Grégoire VII 54

Darras tome 22 p. 294

 

   36. Fleury avait pu lire dans les Annales de Baronius1 le résumé de cette page à jamais mémorable des actes du concile romain de 1078, ce qui ne l'empêchait pas de regretter « que les papes du moyen âge, au lieu de faire le prône et le catéchisme dans leur église paroissiale de Saint-Pierre, comme le fait tout bon curé dans la sienne, se fussent tant occupés des affaires des rois et des évêques par tout le monde2.» Nous ne rappelons que pour mémoire cette appréciation de l'auteur gallican. Il y aurait eu, ce nous semble, bien autre chose à dire de la grande loi de charité chrétienne qui allait sur toutes les plages de l'univers arracher aux fureurs des hommes, plus redoutables que celles des flots, les victimes de la tempête. Il n'eût été que juste d'insister sur le courage avec lequel Grégoire VII exposé lui-même au poignard de tant d'assassins levait le glaive spirituel contre les meurtriers, les oppresseurs de haut et bas étage, réprimant avec la même énergie et les mercenaires qui sous le nom de pasteurs tuaient les âmes et les tyrans féodaux qui tuaient les corps, accomplissant au péril de sa vie la mission divinement conférée à Pierre et à ses successeurs de « paître les agneaux et les brebis, » de « confirmer ses frères dans la foi,» de « lier et délier sur la terre comme au ciel. » Les schismatiques allemands et lombards trouvèrent dans les décrets qu'on vient de lire un autre prétexte vraiment incroyable à leurs accusations contre le grand pape. La miséricordieuse exception faite en faveur des personnes que des nécessités de position forçaient à conserver quelques rapports avec les excommuniés leur parut un monstrueux scandale, une hérésie caractérisée. Voici comment le pseudo cardinal Benno s'en exprime dans son pamphlet Vita et gesta Hildebrandi : « Ce n'est pas seulement la paix de l'Église qu'Hildebrind a troublée, il a déchiré l'unité ecclésiastique, la robe sans couture de la vraie foi. Sans s'astreindre à aucune règle ni à aucun odre judiciaire, il excommuniait selon son caprice César et les évêques qui communiquaient

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1 Baron. Ann. 1078.

2.Fieury, Discours sur l'/dst. ecclésiastique, passim.

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p295 CHAP.  III.   — PKlî.MIER CONCILE DE  LAN  1078.

 

avec César, puis dans un excès de piété jusque-là inconnu il affranchissait de l'anathème ceux qui au troisième degré communiquaient avec les excommuniés. Il comptait sur cet artifice pour augmenter le nombre de ses partisans et celui des ennemis de  César. Qu'ils nous expliquent aujourd'hui, les disciples d'Hildebrand, quelles raisons, quels arguments dogmatiques on a pu produire dans leur prétendu concile général de Rome pour colorer une pareille hérésie. Oui, leur Hildebrand a proclamé cette erreur dans  un  décret solennel, dans des écrits adressés à tout l'univers. Il admettait qu'on peut communiquer avec des excommuniés ; il déchirait l'unité catholique, il constituait deux églises, celle des orthodoxes et celle des excommuniés. La déclaration en fut faite par lui et de vive-voix  et par lettres ;  il prononçait ainsi  lui-même par un juste jugement de Dieu sa propre condamnation. Le vulgaire l'acclamait comme un saint, bénissait sa tendresse et ses paternelles miséricordes, mais les doctes, les sages, les prudents  n'étaient point dupes de ces perfidies;  ils  signalaient l'erreur, ils flétrissaient l'hérétique. Qu'on ne dise pas que nous mentons, car ce fut alors que treize des plus pieux cardinaux, l'archidiacre, le primicier et plusieurs autres clercs de la basilique de Latran, c'est-à-dire les personnages auxquels par un privilège du siège apostolique la chrétienté entière doit obéir, ne pouvant plus supporter l'apostasie d'Hildebrand, se séparèrent de sa communion1. »

 

37. On voit par ce document schismatique l'influence que l'or et les promesses des envoyés de Henri IV avaient exercée sur un certain nombre de membres du clergé romain. Sans doute il ne faudrait point prendre à la lettre la mention de treize cardinaux apostats faite par Benno. Le titre de cardinal est donné ici pour les besoins de la cause avec une extension emphatique à certains dignitaires et chanoines attachés à la basilique de Latran, auxquels le pamphlétaire prétend attribuer une importance ridicule, quand il ajoute qu'en vertu d'un privilège du siége apostolique « ces personnages avaient droit d'imposer leur jugement à

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Benno, ap. Ortuin., loc. cit., fol. xli, recto.

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p296 PONTIFICAT DE  GRÉGOIRE VII  (1073-1085).

 

la chrétienté entière, » quorum judicio ex privilégio sanctae sedis totus subjacet mundus. D'ailleurs le pamphlétaire a pris soin dans un autre passage de dresser la liste des apostats romains qui à diverses époques se détachèrent de Grégoire VII et de la communion catholique pour aller mendier la fortune près du césar allemand. Ce furent outre le cardinal Hugues le Blanc et Benno lui-même « l'archiprêtre Léon, l'évêque Jean de Porto et Pierre le chancelier » tous trois réellement cardinaux. Les autres ne reçurent que plus tard de l'antipape Wibert un titre cardinalice qui voua leur nom à une éternelle flétrissure. C'étaient Natro, Innocent et Léon que Benno veut faire passer pour des cardinaux-prêtres. Venaient ensuite les deux archidiacres Théoduin et Jean, puis un diacre du nom de Crescentius et dans un rang inférieur « Jean primicier de l'école des chantres, Pierre l'oblationnaire (chargé de recevoir les offrandes), le prieur de l'école régionale avec tous ses sous-diacres, l'archiacolyte, le subpulmentarius (sous-économe chargé des distributions de vivres), Cencius primicier des juges avec les soldats rangés sous sa bannière, enfin le prieur des scriniarii (archivistes) avec la plupart de ses subordonnés1. » On voit qu'il serait impossible de confondre tous ces divers personnages avec des cardinaux. Mais en réduisant à leur juste mesure les exagérations intéressées de Benno, le fait de nombreuses apostasies au sein du clergé romain reste cependant acquis à l'histoire. On comprend dès lors quels obstacles rencontrait Grégoire VII pour maintenir malgré tant de défections l'indépendance et la fermeté des sentences du siège apostolique. « La commission synodale chargée d'examiner avec lui, dit Berthold, la requête du roi Henri s'arrêta après mûre délibération au parti le plus sage et le plus pratique. On convint que le seigneur pape en personne ou du moins des légats spécialement désignés par lui et munis de ses pouvoirs se rendraient en Germanie, et que sous leur présidence la cause serait débattue et tranchée dans une diète générale du royaume2 ».

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1 Benno, ap. Ortuinum, loe. cit., fol. xxxix, verso. 2. Berthold. Constant. Annal, col. 411.

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p297 CHAP.  in. — PREMIER  CONCILE DE L'AN  1078.

 

Cette décision fut notifiée au concile dans la session de clôture, le samedi 3 mars 1078, avec une imposante solennité.

 

38. « Le seigneur apostolique, dit Berthold entra dans la salle synodale, suivi des évêques portant tous comme lui un cierge allumé. Après être monté sur son trône, le pontife prit la parole en ces termes : « Les troubles et les révolutions qui désolent le royaume teutonique se traduisent chaque jour sous nos yeux en désastres pour la sainte Église. Voulant dans la mesure de nos forces remédier à tant de maux, nous avons résolu d'envoyer en Germanie des légats a latere qui s'entendront avec tous les princes, évêques, clercs et laïques de ce royaume dans le but de convoquer une diète générale où la cause sera entendue et jugée définitivement, de telle sorte que le parti de la justice une fois reconnu et revêtu de la sanction apostolique soit accepté par tous sans que l'autre puisse faire résistance. Mais, hélas! nous ne le savons que trop, on compte par milliers les hommes qui loin de travailler au rétablissement de la paix ne songent qu'à fomenter la discorde pour s'enrichir de la ruine publique. En conséquence nous fulminons la peine de l'excommunication contre quiconque, roi, archevêque, évêque, duc, comte, marquis ou chevalier, s'opposerait par la force, la ruse, l'intimidation ou de quelque manière que ce soit au voyage de nos légats et au succès de leur mission. En vertu de l'autorité apostolique nous le frappons d'anathème et dans son corps et dans son âme; nous appelons sur lui tous les châtiments de la justice divine, nous prions pour que toute prospérité l'abandonne en ce monde, que ses armes ne connaissent plus la victoire et que ses dessoins soient confondus.1 » Ayant prononcé ces paroles, le pape et les évêques en signe de l’anathême canoniquement porté renversèrent les cierges allumés et les éteignirent contre terre. « Ainsi se termina le concile, reprend Berthold. Le but que s'était principalement proposé le saint pontife était de rendre la paix au monde, de rétablir la sécurité dans les diverses églises et de les préserver de la conflagration générale. Dans ce but il s'abstint de mettre en cause une foule

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1.         Mansi. Concil., ton». XX, p. 503. Patr. Lot., tom. CXLVIII, col. W,

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p298 PONTIFICAT DE   GRÉGOIRE   Vil   (1073-1085).

 

d'évêques et de prêtres italiens ou allemands dont la révolte et la conduite scandaleuse lui étaient signalées. Avec une prudence et une modération tout apostolique il préféra remettre à un temps plus opportun ces mesures particulières, voulant consolider son œuvre de pacification avant de s'occuper des questions de discipline intérieure. Pour la même raison il adressa à chacun des deux compétiteurs Henri et Rodolphe un nonce chargé de leur notifier la décision synodale et de les inviter à en faciliter l'exécution. Ces légats devaient de concert avec les princes de chaque parti fixer l'époque et le lieu de la future diète, puis revenir à Rome en informer le pape. Benno d'Osnabruck et Thierry de Verdun envoyés de Henri furent également chargés de porter ces dispositions à la connaissance de leur maître. Ils insistèrent pour que le pape daignât en même temps lui faire transmettre la bénédiction apostolique, mais Grégoire VII le refusa formellement «parce que, dit-il, le bruit court que notre légat en Allemagne a renouvelé une sentence d'excommunication contre ce roi. Bien que je n'en sois pas encore officiellement informé, dans le doute je dois m'abstenir. » Au contraire il accorda aux envoyés de Rodolphe la bénédiction pour leur maître, dont l'obéissance, le dévouement et la fidélité au saint-siége étaient notoires. Mais telle était la rigueur avec laquelle Henri faisait toujours garder les routes de l'Italie et les passages des Alpes, que les ambassadeurs du roi saxon durent reprendre leur déguisement pour échapper aux espions et effectuer non sans mille dangers leur retour en Allemagne. Les deux nonces apostoliques, même celui qui était envoyé à Rodolphe, durent pour obtenir le libre passage s'adjoindre aux évêques d'Osnabruck et de Verdun, ambassadeurs officiels de Henri 1. »

 

39. Ils étaient porteurs de deux rescrits pontificaux datés l'un et l'autre du 9 mars 1078. Le premier, rédigé sous forme d'encyclique, s'adressait « à tous les archevêques, évêques, clercs, ducs, princes, marquis, comtes et seigneurs de Germanie, à l'exception de ceux qui se trouvaient sous le poids d'une sentence d'excommunication. »

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1. Berthold, loc. cit., col. M2413.

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p299 CHAP.   III.   — CORRESPONDANCE  PONTIFICALE.

 

Le pape leur notifiait les résolutions du synode romain, la mission que ses nonces allaient remplir près d'eux et les invitait à joindre leurs efforts à ceux du siège apostolique « pour arracher avec la grâce de Dieu le très-noble royaume teutonique à la dévastation et à la ruine 1. » Le second était destiné à l'archevêque Udo de Trêves, sur lequel Grégoire VII avait jeté les yeux comme sur le personnage le plus capable de faire réussir ses grands projets de pacification. «Nous comptons pleinement sur votre prudence, lui dit-il, et vous supplions d'intervenir de tout votre pouvoir soit près des princes soit près des peuples pour faire aboutir avec la grâce de Dieu les efforts que nous tentons en faveur de la paix. Si nos péchés font obstacle au succès, du moins nous aurons la conscience de n'avoir rien négligé pour procurer le salut de nos frères. N'hésitez pas, quand vous aurez arrêté avec les nonces le lieu et l'époque de la diète, à les accompagner à leur retour et à venir vous-même à Rome nous informer en détail de tous les arrangements préliminaires. Malgré les dangers et les fatigues d'un si long voyage, nous vous demandons, vénérable frère, ce nouvel acte de charité. Il ne vous paraîtra point trop dur, nous en avons la ferme confiance, car depuis le jour où la providence vous a appelé au ministère ecclésiastique, dans votre carrière si remplie de saintes œuvres, vous n'aurez rien fait de plus agréable à Dieu, de plus utile à l'Église, de plus méritoire pour le salut de votre âme 2. »


§ VII. Correspondance pontificale.


40. Il est vraisemblable que jamais Udo ne reçut cette lettre. Henri IV attendait impatiemment à Ratisbonne des nouvelles du concile romain. Benno d'Osnabruck et Thierry de Verdun lui avaient expédié de Rome même un premier message pour l'avertir

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1. Greg. VII. Epist. xv, Iib. V, col. 500 2. Ibid. Epist. vri, eol. 502.

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p300 PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII  (1073-1085).

 

de l'insuccès de leurs efforts et du refus formel opposé par Grégoire VII à leur requête d'excommunier Rodolphe. Henri ne partageait point sur le pouvoir des papes les opinions professées depuis par le gallicanisme. Il reconnaissait aux vicaires de Jésus-Christ la puissance d'excommunier les rois, à condition que cette puissance ne l'atteignît pas lui-même et ne frappât que ses rivaux. « Assez triste de l'échec de ses ambassadeurs, aliquantulum subtristis, dit Berthold, il quitta Ratisbonne, s'arrêta à Mayence le jour des Rameaux (1er avril 1078), et vint passer sans pompe la fête de Pâques (8 avril) à Cologne, où il s'occupa surtout de réunir du nouvelles troupes. Ce fut là que ses ambassadeurs le rejoignirent et lui donnèrent d'amples détails sur ce qui s'était passé au concile 1. » Au seul nom de la diète projetée par le pape et solennellement annoncée par le synode, la colère de Henri ne connut point de bornes. Il parlait de faire poignarder le nonce pontifical chargé de cette notification 2. Ses conseillers eurent quelque peine à calmer sa fureur, mais les considérations dont ils se servirent pour apaiser le courroux du monarque entraient si bien dans son système habituel de duplicité et de ruses qu'il ne tarda guère à les adopter. « Ils firent valoir, continue le chroniqueur, l'importance d'une manœuvre dont l'effet devait être immanquable. Au lieu d'afficher la moindre hostilité contre le pape, il fallait se donner l'apparence d'être entièrement réconcilié avec lui, répandre dans le public le bruit que le concile romain avait cassé l'anathème prononcé par le légat apostolique à Goslar et fulminé une sentence d'excommunication irrévocable contre Rodolpho; enfin il fallait affecter pour le saint-siége un dévouement absolu et une filiale obéissance 3. » Ce plan sourit à la perfidie de Henri IV ; il le compléta en retenant de force à sa suite et le nonce qui lui avait été destiné et celui que Grégoire VII envoyait à Rodolphe ; en sorte que, suivant l'expression de Berthold, pendant que le roi des

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1. Berthold. Annal., loo. cit., col. 414.

2. Berthold. col. 417. 3. Berthold. col. 414.

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p301 CHAP.   III.   —  CORRESPONDANCE   PONTIFICALE.

 

Saxons n'avait près de lui qu'un seul légat du saint-siége, le cardinal Bernard, Henri IV se vantait d'en avoir deux.1.


41. La rigueur avec laquelle le tyran faisait surveiller les frontières et intercepter toutes les communications permettait d'imaginer et de soutenir jusqu'au bout ce stratagème officiel. Le blocus qui isolait la Saxe du reste du monde était tel qu'au mois de février 1078 on connut pour la première fois dans cette province la lettre de Grégoire VII datée du 18 mai 1077 et adressée aux légats en Allemagne après la diète de Forcheim2. Près d'un an s'était écoulé lorsque les Saxons qui depuis lors ne donnaient plus à Henri que le titre d'ex-roi, exrex, et ne reconnaissaient d'autre souverain que Rodolphe apprirent que la question n'était pas vidée. Ils avaient vécu dans la plus complète ignorance de ce qui se passait autour d'eux ; leur roi élu par eux très-régulièrement à Forcheim était pour eux le roi ; ils avaient marché et ils se croyaient suivis par toutes les provinces de l'empire teutonique. Leur surprise, leur patriotique indignation les égarèrent. « Nos princes, dit Bruno de Magdebourg, tombèrent de toute la hauteur des espérances qu'ils avaient fondées sur la pierre apostolique. Ils auraient cru que le ciel dût s'arrêter et la terre tourner à sa place plutôt que d'admettre la possibilité d'une variation et d'une inconstance dans la chaire de saint Pierre. Dans une lettre qu'ils remirent au cardinal Bernard pour la faire parvenir au pape, ils essayaient de réveiller comme par le chant du coq le courage de Pierre paralysé comme jadis à la voix d'une servante, et de le rappeler sous le regard du Christ à sa vertu première3. » Voici cette lettre dont le libre caractère, dit M. Villemain, « ne saurait être trop fidèlement reproduit, pour nous donner une idée vraie du clergé supérieur d'alors, de la puissance des papes, de la domination acquise au génie de Grégoire VII, et cependant de l'éner-

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1.Berthold, col. 417.

2.Bruno Magdeburg. Bell. Saxon, Pair. Lat.,lom. CXLYIIjCol. 559. Cf. a» lî de ce présent chapitre. 3. Bruno Magdeburg, col. 562.

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gique indépendance que gardaient les esprits1. » — « Au seigneur apostolique et vénérable pape Grégoire, les fidèles du bienheureux Pierre et les siens, tout l'hommage que peuvent rendre des opprimés.— Nous avons déjà présenté de nombreuses plaintes au saint-siége dans nos diverses infortunes ; si nous n'avons encore obtenu ni consolation ni justice nous l'imputons moins à votre sainteté qu'à nos fautes. Maintenant enfin quand le fardeau dont nous ne nous sommes chargés que par votre ordre écrase nos épaules, il est temps que votre main nous aide à le soutenir. Votre excellence en est témoin et vos lettres sont là pour le prouver, ce ne fut point par notre conseil ni dans l'intérêt de notre cause, mais uniquement pour venger les injures faites, au saint-siége que vous avez décrété la déchéance du roi Henri, relevé tous les chrétiens du serment de fidélité à son égard et défendu sous peine d'anathème de lui garder obéissance. Au péril de notre vie nous avons exécuté les ordres de votre paternité : en vingt batailles nos chefs et nos soldats ont versé leur sang pour repousser les attaques du tyran que vous avez excommunié. Il s'est vu contraint de céder à leur valeur et de recourir ignominieusement à votre autorité apostolique jusque-là si cruellement outragée par lui. Mais quelle récompense avons-nous obtenue de tant de sacrifices et de labeurs ? Celui qu'au péril de nos âmes nous avions réduit à aller baiser la trace de vos pas, absous sans repentir et sans notre avis 2, a recouvré la liberté : il en use pour nous accabler de ses vengeances. Cependant d'après vos lettres mêmes, en levant l'ana-thème spirituel vous n'aviez rien changé aux décisions antérieures relatives à la déchéance du trône. Etant donc depuis plus d'une année sans souverain, nos princes en ont élu un nouveau à la place de celui qui avait prévariqué. Nous avons un roi, il n'y en a pas deux ; et lorsque le roi élu par nous faisait naître dans tous les cœurs l'espoir de la restauration de l'empire, tout à coup vos lettres nous arrivent, parlant de deux rois dans un seul royaume

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1 Hist ,de Grég. VII, tom. II, p. 183. 2. Allusion à l'entrevue de Canosse.

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et annonçant une légation simultanée auprès de deux rois. Cette pluralité du titre de roi, cette sorte de partage du royaume, jettent le trouble parmi le peuple et divisent tous les esprits. On remarque que dans vos lettres la personne du tyran déchu est toujours nommée la première ; vous vous adressez à lui comme à une puissance reconnue, vous lui demandez une escorte pour venir en Allemagne juger tout le débat. Mais à nos yeux c'est merveille, permettez-nous de le dire, qu'il puisse encore y avoir un débat. Comment un prévaricateur déposé sans réserve aucune par un jugement synodal, et remplacé par un roi que l'autorité apostolique a confirmé, pourrait-il être admis de nouveau à présenter juridiquement ses moyens de défense? On ne saurait recommencer ce qui est fini, remettre en question une chose jugée, revenir sur une sentence irrévocable. Ce qui n'étonne pas moins notre infirmité c'est que, tout en nous exhortant à rester fermes dans nos résolutions, vous ne cessez par vos paroles et vos actes d'entretenir les espérances du parti adverse. Les familiers de Henri, notés d'infamie dans tout le royaume, chefs de la révolte contre l'Église, frappés de censures canoniques et par les synodes antérieurs et par le cardinal Bernard votre légat, sont bénignement reçus à Rome quand ils s'y présentent. Ils reviennent non-seulement impunis mais honorés et triomphants, ils font gloire de leur apostasie, ils insultent à notre misère. Ils n'ont point assez de railleries pour notre simplicité, en nous voyant nous abstenir du contact d'excommuniés qui trouvent un si gracieux accueil près du chef de l'Eglise. Pour comble de malheur, on fait retomber sur nous la responsabilité des actes de violence commis par nos adversaires. Ainsi on nous accuse de négligence parce que nous n'envoyons point à Rome de messages assez fréquents. Mais est-il donc sous le soleil un homme qui ne sache les obstacles posés par ceux même qui avaient fait serment de n'en susciter aucun? Toutes les routes qui conduisent à la ville sainte sont gardées par eux; et au lieu de leur reprocher leur parjure, c'est nous qu'on accuse ! Nous savons, seigneur bien-aimé, et votre piété nous en est garant, qu'en tout cela vous n'agissez qu'avec les meilleures intentions et dans les vues d'une sagesse

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plus profonde que la nôtre. Mais ces subtilités échappent à nos conceptions vulgaires : incapables que nous sommes de pénétrer les secrets d'une politique si mystérieuse, nous vous exposons en toute sincérité et nos pensées et les faits qui se passent sous nos yeux. S'il faut considérer comme non avenue une décision du synode romain confirmée par le légat du siège apostolique, nous ignorons ce qu'à l'avenir il sera possible de tenir pour certain. Nous disons ces choses à votre sainteté sans aucun sentiment d'arrogance, mais dans l'amertume de notre âme, car il n'est pas de douleur pareille à notre douleur. Après nous être exposés par obéissance pour le pasteur à la fureur des loups dévorants, s'il nous faut encore nous défendre contre le pasteur lui-même nous sommes les plus misérables de tous les hommes. Que le Dieu tout-puissant daigne vous animer d'un tel zèle contre les ennemis du Christ, que notre espérance qui repose sur vous ne soit point confondue 1. »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon