Angleterre 13

Darras tome 23 p. 2

 

§ Ier. Dernières années de Guillaume  le Conquérant.

 

  1. Quelques jours avant la mort de Victor III, le Conquérant de l'Angleterre avait été appelé au tribunal du souverain juge pour rendre compte d'un demi-siècle de combats, de puissance et de gloire terrestre. Les dernières années de Guillaume le Bâtard n'avaient été qu'une série de luttes sanglantes, d'expéditions mili­taires, non plus contre la race anglo-saxonne désormais soumise à son pouvoir, mais contre les membres de sa propre famille. Nous avons parlé de la révolte de Robert Courte-Heuse son fils aîné, et de ses attentats parricides 1. L'évêque de Bayeux, Odo (Eudes), frère

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1. Cf. tom. XXII de cette Jlistoire, p. 4M.

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p3 CHAP.  I.      DERNIÈRES   ANNÉES   DE   GUILLAUME   LE   CONQUÉRANT       

 

du Conquérant, créé successivement par celui-ci comte de Kent, de Héréford, grand justicier de toute la monarchie, titre qui lui valut le surnom de « second roi d'Angleterre », ne trouvait pas encore cette haute fortune égale à son mérite ou plutôt à son ambition dé­sordonnée. L'idée lui vint en 1082 de se frayer la route au souve­rain pontificat. La fortune prodigieuse de Robert Guiscard en Apulie et en Sicile avait fait germer les idées les plus extravagantes dans l'esprit de ses compatriotes ; ils se persuadaient qu'avec un pape d'origine normande, l'Italie entière passerait sous la domina­tion des Normands. Des prophéties populaires accréditées de l'un et de l'autre côté du détroit annonçaient que Grégoire VII aurait pour successeur un grand pape nommé Odo, dont la puissance s'étendrait sur l'univers entier 1. L'évêque de Bayeux se crut désigné par la prédiction. Il commença dès lors des intrigues à Rome, y acheta un palais qu'il enrichit de colonnes de marbre et des meu­bles les plus rares. Il combla de présents les sénateurs, les patrices, tous ces fameux capitanei dont la main vénale s'ouvrait à l'or de l'étranger. Les pèlerins de Normandie et d'Angleterre n'arrivaient jamais à Rome sans quelque message de la part de l'évêque de Bayeux. Hugues le Loup comte de Chester et une foule de grands vassaux anglais et normands, séduits par la perspective d'une ex­pédition qui les rendrait maîtres de toute l'Italie septentrionale de­puis les Alpes jusqu'au Tibre, entrèrent dans la conspiration. Ils abandonnaient joyeusement leurs domaines des bords de la Seine ou de la Tamise contre la promesse des fertiles vallées du Tessin, de l'Adige et du Pô, sous le brillant soleil de l'Italie. Ils firent ser­ment sur les évangiles de conduire l'ambitieux évêque à Rome. Une flotte fut réunie dans l'île de Wight, où les aventuriers s'embarquè­rent. Guillaume le Conquérant était alors en Normandie. Au pre­mier avis de cette clandestine expédition, il réunit ses vaisseaux, traversa le détroit et surprit son frère à la hauteur de l'île de Wight2.


Après s’être emparé des trésors

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1.Quidam soriïlegi Homanorum quis in papatu succederet Hildebrando indagarunt, et quod post transitant Gregorii Odo romanus papa foret invenerunt. (Ordo. Vit. Hïst. eceles., 1. VII, c. VII : Patr. Lat., t. CLXXXVIII, col. 528.

2.Festinanter in Angliam transfretavit, ac Odoni episcopo cmn grandi pompa navigare cupienti, ex insperato in insula Vccta obviavit. (Id. ibid,).

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p4       VACANCE  DU   SAINT-SIÈGE   (1087-1088).

 

destinés à la folle entreprise, il réu­nit les chefs anglo-normands dans cette île et devant eux accusa l'évêque d'avoir abusé de son pouvoir de grand-juge, d'avoir mul­tiplié les exactions, aggravé les impôts, spolié les églises et les mo­nastères pour fournir aux frais de son ambitieuse et simoniaque tentative, enfin d'avoir entraîné hors du royaume les guerriers sur lesquels se fondait la sécurité de la conquête. « Les rois chrétiens qui avant moi gouvernèrent ce pays, dit Guillaume en terminant, se sont tous distingués par leur amour pour l'Eglise de Dieu. Ils l'avaient comblée d'honneurs et de richesses. C'est là ce qui nous fait espérer que le Seigneur aura reçu dans son paradis leur âme purifiée. Ainsi reposent dans la paix éternelle les rois Adelbert et Edwin, saint Oswald, Athulf et Alfred, Edouard-l'Ancien, Edgard et enfin mon cousin bien-aimé et très-cher seigneur Edouard le Con­fesseur. Fallait-il que mon frère, un évêque, constitué par moi ré­gent du royaume, se fit par ambition l'oppresseur des églises, du peuple et des pauvres ; qu'il subornât mes plus braves chevaliers et devînt le fléau de l'Angleterre ! Soyez juges dans cette cause où je ne veux pas prononcer moi-même et fixez la peine que mérite le coupable. » Un silence de mort se fît dans l'assemblée. Nul n'osait prendre la parole, dit le chroniqueur, tant la terreur inspirée par l'évêque de Bayeux était grande. Guillaume reprit alors : «Tout crime doit être puni. Nulle considération personnelle ne saurait amnistier un traître. Qu'on saisisse cet homme et qu'en le tienne sous bonne garde. » Mais aucun des chefs n'osa mettre la main sur l'évêque. Le roi s'avança donc et l'arrêta lui-même. « Je suis clerc et ministre du Seigneur, s'écria Eudes ; nul n'a le droit de condam­ner un évêque sans le jugement du pape ! » Guillaume répondit avec autant d'à-propos que de sagesse : « Ce n'est point un clerc ni un pontife que je condamne, mais le comte de Kent, mon vassal, établi par moi régent du royaume. Je l'arrête pour lui faire rendre compte de son administration. » L'évêque rebelle fut conduit en Normandie et emprisonné dans la citadelle de Rouen (1082). Tous ses biens furent confisqués, les grands-vassaux qu'il avait entraînés dans sa misérable aventure firent leur soumission, l'expédition projetée en Italie par ce prétendant à la papauté se termina pour lui par une captivité qui devait durer cinq années.

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p5 CHAP.   1.   •—   DERNIÈRES  ANNÉES   DE   GUILLAUME   LE  CONQUÉRANT.       

 

 2. Peu de temps après ce dramatique événement, la pieuse reine Mathilde mourut d'une maladie de langueur (1er novembre 1083). Sa mort causa d'unanimes regrets aux deux peuples d'Angleterre et de Normandie. Ses funérailles furent célébrées avec magnificence, au milieu du concours des barons, des évêques, des abbés, du peu­ple et des pauvres qui la pleuraient comme une mère. On déposa ses restes dans le chœur de l'église conventuelle de la Trinité de Gaen, fondée par la vertueuse reine 1. « Il sembla qu'avec elle, dit Ordéric Vital, on eût enseveli toutes les joies du Conquérant. » Des révoltes éclatèrent parmi ses vassaux du Maine ; il les comprima avec sa vigueur ordinaire. Une ligue dans laquelle entrèrent Canut IV roi de Danemark, Olaf roi de Norwège et Robert le Frison comte de Flandre, fut sur le point, en 1085, de renouveler dans la Grande-Bretagne les anciennes invasions danoises et de ravir à Guillaume sa conquête. La flotte alliée comptait plus de mille vaisseaux et attendait dans le golfe de Lymfiord un vent favorable pour mettre à la voile. Contre cet armement formidable, Guillaume déploya l'acti­vité de ses jeunes années et les ressources d'un esprit toujours fécond en expédients. Les Anglo-Saxons du Northumberland n'attendaient que l'arrivée des Danois pour secouer le joug du roi étranger. Guil­laume les refoula tous dans l'intérieur des terres et couvrit cette province d'une armée recrutée en Normandie et en France. L'impôt de guerre, dit Danegeld, fut rétabli dans tout le royaume. Il pro­duisit des sommes énormes. Guillaume en profita habilement. Des émissaires secrets, non moins adroits ni moins rusés que leur maître, pénétrèrent dans le camp de Lymfiord. A force de présents, ils ébranlèrent la fidélité des principaux chefs. Canut IV trahi par ses

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1 L'épitaphe gravée sur sa tombe, après avoir rappelé la glorieuse origine de Mathilde, son alliance avec « le magnifique roi Guillaume », les grandeurs terrestres dont elle avait joui durant sa vie, se termine par ces touchantes paroles :

Use consolatrix inopum, pietatis amatrix,

Gazis dispersis, pauper sïbi, dives eg-tnis.

Sic infinitx petiit consortia vits.

In prima mensis, post primam, luce novembris,

(Orderic. VitaL, loc. cit., col. 530.)

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p6   VACANCE   DU   SAINT-SIÈGE  (1087-1088).

 

conseillers fut bientôt outragé par ses propres soldats. Il voulut user de rigueur, mais les troupes rebelles tournèrent contre lui leurs armes et le massacrèrent. Sa mort fut le signal d'une guerre civile qui mit le Danemark à feu et à sang. L'expédition contre l'Angle­terre était dès lors impossible. Moins heureux en 1086, Guillaume le Conquérant fut complètement battu sous les murs de Dol par Alain Fergent, duc de Bretagne, auquel il voulait imposer sa suzeraineté avec obligation de prêter le serment de foi et hommage. Alain avait signalé sa valeur sous les drapeaux de Guillaume, à la fameuse journée d'Hastings. Il eut l'honneur d'infliger à son ancien chef la seule défaite sérieuse que le Conquérant ait jamais éprouvée. Guil­laume n'en eut pour lui que plus d'estime, il traita royalement avec son vainqueur et lui accorda sa fille Constance en mariage. Ces questions de foi et hommage qui firent alors verser tant de sang de­vaient coûter la vie au conquérant de l'Angleterre.

 

   3. On se rappelle que personnellement, et malgré des promesses  antérieures sinon sincères au moins fort explicites, Guillaume s'était affranchi soit à l'égard du saint-siége, soit à l'égard du roi de France, de toute espèce de foi et hommage pour son nouveau royaume. Cela ne l'empêchait pas de revendiquer près de Philippe Ier la suzeraineté du Vexin français, jadis dépendant des états normands de Robert le Diable et réuni depuis au domaine direct de la cou­ronne de France. En 1087 Guillaume passa le détroit et vint en Nor­mandie dans l'intention de suivre cette affaire par voie diplomati­que. Il n'amenait en effet avec lui aucune armée ; ses relations officielles avec Philippe 1er étaient toujours pacifiques. Fatigué de trente années de guerres, incommodé par une obésité maladive, il sentait approcher le terme de sa vie et préférait les négociations amiables aux luttes des champs de bataille. Deux incidents d'une frivolité ridicule changèrent tous ses projets. Un jour que le roi Philippe Ier s'était transporté avec sa cour à Conflans-Sainte-Hono-rine, les deux princes anglais Robert Courte-Heuse et son frère Henri vinrent le visiter. Tandis que les autres seigneurs se livraient

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à de bruyants plaisirs, le fils aîné du roi de France, Louis, qu'on appelait alors «l'Eveillé» et qui devait plus tard sous le nom de Louis VI être surnommé « le Gros », proposa au jeune prince Henri de Normandie une partie d'échecs. Louis fut battu et dans un mou­vement de mauvaise humeur jeta les pièces du jeu au visage de son ad­versaire. Henri s'arma de l'échiquier et riposta en frappant à coups redoublés sur la tête du prince français. Robert Courte-Heuse ac­courut pour calmer la fureur de son frère. Il l'entraîna hors de la salle et tous deux au galop de leurs coursiers s'enfuirent jusqu'à Pontoise, ville qui relevait alors du duché de Normandie. Les sei­gneurs français avaient pris parti pour le fils de leur roi, et pour­suivaient les deux princes fugitifs. Cette folle équipée devait avoir des résultats sinistres. Baudouin de Harcourt et Foulques comte de Beaumont, chefs de la garnison normande de Pontoise, chargèrent les seigneurs français, les ramenèrent jusqu'à Conflans, d'où le roi Philippe eut à peine le temps de s'échapper avant que la ville et le palais ne fussent réduits en cendres. La guerre éclata alors avec une fureur inouïe. Les troupes du roi de France se portèrent sur la forteresse de Vernon qu'elles croyaient enlever par surprise, mais où elles trouvèrent une résistance invincible, tandis que Robert Courte-Heuse et son frère Henri s'emparaient de l'importante cité de Beauvais. Guillaume le Conquérant fit alors venir d'Angleterre une armée de quarante mille hommes avec lesquels il était sûr de terminer la querelle à son avantage. La nouvelle de ce débarque­ment jeta la terreur à la cour de Philippe Ier. L'évêque de Beauvais, Ursio, intervint près de Robert Courte-Heuse et du Conquérant. Ce dernier, nous l'avons dit, ne se souciait plus de guerre. Il prêta les mains à une paix que Philippe Ier s'empressa de souscrire et qu'il rompit bientôt avec une légèreté qui n'avait pas pour lui, comme pour le prince son fils, l'excuse de l'âge et des ardeurs intempestives de la jeunesse. On sait avec quelle piquante raillerie il accueillit les ambassadeurs de Guillaume venus suivre à sa cour les négociations engagées au sujet du Vexin français. Leur ayant demandé des nou­velles de leur maître, et apprenant que celui-ci restait à Rouen où il gardait le lit d'après le conseil de ses médecins, qui  s'efforçait de réduire son embonpoint par une diète rigoureuse et de copieux purgatifs : «Le roi d'Angleterre est bien long à relever de couches !»

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dit Philippe en riant. « Par la résurrection et la splendeur de Dieu ! s'écria Guillaume en apprenant ce propos, j'irai entendre la messe de mes relevailles à Notre-Dame de Paris avec cent mille lances en guise de cierges. Toute la France me fournira le luminaire 1. »

 

   4. En effet, reprenant tout à  coup  son  activité, il assembla ses troupes et dans la dernière semaine  de juillet  1087,   il entra en France par le territoire dont il revendiquait la possession. Les mois- sons étaient sur pied, disent les chroniqueurs,  les vignes  étaient chargées de grappes, les pommiers de  fruits encore verts. Il fit ar­racher les vignes, couper les arbres fruitiers, fouler les moissons par la cavalerie. Arrivé à Mantes où il entra sans coup férir, ses hommes d'armes dans leur rage de destruction mirent le feu aux quatre coins de la ville ; l'église dédiée sous le vocable  de Sainte-Marie, le châ­teau, les maisons  particulières furent la proie  des flammes. Une multitude d'habitants périrent dans cet horrible incendie. L'histoire a conservé le souvenir  d'une pieuse recluse dont la cellule  était adossée à la muraille de l'église. Elle refusa d'en sortir et fut brûlée vive. L'incendie de Mantes souleva un cri d'horreur et de réproba­tion unanime. On a dit depuis que non seulement le roi  d'Angle­terre  l'avait ordonné, mais qu'il excitait les siens de  la voix  et du geste pendant qu'ils promenaient les torches allumées à  tra­vers les rues de la malheureuse cité2.  Ordéric Vital semble reje­ter sur la fureur de la  soldatesque l'odieux de cette barbare en­geance. Quoi  qu'il  en soit, Guillaume la paya de sa vie. Comme il franchissait à cheval un large fossé, le pommeau de la selle le blessa grièvement au bas ventre. Le coup devait être mortel. Le Conqué­rant fit sonner immédiatement la retraite. On le transporta à Rouen où l'accompagnèrent l'évêque de Lisieux Gislebert et l'abbé de Jumièges Gontard, l'un et l'autre fort renommés pour leur science mé­dicale.  Ils furent en  cette circonstance médecins de l'âme et du corps. « Le roi avait toujours été, dit Ordéric Vital, un fidèle servi­teur de Dieu, un défenseur dévoué de la sainte mère Église. Pen­-

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1 Willelm. Malmesb.   Reg. Ang.,   1. III,   §281.   Pair. Lat.,   t. CLXX1X, col. 1255. » Id. ibid.

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dant les trois semaines que dura sa dernière maladie il conserva jus­qu'à la fin la vigueur de son intelligence et le libre usage de la pa­role. Repentant de ses crimes, il se confessa aux prêtres du Seigneur, reçut le viatique et manifesta tous les sentiments d'humilité et de pénitence qui conviennent à un chrétien. »

 

   5. Dès les premiers jours, il avait fallu le transporter au monas­tère de Saint-Gervais, hors des murs de la ville, dont le bruit lui était devenu insupportable. Là il repassait dans l'amertume de son âme les fautes de sa vie et se préparait par l'expiation au jugement du Dieu des justices. Il fit distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres, il envoya l'argent nécessaire pour rebâtir l'église de Man­tes ; ses largesses réparatrices s'étendirent à toutes les églises et à tous les monastères de la Grande-Bretagne, où il sollicita des priè­res pour le salut de son âme. Ses deux fils puînés, Guillaume le Roux et Henri, restés à ses côtés, lui prodiguaient les soins les plus tendres. L'aîné, Robert Courte-Heuse, toujours en révolte contre l'autorité paternelle, venait encore une fois de s'y soustraire à la suite d'un violent débat et s'était retiré à la cour de France. On se demandait si cette attitude modifierait à son égard les dispositions précédentes par lesquelles le Conquérant lui avait assuré la survi­vance du duché de Normandie. Ce fut donc un spectacle plein d'an­xiété et d'émotion tout ensemble lorsqu'en présence de ses deux fils puînés, des évêques et des principaux seigneurs de Normandie et d'Angleterre, le roi annonça qu'il allait faire connaître ses volontés suprêmes. « Jamais, dit Ordéric Vital, la sagesse et la prévoyance de son génie ne se révélèrent avec plus d'éclat. Dans une allocution digne d'une éternelle mémoire et fréquemment interrompue par ses larmes et celles des assistants, il fit un éloquent résumé de toute son histoire. « Mes bien-aimés, dit-il, je tremble en me voyant chargé du poids de tant et de si grandes fautes. Sur le point de pa­raître au redoutable jugement de Dieu, que faire? Dès l'enfance j'ai été nourri au métier des armes ; c'est par torrents que mes mains ont versé le sang. En soixante-quatre ans d'une vie de combats per- pétuels, que de maux occasionnés par moi ! Je ne saurais même les énumérer : et tout à l'heure il me faudra rendre compte de chacun d'eux au juge souve-

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p10    VACANCE DU   SAINT-SIÈGE  (1087-1088).

 

rain, vengeur de toute iniquité. Je n'avais que huit ans lorsque mon père partant pour le pèlerinage de Jérusalem d'où il ne devait pas revenir me constitua duc de Normandie, et depuis cette époque je n'ai pas déposé les armes. » Passant alors en revue toutes ses expéditions militaires, il en développa les mo­tifs, les péripéties et les résultats avec l'humilité personnelle d'un chrétien et l'impartialité politique d'un esprit vraiment supérieur.  S'il avait, dès l'âge de huit ans, commencé cette carrière de luttes sanglantes, il faut convenir que l'humeur belliqueuse et l'esprit sé­ditieux des Normands pouvaient lui servir d'excuse. « Je n'étais qu'un enfant, dit-il, les seigneurs ne m'épargnèrent ni les embû­ches ni les outrages. Ils assassinèrent mon père nourricier Turchetil, Osbern le sénéchal du palais, et le père de la patrie le comte Gislebert. Sans le dévouement de mon oncle Gauthier, qui m'em­porta dans ses bras durant la nuit, j'aurais subi le même sort. Tel est le caractère des Normands, il faut les gouverner d'une main à la fois ferme et équitable ; on en obtient alors des prodiges : mais s'ils ne sentent plus le frein, ils se dérobent comme des chevaux in­domptés et s'entre-déchirent. » En parlant de la conquête de l'An­gleterre, le plus grand événement de sa vie, Guillaume n'a pas une seule parole d'amour-propre ou de vaine gloire. « Les seigneurs normands, dit-il, et mes parents les plus proches méprisaient en moi le fils d'Ariette; on me jetait à la face l'épithète de bâtard, me velut nothum contempserunt. Ce fut la principale cause de toutes les luttes que j'eus à soutenir. Mais avec le secours de Dieu en qui seul j'ai toujours placé mon espérance, aucun de mes ennemis ne put prévaloir contre moi. Le premier de ma race j'ai ceint le dia­dème royal : ce fut uniquement par l'effet de la grâce divine puis­que mes ancêtres n'avaient point été rois. Que de luttes sanglantes il me fallut soutenir contre les peuples d'Exeter, de Chester, du Northmnberland, de l'Ecosse, du pays de Galles, de la Norwège et du Danemark, tous conjurés pour me ravir cette couronne ! L'am­bition humaine s'enorgueillit trop souvent de pareils triomphes. Pour moi, je n'envisage toutes mes victoires qu'avec une profonde terreur ; les cruautés qui les accompagnèrent me plongent dans la consternation et l'épouvante. Je vous supplie donc, évêques

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p11 CHAP.   1.     DERNIÈRES  ANNÉES  DE  GUILLAUME  LE  CONQUÉRANT,    

 

et prê­tres qui m'entourez, de recommander mon âme au Seigneur tout puissant, afin qu'il daigne me pardonner mes péchés et m'accorder dans sa clémence inépuisable une place parmi les élus. » Il con­firma alors le partage précédemment fait de ses états entre ses deux fils. Robert Courte-Heuse, l'aîné, devait hériter à titre de fief pa­ternel du duché de Normandie, Guillaume le Roux était désigné pour la couronne d'Angleterre. « Je ne prétends cependant pas, dit-il, léguer proprement ce royaume à litre héréditaire, parce que moi-même ne l'ayant point reçu en héritage, je l'ai conquis par la force et au prix du sang. Je le remets donc entre les mains de Dieu, me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume, qui m'a toujours été obéissant et soumis, le puisse obtenir de la volonté divine et le gouverner glorieusement. » Dans ce partage le roi semblait oublier son troisième fils Henri, dont il ne faisait aucune mention. « Et moi, mon père, dit en pleurant le jeune prince, ne me donnerez -vous rien? — Mon fils, répondit le roi, je vous donne cinq mille livres d'argent à prendre sur mon trésor. — Mais que ferais-je de cet argent, répliqua Henri, si je n'ai ni terres ni demeure ? — Soyez tranquille, mon fils, et ayez confiance en Dieu, dit le roi. Souffrez patiemment que vos aînés vous précèdent. Robert aura la Norman­die et Guillaume l'Angleterre. Mais un jour vous serez tout ce que je fus moi-même ; vos richesses et votre puissance dépasseront celles de vos frères. » Il remit alors à Guillaume le Roux une lettre scellée, du sceau royal et adressée à Lanfranc archevêque de Cantorbéry, avec ordre de repasser immédiatement le détroit et de prévenir ainsi par sa prompte arrivée les troubles qu'on pouvait prévoir en un changement de règne1.

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