Darras tome 17 p. 571
78. La trahison de Lupus ne se borna point, comme résultat définitif, à la perte d'une armée franque. Bien qu'on estime à vingt-cinq mille, et c'est le chiffre le plus restreint, le nombre des guerriers écrasés dans les gorges de Roncevaux, la félonie du duc des Vascons entraîna des calamités près desquelles ce désastre lui-même n'est rien encore. Vingt-huit ans d'une guerre implacable où le sang chrétien coula à grands flots sous le cimeterre des Sarrasins, où les plus riches cités de la Septimanie furent livrées au pillage et à l'incendie, telles furent les conséquences de la trahison de Lupus. Le nouveau calife de Cordoue, Hescham, fils et successeur d'Abd-el-Rhaman, aussi cruel que son père mais plus habile guerrier, fit publier dans toute l'Espagne musulmane l'algihad, c'est-à-dire le ban d'extermination de tous les chrétiens. «Louanges à Dieu qui va relever la gloire de l'islamisme par l'épée des champions de la foi ! disait Hescham. Croyants de Mahomet, combattez les races infidèles qui vous entourent, soyez sans pitié pour l'ennemi. Volez à la guerre sainte et vengez la cause d'Allah 1. » Les cendres de Roland, déposées dans la chapelle bâtie par Charlemagne au lieu même où mourut le héros, durent tressaillir sous les échos de ce farouche cri de guerre. Cent mille Sarrasins conduits par les généraux Abdel-Walid-ben-Mongeith et Abdallah-ben-Abdel-Mclik refoulèrent les garnisons franques restées au delà des Pyrénées, reprirent Saragosse, Pampelune, Girona,
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1 M. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, pag. 101.
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Huesca, Barcelone, toutes les conquêtes de Charlemagne, et infligèrent au roi des Asturies, don Bermude I, une sanglante défaite (791). Franchissant alors les défilés de Roncevaux, ils pénétrèrent au pays des Vascons et dans la Septimanie, promenant partout le fer et la flamme. « Les peuples saisis d'épouvante, disent les chroniqueurs, fuyaient les villes et les campagnes pour aller disputer aux bêtes fauves l'abri de leurs cavernes. » Narbonne envahie fut livrée comme une proie aux farouches Arabes. «Les dépouilles en or, argent, étoffes précieuses, furent en telle abondance que le cinquième, qui revenait au calife Hescham pour sa part royale, fut de quarante-cinq mille mitcals d'or. Quand ces richesses arrivèrent à Cordoue avec la nouvelle de tant de victoires, il en fut par toute la ville mené grandes réjouissances. Hescham abandonna sa part de butin pour la construction de la grande mosquée et du pont de Cordoue 1. »
79. Un vengeur allait sortir des ossements héroïques de Roland. « Au temps du roi Pépin de glorieuse et éternelle mémoire, dit un
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1 Chronique arabe citée par M. Fauriel , Hist. de la Gnu/e méridionale, tom. 111, pag. 377. D'après le calcul de M. Reinaud, les quarante-cinq mille mitcals d'or attribués au calife Hescham pour le cinquième du butin fait en Septimanie représenteraient en monnaie actuelle l'énorme somme de six millions cinq cent mille francs.« Voulant sanctifier les fruits de cette expédition, ajoute M. Reinaud, Hescham les employa à terminer la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie de la mosquée bâtie par Ahd-el-Rahman le respect des Musulmans, c'est qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles constructions d'Hescham fureut achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre place pour offrir leurs vœux au Seigneur, et comme le calife étonné demanda le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens et qu'on était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves pour attester la vérité de ce qu'il disait. Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes, et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc, c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens. »(M. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, pag. 105.)
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p573 CHAP. VI. — GUERRE CONTRE LES SARRASINS D'ESPAGNE.
hagiographe, naquit le bienheureux Willelm, fils du très-noble comte Théodoric et de sa généreuse épouse Aldana, tous deux issus de race illustre, bénis de Dieu et chéris des hommes à cause de leurs vertus. Willelm fut élevé dans les disciplines libérales, instruit des lettres divines et de la science des philosophes, en même temps qu'il était formé aux rudes exercices de l'art militaire ainsi qu'il convient aux enfants des princes. Quand Pépin eut émigré de cette vie, son fils Charles surnommé le Grand monta sur le trône. Le jeune Willelm lui fut offert pour vivre au palais et y commencer le métier des armes. Sa bravoure, sa taille extraordinaire, son dévouement au roi, sa fidélité à Dieu, le firent remarquer entre tous. Charles voulut l'avoir sans cesse à ses côtés; il lui donna le titre de comte, le commandement de la première cohorte, et le fit siéger au conseil. L'unique préoccupation de Charlemagne était d'établir sur la terre le règne du Christ et de faire triompher le nom chrétien chez toutes les nations; Willelm et les autres ducs le secondaient de tout leur pouvoir. Appuyé sur eux, le grand roi pouvait être comparé à un trône d'or soutenu par des colonnes d'argent. En ces jours, les Sarrasins assemblés de tous les points de l'Espagne en une armée formidable traversèrent les montagnes des Pyrénées, inondant l'Aquitaine, la Provence et la Septimanie. Ils firent des chrétiens un immense massacre, pillant les villes et les campagnes, traînant en captivité les malheureux habitants la corde au cou, s'établissant au loin et au large sur toutes ces contrées qu'ils semblaient occuper pour toujours. A cette nouvelle, le roi très-chrétien éprouva une vive douleur. Il s'agenouilla pour implorer le secours du Seigneur; puis il assembla, selon la coutume, ses princes et ses conseillers afin de concerter avec eux les mesures à prendre. Tous unanimement s'accordèrent à désigner le comte Willelm comme celui qu'il fallait charger de la guerre contre les barbares Sarrasins. Willelm, dirent-ils, est le plus habile capitaine, le plus vaillant dans la mêlée, le plus savant dans la tactique militaire, le plus heureux dans toutes les expéditions. —Il fut donc nommé par acclamation duc d'Aquitaine, le premier de cette province après
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le roi, et chargé de repousser l’invasron ennemie 1. » A la tête de ses légions, Willelm se porta en Septimanie et rencontra les Sarrasins au moment où ils se dirigeaient sur Carcassonne. La bataille s'engagea au confluent de la rivière d'Orbieux et de l'Aude, à quatre lieues de Narbonne, près d'un hameau nommé aujourd'hui Villedaigne. «L'armée arabe, dit M. Fauriel, était composée d'hommes dont la bravoure naturelle, exaltée par l'enthousiasme religieux, avait quelque chose d'irrésistible. Ils combattirent comme devaient combattre leurs ancêtres aux jours de Tarik et de Mousa. Les milices chrétiennes ne tinrent pas contre eux. Willelm seul, à la tête d'une poignée de braves, s'obstina à rester sur le champ de bataille; il se signala par des actes de bravoure dont les chansons de geste ont immortalisé le souvenir. Elles parlent d'une foule de mécréants et d'un roi maure tués de sa main dans cette grande mêlée 2. » (Cependant les Sarrasins furent vainqueurs à Orbieux, mais la victoire leur coûta cher. N'osant pas poursuivre leur marche, ils laissèrent Willelm se retirer à Carcassonne avec les débris de son armée (793). La lutte entre les fils de l'Islam et le duc d'Aquitaine se poursuivit sans interruption jusqu'en 804. Elle redoubla d'intensité sous le règne du calife Hakem, qui succéda en 796 à son père Hescham. La victoire revint sous les drapeaux du duc Willelm, qui refoula les envahisseurs par delà les Pyrénées, poussa ses conquêtes jusqu'à l'Èbre, et vint après mille combats mettre le siège devant Barcelone. Ravitaillée par la mer, défendue par une flotte et une garnison nombreuse, couverte par des murailles d'une hauteur inaccessible, commandée par Zaïdoun le plus intrépide des chefs sarrasins, la ville paraissait imprenable. Du haut des remparts, un guerrier maure criait aux Francs : «Quelle folie est la vôtre ! Pourquoi vous fatiguer à battre des rochers ? Il n'y a point de stratagème pour prendre cette ville. Nous avons des vivres en abondance, de la viande, du miel; et vous, la famine habite sous vos tentes ! » Le duc Willelm lui
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1 Balhnd., Act. S. /Pil/elm., 2S maii.
» M. Fauriel, tlisi. da la Gaule méridionale, iota. 111, pag. 379.
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p575 CHAP. VI. — GUERRE CONTRE LES SARRASINS D ESPAGNE.
répondit : « Écoute, Maure superbe, écoute de dures paroles qui ne te plairont pas mais qui sont vraies. Vois-tu ce cheval tigré sur lequel j'observe de loin vos remparts ? Eh bien , ce cheval sera déchiré, broyé sous mes dents, avant que notre armée quitte vos murailles. Ce qui a été commencé s'achèvera 1. » Il tint parole. Les mois s'écoulèrent, le blocus se resserra autour des assiégés, le miel et la viande leur manquèrent, mais ils se flattaient qu'à l'approche de l'hiver l'armée d'Aquitaine retournerait dans ses foyers. Leur désespoir fut grand lorsque de leurs créneaux ils virent les soldats francs, la scie et la hache à la main, occupés à se construire contre la pluie, la neige et les vents, des baraquements solides. Zaïdoun prit la résolution de sortir en personne, dans l'espoir de traverser le camp des chrétiens pour aller à Cordoue solliciter du calife un secours depuis si longtemps attendu. Une nuit, monté sur le plus rapide de ses chevaux arabes dont il avait enveloppé les sabots et les fers pour en assourdir le pas, Zaïdoun se fit ouvrir une des portes de la ville, s'avança lentement à travers la partie la moins fréquentée du camp. Il passa sans accident; déjà il atteignait la plaine libre , lorsque son cheval se mit à hennir. Les sentinelles accoururent au bruit et l'enveloppèrent. Conduit au duc Willelm, il se fit reconnaître, offrant de payer sa rançon en déterminant les siens à capituler. Le lendemain Willelm le conduisit au pied des remparts ; Zaïdoun, s'adressant aux assiégés. leur dit : «Amis, ouvrez vos portes, rendez-vous. Il n'y a plus d'espoir de salut pour Barcelone. » Mais tout, en parlant ainsi, il élevait son poing fermé, signe muet qui démentait son langage. Le duc Willelm s'en aperçut. Posant sa rude main sur l'épaule du captif : « Crois-moi, Zaïdoun, lui dit-il, si je n'étais retenu par la crainte de mon Dieu, cette heure serait la dernière de tes heures 2. » Les assiégeants avaient compris le geste de leur chef captif; ils prolongèrent quelques jours encore la résistance. Mais enfin une brèche fut pratiquée aux remparts, et il fallut capituler. La garnison
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1 Astronom. Lemovieens., Vita Ludovic, pii, cap. xm. ! Eroioldus Nigellus, Carmen de rébus geslis Ludovki pii, lib. I, v. 513; Patr. lat., tom. CV, col. 584.
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obtint de se retirer libre. Barcelone ouvrit ses portes après sept mois de siège, et Zaïdoun fut envoyé à Charlemagne comme le plus beau trophée de victoire (803). Le chef arabe eut la vie sauve, seulement il n'obtint jamais la permission de retourner dans les plaines de l'Andalousie, et mourut ignoré dans quelque villa d'Austrasie. Son vainqueur, le duc Willelm, sollicita vers cette époque la faveur de renoncer à la gloire du monde pour embrasser la pauvreté du Christ au sein d'un cloître. Sa carrière de soldat était remplie. L'empire franc possédait sous le nom de marca Hispanica toutes les provinces septentrionales de la Péninsule jusqu'à l'Èbre. Les luttes contre les Sarrasins n'étaient pas finies sans doute; mais Willelm avait assez glorieusement acheté le noble repos auquel il aspirait. Nous le retrouverons aussi héroïque sous la robe de bure dans son monastère de Gellone, que sur le champ de bataille d'Orbieux ou sous les remparts de Barcelone.
§ VII. Troisième guerre d'Italie.
80. Le récit des exploits de Willelm contre les Sarrasins nous a fait quelque peu anticiper sur l'ordre chronologique des événements. La brusque apparition de Charlemagne aux bords du Rhin, après la retraite de Roncevaux (777), avait suffi pour refouler les Saxons dans le fond de leurs forêts. Mais le héros n'en comprit que mieux l'impossibilité où il se trouvait personnellement de faire face partout à la fois, sur les points extrêmes d'un empire qui s'étendait de la Vistule jusqu'à l'Ebre, des rives du Danube jusqu'à celles du Tibre. Il résolut donc de créer deux royaumes vassaux, l'un en Lombardie comprenant toute l'ancienne monarchie de Didier, l'autre en Aquitaine renfermant toute la Gaule méridionale. Discutée et approuvée dans les assemblées nationales de l'an 779, cette double mesure ne tarda point à se réaliser. Charles partit pour Pavie, vers l'automne de 780, afin d'y jeter les bases de la nouvelle organisation qu'il méditait. Ses deux fils aînés, Pépin et Charles, restèrent à Worms. Le roi emmenait avec lui ses autres enfants, Carloman, Louis, Rotrude et Gisèle, avec leur mère Hilde-
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garde. Après avoir séjourné tout l'hiver à Pavie, Charlemagne et sa famille se rendirent à Rome pour y célébrer la fête de Pâques (15 avril 781). Le pape Adrien conféra l'onction royale aux deux jeunes princes Carloman, âgé de cinq ans, et Louis qui n'en avait que trois. Carloman devait régner sur l'Italie. A la requête du pontife, on changea son nom en celui de Pépin, illustré par un aïeul dont la mémoire était si chère à l'Église et au saint-siége. Le royaume d'Aquitaine était destiné à Louis.
81. Au milieu des fêtes de ce double
couronnement, on vit arriver à Rome en ambassade solennelle deux officiers de
la cour de Byzance, le sacellaire
Constantin et le primicier Mamalus, chargés par l'impératrice Irène de négocier
le mariage de son fils Constantin VI Porphyrogénète, âgé de dix ans, avec la princesse Richtrudis
(Rotrude) qui n'en avait elle-même que huit. Le contrat fut arrêté, et les
promesses échangées avec serment de part et d'autre. L'une des conditions du
traité concernait la fin du schisme iconoclaste. Les ambassadeurs promirent, au
nom de leur souveraine, qu'un concile se réunirait à Constantinople pour
rétablir la communion entre les deux églises grecque et latine, et proclamer en
Orient la foi catholique. L'eunuque et notaire byzantin Elisée demeura dès
lors attaché au service de Rotrude, pour enseigner à la future impératrice la
langue qu'elle devrait un jour parler à ses sujets. Pendant qu'Adrien et Charlemagne
jetaient ainsi les bases de la pacification religieuse du monde, ils
concertaient ensemble une démarche qui devait assurer Quelques années de paix à
la Germanie. Dans chacune des révoltes périodiques de la Saxe, le duc de
Bavière Tassilo avait toujours eu la main. Il s'agissait de lui faire
comprendre qu'une si opiniâtre hostilité finirait par lui devenir funeste. Les
Saxons commençaient à se fatiguer d'une
lutte toujours inutile contre la puissance de Charlemagne : le temps venait où,
libre de tourner toutes ses forces contre un vassal rebelle, le roi des Erancs
écraserait le duc de Bavière. Telles furent les considérations que le pape
Adrien fit soumettre à Tassilo par les deux évêques Formosus et Damase,
auxquels Charlemagne adjoignit de sa part le diacre Riculf et le grand
échanson
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Eberhard. Cette légation obtint un entier succès: Tassilo consentit à se rendre à Worms, pour renouveler entre les mains de Charle-magne un serment de fidélité qu'il avait déjà violé tant de lois.
82. Sacré des mains du pape, le nouveau roi d'Italie, Pépin, après avoir été installé en grande pompe à Pavie s'était rendu à Modoïtia (Monza), où l'archevêque de Milan lui mit sur la tête la couronne de fer d'Agilulf. Tous les ducs et fonctionnaires lombards vinrent s'agenouiller aux pieds de cet enfant de cinq ans, pour lui jurer foi et hommage. La même cérémonie se renouvela en Aquitaine, avec un détail plus curieux. Le petit foi Louis fut amené dans son berceau jusqu'aux frontières de ses nouveaux états. Là, on le revêtit d'armes proportionnées à sa taille et à son âge, on le tint sur un cheval de guerre, et ce fut ainsi qu'il fit son entrée solennelle à Bordeaux. Il fallait tout le prestige de Charlemagne pour que des peuples aussi rebelles que les Lombards, les Aquitains et les Vascons, prissent au sérieux la royauté de deux enfants. Il est juste d'ajouter que la minorité de ces enfants royaux était confiée à tout ce que la France comptait alors de grands capitaines, d'habiles diplomates et de sages conseillers. En Aquitaine, le duc Willelm tenait l'épée du jeune roi Louis. En Lombardie, le duc Arnold et plus tard le sage Bérenger gouvernèrent sous le jeune roi Pépin ; mais au-dessus d'eux tous régnait le génie de Charlemagne.
83. L'alliance du grand roi avec l’impératrice Irène déconcertait les plans d'Adalgise, ce prétendant lombard, décoré à Constantinople du vain titre de patrice des Romains. Depuis sept ans, il attendait des flottes imaginaires, des armées qui ne se réunissaient point. Le couronnement du jeune Pépin à Rome, son installation à Pavie, les fiançailles de la princesse Ricbtrudis avec Léon IV, cette série d'événements paraissait anéantir pour jamais toute espérance d'une restauration lombarde. Cependant la diplomatie byzantine, fidèle à ses habitudes de duplicité hypocrite et de calculs perfides, tout en négociant avec Charlemagne continuait à encourager Adalgise. On préparait à Constan-tinople l'ouverture d'un concile destiné à rétablir l'Orient dans la
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communion du pape, et l'on faisait en Italie persécuter les catholiques et outrager le pape. La correspondance d'Adrien avec Charlemagne nous initie à tout ce manège de la perfidie grecque. Dans la province d'Istrie, l'évêque Maurice, fidèle aux devoirs de sa charge pastorale et donnant l'exemple de la soumission au saint-siége, fut assailli par les Grecs qui lui crevèrent les yeux 1. Aux portes de Rome la cité de Terracine était envahie par Arigise, duc de Bénévent, de connivence avec Pierre, gouverneur impérial de Naples2. A Ravenne deux émissaires grecs, Éleuthère et Grégoire, organisaient une émeute, tuaient un diacre dans la chaire de la basilique, et parcouraient les campagnes avec une bande de scélérats3. Les Grécs poursuivaient sur toutes les côtes de la Péninsule le trafic des esclaves. Ils s'associaient pour cet infâme commerce aux marchands de Venise, et il fallait que le pape prît les mesures les plus énergiques afin de protéger la liberté de ses sujets4.
84. Contre tant de difficultés et d'insidieuses attaques, le pontife n'avait d'autre appui que l'épée du patrice des Romains, l'épée de Charlemagne. Entre le grand roi et le pape Adrien il se forma non pas seulement une alliance telle qu'elle résulte d'une communauté de vues ou d'intérêts politiques, mais une véritable intimité personnelle, des relations qui affectaient d'un côté la tendresse d'un père, de l'autre les égards et la confiance d'un fils. En 783, le 30 mai, la reine Hildegarde mourut à Thionville, dans l'éclat de la jeunesse et d'une sainteté que tout son siècle a célébrée. « Ses contemporains, disent les actes, ne l'appelaient jamais que la très-bienheureuse reine. Tout ce que le monde peut offrir de puissance et d'honneurs, argent, or, pierreries, luxe d'ameublements, recherches de toilette, Hildegarde l'eut à sa disposition, car son domaine particulier comprenait des possessions égales à de véritables royaumes. Mais parmi ce luxe extérieur, la conversation de la pieuse reine était au ciel. Dédaignant les trésors de la terre, son cœur soupirait pour les richesses que l'oeil de l'homme n'a point vues ni
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1 Codex Carolin., lxv; Putr. lat., toni. XCVIIi, sol. 320. —
2. lbid.. LXVI; col. 322. —
3. lbid., LXXVH; col. 357. —
4. liiid., i.xxxiv; col. 3S6.'
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l'oreille entendues, et que toutes les facultés de i'âme ne suffisent point à embrasser. Saintement prodigue, sa main répandait dans le sein des pauvres des largesses royales dont elle était avare pour elle-même. Sa prudence égalait sa charité; on admirait la sagesse de sa conduite, la force et la persévérance de ses nobles desseins, la modestie souveraine qui présidait à toute sa vie. Afin de perpétuer ses aumônes, elle institua en grand nombre des monastères nouveaux et dota largement les anciens, voulant que jusqu'à la fin des siècles les pauvres de Jésus-Christ pussent y trouver leur subsistance. Parmi tant d'établissements religieux et charitables, elle fonda l'abbaye de Campidona (Kempten en Bavière), qui devint l'objet de sa prédilection. Elle conduisit elle-même à Rome, en 781, le vénérable Andegarius élu pour premier abbé, et le présenta au pape Adrien qui lui conféra en personne la bénédiction abbatiale, le jour de Pâques, dans la basilique vaticane, en présence de Charlemagne et de tous les princes francs. Elle obtint du pontife les corps des saints martyrs Gordien et Epimaque1, qu'elle transféra en grande pompe dans le nouveau monastère. L'église, véritable basilique, en fut dédiée sous l'invocation de la bienheureuse vierge Marie et des deux saints martyrs. Par son testament Hildegarde demanda à être un jour inhumée en ce lieu qu'elle avait tant aimé 2. » Le vœu de la pieuse reine ne put s'accomplir immédiatement après sa mort. Elle fut déposée près du corps de deux de ses filles, Adélaïde et Hildegarde, mortes quelques jours avant leur mère, dans l'église Saint-Aruoul de Metz. Charlemagne lui fit élver un magnifique tombeau, pour lequel Paul Diacre composa l'inscription suivante : «L'éclat de cette statue aux rayons d'or n'est qu'un pâle reflet des grandeurs ensevelies dans la tombe. Ici repose la reine Hildegarde, digne
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1 Gordianus ou Gordien, ancien vice-préfet de Rome, fut martyrisé en 362 sous Julien l'Apostat. (Cf. toiu.X de cette Histoire, pag. 149.) Saint Épimaque avait été martyrisé à Alexandrie sous la persécution de Dèce (12 décembre 230.) Ses reliques furent transférées au IVe siècle moitié à Rome, moitié à Constantinopte.
2. Kolland., Ait. H. Ilildegard., 30 aprii.
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épouse du plus grand des rois. Sa grâce et sa beauté, telles que l'Occident n'en vit jamais de comparables, furent pourtant dépassées par le charme de ses vertus, la simplicité de son âme, la sainteté de son cœur. Pieuse reine, pour dire ton nom il faudrait nommer toutes les vertus, douceur, sagesse, vigilance, sérénité d'âme et de visage, charité sans bornes. Pour te louer dignement un seul mot suffit : Épouse d'un héros, tu fus digne de lui. Pendant qu'il soumettait l'univers à ses lois depuis les rives de la Vistule jusqu'à celles du Tibre, ta main savait l'aider à porter le sceptre de tant de royaumes. Douze années s'écoulèrent dans cette union aujourd'hui brisée. Mère des rois, naguère l'orgueil du trône, objet maintenant de tant de douleurs, le Franc te pleure, le Suève, le Germain, le Breton, l'Ibérien et la dure race des Goths te pleurent. Sur les rives de la Loire, dans les plaines de l'Italie, dans la cité de Rome, un cri de deuil a retenti. Le cœur robuste des guerriers s'est déchiré sous leur armure, les larmes roulent sur leurs boucliers : ils pleurent ta mort, mêlant leurs regrets à ceux du héros qui t'avait tant aimée. A tous une seule consolation reste, la certitude que tu règnes toujours sur nous du haut du ciel 1. »
Aurea quœ fulvis rutilant elementa fîguris,
Quam clara extiterint menibra sepulta docent. Hic regina facet, régi prœcelsa potenti
Hildegard Carolo quœ bene nupta fuit. Quœ tantum clarœ transcendit stirpis alumnos,
Quantum quo genila est, indica gemma solum. Huic iam clara fuit florentis gratia formas,
Qua non Occiduo pulchrior ulla foret : Cujus non tenerum possunt œquare decorem,
Sardonyx Pario, lilia mixta rosis. Attamen h.anc speciem superabant lumina cordis,
Simplicitasque anima;, interiorque décor. Tu mitis, sapiens, solers, jucunda fuisti,
Dapsilis, et cunctis condecorata bonis. Sed quid plura feram, cum non sit grandior ulla
Laus tibi, quam tanlo complacuisse inro ? Cumque vir omnipotens sceptris junxisset avilis
Liniferumque Padum, llomuleumque Tibrim, Su sola inventa es, fueris quœ digna tenere
ilultiplicis regni aurea sceptra manu.