Angleterre 9

Darras tome 21 p. 468


   58. L'ambassade de Robert de Cantorbéry relative à cet objet eut lieu en 1063, l'année même où ce prélat partait pour Rome afin

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1. Histor. Ingulf. Croyland. ap. Rer. anglicar. Script., t.  I, p. 62, ed Gale.

2 Senio confectus Willelmo Robertum archiepiscopum Cantuariee legatum a latere suo direxit, illumque designatum regni sui successorem tam débita cogna-
tionis quam merito virlutis sux archiepiscopi relatu insinuavit.
(Id. lbid.)

3 Edwardus Anglorum rex, disponente Veo, successione prolis carens, miserai Willelmo duci Robertum Cantuariensem archipr&sulem ex regno a Deo sibi at-
tributn illum statuens hseredem.
(Willelm. Calcul. Histoi: Normann* Lib. VII, cap. i»xi; Patr. lut. Tom. CXL1X. col.870}.

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d'y recevoir le pallium des mains du pape Alexandre II, auquel il devait sans aucun doute communiquer la résolution d'Edouard. Durant son absence l'église de Cantorbéry fut usurpée par un intrus nommé Stigand, déjà évêque de Winchester et partisan déclaré de la famille de Godwin. Cette coincidence nous permet de conjecturer que l'ambitieux Harold commençait dès lors à placer ses créatures dans les postes les plus élevés pour se faciliter bientôt à lui-même l'accès au trône. Cependant son frère Ulfnoth et son neveu étaient restés depuis l'an 1052 entre les mains de Guillaume de Normandie, qui les gardait comme otages au nom d'Edouard le Confesseur. Malgré ses instances réitérées Harold n'avait pu encore obtenir du saint roi leur mise en liberté. Enfin dans le courant de l'année 1065 Edouard lui accorda cette grâce et il s'embarqua aussitôt pour aller les réclamer au duc normand. Une tempête fil échouer son navire à l'embouchure de la Somme, sur les terres de Guy comte de Ponthieu. «C'était la coutume au moyen-âge, dit M. Aug. Thierry, que tout étranger jeté à la côte par un naufrage, au lieu d'être humainement secouru, fût emprisonné et mis à rançon. Harold et ses compagnons subirent cette loi rigoureuse. Après avoir élé dépouillés du meilleur de leur bagage, ils furent enfermés par le seigneur du lieu dans la forteresse de Belram, aujourd'hui Beaurain près de Montreuil. Harold se déclara porteur d'un message du roi d'Angleterre pour le duc de Normandie et envoya demander à Guillaume de le faire sortir de prison, afin qu'il put se rendre auprès de lui. Guillaume n'hésita point, et réclama de son voisin le comte de Ponthieu la liberté du captif d'abord avec de simples menaces sans parler de rançon. Le comte de Ponthieu fut sourd aux menaces et ne céda qu'à l'offre d'une grande somme d'argent et d'une belle terre sur la rivière d'Eaume. Harold put ainsi se rendre Rouen, où le duc l'accueillit avec les plus grands honneurs 1. » Durant leurs entretiens pleins d'apparente cordialité. Guillaume dit un jour à son hôte : «Dès le temps où Edouard vivait réfugié en ce pays il me promit, si jamais il devenait roi d'Angleterre, de me faire

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1 Aug. Thierry, Cong. de l'Angleterre, Tom. I, 1. III, p. 225,

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son héritier 1. Prêteriez vous, le cas échéant, votre concours à la réali-sation de cette promesse? Soyez sûr qu'alors vous pourriez tout attendre de ma reconnaissance. » Harold surpris à l'excès de cette confidence inattendue répondit par des paroles d'adhésion. «  Puisque vous consentez à me servir, reprit Guillaume, promettez-moi de mettre à ma disposition, quand le temps sera venu, la forteresse de Douvres et son puits d'eau vive. Je marierai votre sœur à l'un de mes barons, vous-même vous épouserez ma fille Adelizc. Pour garant de nos conventions réciproques vous laisserez entre mes mains l'un des deux otages que vous êtes venu réclamer, il restera sous ma garde et je vous le rendrai en Angleterre quand j'y arriverai comme roi. » A ces paroles, dit le chroniqueur, Harold comprit toute la gravité de sa situation et ne sachant d'autre manière de s'en tirer, il promit tout. A quelques jours de là, le duc Guillaume tint â Bayeux une cour plénière où assistaient les hauts barons de Normandie. Dans la grande salle du palais, sur une table recouverte d'un drap d'or, était déposé un évangéliaire et un crucifix. Quand le duc se fut assis sur son trône, la tête ceinte d'un cercle à fleurons, tenant à la main une épée nue et entouré de la foule des seigneurs, il interpella Harold. « Je vous requiers devant cette noble assemblée, lui dit-il, de confirmer les promesses que vous m'avez faites; savoir de m'aider à obtenir le trône d'Angleterre après la mort du roi Edouard, d'épouser ma fille Adelize et de m'envoyer votre sœur pour que je la marie à un de mes barons. » Le fils de Godwin n'osant renier ses propres paroles s'approcha de l'évangéliaire, étendit la main sur le livre sacré et jura d'exé-

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1 Aux yeux de l'école moderne, la chronologie elle même s'inscrirait en faux contre la possibilité d'une confidence de ce genre. Guillaume, dit-on, n'avait que treize ans (Cours complet d'Hist. eccles. col. S45), lorsqu'Edouard le Confesseur quitta la Normandie pour remonter sur le trône d'Angleterre. Matériellement les modernes critiques commettent une erreur. Guillaume né en 1027 avait quinze ans en 1042, lorsqu'Edouard le Confesseur fut rappelé sur le trône de ses pères. Or, comme Edouard avait en secret fait vœu de virginité et savait qu'il n'aurait point d'enfants, on comprend très-bien qu'il ait pu tenir au jeune duc le langage que Guillaume lui met dans la bouche. Aussi Harold ne fit nullement à Guillaume l'objection que nos savants ont imaginée après coup.

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cuter selon son pouvoir ses conventions avec le duc, pourvu que Dieu lui prêtât vie et assistance. «Qu'ainsi Dieu vous soit en aide !» s'écria l'assemblée. Eu ce moment Guillaume fit lever le drap d'or et l'on aperçut sous la table une grande urne remplie jusqu'aux bords des plus précieuses reliques de la contrée. Harold à cette vue tressaillit et changea de visage, effrayé d'avoir prêté un pareil serment sur tant de reliques dont il ne soupçonnait pas la présence. Peu de temps après il repartit, emmenant son neveu, mais laissant malgré lui son jeune frère Ulfnoth au pouvoir du duc de Normandie. Guillaume l'accompagna jusqu'à la mer et le combla de présents1. » (1065). L'épisode du serment prêté au duc de Normandie par le fils de Godwin a dans la question une importance capitale. Suivant les règles de la chevalerie chrétienne, tout serment qui n'outrageait ni la foi ni les mœurs était inviolable. On pouvait refuser de prêter un serment, mais une fois prononcé, il devenait chose sacrée. Le fils de Godwin venait donc sciemment et sans contrainte matérielle de reconnaître les droits de Guillaume de Normandie au trône d'Angleterre; c'était renoncer aux ambitions personnelles qu'il pouvait avoir lui-même nourries jusque-là et se condamner d'avance, s'il voulait se parjurer, à la déchéance qui frappait un chevalier félon. 


   59. Cependant les jours du saint roi Edouard touchaient à leur terme. Sa dernière consolation en ce monde fut de voir la dédicace de l'église de Westminster qu'il venait d'achever après vingt ans de laborieux efforts. Pour donner plus d'éclat à cette cérémonie il l'avait fixée au jour de la fête des Innocents (28 décembre 1066), car c'était à cette date que s'ouvrait annuellement la cour plénière. Le soir même de Noël il fut pris d'une fièvre violente : durant la nuit saint Jean l'Évangéliste, pour lequel il avait une tendre dévotion, lui apparut et lui révéla sa mort prochaine. Malgré son épuisement et sa faiblesse, il voulut le surlendemain se rendre à la cé-

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1 Nous racontons tout cet épisode d'après M. Augustin Thierry qui l'a lui-même recueilli dans les auteurs contemporains et qui en fait la base des accusations dont nous le verrons bientôt charger la mémoire d'Alexandre II et celle d'Hildebrand.S

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rémonie de la dédicace et y assister jusqu'à la fin. Mais au retour, il tomba en défaillance, et resta longtemps sans donner signe de vie. Lors qu'il reprit ses sens, voyant la reine qui fondait en larmes : « Ne pleurez point, lui dit-il, je vais quitter cette terre de mort pour entrer dans la patrie des vivants. » Puis s'adressant aux seigneurs et officiers qui l'entouraient, au nombre desquels se trouvait Harold : « J'ai reçu des mains de Jésus-Christ Editha pour épouse, dit-il; je la remets vierge aux mains du Seigneur et la recommande à votre dévouement. » Ces paroles qui révélaient le secret d'une vie angélique, passée sous l'œil de Dieu dans la virginité parfaite, servirent de thème à l'ambition d’Harold. Il fit aussitôt répandre le bruit que sur son lit d'agonie le saint roi venait de le désigner pour prendre après lui le pouvoir et protéger la reine Editha 1. Le récit de l'hagiographe ne se prête nullement à une pareille interprétation.Voici ses paroles: «Durant deux jours l'auguste malade demeura sans mouvement et sans voix. Il était en extase. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se dressa sur son séant et raconta en ces termes une vision dont il venait d'être favorisé: «Dans ma jeunesse, lorsque je vivais exilé en Normandie, j'étais inlimemeut lié avec deux saints religieux d'une admirable sainteté de vie. J'allais fréquemment les visiter et jouir du charme de leur conversation vraiment céleste. Ils viennent de m'apparaître et m'ont par l'ordre de Dieu révélé les événements qui suivront ma mort. « Les Anglais, disaient-ils, ont mis le comble à leurs iniquités et provoqué la vengeance du ciel. Les prêtres ont transgressé le pacte du Seigneur; c'est avec des mains impures et un cœur souillé qu'ils montent à l'autel. Mercenaires et non pasteurs, ils ne protègent pas le troupeau mais le livrent aux loups dévorants, ils aiment non les brebis mais leur lait et leur laine; pasteurs et troupeaux seront précipités dans la même catastrophe. Les princes de la terre, infidèles à leur mission, se sont associés pour le brigandage et la dévastation du pays; ils n'ont plus ni crainte de Dieu, ni respect des lois, ui sen-

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1 Haroldus çapessit regnum sicut rex ei concesserat. (Chronic. Saxon,  éd. Gibson, p. 172.)

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timent d'honneur. La vérité leur est à charge, le droit leur est un objet de risée, la cruauté fait seule leurs délices. La justice a disparu en haut et l'obéissance en bas. Mais voici que le Seigneur va tirer son glaive, tendre son arc et frapper des coups terribles. » — A ces mots, j'intercédai pour mon peuple et demandai s'il ne pouvait par une pénitence sincère prévenir les vengeances divines qui le menaçaient. — «Non, répondirent mes interlocuteurs célestes, le cœur de ce peuple est maintenant endurci, ses yeux sont aveuglés, ses oreilles fermées. Il resterait sourd à tous les avertissements, il ne comprendrait ni les menaces du Seigneur ni ses promesses de miséricorde. » — J'insistai encore et les envoyés surnaturels me montrèrent un arbre vigoureux, dont la tige venait d'être coupée à la hauteur des premières branches. « La sève montant de la racine fera de nouveau reverdir ce tronc mutilé, me dirent-ils. Ainsi il en sera de ton peuple, qui refleurira sous la dure épreuve du châtiment. » — Ce fut leur dernière parole, je les vis remonter aux cieux et me retrouvai au milieu de vous. » Tel fut, continue l'hagiographe, le récit d'Edouard qui avait alors à ses côtés la reine Editha, le comte Robert gouverneur du palais, le duc Harold fils de Godwin, l'évêque Stigand et une foule d'autres seigneurs. Harold devait être l'instrument des vengeances divines par l'usurpation qu'il allait consommer au mépris de toutes les lois naturelles et sociales, en violation du pacte conclu par lui-même sous la religion du serment avec le duc Guillaume 1. L'évêque Stigand venait d'envahir le siège de Cantorbéry au préjudice du vénérable métropolitain Robert. Déjà il portait sur son front le stigmate de la colère céleste. L'excommunication du souverain pontife allait l'atteindre et il devait mourir de la mort de Judas 2. En entendant le saint roi, il s'endurcit dans sa criminelle obstiuation, ne voulant ni

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1 Haroldus filius Godwini regnum nec jure nec natura sibi delitum usurpant, malum quod Anglis secundum sancti régis oraculum Dominus prœparaverat, transqressione pacti cum duce Willelmo et fidei lœsione acceleravit. (S. Eduard. Acta. Bolland. v. Januar. p. 301.)

2. Ob hoc a summo ponlifice suspensus paido post crepuit et effusa sunt visecra qus. (Ibid. p. 300.)

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croire à la prophétie ni se laisser ébranler par cet oracle surnaturel. « Le vieux roi est en délire 1, » murmura-t-il en ricanant, Mais les autres assistants dont l'esprit était plus sage versaient des torrents de pleurs. Ils savaient à quel point la conduite des prêtres et des princes méritait les reproches que le Seigneur leur adressait par la bouche du plus saint des rois. Après cette terrible révélation, Edouard indiqua l'heure à laquelle il devait mourir et ordonna qu'on prévint aussitôt le peuple de commencer les prières pour le repos de son âme. Ce fut ainsi que plein de jours et de bonnes œuvres il émigra vers le Seigneur la veille des nones de janvier (3 janvier 1066), après un règne de vingt-trois ans, six mois et vingt-sept jours. Avec lui les Anglais perdirent le bonheur, la liberté, la puissance. Une foule immense assista à ses funérailles. Sur son cercueil un paralytique dont le corps était plié en deux fut complètement guéri; six aveugles recouvrèrent la vue 2. » Le culte du bienheureux roi commença dès lors, sanctionné par de nombreux miracles, jusqu'à la première translation de ses reliques en 1102 où son corps fut trouvé dans un état de conservation parfaite. La canonisation solennelle eut lieu en 1161 par le pape Alexandre III ; elle fut suivie d'une nouvelle translation des reliques le 13 octobre 1163, jour qui devint par un décret du concile d'Oxford de 1222, une fête obligatoire pour toute l'Angleterre. 


   60. Le soir même des funérailles d'Edouard le Confesseur, Harold se faisait proclamer roi d'Angleterre 1. « Mais, reprend l’hagiographe, pour le punir de ce parjure, Dieu lui suscita dans la personne de son propre frère Tostig, un ennemi implacable.Tostig alla jusqu'en Norwège chercher une flotte qui aborda sur les côtes britanniques ; il s'empara de la ville d'York après une grande victoire sur les troupes

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1. Regem senio confection delirare submurmurans, ridere maluit quam lugerc. (Ibid.)

2. Ibid. p. 301.

3. Voici comment s'exprime à ce sujet Guillaume de Malmesbury : Rex E''wardus in ecclesia Westmonasterii die Theophania sepultus est. Haroldus ipso Theophanis die, extorta a prina'pibus fi.de, arripuit diadema quamvis Angli dicant a rege concessum. (Willelm, Malmesbur. Gest. Reg. Anglor. Lib. II; Patr. Lat. Tom. CL-VilX, col. 1200.)

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du Northumberland 1. » Pendant qu'Harold surpris par cette brusque attaque rassemblait en hâte ses partisans, un héraut d'armes venu de Normandie arrivait à sa cour et lui tenait ce langage : «Guillaume duc des Normands vous rappelle par ma bouche le serment que vous lui avez prêté sur les évangiles et les reliques des saints.»—« Il est vrai, répondit Harold, que j'ai fait ce serment au duc Guillaume; mais je n'étais pas libre de le refuser dans les circonstances où je me trouvais. J'ai promis ce qui ne m'appartenait pas; la royauté que le peuple m'a conférée n'est point à moi, je ne saurais l'abdiquer sans l'aveu du pays. J'avais promis d'épouser la sœur du duc Guillaume, je ne puis sans l'aveu du pays contracter d'alliance avec une étrangère. Enfin j'avais promis de marier ma propre sœur à l'un des barons de Guillaume; or, ma sœur est morte il y a quelques semaines. Le duc veut-il que je lui envoie son cadavre ?» — Le héraut d'armes retourna en Normandie avec cette réponse qu'il reproduisit textuellement. Guillaume le fit encore repartir avec un nouveau message. «Vous avez juré d'épouser ma sœur Adelize, elle n'est point morte, disait-il, tenez votre promesse. » Harold refusa encore, et pour mieux accentuer l'outrage, il célébra devant le héraut d'armes ses noces avec une anglo-saxonne, sœur du comte Morkar. A cette dernière injure, Guillaume répondit par un troisième message ainsi conçu :« Sache l'usurpateur Harold, trois fois parjure, qu'avant un an révolu Guillaume de Normandie viendra le fer à la main exiger la réparation qui lui est due, et le poursuivra jusqu'où terre pourra le porter 2. » Au point de vue des règles de la chevalerie, le défi était d'une incontestable correction. Voilà pourquoi de tous les points du continent européen la noblesse accourut sous les drapeaux du duc de Normandie. Mais la question ressortissait à un tribunal plus élevé, qui dominait alors la république chrétienne, et dont les décisions étaient sans appel. Ce tribunal que nos révolutions modernes ont renversé au nom du progrès pour y substituer la loi suprême de l'émeute et des bar-

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1. S. Eduard. Acta, Bolland. loc. cit. p. 302

2. Eadmer. Hist. Novorum, Lib. I; Patr. Lat. Tom. CLIX, col.  331.  Cf. ÀK£J Thierry, loc. cit.

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ricades, était le siège du bienheureux apôtre Pierre. On s'étonne de nos jours, où les sociétés européennes auraient le plus besoin d'un pareil tribunal, de la confiance avec laquelle le moyen-âge recourait à ses décisions. Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, le jour de l'Ascension, dit à ses apôtres : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, comme mon père m'a envoyé je vous envoie. Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux. » L'Europe chrétienne au moyen-âge appliquait ce principe divin; comme le pape successeur de saint Pierre était l'héritier des prérogatives du prince des apôtres, il exerçait, selon le mot si profondément juste de Constantin, « la suprême judicature » dans la chrétienté. Ce n'était point une usurpation, encore moins une tyrannie; c'était la grande loi de la liberté des enfants de Jésus-Christ, au nom de laquelle princes et peuples, rois et sujets, ne relevaient ici bas que de la loi de Dieu interprétée par le vicaire de Jésus-Christ. 


   61. « Le duc de Normandie avant d'attaquer Harold, dit Guillaume de Malmesbury, voulut faire reconnaître la justice de sa cause par le seigneur apostolique Alexandre II. Il lui adressa des ambassadeurs chargés d'exposer ses droits et de faire valoir les motifs qui légitimaient de sa part un appel aux armes. Harold négligea d'en faire autant, soit orgueil, soit défiance dans la bonté de sa cause, soit crainte que ses envoyés ne fussent arrêtés par le duc, dont les vaisseaux bloquaient tous les ports. Après avoir soigneusement pesé les raisons pour et contre, le pape se déclara en faveur de Guillaume et lui fit remettre un étendard comme insigne de royauté 1. » Ordéric Vital, plus explicite, nous fait en quelque

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1. "Willelm. Malmesbur. lib. III, Pair. Lai. Tom. CLXXIX, col. 1224. Perpensis apud se utrinque partibus, papa vexillum in omen regni Wiilelmo contradidit. Ingulf de Croyland affirme qu'Harold en s'abstenant de recourir au siège apostolique cédait uniquement à un sentiment d'orgueil; judkium papx par-vipenJms (Hist. Ingulf. Croyland., ap. Rer. Anglic. Script. Tom. I. p. 60, éd. Gale.) Cette attitude a valu au fils de Godwin les éloges de l'école rationaliste. « Il refusa, dit M. Aug. Thierry, de s'avouer justiciable de la cour romaine et n'y députa aucun ambassadeur, trop fier pour soumettre à des étran-

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sorte assister aux délibérations qui précédèrent l'envoi des ambassadeurs normands à Rome. « A cette époque, dit-il, la Normandie offrait dans son épiscopat et sa noblesse une réunion d'hommes aussi illustres par la vertu que par le mérite : il suffit de nommer parmi les évêques le vénérable Maurilius (saint Maurille) métropolitain de Rouen, Eudes évêque de Bayeux frère utérin du duc, Hugues de Lisieux, Gosfroid de Coutances, Jean d'Avranches et Yves de Séez; parmi les seigneurs laïques Richard comte d'Evreux, Robert comte de Mortain frère utérin du duc, Rodulf de Conches, Guillaume fils d'Osberne parent du duc, Guillaume de Varenne, Hugues de Grantemaisnil, Roger de Moubray, Roger de Beaumont, Roger de Montgommery, Baudoin et Richard fils du comte Gislebert. Si les évêques se distinguaient par les vertus religieuses et la science, les princes n'étaient pas moins remarquables par la bravoure dans les combats et la sagesse dans les conseils. L'antique sénat de Rome semblait revivre en Neustrie. Tous ces personnages convoqués par ordre du duc Guillaume délibérèrent sur la conduite à tenir en présence de l'usurpation d'Harold. Les avis furent partagés, les uns voulant la guerre immédiate et y poussant avec ardeur, les autres représentant la difficulté de l'entreprise, les dangereuses conséquences d'une expédition téméraire, les périls de la traversée, l'absence d'une flotte suffisante, l'impossibilité pour une poignée de Normands de vaincre la multitude des Anglais. Enfin il fut convenu que l'archidiacre de Lisieux, Gislebert, serait envoyé à Rome pour demander conseil au pape Alexandre. Après avoir pris connaissance des faits, le souverain pontife reconnut la légitimité des droits du duc. Il lui enjoignit de prendre sans crainte les armes contre un parjure et lui fit remettre l'étendard de l'apôtre saint Pierre, par les mérites duquel il triompherait de tous les pé-

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gers l'indépendance de sa couronne, et trop sensé pour croire à l'impartialité des juges qu'invoquait son ennemi. » (Hist. de la Conquête de l'Anglet. Tom I, p. 237.J Comme fierté, on peut croire que le duc de Normandie en avait autant que le fils de Godwin ; quant à l'outrage gratuitement adressé au tribunal du saint-siège, les faits le vengent suffisamment.

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rils. « Ce témoignage d'Ordéric Vital, écrivain d'origine anglo-saxonne et aussi rapproché que possible des événements puisque sa vie s'écoula dans la période de 1073 à 1143, nous autorise à repousser comme des calomnies gratuites les appréciations de l'école moderne, qui ne voit dans les compagnons de Guillaume le Conquérant qu'un «ramas impur d'aventuriers sans domicile, sans aveu ni foi.» On remarquera aussi que dans l'assemblée des hauts barons de Normandie convoquée par le duc Guillaume, le rang d'honneur est assigné au vénérable métropolitain de Rouen. La sainteté de Maurille, canonisé depuis par l'Église, nous garantit l'impartialité de son jugement. Or, parmi les conseillers du duc de Normandie s'il y eut divergence sur la question secondaire d'opportunité, il n'y en eut point sur le principe même du débat. Tous admirent la légitimité des revendications de Guillaume, et par conséquent jugèrent en première instance exactement comme Alexandre II devait juger en appel. 


   62. Nous n'avons malheureusement plus le procès-verbal des discussions qui s'engagèrent à Rome au sein du collège des cardinaux sous la présidence du pape, mais d'après quelques lignes d'une lettre adressée seize ans plus tard par saint Grégoire VII à Guillaume le Conquérant, il est certain que la discussion fut sérieuse, approfondie, complète; que les avis y furent exprimés en toute liberté ; que les débats contradictoires ne manquèrent ni de franchise ni même d'animosité. Voici cette lettre, aussi honorable pour Grégoire VII que pour Guillaume le Conquérant lui-même. « Vous savez sans nul doute, très-excellent fils, quelle a toujours été avant mon élévation au souverain pontificat ma tendre et sincère affection pour vous; vous n'ignorez point la part active et dévouée que j'ai prise à vos affaires, le zèle que j'ai déployé pour vous faire grandir jusqu'au faîte de la royauté. Ce fut au point que quelques-uns de mes frères les cardinaux en étaient scandalisés. Ils murmuraient contre moi, trouvant que je

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1. Papa vero auditis rébus qus contigerant légitima duci favit, audacter arma sv.rn.ere contra perjururn prsecepit, et vexillum sancti Pétri apostoli, cujus me-ritis ab omni periculo defenderetur, transmisit. (Orderic. Vital. Hist. eccles. Pars. II, Lib. III, cap. xvn; Patr. Lat. Tom. CLXXXVIII, col. 285.}

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mettais trop d'ardeur à favoriser une entreprise qui devait coûter la vie à tant de milliers d'hommes. Mais Dieu lisait au fond de mon cœur, il fut témoin de la pureté d'intention qui me faisait agir. Je ne voyais que sa justice, j'avais la ferme confiance, et je ne me suis point trompé, qu'avec les qualités éminentes qui vous caractérisent, plus vous croîtriez en dignité, plus vous grandiriez en vertu devant Dieu et la sainte Église. L'événement a justifié mes prévisions : le ciel en soit béni. Maintenant donc, très-cher et bien-aimé fils en Jésus-Christ, l'Église votre mère a le droit, quand elle est l'objjet d'une persécution non moins cruelle qu'injuste, de s'adresser à vous dans sa détresse et ses angoisses pour implorer votre secours. Il ne vous suffit pas d'être le miroir des princes par le mérite, sicut gemma principum esse meruisti, il vous faut leur montrer comment ils doivent aimer l'Église leur mère, lui obéir et la défendre. Ne vous laissez point détourner de ce devoir par l'exemple de tant de mauvais rois; l'iniquité est le partage de la foule, la vertu est le propre de quelques âmes d'élite '1. » Ce langage de Grégoire VII n'autorise en quoi que ce soit l'épithète de «bourreau de l'Angleterre, » donnée par l'école moderne à Guillaume le Conquérant. Il ne laisse non plus subsister aucun doute sur la complète impartialité avec laquelle les cardinaux procédèrent dans la discussion de la cause. Trois points principaux, selon M. Aug. Thierry, auraient été soumis à leur examen : « Le droit héréditaire, la sainteté du serment et la vénération due aux reliques. » Or, suivant le même historien, le droit héréditaire en supposant qu'il fut en faveur du duc de Normandie était primé par l'élection d'Harold, faite librement par les barons anglais le jour même des funérailles de saint Edouard; le serment prêté par Ha-rokl au duc Guillaume était nul de plein droit parce qu'il n'avait pas été libre; l'épisode des reliques sur lesquelles Harold prêta son serment solennel avait été une véritable profanation des choses saintes ; enfin l'opinion superstitieuse qui voulut y attacher quelque impor-

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1. S. Greg. VII, Epist. ixiii, lib. Vil ; Pair. Lat. Tom. CXLV11I, col. 565.

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tance ne régna que sur le continent, chez des juges intéressés et partiaux. 

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