Hiérarchie, cet empereur n'hésita point à les regarder comme l'œuvre de saint Denys de Paris. L'invention de l'aréopagitisme remonte donc d'Hilduin à Louis le Débonnaire, de Louis le Débonnaire à Pépin le Bref; en d'autres termes, cette invention n'est pas le fait personnel d'Hilduin.

 

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