Darras tome 25 p. 311
6. Quel fut le chapelain à gages qui rédigea sur ce ton homiliaire, au nom du fourbe césar, une lettre dont chaque mot est un mensonge sacrilège? L'histoire ne nous en a point conservé le nom et la perte est médiocre. Quel que fut ce scribe subalterne, il ne
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1 Epistoke diversor. ad S. llugonem. Epist. VIIT ; Pair, lat., tom. CLIX, col. 933.
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vaut pas la peine qu'on perdrait à le rechercher, sous le voile dont reste couverte sa schismatique et césarienne mémoire. D'ailleurs, selon l'expression du protestant Lüden, « cette lettre d'apparat, dont Henri IV fit répandre des milliers d'exemplaires en Allemagne, ne trompa personne. » Les protestations dont le tyran avait tant abusé ne trouvaient de crédit nulle part. Ce n'étaient plus des paroles qu'on lui demandait, mais des actes. Or, chacun de ses actes était en contradiction flagrante avec ses promesses. Au moment où il tenait à saint Hugues le langage d'un pénitent venu à résipiscence, n'aspirant qu'à se réconcilier avec le pape, résolu dans ce dessein de partir aussitôt pour Rome, il fomentait le schisme en Italie, faisait élire successivement trois antipapes, et refusait, non-seulement de comparaître, mais même de se faire représenter au concile de Latran. Quand il insistait en termes attendris sur son désir de mettre un terme à tant de guerres désastreuses et de faire jouir enfin ses états d'une paix qu'ils n'avaient jamais connue sous son règne, l'hypocrite césar venait de recommencer, au cœur même de la Germanie, une expédition de rapine et de sang. Profitant de l'absence de Welf I duc de Bavière et des autres princes allemands partis pour la croisade, il s'était, comme autrefois, jeté sur la Saxe 1, cette province catholique dont le nom seul lui faisait horreur. Les Saxons prirent à témoin le ciel et la terre contre la sauvage barbarie de l'agresseur couronné. La Trêve de Dieu, promulguée au concile de Clermont et adoptée dans toute l'Europe chrétienne, couvrait d'une inviolable immunité les domaines des seigneurs et des chevaliers qui allaient en Orient combattre les infidèles. Le parjure césar qui témoignait dans sa lettre à Hugues de Cluny un si ardent désir d'aller au Saint-Sépulcre adorer le Dieu qu'il avait tant outragé, ne songeait qu'à spolier les soldats de la croix et à ruiner leurs familles. Mais la Saxe, défendue par le comte Henri de Limbourg5, résista héroïquement. Désespérant de la vaincre par les armes, le pseudo-empe-
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' Sigebert. Gemblac, Chronic, Pair, lat., tom. CLX, col. 222.
2 Henri de Limbourg était petit-fils, par sa mère Jutta, de Frédéric de Luxembourg que l'empereur Henri III avait, en 1047, investi du duché de la Basse-Lorraine. (Cf. Art de vérifier les dates, édit. 1770, p. 033-G35.)
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reur eut recours à ses moyens ordinaires de corruption vénale. Il offrit à Henri de Limbourg le duché de la Haute-Lorraine vacant par la mort de Godefroi de Bouillon. Le comte accepta le marché, reçut cette opulente investiture et abandonna les Saxons. Sa félonie ne fut nuisible qu'à lui-même. La catastrophe finale qui allait bientôt enlever au tyran germain le trône et la vie devait délivrer la Saxe et déposséder le comte de Limbourg de son duché éphémère. S'il se trouvait encore quelques âmes serviles que l'appât des richesses enchaînait ou rattachait à la fortune du pseudo-empereur, le mouvement général de l'opinion se retirait de lui. Les populations chassaient les évêques intrus auxquels il avait conféré la crosse et l'anneau, et rappelaient leurs pasteurs légitimes. C'est ainsi que « le clergé et tout le peuple de Cambrai, dit le traducteur anonyme des Gesta pontificum Cameracensium, se rebellèrent » contre un titulaire de ce genre. «D'une seule voix et volenté, ils li dirent: Sire Wauchier, vous êtes excommunié par l'église de Rome et par celle de Reims. Si (ainsi) ne voulons plus souffrir de vous. Allez quérir votre réconciliation et pouvoir de faire office d'évêque, sinon ne reparaissez plus ici 1. »
7. Ce Waulchier ou Gaucher, en latin Walcherus, ancien archidiacre de Cambrai, avait été, en 1093, mis en possession du siège épiscopal de celte ville par le pseudo-empereur, qui le gratifia en outre du titre et des fonctions de comte de Cambrai 2. Une élection canonique, celle de Manassès, neveu de l'archevêque de Reims du même nom, avait cependant eu lieu l'année précédente et obtenu la ratification du pape Urbain II. Mais l'usurpateur imposé par Henri IV avait la force à sa disposition. L'évêque légitime Manassès fut chassé de Cambrai. « Qu'il aille, s'il le veut, se plaindre à Rome ! » disaient ironiquement les césariens partisans de l'intrus. Celui-ci fut peu après solennellement excommunié au concile de Clermont (1093), où il eut l'audace de se présenter pour
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1 Gest. pontif. Camerac. Versio Gallica; Pair, lai., tom. CXLIX, col. 221.
2 Ces/, pontif. Camerac, ibid. col. 21G. Nous croyons devoir prévenir le lecteur que les Gexta pontifie. Camerac, dont l'auteur est resté anonyme, sont rédigés daus un esprit hostile au saint-siége et dévoué de parti-pris à la faction du schisme césarien.
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faire annuler comme attentatoire aux droits du siège de Cambrai le rétablissement de l'évêché d'Arras, ordonné récemment par Urbain II 1. Mais toujours couvert par la protection de césar, il continua son intrusion, sans nul souci des anathèmes du concile, ni de leur promulgation solennelle faite dans la province même de Cambrai par les soins des deux archevêques qui se succédèrent sur le siège de Reims, Renaud du Bellai (1083-1096) et Manassès de Châtillon (1096-1106). Pour mieux consolider son double pouvoir de comte et d'évêque, il se prêta sans résistance au mouvement qui portait alors les bourgeois de Cambrai, comme ceux de la plupart des autres cités, à se constituer en commune. Assuré d'ailleurs du dévouement des hommes d'armes auxquels il prodiguait les biens et les trésors de l'église, il se croyait affermi pour jamais dans son intrusion. Sa surprise et sa colère en furent d'autant plus grandes lorsqu'en l'an 1102 le clergé et le peuple lui firent la sommation catégorique ou de se réconcilier avec le saint-siége ou de sortir de Cambrai. Gaucher n'entendait faire ni l'un ni l'autre; il eut recours aux armes. Mais les fidèles appelèrent à leur aide le comte de Flandre, Robert le Hiérosolomitain, qui revenait alors de la croisade où il s'était couvert de gloire, et où les Sarrasins, émerveillés de sa bravoure, l'avaient plus d'une fois dans les batailles pris pour saint Georges, ce patron de la chevalerie, dont ils entendaient le nom prononcé comme un cri de guerre par les soldats chrétiens. Devant ce puissant adversaire, Gaucher, après avoir pillé quelques châteaux tels que Busigny, Ogey et Busseines, dut abandonner la partie et se réfugier près du pseudo-empereur son maître. Henri IV occupé à sa guerre contre les Saxons ne put tout d'abord se rendre en personne à Cambrai; mais il donna sur-le-champ l'ordre au comte de Louvain et à l'évêque Otbert de Liège, autre intrus schismatique et césarien, de lever, le premier deux cents, et le second trois cents chevaliers pour aller chasser de Cambrai Manassès l'évêque légitime, châtier les habitants comme des rebelles et rétablir Gaucher. Peu de temps après, Henri IV lui-même « à très-
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1. Cf. tom. XXIV de cette Histoire, p. 201, 207.
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grand ost 1» dit le chroniqueur, arriva en Flandre, promenant partout la terreur, incendiant et pillant les villes et les campagnes. Marcoing, Palluel, Inchi, l'Écluse et Bouchain furent entièrement rasés. Le tyran fît alors son entrée triomphale à Cambrai, où il rétablit l'intrus Gaucher sa créature. Et comme l'hiver approchait, il retourna en Allemagne, jurant de revenir au printemps prochain avec une armée et une flotte, pour envahir par terre et par mer les états du comte de Flandre.
8. Cette menace, comme tant d'autres que l'orgueil d'un succès momentané dictait au tyran, ne devait jamais se réaliser. A son retour en Germanie, le pseudo-empereur trouva l'opinion publique exaspérée contre lui. La campagne de dévastation entreprise contre la Flandre au mépris des lois sacrées de la Trêve de Dieu et du droit des gens, poursuivie avec une férocité sans égale dans l'unique but de faire revivre un schisme détesté, révoltait tous les esprits. Ces dispositions hostiles se manifestèrent d'une façon inquiétante à la diète tenue à Mayence durant les fêtes de Noël de l'an 1102. « Les princes, dit la chronique d'Hildesheim, refusaient d'assister aux conseils ou devaient se traiter les affaires de l'État, ils affectaient de ne point en conférer avec le souverain et se bornaient à l'entretenir des questions particulières qui les concernaient eux-mêmes. Cette attitude dura jusqu'au jour de l'Epiphanie (6 jan-
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1 « Avec une très-grande armée. » La chronique de Cambrai ne nomme aucun des seigneurs qui accompagnèrent Henri IV dans cette expédition. Cependant les auteurs de l'Art de vérifier les dates, (tom. II,p. 615, col. 1,) rattachant à cet épisode la mention d'une blessure grave reçue vers cette époque par le comte Hugues de Champagne (Cf. tom. XXIII de cette Histoire, p. 491) supposèrent que ce comte avait suivi le pseudo-empereur à Cambrai. M. de Montalembert, sur la foi de cette conjecture qu'il n'admettait d'ailleurs pas sans hésitation, s'exprime en ces termes : « L'empereur assisté, on ne sait trop pourquoi, du comte Hugues de Troyes, marcha au secours de sa créature assiégée dans Cambrai. » (Les moines d'Occident, tom. VII, p. 353.) La supposition faite par les Auteurs de l'art de vérifier les dates est purement gratuite et ne repose absolument sur rien. M. d'Arbois de Jubainville constate en effet que les monuments historiques relatifs à l'expédition de Henri IV contre Robert de Flandre ne parlent point de la présence du comte de Champagne. «D'ailleurs, dit-il, cette expédition eut lieu en l'an 1102, et c'est de l'année 1104 que datent les pièces où il est question des blessures de Hugues de Troyes. » (Hist. des ducs et comtes de Champagne, tom. II, p. 82.)
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vier 1103). La messe de cette grande solennité fut célébrée à la cathédrale de Saint-Martin par l'évêque de Wurtzbourg, Eméhard, qui prononça après l'Évangile une touchante allocution. Le peuple l'écoutait dans un profond silence, lorsque l'empereur, se levant de son trône, prit la parole. D'une voix pleine de larmes, et comme s'il eût été touché jusqu'au fond du cœur par un repentir sincère, il déclara qu'il remettait les rênes du gouvernement au jeune roi Henri son fils, et que de sa personne, en expiation de ses péchés, il allait partir pour Jérusalem1. » — «A ces mots, dit Ekkéard d'Urauge, clergé, princes et peuple éclatèrent en actions de grâces, louant Dieu et félicitant le monarque de sa pieuse résolution. Un grand nombre de chevaliers s'offrirent à prendre la croix avec lui et à partager les périls du saint pèlerinage2. » L'allégresse et l'enthousiasme étaient au comble. Henri IV ne jouait pourtant qu'une nouvelle comédie. Mais il n'épargna rien pour la faire prendre au sérieux. Ruotpert, le schismatique évêque de Damberg, dont le nom avait été mêlé à toutes les entreprises de la faction césarienne contre le grand pape saint Grégoire Vil, venait de mourir dans l'impénitence finale (11 juin 1102). Les députés du l'église vacante s'empressèrent de porter l'anneau et le bâton pastoral du défunt au pseudo-empereur, pour lui demander un nouvel évêque. Occupé alors de sa guerre contre les Saxons, Henri IV remit la décision de l'affaire à la diète de Noël. «En conséquence, disent les actes, le 21 décembre suivant, une nouvelle délégation composée des principaux dignitaires du chapitre de l'église vacante, savoir : le prévôt de la cathédrale Égilbert, le doyen Adelbert, Eberbard prévôt de Saint-Jacques auxquels se joignirent grand nombre de seigneurs et de chevaliers, prirent la route de Mayence afin de s'y trouver aux fêtes de Noël, époque fixée pour le choix du futur évêque. Or, ces divers personnages espéraient que l'élu de Henri IV serait sinon l'un d'entre eux, du moins quelqu'un de leurs compatriotes puissant et riche,
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1Annal. Hildesheim. l'ulr. lat., tom. CXLI, col. 588. On se rappelle que, dés l'an 1099, le jeune Henri, cinquième du nom, second fils du pseudo-empereur avait été associé au trône paternel. (Cf. tom. XXIV de cette Histoire, p. 346.)
2. Ekkeard. Uraug , ChrOKic. l'air, lai., tom. CLIV, col. 987.
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qui aurait eu assez de crédit et d'argent pour acheter la faveur impériale. C'était en effet la coutume, ajoute naïvement Ebbo, l'un des auteurs des actes, que l'empereur vendît les êvêchés et mît à prix les investitures. Aussi les princes, les grands, les nobles de Germanie avaient soin d'entretenir à la cour ceux de leurs fils qui embrassaient la carrière ecclésiastique. Ces jeunes clercs avaient le titre de chapelains de l'empereur et attendaient une occasion favorable pour obtenir de césar un siège épiscopal. Les députés de Bamberg comptaient que leur nouvel évêque serait choisi dans ces conditions. Admis à l'audience impériale, Henri IV les accueillit avec une bienveillance parfaite. « J'ai voulu, leur dit-il, me donner le temps de chercher un pasteur digne de l'illustration de votre église. Mes aïeux ont fondé la cathédrale de Bamberg, ils ont eu pour cette ville un amour de prédilection. Depuis six mois une foule de candidats m'ont offert des sommes énormes, si je consentais à leur donner l'investiture de ce siège. Mais j'ai rejeté toutes ces propositions vénales, il vous faut pour évêque un modèle de foi, de sagesse, de sainteté. J'ai donc choisi un saint.» — Puis il s'étendit longuement sur l'éloge du sujet dont il avait fait choix, mais sans articuler son nom. — Les délégués impatients de savoir ce nom, se hasardèrent à dire : « Mais quel est-il?» — « Le voilà, » répondit l'empereur, en désignant parmi ses chapelains un personnage nommé Otton, dont la tenue à la fois modeste et digne était celle d'un véritable clerc, portant l'habit ecclésiastique et la tonsure. «Voilà, reprit Henri IV, votre seigneur évêque, le nouveau pasteur de l'église de Bamberg. » Et le prenant par la main, il le présenta aux délégués. Ceux-ci furent consternés; ils jetèrent autour d'eux des regards où se lisait leur désappointement, et auxquels l'assistance, toute composée de chapelains impériaux et de nobles seigneurs, répondit par des signes qui les invitaient à protester contre un pareil choix. Enfin Bérenger comte de Sullzbach, l'un des délégués, s'adressant à l'empereur murmura plutôt qu'il n'articula ces paroles : «Seigneur auguste, nous avions espéré que vous nous donneriez pour évêque un des princes de votre cour, allié aux nobles familles de Bamberg et connu de nous. Mais
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celui-ci, qui est-il? d'où vient-il? Nous n'en savons rien.» — Henri IV bondit à cette objection. « Vous demandez qui il est! d'où il vient! Je vous réponds qu'il est évêque de l'église de Bamberg, c'est moi qui vous l'envoie et je veux être son père. Vive Dieu! quiconque oserait y contredire, me blesserait à la prunelle de l'œil. » — Cependant Otton s'était jeté aux pieds de l'empereur et fondant en larmes: «Je ne suis qu'un pauvre clerc, indigne d'un tel honneur, s'écria-t-il. Daignez, je vous en conjure, fixer votre choix sur quelqu'un des nobles et illustres chapelains, mes collègues, que le mérite, la naissance et le crédit appellent à soutenir l'éclat d'une si haute dignité.» —Sans lui répondre, Henri IV interpella de nouveau les délégués : « Vous voyez, dit-il, si cet homme est un ambitieux! C'est la troisième fois qu'il refuse un siège épiscopal. Deux fois déjà il m'a contraint de choisir à sa place un des chapelains ses collègues. Que dites-vous d'une pareille conduite? La première fois, je voulais le nommer à l'évêché d'Augsbourg; il m'a répondu qu'il y avait dans le clergé de ma chapelle des sujets plus anciens et plus méritants que lui. Plus tard je lui offris l'évêché d'Halberstadt et il me fit la même réponse. Mais cette fois, j'ai la confiance que Dieu lui-même voulait le réserver pour l'église de Bamberg. » —Touchés de ce spectacle et du désintéressement d'Otton, les délégués se précipitèrent pour le relever, car il était toujours prosterné devant le trône impérial. Malgré sa résistance, ils le présentèrent au monarque qui lui mit au doigt l'anneau d'or, et plaça dans sa main le bâton pastoral, en disant: «Je prends à témoin le Dieu tout-puissant à qui rien n'est caché que je ne connais pas un homme mortel plus digne du saint ministère qu'il va remplir au milieu de vous 1.» —Henri IV disait vrai, plus peut-être qu'il ne le pensait lui-même, car Otton, s'adressant à toute l'assistance s'écria: « Je fais à Jésus-Christ mon Dieu le vœu solennel de renoncer à l'épiscopat, si je ne reçois l'investiture canonique et la consécration des mains du seigneur pape apostolique, après une élection régulière faite par le clergé et le peuple de Bamberg2. »
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1. Bolland. Act. SS. tom. I Jul. die 2 p. 397 et 377.
2.In ipso igilur articulo adhuc in curia votum vovit Domino, nunquam se in
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9. Le pauvre clerc qui venait de recevoir l'investiture dans des circonstances si émouvantes était saint Otton de Bamberg, le futur apôtre de la Poméranie. Son nom devait être, en 1189, solennellement inscrit au livre d'or des élus par le pape Clément III. Né en Souabe, vers l'an 1062, d'une famille noble mais peu opulente, il perdit de bonne heure ses pieux parents, Otto et Adélaïde1, dont le modeste héritage passa à son frère aîné le comte Frédéric. Otton avait déjà commencé le cours de ses études libérales; Frédéric ne put avec ses minces ressources pourvoir, comme il l'aurait voulu, à l'entretien du jeune clerc. Otton y suppléa par son énergie personnelle. Il passa en Pologne, apprit rapidement la langue du pays et ouvrit une école où toute la noblesse polonaise envoya bientôt ses enfants. La réputation du jeune écolâtre s'étendit à toutes les contrées du Nord. On admirait en lui une science consommée, l'élégance et le charme de ses discours, l'angélique pureté de sa vie. Le duc Wladislas de Pologne, fils du roi Boleslas II, l'attacha à sa cour. Il le choisit en 1088 pour aller demander en son nom à Henri IV la main de sa sœur la princesse Judith, veuve de Salomon roi de Hongrie. La négociation eut un plein succès. Otton eut alors pour la première fois l'occasion de connaître personnellement Henri IV, qui put lui-même apprécier le mérite du jeune clerc. Il escorta Judith en Pologne et demeura attaché à son service en qualité de chapelain jusqu'à la mort de cette princesse5. Il revint alors en Germanie, et entra dans la congrégation des clercs réguliers de Ratisbonne. Cette ville possédait une célèbre communauté de religieuses, dont l'abbesse était en ce temps une nièce de Henri IV. Otton en devint le chapelain. « Un jour de grande solennité, disent les actes, l'empereur étant venu assister aux offices du monastère,
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episcopatu mansurum, nisi et consecrationem pariter et investituram canonice, consensu et petitione Ecclcslx suas, a manu domini apostotici suscipere rnere-lur. (Bolland. iom. cit., p. 338.)
1 On a voulu rattacher l'origine de saint
Otton à l'illustre famille d'Andechs, des ducs de Bavière, et lui donner pour sœurs sainte Mechtilde et sainte Gertrude, toutes deux issues de cette noble race. Mais les actes de saint Otton
publiés par les Bollandistes (lom. cit., p. 316 et seq.) ne permettent
plus de soutenir cette opinion.
2 Usserman, S. Otlonis vita, § 2, Patr. lat., tom. CLXXIII, col. 1270.
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reconnut Otton. Après la cérémonie, il dit à l'abbesse : « En une si grande fête, j'ai le droit de vous demander un présent. Comme nièce et comme sujette fidèle, vous ne me le refuserez pas.» —L'abbesse répondit : « 0 roi mon seigneur, faites connaître votre volonté à votre humble servante. Elle est prête à vous obéir. » — « Je ne vous demande rien autre chose que la permission d'attacher votre chapelain Otton à mon service. Je connais ses vertus et son mérite. Notre république, respublica nostra, a besoin d'un tel homme. » Aucune requête ne pouvait faire plus de peine à l'abbesse, qui allait perdre ainsi son conseiller le plus fidèle. Mais il était impossible de songer même à opposer un refus à la majesté impériale. Otton fut appelé, et l'abbesse le présenta, non sans verser des larmes, au tout-puissant césar1. Il entrait sans doute dans les vues du persécuteur le plus acharné de l'Église d'avoir à ses côtés comme une réserve de vertueux et saints personnages dont il se pouvait servir à l'occasion, soit pour pallier ses crimes, soit même pour ménager en un péril imminent sa réconciliation avec le saint-siége. Cette tactique, dont il usait envers le vénérable abbé de Cluny, paraît avoir inspiré sa conduite à l'égard d'Otton. Il est remarquable d'ailleurs qu'à toutes les époques et sous tous les gouvernements, les persécuteurs ont suivi avec la même hypocrisie une ligne de conduite absolument semblable. Mais leur fourberie ne fait que mieux ressortir la responsabilité encourue par les vrais serviteurs de l'Église, qui acceptent de jouer près d'eux ce rôle de complaisants ou de dupes. Ainsi il n'est pas douteux qu'à l'époque où Otton devint chapelain du pseudo-empereur, celui-ci ne fût notoirement excommunié comme schismatique simoniaque. Les hagiographes ne nous expliquent point les motifs qui déterminèrent l'homme de Dieu à accepter des fonctions officielles,vqui l'obligeaient à communiquer chaque jour in sacris avec le Néron de la Germanie. Ils se bornent à dire qu'au milieu d'une cour d'apostats, et en face d'un prince qui avait créé l'antipape Wibert, Otton ne cessait de protester de son attachement aux papes légitimes et aux véritables successeurs de saint Pierre. Henri IV ne semblait point choqué de la
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1. Bollnnd., loc cit., p. 376.
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liberté de son langage. Seulement il trouvait moyen d'écarter le plus souvent de sa cour ce censeur incommode et lui confiait des missions extérieures. C'est ainsi qu'il le chargea de surveiller les travaux de la cathédrale de Spire, achevée vers l'an 1100. Otton le fit dans des conditions tellement avantageuses pour le trésor impérial, qu'Henri IV, en louant la scrupuleuse probité de son chapelain, avait coutume de dire que les prédécesseurs de celui-ci demandaient pour un semestre ce qu'il n'aurait pas dépensé en dix ans. Investi de l'évêché de Bamberg, Otton fut escorté triomphalement par les délégués dans sa ville épiscopale. « Il y arriva, disent les actes, le jour de la Purification de la sainte Vierge (2 février 1103). Du plus loin qu'il aperçut la flèche de la cathédrale, il mit pied à terre, détacha sa chaussure, et pieds nus, sur la neige glacée, par un froid intense, il continua sa route. Le clergé et le peuple l'attendaient aux portes de la ville; des larmes d'attendrissement coulèrent de tous les yeux, à la vue de ce pasteur humble et pénitent, dont l'entrée ressemblait si peu aux pompes séculières des évêques schismatiques. Conduit à la cathédrale au milieu des chants d'allégresse, il renouvela devant l'immense auditoire la protestation faite par lui à la cour de Mayence, déclarant qu'il ne se considérerait évêque de Bamberg qu'après une élection canonique et la consécration reçue des mains du pape légitime. Quand il eut reçu au palais épiscopal les hommages et les vœux de la population entière, il fallut réchauffer avec de l'eau tiède ses pieds tellement gelés, que le sang en découlait goutte à goutte par des crevasses rigides. Mais l'homme de Dieu paraissait insensible à la douleur1. »