La Cité de Dieu 56

tome 24 p. 210

 

CHAPITRE IX.

 

Des troubles de l'âme, qui, dans la vie des justes, deviennent des affections saintes.

 

1. Déjà, au neuvième livre de cet ouvrage, j'ai répondu aux philosophes sur cette question des troubles de l'âme, et je leur ai montré que, plus attentifs à de vaines paroles qu'au vrai sens des choses, ils préféraient la dispute à la vérité. Parmi nous, au contraire, selon la sainte Écriture et la saine doctrine, les citoyens de la sainte Cité de Dieu, vivant selon Dieu dans le pélerinage de cette vie, craignent et désirent, souffrent et se réjouissent. Et, parce que leur amour est pur, toutes leurs affections sont saintes. Ils craignent les supplices éternels, ils désirent la vie éternelle. Ils souffrent réellement, parce qu'ils gémissent encore en eux‑mêmes, dans l'attente de l'adoption divine et de la rédemption de leurs corps. (Rom. viii, 23) Ils se réjouissent dans l'espérance de voir certainement l'accomplissement de cette parole de la sainte Écriture : La mort est absorbée par lavictoire. (I. Cor. Xv, 54.) De plus, ils craignent de pécher, ils désirent leur persévérance, ils s'affligent de leurs péchés, ils se réjouissent de leurs bonnes oeuvres. Ils craignent de pécher, parce qu'ils entendent cette parole : L'iniquité étant à son comble, la charité se refroidira en plusieurs. (Matth. xxiv, 12.) Ils désirent leur persévérance, parce qu'il est écrit : Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé. (Matth. X, 29.) Ils s'affligent de leurs péchés, parce qu'il est dit : Si nous prétendons être sans péché, nous nous trompons nous‑mêmes, et la vérité n'est point en nous. (Jean, 1, 8.) Ils se réjouissent de leurs bonnes oeuvres, car ils écoutent l'Apôtre qui leur dit : Dieu aime celui qui donne avec joie. (11. Cor. ix, 7.) D'ailleurs, selon qu'ils se connaissent faibles ou forts, ils craignent ou désirent les tentations; ils s'en affligent ou bien s'en réjouissent. Ils craignent la tentation, à cause de cette parole : Si quelqu'un tombe par surprise dans le péché, vous qui êtes spirituels, ayez soin de le reprendre dans un esprit de douceur, vous considérant vous‑mêmes, dans la crainte que vous ne soyez tentés comme lui. (Gal. vi, 1.) Ils désirent la tentation, parce qu'ils entendent cet homme fort de la Cité de Dieu s'écrier : Éprouvez‑moi, Seigneur, et tentez‑moi; brûlez mes reins et mon cœur. (Ps.

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xxv, 21.) Ils s'en affligent, à la vue des larmes de Pierre. (Matth. xxvi, 75.) Enfin, ils se réjouissent dans leurs tentations, à cause de cette parole de saint Jacques : Que ce soit pour vous, mes frères, le sujet de la plus grande joie, d'être assailli par plusieurs tentations. (Jacq. 1, 2.)

 

2. Toutefois, ce n'est pas seulement pour eux-mêmes qu'ils éprouvent ces diverses affections; c'est encore pour ceux dont ils désirent la délivrance et craignent la perte, et dont la perte ou la délivrance les afflige ou les réjouit. Car, pour ne parler maintenant que de cet homme vaillant et admirable, qui se glorifie dans ses infirmités (11. Cor. xii, 5), qui, docteur fidèle des nations, d'où nous sommes venus dans l’Église du Christ, a plus travaillé que tous les autres Apôtres, ses collègues (I. Cor. xv, 10); qui, par ses lettres, a instruit le peuple de Dieu, non-seulement de son temps, mais encore de tous les siècles, dont il prévoyait l'élection future; pour ne parler que de cet homme illustre, généreux athlète du Christ (Gal. 1, 12); instruit par lui, oint de lui, crucifié avec lui (Gal. 11, 19); glorieux en lui, sur le théâtre de ce monde, où il est en spectacle aux Anges et aux hommes (l. Cor. iv, 72); combattant vaillamment le grand combat de la justice, et s'avançant à grands pas dans la carrière pour recueillir le prix de sa course et la palme de sa vocation divine (Philip. 111, 14); qui ne serait ravi de le contempler des yeux de la foi, se réjouissant avec ceux qui se réjouissent, pleurant avec ceux qui pleurent (Rom. xii, 15), ayant à soutenir des combats au dehors, et des craintes au dedans (11. Cor. vii, 5); désirant la dissolution de son corps, pour être avec le Christ (Philip. 1, 23); désirant avec ardeur de voir les Romains, pour recueillir du fruit chez eux, comme chez les autres peuples (Rom. 1, 11); témoignant aux Corinthiens un amour de jalousie, qui lui fait craindre que leurs âmes ne se laissent séduire et ne s'éloignent du chaste amour de Jésus‑Christ (11. Cor. xi, 2 et 3); ressentant enfin une profonde tristesse et de continuelles douleurs pour les Israélites (Rom. ix, 2), de ce que, ne connaissant point la justice qui vient de Dieu, ils s'efforcent d'établir leur propre justice et ne sont point soumis à la justice de Dieu (Rom. x, 3); et ce n'est pas seulement de la douleur qu'il manifeste, mais des gémissements et des plaintes, au sujet de quelques‑uns, qui ne font point pénitence de leurs désordres. (11. Cor. xii, 21.)

 

3. Si ces mouvements, ces affections, qui ont pour causes l'amour du bien et la sainte charité, doivent être appelés vices, il n'y plus qu'à laisser appeler vertu ce qui est réellement vice.

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Mais, puisque ces affections, quand on en use convenablement, suivent la droite raison, qui donc oserait les faire passer pour des maladies ou des passions vicieuses? Aussi, le Seigneur lui-même, ayant daigné vivre ici‑bas sous la forme d'esclave, à l'exception du péché, a fait usage de ces affections, toutes les fois qu'il l'a jugé nécessaire. Car les sentiments humains étaient aussi réels en lui que le corps et l'âme. Lors donc que, l’Évangile rapporte qu'à la vue de l'endurcissement des Juifs, il éprouvait un sentiment de tristesse mêlé d'indignation (Marc, 111, 5); lorsqu'il dit : « Je me réjouis à cause de vous, afin que vous croyez; » (Jean, xi, 15) lorsqu'il pleure avant de ressusciter Lazare (Jean, xi, 35); lorsqu'il désire ardemment manger la Pâques avec ses disciples (Luc. xxii. 15); lorsqu'aux approches de sa passion, son âme devient triste (Matth. xxvi, 38); toutes ces choses ne sont pas de pures fictions. Mais ces mouvements de l'âme qui servent à l'accomplissement des infaillibles desseins de sa Providence, il en fait usage à son gré, comme il s'est fait homme quand il l'a voulu.

 

4. Toutefois, avouons‑le, ces affections, toutes bonnes qu'elles soient et selon Dieu, ne sont que pour la vie présente, nous ne les aurons point dans la vie future que nous espérons, et souvent, ici‑bas, nous cédons à l'émotion qui nous domine malgré nous. Ainsi, parfois, le spectacle, non d'une honteuse cupidité, mais d'une charité louable, nous touche jusqu'aux larmes, même quand nous ne voudrions pas pleurer. C'est en nous la conséquence de la faiblesse humaine, il n'en est pas ainsi du Seigneur Jésus; en lui la faiblesse même est une preuve de puissance. Et d’ailleurs, tant que nous porterons ici‑bas les infirmités humaines, ce serait un défaut d'être exempt de toute passion. Car, l'Apôtre blâme et maudit ceux qu'il accuse d'être sans affection. (Rom. 1, 31.) Le Psalmiste condamne aussi ceux dont il dit: « J'ai attendu quelqu'un qui partageât ma tristesse, et personne n'est venu. » (Ps. LXVIII, 21.) Car, être complètement insensible à l'affliction, tant que nous sommes en ce séjour de misères, c'est, comme le disait spirituellement un philosophe du siècle (1), un état qu'on ne saurait acheter qu'au prix d'une merveilleuse stupidité d'âme et de corps. Ainsi, theia des Grecs qu’on ne sauarait traduire que par le mot impassibilité, serait un état de l'âme, non du corps, où la vie demeurerait étrangère à ces affections, qui sont contraires à la raison et troublent l'esprit; or,

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(1) Crantor, philosophe académicien, au rapport de Cicéron, (IIIe Tusculanes).

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cette apathie est une chose très‑avantageuse et très‑désirable; mais elle n'est pas possible en cette vie. Car, ce n'est pas un homme ordinaire, mais l'un des plus remarquables par la piété, la justice et la sainteté qui nous dit: « Si nous prétendons être sans péché, nous nous trompons nous‑mêmes, et la vérité n'est point en nous. » (I. Jean, 1, 8.) L'apathie n'aura donc lieu que quand l'homme sera exempt de tout péché. Pour le moment, la vie est assez bonne, si elle est sans crime; quant à celui qui se croit sans péché, il n’agit pas de manière à en être  exempt, mais à rendre son pardon impossible. Si donc l'apathie consiste à n'éprouver dans l'âme aucun sentiment, cette insensibilité n'est-elle pas plus fâcheuse que tous les vices? Sans doute, on peut fort bien dire que la parfaite béatitude, dont nous espérons jouir un jour, sera exempte de crainte et de tristesse; mais vouloir en bannir l'amour et la joie, c'est véritablement se mettre en dehors de la vérité? Si enfin cette apathie consiste à n’être tourmentée ni par la crainte, ni par la douleur; nous ne devons point envier cet état ici‑bas, si nous voulons bien vivre, c'est‑à‑dire selon Dieu; mais nous devons l'espérer avec une ferme confiance, pour la vie bienheureuse et éternelle qui nous est promise.

 

5. En effet, cette crainte dont l'apôtre saint Jean dit : « La crainte n'est pas avec la charité; mais la charité parfaite bannit la crainte, parce que, la crainte est accompagnée de peine; et celui qui craint n'est point parfait dans la charité : » (I. Jean iv, 8) cette crainte, dis‑je, n'est pas du même genre que celle de l'apôtre saint Paul, redoutant pour les Corinthiens les séductions et les artifices du serpent. La charité renferme cette dernière crainte, ou pour mieux dire, la charité seule en est capable ; mais celle dont je veux parler, est d'un autre genre, elle n'est point animée par la charité, et saint Paul la fait connaître en ces termes : « Vous n'avez point reçu l'esprit de servitude pour vivre encore dans la crainte. » (Rom. viii, 15.) « Quant à cette crainte chaste qui demeure dans le siècle du siècle, » (Psaume, xviii, 10.) si elle existe aussi au siècle futur, (et peut‑on entendre autrement le siècle du siècle?) ce n'est plus cette crainte qui épouvante en vue du mal possible, mais celle qui affermit dans le bien qu'il est impossible de perdre. Car, lorsque l'amour du bien acquis est immuable, la crainte du mal est une véritable assurance de ne le plus commettre. En effet, sous le nom de crainte chaste, apparaît cette volonté qui sera nécessairement opposée au péché et qui s'en préservera, non par les sollicitudes inquiètes de la faiblesse,

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mais par la tranquille sécurité que donne le pur amour. Ou bien, si toute espèce de crainte est incompatible avec la possession certaine du bonheur et des joies éternelles, il faut entendre cette parole : « La crainte chaste du Seigneur, qui demeure dans le siècle du siècle, » comme cette autre :«La patience des pauvres ne périra jamais. » (Ps. ix, 19.) Car, la patience elle-même ne sera pas éternelle, puisqu'elle n'est nécessaire qu'où il y a des maux à souffrir; mais le bien obtenu par la patience sera éternel. Ainsi, peut‑être est‑il dit que la crainte chaste demeurera dans le siècle du siècle, parce que le bonheur où elle conduit sera permanent.

 

6. En conséquence, puisqu'il faut mener une vie sainte pour parvenir à la vie bienheureuse, toutes ces affections sont bonnes dans une bonne vie, elles sont mauvaises dans une vie mauvaise. Et quant à la vie éternelle et bienheureuse, elle aura non‑seulement l'amour et la joie en partage, mais la certitude permanente du bonheur; il n'y aura plus alors ni crainte, ni souffrance. Par là, on peut déjà voir quels doivent être en ce pèlerinage les citoyens de la Cité de Dieu, vivant selon l'esprit et non selon la chair, c'est‑à‑dire selon Dieu, et non selon l'homme; on peut voir aussi quels ils seront un jour dans cette immortalité à laquelle ils aspirent. Pour l'autre cité, cette société des impies qui ne vivent pas selon Dieu, mais selon l'homme, qui professent le culte du mensonge et du mépris de la vérité, suivant les doctrines des hommes et des démons, elle est tourmentée par ses mauvaises passions, comme par des maladies qui répandent partout le désordre. Et s'il est dans son sein quelques hommes qui paraissent comme disposés à modérer ces excès, ils sont tellement exaltés par l'impiété et bouffis d'orgueil, que leur enflure les empêche de sentir leur mal. Si quelques autres passionnément amoureux d'eux‑mêmes, sont arrivés à cet excès de délire que rien ne puisse les exciter ni les élever, les émouvoir ni les fléchir, ils ont perdu tout sentiment humain, plutôt qu'ils n'ont acquis une véritable tranquillité. Car ce qui est inflexible n'est pas nécessairement droit, et ce qui est insensible n'est pas nécessairement sain.

 

CHAPITRE X.

 

Si nos premiers parents dans le paradis furent exempts de passions, avant d'avoir commis le péché.

 

Mais il serait à propos de savoir si le premier homme, ou plutôt nos premiers parents,

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(car ils étaient deux unis par le mariage,) éprouvaient avant le péché dans leur corps charnel ces passions, dont nous serons exempts dans le corps spirituel, lorsque le péché sera détruit et son règne terminé. S'ils les avaient, comment pouvaient‑ils être heureux dans ce fameux paradis de délices? Car enfin, peut‑on appeler vraiment heureux, celui qui est soumis à la crainte ou à la douleur? D'un autre coté, au milieu d'une si grande affluence de biens, que pouvaient‑ils craindre ou souffrir, eux qui n'avaient à redouter ni mort, ni maladie; qui n'éprouvaient aucune déception dans leurs bons désirs, et qui n'étaient troublés ni par la chair, ni par l'esprit, dans leur vie bienheureuse ? Leur amour pour Dieu était pur et rien ne troublait leur union conjugale; de là une immense joie et l'assurance de jouir toujours de ce qu'ils aimaient. Il y avait en eux l'éloignement facile du péché et, sous l'influence de cet état, ils n'avaient à craindre aucun autre mal qui pût les attrister. Mais peut‑être désiraient‑ils toucher au fruit défendu et craignaient‑ils de mourir; et ainsi ce désir et cette crainte étaient‑ils déjà, pour nos premiers parents, un sujet de trouble, même en un tel séjour? Gardons‑nous d'une telle pensée, puisqu'il n'y avait en eux aucun péché. Et n'est‑ce pas déjà un péché de désirer ce que défend la loi de Dieu, et de s'en abstenir par crainte du châtiment et non par amour pour la justice? Gardons‑nous, dis‑je, de croire qu'a­vant tout péché, ils se soient rendus coupables, à l'égard de ce fruit, de cette espèce de péché, dont le Seigneur a dit, à l'égard de la femme: « Quiconque regardera une femme par un mou­vement de convoitise, a déjà commis l’adultère dans son cœur. » (Matth. V, 28.) Autant donc étaient heureux nos premiers parents, affran­chis de tout trouble intérieur et de toute infir­mité corporelle; autant l'eût été la société hu­maine toute entière, sans cette première faute transmise à la postérité d'Adam, et si l'iniquité d'aucun de ses descendants n'avait attiré une juste condamnation. Au milieu de cette félicité permanente, lorsque par la grâce de la béné­diction de Dieu :« Croissez et multipliez, »(Gen. 1, 9‑8) le nombre des prédestinés eut été com­plet, l'humanité aurait reçu une bénédiction supérieure à la première, celle donnée aux saints anges : la certitude de ne point pécher et de ne point mourir. Alors, sans l'épreuve du travail, de la douleur et de la mort, la vie des saints eût été telle qu'elle sera à la fin des temps, quand les morts ressusciteront et que les corps seront à jamais incorruptibles.

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CHAPITRE XI.

 

De la chute du premier homme; sa nature avait été créée bonne, Dieu, qui en est l’auteur, peut seul la réparer.

 

1. Mais comme Dieu a tout prévu et qu'ainsi il a connu le péché de l'homme, c'est suivant cette divine prescience que nous devons traiter de la Cité sainté, et non sur ce qui ne peut parvenir à notre connaissance et qui est en dehors des dispositions providentielles . Car l'homme n'a pu troubler par son péché les desseins de Dieu, ni l'obliger à changer de résolution, puisque la prescience divine avait prévu, et jusqu'où irait la malice de l'homme créé bon, et quel bien elle devait tirer de sa malice même. En effet, bien que l'on dise que Dieu change ses décrets, (et de là vient que, par une expression figurée, la sainte Écriture déclare qu'il s'est repenti), (Gen. VI, 6) on ne le dit qu'en raison des espérances de l'homme, ou de l'ordre des causes naturelles, et non selon la prescience infaillible du Tout‑Puissant. Dieu donc, comme l'Écriture l'atteste (Eccli. vii, 30), a créé l'homme droit et par conséquent avec une bonne volonté; autrement il n'eût pas été créé dans la droiture. La bonne volonté est donc l'œuvre de Dieu, puisque l'homme l'eût en partage dès le premier instant de son existence. Et la première mauvaise volonté, qui, en l'homme, a précédé toutes ses mauvaises oeuvres, n'est pas, de sa part, une oeuvre positive, mais plutôt un abandon de l'œuvre de Dieu, une préférenee pour ses propres œuvres. Et ces oeuvres sont mauvaises, parce qu'elles sont selon l'homme, non selon Dieu : en sorte que ces oeuvres sont comme les mauvais fruits et la volonté comme l'arbre mauvais, ou l'homme même en tant qu'il est de mauvaise volonté. Or, bien que la mauvaise volonté, ne soit pas selon la nature, mais contre la nature, puisqu'elle est vicieuse; cependant elle est de même nature que le vice, qui ne peut être que dans une nature, mais dans une nature que le Créateur a tirée du néant, et non de lui‑même, comme le Verbe par qui toutes choses ont été faites. Sans doute, Dieu a formé l'homme de la poussière de la terre; mais cette terre, cette matière terrestre est faite de rien, ainsi que l'âme donnée par Dieu au corps de l'homme en le créant. Mais admirez le triomphe du bien sur le mal; le Créateur permet le mal pour faire ressortir l'action de sa justice providentielle qui sait y rémédier. D'ailleurs le bien peut exister

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sans le mal: ainsi Dieu lui‑même, Seigneur souverain et véritable, ainsi toutes les créatures célestes, visibles et invisibles, qui habitent au-dessus de cette région ténébreuse; tandis que le mal ne saurait exister sans le bien, car les natures dont il a pris possession sont bonnes en tant que natures. Or, on ne fait pas disparaître le mal en supprimant tout‑à‑fait ou partiellement une nature étrangère, mais en guérissant et en réformant la nature viciée ou corrompue. La volonté est donc vraiment libre, quand elle n'est pas l'esclave du vice et du péché. Tel était le libre arbitre sortant des mains de Dieu ; ce don précieux, l'homme l'a perdu par sa propre faute, et celui‑là seul qui le lui avait donné, peut le lui rendre. Aussi la vérité même a dit : « Si le Fils vous met en liberté, c'est alors que vous serez vraiment libres. » (Jean, viii, 36.) Comme s'il eût dit : Si le Fils vous sauve, c'est alors que vous serez vraiment sauvés. Car il n'est notre libérateur que parce qu'il est notre Sauveur.

 

2. L'homme vivait donc selon Dieu dans le paradis corporel et spirituel. Car s'il y avait un paradis corporel pour les biens du corps, il devait y avoir aussi un paradis spirituel pour ceux de l'esprit; de même, s'il y avait un paradis spirituel pour les jouissances intérieures de l'homme, il y avait également un paradis corporel pour les jouissances extérieures. Ainsi il y avait deux paradis, puisque les jouissances avaient un double objet. Mais depuis que l'ange superbe et par conséquent envieux, méprisant Dieu pour se tourner vers lui‑même, préférant, pour ainsi dire, les vains honneurs de la tyrannie à l'humble soumission du sujet, fut déchu du paradis spirituel, (au onzième et douzième livre de cet ouvrage, j'ai traité assez longuement, et selon mon pouvoir, de la chute de Lucifer et de ses compagnons qui, après avoir été les anges de Dieu, sont devenus les anges de Satan;) depuis cette chûte il chercha avec une infernale perfidie, à s'insinuer dans les sens de l'homme dont la fidélité constante excitait sa jalousie, parce que lui‑même était tombé. Pour arriver à son but, entre tous les animaux terrestres qui habitaient le séjour du paradis avec l'homme et la femme, et leur étaient jusque‑là soumis, il choisit le serpent, animal qui, par sa souplesse et la mobilité de ses replis, était très‑propre à l'œuvre qu'il méditait; alors, abusant de la supériorité de sa nature spirituelle pour se rendre présent en lui et le soumettre à sa fourberie, il s'en sert comme d'un instrument; par lui il fait

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entendre à la femme de perfides paroles. Il commence par la partie la plus faible du couple humain, pour parvenir au tout par degrés; pensant bien que l'homme serait moins crédule et moins disposé à tomber lui‑même dans l'erreur, qu'à céder complaisamment à l'erreur d'autrui. Car, de même qu'Aaron, pour la fabrication d'une idole, ne donna pas son consentement comme s'il approuvait l'égarement du peuple, mais parce qu'il fut forcé; (Exod. xxxii, 4.) de même qu'il n'est pas croyable que Salomon se soit laissé aller à l'idolatrie par conviction, mais par complaisance pour ses femmes qui l'ont porté à ce culte sacrilége. (111. Rois, xi, 4) Ainsi, peut‑on croire qu'Adam, en violant la loi de Dieu, n'a pas été trompé par la parole de sa compagne, mais qu'il obéit à une nécessité d'alliance, par affection du mari pour sa femme, de l'un pour l'autre, de l'époux pour l'épouse. Car ce n'est pas en vain que l'apôtre a dit : « Adam n'a pas été séduit, mais la femme. » (1. Tim. il, 14) Ève accepte comme l'expression de la vérité, ce que lui dit le serpent; Adam ne veut pas se séparer de sa seule société, même pour le péché, qui leur devient commun ; mais il n'en est pas moins coupable, car il a péché avec connaissance et à dessein. Aussi l'apôtre ne dit pas : « Il n'a point péché; » mais : « Il n'a pas été séduit. » Car il montre bien qu'il a péché, en disant ailleurs : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde; » (Rom. V, 12) et un peu après, plus clairement encore : « A la ressemblance du péché d'Adam. » (Ibid. 44.) Il veut donc faire entendre par ceux qui sont séduits, ceux qui ne savent pas qu'ils pèchent. Pour Adam, il sut qu'il péchait. Autrement, quelle serait la vérité de cette parole : « Adam n'a pas été séduit? » Sans expérience des divines rigueurs, peut‑être s'est‑il trompé en croyant ne commettre qu'une faute vénielle. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne fut pas séduit comme sa femme, mais il se trompa, en s'imaginant que la justice de Dieu accepterait cette excuse : « La femme, que vous m'avez associée m'a donné elle‑même ce fuit, et j en ai mangé. » (Gen. 111, 12.) Qu'est‑il besoin d'en dire davantage? Il est vrai qu'ils n'ont pas été, dupes tous les deux, mais tous deux ont péché, et ils sont tombés tous deux dans les filets du démon.

 

CHAPITRE XII.

 

De l’énormité du premier péché commis par Adam.

 

Si quelqu'un s'étonne  pourquoi la nature hu-

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p219 LIVRE XIV. ‑ CHAPITRE XIII.

 

maine n'est pas altérée par les autres péchés, comme elle l'a été par la prévarication première, qui a été la cause de cette affreuse corruption, dont nous sommes les témoins et que nous ressentons en nous‑mêmes. En effet, nous sommes soumis à la mort et les jouets de toutes ces passions contraires qui troublent notre cœur; il n'en était pas ainsi dans le paradis, avant le péché, bien que l'homme eût un corps animal. Si quelqu'un, dis‑je, s'en étonne, je réponds qu'on ne doit pas considérer comme légère et de peu d'importance la faute commise; qu'il ne faut pas juger de sa gravité par la matière, qui n'était ni mauvaise, ni nuisible en elle‑même, mais par la défense. Car dans ce lieu d'ineffable félicité, Dieu n'aurait pas créé ou planté, quelque chose de mauvais. Mais le précepte regardait surtout l'obéissance, vertu qui, dans la créature raisonnable, est comme la mère et la gardienne de toutes les vertus : car, par le fait de sa création, rien n'est plus utile à l'homme que d'être soumis à Dieu, et rien ne lui est plus préjudiciable que de faire sa volonté et non celle de son Créateur. Aussi, ce commandement qui réservait une seule espèce de fruits, au milieu d'une si grande abondance d'aliments, était si facile à observer, si court à retenir, quand surtout la volonté ne rencontrait pas encore cette résistance qui suivit comme châtiment de la transgression, que le violateur a été d'autant plus coupable, qu'il lui était plus aisé d'être fidèle.

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