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25. « Cependant, continue Sozoraène, Jean Chrysostome redoublait de prévenance envers Épiphane. Il le faisait inviter aux synaxes et lui renouvelait ses instances pour qu'il acceptât chez lui l'hospitalité. Mais l'évêque de Salamine, persistant dans les mauvaises impressions qu'il avait reçues de Théophile, lui fit répondre que non-seulement il ne consentirait jamais à loger sous son toit, mais qu'il était décidé à rompre avec lui tout lien de prière et de communication ecclésiastique. Condamnez d'abord les erreurs d'Origène, lui mandait-il; chassez les hérétiques Ammonius, Dioscore et Euthyme. A cette condition, je communiquerai avec vous.—Mais Chrysostome ne pouvait prendre une pareille décision tant que la cause des Grands-Frères n'aurait pas été jugée par le concile spécialement convoqué à ce sujet2. Une démarche de ce genre eût été contraire à toutes les règles du droit canonique. Chrysostome s'y refusa donc. Ce fut un triomphe pour les émissaires de Théophile. Leurs instances près d'Épipbane redoublèrent. Ils déterminèrent le pieux évêque à un éclat vraiment scandaleux. Il fut convenu que le lendemain, qui était un dimanche, à l'heure où la synaxe 3 se tiendrait dans la basilique constantinienne des saints Apôtres, Épiphane entrerait dans l'église et lirait publiquement aux fidèles réunis le décret du concile de Chypre portant condamnation des erreurs d'Origène et des Grands-Frères Dioscore, Ammonius, Eusebius et Euthyme. L'évêque de Chypre devait en outre avertir les fidèles de Byzance que leur archevêque était soupçonné de favoriser cette hérésie. Le plan des émissaires de Théophile était fort bien conçu. Ils ne
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1.Sozom., Hist. eccles., 11b. VIE-cap. Xiv.
2. On voit clairement cette fois qu'il s'agissait formellement, dans la pensée de Sozomène, d'un concile régulièrement convoqué et dont la tenue avait été antérieurement décidée. Cette particularité est un argument de plus en faveur de la nouvelle chronique de Théodore de de Trimithunte.
3. Il est inutile, je pense, d'avertir ici les lecteurs, que ce terme grec de synaxe (collecta) était l'un des nombreux vocables sous lesquels on désignait en Orient la célébration des saints mystères ou Messe solennelle.
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p495 CHAP. IY. — MORT DE SAINT ÉPIÎHANE.
doutaient pas de l'effet immense que devait produire une accusation d'hétérodoxie lancée par Épiphane contre Chrysostome. Si tout le peuple ne prenait pas immédiatement parti contre l’archevêque, il y aurait du moins une scission profonde dans les esprits, et la popularité de Chrysostome en serait certainement affaiblie. Leur calcul fut déjoué. Selon le programme fixé d'avance, Épiphane se rendit à la basilique. Il en avait déjà franchi le vestibule, lorsque l'archidiacre Sérapion se présenta devant lui, déploya un parchemin écrit par Chrysostome lui-même et lut à haute voix ce qui suit : Précédemment, vénérable frère, vous avez dans ce diocèse où seul je possède la juridiction accompli des actes anticanoniques. C'est ainsi que, sans mon autorisation, vous avez conféré l'ordination à un diacre. Depuis, sans même m'en prévenir, vous avez célébré les divins mystères en diverses églises à votre convenance. Non-seulement vous avez agi de la sorte, mais, invité officiellement par moi à prendre part à nos synaxes, vous vous y êtes publiquement refusé. Aujourd'hui vous allez vous compromettre par une démarche plus décisive encore. Prenez garde au péril qui pourrait en résulter pour vous. Si le peuple dans sa fureur se porte à des extrémités qu'il est facile de prévoir, je tiens à vous avertir que je ne réponds de rien 1. — Le ton de ce message ne ressemblait nullement à celui qu'en pareille circonstance aurait pris un sectaire. Épiphane réfléchit quelques instants, puis se retira2. »
26. « Sur les entrefaites, reprend Sozomène, l'enfant impérial, Théodose le Jeune, tomba malade. Eudosia dans son angoisse eut recours aux prières et à l'intercession des saints évêques réunis à Constantinople. Elle envoya un de ses chambellans à Épiphane pour le conjurer d'obtenir de Dieu la guérison du jeune prince. Dites à l'impératrice, répondit Épiphane, que si elle prend en main la cause de Dieu, Dieu de son côté favorisera la sienne. Si l'auguste épouse d'Arcadius consent à chasser de Constantinople les fauteurs de l'hérésie, les moines Ammonius, Dioscore, Eusebius
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1. Socrat., Hùt. ecaei., lib. VI, cap; xv. — 2. Sozcm., Bist. eçcles., lib, VUJIj cap. xiv.
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et Euthyms, le Seigneur rendra la santé à son fils. — Cette réponse arrivait dans un moment défavorable. Eudoxia ne songeait nullement à la question de l'origénisme. Les solitaires de Nitrie qu'elle avait admis à son audience, et dont elle connaissait la sainteté, l'avaient entretenue de toute autre chose que de cette controverse dogmatique. Enfin, Arcadius qui se piquait de littérature, ce qui lui était bien permis dans le désœuvrement où il vivait, affichait ostensiblement son goût pour Origène. « Aussi, reprend le chroniqueur, quand la réponse de l'évêque de Salamine fut transmise à Eudoxia, elle fut fort mal accueillie. Si le Seigneur veut m'enlever mon fils,dit l'impératrice, je me soumettrai humblement à sa volonté. Dieu me l'a donné, il a de même la puissance de me le ravir. Quant à l'évêque de Chypre, s'il était en son pouvoir de disposer de la vie ou de la mort, il n'aurait pas laissé mourir avant-hier Crispio, son archidiacre bien-aimé. » —Pour comprendre l'allusion faite ici par Eudoxia, il faut savoir que l'avant-veille Épiphane avait en effet perdu un prêtre qu'il aimait beaucoup et dont il avait fait son archidiacre. Ce prêtre se nommait Crispio. Il avait été autrefois moine à Eleuthéropolis, ainsi que ses deux frères Salamanes et Physco. Promu à l'évêché de Salamine, Épiphane l'avait amené en Chypre et s'en était fait accompagner à Constantinople1.
27. La maladie du prince impérial perdit bientôt son caractère de gravité. Eudoxia n'y songea plus ; mais elle se préoccupa de réconcilier les Grands-Frères avec le vénérable évêque de Chypre. « Par son ordre, reprend Sozomène, Ammonius, Dioscore, Euthymius et les autres proscrits de Scété vinrent trouver Épiphane. Celui-ci ne les avait jamais vus. Qui êtes-vous? leur demanda-t-il.
—Vénérable père, répondit Ammonius, nous sommes les Maxoi adelphoi (Longi-Fratres). Je désirerais savoir de votre révérence si vous avez jamais lu nos livres, ou rencontré un de nos disciples. Non, jamais, reprit l'évêque. — Comment donc se fait-il, objecta Ammonius, que sans aucune espèce de preuves ni de renseignements authentiques, vous nous condamnez comme d'abomi-
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1. Sozonu, Bist. eccles., lib. VIII, cap. xv ; lib. VI, cap. xxxn.
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nobles sectaires?— On me l'avait dit, reprit Êpiphane. — Et vous l'avez cru? demanda Ammonius. — Oui, répondit l'évêque. — Hé bien, reprit le solitaire, nous avons agi fort différemment vis-à-vis de votre révérence. Il nous est arrivé plus d'une fois de rencontrer quelques-uns de vos disciples. Nous avons lu tous vos livres et avec grand bonheur, entre autres celui que vous avez intitulé : Ancoratus. Aussi, quand on se permettait en notre présence de calomnier votre foi et de vous traiter d'hérétique, nous vous défendions avec autant d'énergie que s'il se fût agi de notre propre père. C'était d'ailleurs notre devoir, car vous êtes un des plus illustres champions de la vérité. Combien de fois ne nous sommes-nous pas constitués vos défenseurs, au risque de nous compromettre vis-à-vis des puissants? Et vous, sans nous connaître, sans avoir entre les mains aucune preuve, sans nous avoir jamais entendus, vous nous persécutez, nous qui sommes vos plus dévoués apologistes ! — A cette interpellation, Êpiphane demeura quelque temps silencieux. Il se fit ensuite raconter en détail tout ce qui s'était passé en Egypte et dans les montagnes de Nitrie. La vérité se fit jour dans son âme, et il prodigua aux solitaires toutes les preuves de sa tendresse.»
28. Soudainement éclairé par ces révélations
qui lui firent entrevoir des abîmes de méchanceté, de noirceur et d'intrigue,
Épiphane prit sur-le-champ son parti. Il n'y avait que douze jours qu'il était à Constantinople, il résolut de partir aussitôt. Au moment où il
prenait cette détermination, un clerc lui remit de la part de Chrysostome un billet ainsi conçu : «Sage Épiphane et vénérable frère,
est-il vrai que vous sollicitiez de l'empereur un ordre d'exil contre moi ?» — Ces quelques mots achevèrent de désillusionner son
esprit, en lui découvrant une trame nouvelle dont il n'avait pas jusque-là soupçonné la profondeur. Il traça à la hâte, sur
les tablettes que lui transmettait Chrysostome, ces mots
aussi expressifs que laconiques : « Athlète du Christ, souffrez et triomphez !
» Puis il gagna le port ou il devait s'embarquer. La faction de Théophile, surprise de son brusque départ, le suppliait de rester
encore. « Non, répondit-il. J'ai hâte d'aller respirer un
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air plus pur. Je vous laisse le palais, la ville et les théâtres ! » Ayant ainsi pris congé de ces évêques courtisans, il monta sur le navire et s'assit sur le tillac. On leva l'ancre. Épiphane, comme s'il eût été averti par une vision divine du sort qui l'attendait, se mit à raconter aux deux prêtres qui l'accompagnaient les diverses circonstances de sa vie, les périls qu'il avait courus, les voyages qu'il avait entrepris et les nombreuses luttes dont sa longue carrière avait été traversée. Ce récit se prolongea jusqu'au coucher du soleil. En ce moment, le ciel s'obscurcit, le vent s'éleva et les flots s'agitèrent. Le saint évêque, jetant les yeux sur le ciel chargé de nuages, annonça que la tempête durerait deux jours et deux nuits. «Mais rassurez-vous, dit-il aux matelots, le navire abordera heureusement au port. » Après ces paroles, l'illustre vieillard fut pris d'une défaillance. On le porta sur un lit. Quand il reprit ses sens, il fit placer sur son cœur le livre des Évangiles, croisa les bras et demeura dans une sorte de prostration qui dura jusqu'au matin du troisième jour. Selon la prophétie qu'il avait faite, la tempête s'était calmée. Le soleil se levait radieux à l'horizon. Epiphane se réveilla comme d'un long sommeil, et demanda de l'encens. Il le fit brûler par ses prêtres, et dit: Prions, mes enfants. —Agenouillés près de sa couche, les prêtres priaient et pleuraient en silence. Enfin il leur fit signe de s'approcher, les embrassa et leur dit : « Adieu, mes bien-aimés. Soyez heureux sur cette terre. Vous n'y verrez plus Épiphane! » — A ces mots, il expira. Le navire, en abordant à Salamine, n'apportait plus qu'un cercueil, autour duquel tous les habitants de l'île de Chypre vinrent répandre leurs prières avec leurs larmes. Ils avaient perdu un père, et l'Église un de ses plus illustres et plus saints docteurs.
§ III. Le conciliabule du Chêne.
29. Le départ subit d Épiphane précéda de quelques semaines l'entrée à Constantinople du patriarche d'Alexandrie. Chaque iour, les évêques appelés au concile arrivaient de tous les points de l'Orient. L'habileté de Théophile avait surtout consisté à se
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faire précéder à la cour d'Arcadius par un homme tel que le saint évêque de Chypre, lequel, sans le vouloir, sans se douter le moins du monde de la comédie qu'on lui faisait jouer, avait complètement détourné les esprits du but réel de l'assemblée. Un courant d'opinion s'était établi sur cet incident. La question de l'origénisme apparaissait au fond de la querelle comme le véritable nœud de la difficulté. Or, cette question, précédemment tranchée à propos de la controverse de Jérôme avec Rufin, ne faisait doute pour personne, au point de vue théologique. Les nouveaux arrivants déploraient peut-être de fort bonne foi que la grand docteur Chrysostome se fût déclaré ouvertement en faveur de l’origénisme; mais ils le croyaient, et dès lors leurs sympathies allaient du côté de Théophile. A ces motifs qui agissaient déjà puissamment sur des consciences relativement honnêtes, si l'on joint la disgrâce officielle de la cour, la cessation complète de rapports entre l'archevêché et le palais, on comprendra la solitude qui se fit peu à peu autour de saint Jean Chrysostome. La plupart le fuyaient; les uns, par un scrupule en soi très-légitime, les autres par déférence pour le gouvernement impérial; ceux-ci par un sentiment avoué de courtisanerie, ceux-là par une sorte de prudence mitoyenne qui consiste à observer une neutralité absolue entre deux puissants adversaires; un certain nombre par respect pour saint Épiphane dont la renommée était universelle ; d'autres enfin par un sentiment plus noble encore et moins rare qu'on ne le croit dans les grandes assemblées. Ces derniers se croyaient personnellement incapables de prendre un parti et d'ouvrir une solution au milieu de tant de difficultés. Ils estimaient donc plus prudent de s'abstenir. Tous enfin s'accordaient, comme le dit Théodore de Trimithunte, pour remettre au concile la décision dont personne n'osait prendre la responsabilité. On attendait de toutes parts, avec une impatience égale, l'arrivée des légats du pape Innocent I. Seule, Eudoxia savait que ces légats n'arriveraient point, puisqu'elle les avait fait déporter dans le castellum d'Athira. Elle jouissait en secret du désappointement général, et se promettait de faire tourner au profit de sa vengeance personnelle contre Chrysostome une réunion dont le
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but était fort différent. Ce dernier appoint fit en somme le succès de Théophile. En dépit de tous les efforts de son infernale diplomatie, ce patriarche aurait échoué s'il n'avait eu Eudoxia pour complice. Mais au moment où nous sommes arrivés, Théophile ignorait encore la triomphante ressource qui l'attendait à Constautinople. L'impératrice n'était pas femme à confier à qui que ce fut un pareil secret. Il y a des choses qu'on se murmure à l'oreille, sans témoin, facie ad faciem. On préférerait se couper la langue plutôt que de les exposer au hasard d'une indiscrétion. La confidence qu'Eudoxia devait plus tard faire au patriarche était de ce genre. Eudoxia attendait donc l'arrivée de Théophile, tandis que celui-ci, après avoir épuisé tous les moyens indirects de défense, après avoir successivement fait agir en sa faveur saint Jérôme dans la capitale de l'Occident, et saint Épiphane dans la nouvelle Rome, hésitait encore à quitter Alexandrie et à venir affronter les hasards d'un concile régulièrement convoqué. S'il eût pu se douter des intentions secrètes de l'impératrice, s'il eût su que les légats du pape étaient détenus en captivité au fond de la Thrace, il se fût sans doute épargné bien des dépenses superflues; il n'aurait pas chargé son navire de tant de vaisselle d'or et d'argent, de tant de meubles somptueux, d'étoffes de soie, de parfums ni de pierreries. Son avarice dut regretter plus tard ces folles profusions ; mais le succès définitif lui servit de dédommagement. Quoi qu'il en soit, Théophile n'arrivait pas à Constantinople. Les légats du pape ne paraissaient pas non plus, et les évêques attendaient dans une anxiété et un trouble indescriptibles.
30. Quarante d'entre eux, nous dit Palladius1, avaient eu le courage de se prononcer tout d'abord en faveur de saint Jean Chrysostome. Leurs noms nous sont aujourd'hui inconnus, mais l'Église bénira à jamais leur pieux dévouement. Ceux-là du moins n'avaient pas fléchi le genou devant l'idole de Baal ; ils avaient résisté aux caresses et aux séductions, comme aux menaces
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1 Nous avons déjà cité ce passage de Palladius, dans la confrontation établie entre son récit et celui de Théodore de Trimitnunte. Cf. Pallad,, ûialog. de ' Viia Chrysost., cap. Vin.
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et aux fureurs de la cour. Qu'on loue tant qn'on youdra la prudence cauteleuse des majorités, leurs hésitations intéressées et timides ; elles peuvent engraisser les vivants, mais elles déshonorent la mémoire des morts. L'histoire s'inquiète fort peu de savoir combien d'argent, de faveurs, de privilèges, furent la récompense de chacun des membres de la majorité qui devait souscrire les actes du conciliabule du Chêne. Elle juge les actes. Si les évêques qui condamnèrent Chrysostome à l'exil, c'est-à-dire à la mort, pouvaient secouer la poussière de leur sépulcre et ressusciter soudain devant nous, il n'y aurait pas dans les fossés du chemin assez de pierres pour écraser ces infâmes! Ajoutons que la sentence de l'histoire est ici celle de Dieu lui-même, puisqu'en ce moment Chrysostome est un saint canonisé par le suffrage de quinze siècles. Voilà donc en définitive ce que gagnèrent les lâches évêques qui, par faiblesse, signèrent la déchéance de saint Jean Chrysostome. « Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il vient à perdre son âme? » Ils étaient donc quarante autour de Chrysostome; quarante seulement! Les autres peuplaient les antichambres d'Eudoxia. Ces quarante dont chacun voudrait être aujourd'hui, s'il en était temps encore, habitaient avec Chrysostome, sous son toit, dans cette demeure épiscopale où régnaient le génie et la vertu. Plus tard ils payèrent de l'exil, de la confiscation de leurs biens, de la perte de la liberté, de la vie même, l'honneur d'avoir eu une conscience et d'avoir osé dire au mal : Je t'abhorre ! C'est pourtant là ce que doit faire non pas seulement un prêtre, un évêque, mais le plus humble des fidèles de Jésus-Christ, sous peine d'encourir la damnation éternelle.
31. Qu'elle était cependant magnifique et sublime, l'attitude de Chrysostome, à l'heure solennelle où cette ligue imposante se formait contre lui ! De quelque côté qu'il pût jeter les yeux, des pièges l'environnaient, des embûches lui étaient tendues : les obstacles se révélaient à chaque pas. Il le savait; il le voyait. Chaque jour, à chaque heure, ses amis venaient l'en avertir, Rien de tout cela n'altérait le calme et la sérénité de son grand cœur, il souriait à la trahison, au péril, à la lâcheté, redisant ces belles
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paroles : Seipsos laeserunt, non me! Les fidèles, d'autant plus avides de l'entendre que chaque fois on se disait que son discours serait peut-être le dernier, se portaient en foule au pied de sa chaire. Il se multipliait pour répondre à leur empressement filial. Tantôt dans l'église de l'Anastasie dont les voûtes semblaient retrouver les échos de l'éloquence de saint Grégoire, tantôt dans la basilique des Douze-Apôtres, au milieu des souvenirs de la grande époque constantinienne, il prêtait à la doctrine évangélique le charme et l'entraînement de sa parole brûlante. Voici une homélie qu'il prononça, à cette époque, sur le verset du Psalmiste : Ne timueris, cum dives factus fuerit homo ; et cum multiplicala fuerit gloria domus ejus1. Nous choisissons de préférence ce discours parce que, grâce à un jeu de mots particulier à la langue grecque, il prêta à des allusions que les ennemis de Chrysostome envenimèrent. Le terme latin gloria a pour équivalent en grec doxsa ou eudoxsia. L'orateur se servit indifféremment de l'un ou de l'autre, sans se douter vraisemblablement du parti que la malignité de ses ennemis en tirerait contre lui près de l'impératrice Eudoxia. Ces sortes de recherches sont à l'usage des délateurs de tous les temps et de tous les pays. Malheur à qui fait métier des unes, malheur surtout à qui soudoie les autres ! Chrysostome était au-dessus de ce trafic subalterne. Le pouvait vendre qui voulait. Il dédaignait trop les Iscariotes pour songer même à la possibilité de leur existence. Et cependant il y a, il y aura toujours des Iscariotes. Toujours ils vendront le Christ et toujours le Christ se laissera vendre. Chrysostome n'ignorait pas les manœuvres de ses ennemis ; Jésus-Christ connaissait toutes les démarches de Judas. Le divin Sauveur se laissa trahir; Chrysostome se laissa vendre. L'or des Juifs, comme celui d'Eudoxia, porta malheur aux mains qui le donnèrent non moins qu'à celles qui le reçurent.