La Cité de Dieu 92

tome 24 p. 570


CHAPITRE XVIII.

 

Ce que l'apôtre saint Pierre a annoncé touchant le dernier jugement de Dieu.

 

Voyons maintenant ce que l'apôtre Pierre a écrit sur ce jugement : « Dans les premiers temps, dit‑il, il viendra des imposteurs artificieux qui suivront leurs propres passions, et qui diront : qu'est devenue la promesse de son avènement? car, depuis que nos pères sont dans le sommeil de la mort, toutes choses demeurent au même état qu'elles étaient au commencement du monde. Mais c'est par une ignorance volontaire qu'ils ne considèrent pas que les cieux furent faits d'abord par la parole de Dieu, aussi bien que la terre, qui sortit du sein de l'eau et qui subsiste par l'eau; et que cependant ce fut par ces mêmes choses que le monde d'alors périt, étant submergé par le déluge des eaux. Or, les cieux et la terre d'à présent sont gardés avec soin par la même parole et sont réservés pour être brûlés par le feu, au jour du jugement et de la ruine des impies. Mais il y a une chose que vous ne devez pas igno-

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rer, mes bien‑aimés : c'est qu'aux yeux du Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour. Ainsi, le Seigneur n’a point retardé l'accomplissement de sa promesse comme quelques‑uns se l'imaginent : mais c’est qu'il exerce envers vous sa patience, ne voulant point qu'aucun périsse, mais que tous retour­nent à lui par la pénitence. Or, le jour du Sei­gneur viendra comme unvoleur et alors, dans le bruit d'une effroyable tempête, les cieux pas­seront, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre sera brùlée avec tout ce qu'elle con­tient. Puis donc que toutes ces chioses doivent périr, quels devez‑vous être et quelle doit être la sainteté de votre vie et la piété de vos actions? Attendant et désirant avec ardeur l’avènement du jour du Seigneur, où l'ardeur du feu dissoudra les cieux et fera fondre les éléments. Car nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habi­tera. (11. Pierre, 111, 3 et suiv.) L'apôtre ne dit rien dans ce passage au sujet de la résurrection des morts; mais il s’étend assez longuement sur la destruction de ce monde. En rapportant ce qui s'est passé avant le déluge, ne semble‑t­-il pas nous exhorter en quelque sorte à croire que ce monde doit périr à la fin des temps? Car il dit qu'à cette époque le monde qui existait alors, a été détruit. Ce ne fut pas seulement le globe terrestre qui périt, mais encore les cieux, c'est‑à‑dire ces cieux aériens dont l'eau, en sélevant, avait rempli l’epace. Donc l'air tout entier, ou presque tout entier, cet air qui est la région où règnent les vents, (région que l'apôtre appelle ciel ou plutôt les cieux, mais les cieux inférieurs, et non ceux ou le soleil, la lune et les étoiles sont établis,) fut changé en vapeur d'eau et périt ainsi avec la terre, dont la face primitive fut détruite par le déluge. « Mais, dit l'apôtre, les cieux et la terre d'aujourd'hui ont été rétablis par la même parole et sont réservés au feu pour le jour du jugement et de la ruine des impies. » Il suit de là que ce ciel, cette terre, c'est‑à dire ce monde qui a été rétabli au lieu de celui qui a péri par le déluge, est réservé pour le feu, au jour du jugement et de la perte des impies. C'ar il n’hésite pas, à raison du grand changement qui s'opérera dans les hommes, à dire qu'ils seront perdus, bien que leur nature doive demeurer dans des peines éternelles. Quelqu'un demandera peut‑être : si ce monde doit être embrasé aussitôt après le jugement et avant la création du nouveau ciel et d'une nouvelle terre, où seront les saints à l'époque de cet embrasement, puisqu'étant revêtus de corps il est nécessaire qu'ils soient dans un lieu corporel? Nous pouvons répondre qu'ils serout dans les parties supérieures que les flammes ne pourront atteindre, comme l'eau du déluge n'a pu les envahir; car leurs

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corps seront doués de qualités qui leur permettront de se transporter où ils voudront. Au reste, devenus immortels et incorruptibles, ils n'auront rien à craindre de cet embrasement, ainsi que les corps mortels et corruptibles des trois jeunes gens purent vivre intacts dans la fournaise ardente (Daniel, 111, 24.)

 

CHAPITRE XIX.

 

Ce que l'apôtre saint Paul a écrit aux Thessaloniciens. De l'apparition de l'Antechrist qui sera suivie du jour du Seigneur.

 

Je suis obligé d'omettre ici beaucoup de passages tirés de l'Évangile et des épîtres des apôtres, pour renfermer cet ouvrage dans de justes limites. Toutefois je ne peux passer sous silence ce que l'apôtre saint Paul écrit aux fidèles de Thessalonique. « Nous vous conjurons, mes frères, leur dit‑il, par l'avènement de NotreSeignenr Jésus‑Christ et par notre réunion avec lui, de ne pas vous laisser légèrement ébranler dans votre premier sentiment, et de ne pas vous troubler en croyant sur quelque prophétie prétendue, ou sur quelque discours ou quelque lettre, qu'on supposerait venir de nous, que le jour du Seigneur soit prêt d’arriver. Que personne ne vous séduise en quelque manière que ce soit; car il ne viendra point que l'apostat ne soit arrivé auparavant et qu'on ait vu paraître cet homme de péché, cet enfant de perdition, cet ennemi de Dieu, qui s’élèvera au‑dessus de tout ce qui est Dieu ou qui est adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui‑même passer pour Dieu. Ne vous souvient‑il pas que je vous ai dit ces choses lorsque j'étais encore avec vous? Et vous savez bien ce qui empêche qu'il ne vienne afin qu'il paraisse en son temps. Car le mystère d'iniquité se forme dès à présent. Seulement que celui qui tient, tienne jusqu'à ce qu'il soit détruit, et alors se découvrira l'impie, que le Seigneur Jésus détruira par un souffle de sa bouche et qu'il perdra par l’éclat de sa présence; cet impie qui doit venir accompagné de la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges trompeurs, et avec toutes les illusions qui peuvent porter à l'iniquité ceux qui périssent; parce qu'ils n'ont pas reçu et aimé la vérité pour être sauvés. C'est pourquoi Dieu leur enverra des illusions si efficaces qu'ils croiront au mensonge; afin que tous ceux qui n'ont pas cru la vérité, et qui ont consenti à l'iniquité, soient condamnés. » (11. Thess. 11, 1 et suiv.)

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2. Il est certain que l'apôtre parle ici de l'Antechrist, et que le jour du jugement, qu'il nomme le jour du Seigneur, n'arrivera pas avant l'avénement de celui qu'il appelle l'apostat, celui qui doit se retirer du Seigneur Dieu. Si ou peut donner ce nom a tous les impies, à plus forte raison, celui‑ci mérite‑t-il de le porter. Mais dans quel temple doit‑il s’asseoir? On ne sait pas si ce sera sur les ruines du temple de Salomon ou dans l'Église; car l'Apôtre ne dirait pas « le temple de Dieu » s'il s'agissait d'un temple d'idole, ou d'un temple du démon. C'est de là que plusieurs ont pensé que, sous le nom d'Antechrist, il fallait entendre, non le chef lui‑même, mais le corps tout entier, c'est‑à‑dire cette multitude d'hommes qui forme son parti et dont il est le chef; et ils croient que l'on doit suivre la version grecque et lire, non pas « dans le temple de Dieu, » mais « en temple de Dieu, » comme si lui‑même était le temple de Dieu qui est l'Église. C'est ainsi que l'on dit : il s'assied en ami, c'est‑à‑dire comme un ami, et qu’on emploie toute autre locution semblable. Quant à ce qu'il dit: « vous savez ce qui le retient, » c'est‑à-dire ce qui retarde sa venue, « afin qu'il paraisse en son temps, » vous le savez; et parce qu'ils le savaient, l'Apôtre ne parle pas ouvertement. Mais pour nous qui ignorons ce qui leur était connu, malgré nos désirs et nos efforts, nous ne pouvons saisir la pensée, de l'Apôtre. Ce qu'il ajoute rend surtout le sens encore plus obscur : que signifient, en effet, ces paroles : « le mystère d'iniquité se forme dès à présent; seulement que celui qui tient, tienne jusqu'à ce qu'il soit détruit, et alors se découvrira l'impie? » J'avoue l’ignorer. Toutefois je rapporterai les conjectures que j'ai pu lire ou entendre.

 

3. Il en est qui pensent que ces paroles s'appliquent à l'empire Romain (1), et que l'apôtre saint Paul n'a pas voulu se servir des termes plus clairs, de peur d'être accusé de faire des vœux contre l’empire romain que l'on espérait devoir être éternel. Ces paroles : « le mystère d'iniquité se forme dès à présent »devraient selon d'autres s'entendre de Néron dont les œuvres semblaient être celles de l'Antechrist : c'est ce qui a donné lieu à quelques‑uns de penser qu'il ressusciterait un jour et qu'il serait l'Antechrist. D'autres, au contraire (2), croient qu'il n'a pas été tué, mais qu'il a été enlevé afin qu'on le crût mort, et mis dans un lieu secret, conservant la vigueur de l'âge qu'il avait à

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(1) Voyez saint Jérôme sur Daniel, chap. xi, et Sevère Sulpice, hist. liv. Il.

(2) Voyez Suétone sur Néron et Tacite, hist. liv. Il.

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l'époque de sa mort supposée, jusqu’à ce qu'il paraisse en son temps et soit rétabli sur le trône. Je ne saurais approuver l’étonnante présomption de ceux qui ont formé ces conjectures. Toutefois, il ne me semble pas absurde d'appliquer à l'empire romain ces paroles : « seulement que celui qui lienne, tienne jusqu'à ce qu'il soit détruit, » si ou les entend dans ce sens : seulement que celui qui commande maintenant, commande jusqu'à ce qu'il soit détruit. « Et alors se découvrira l'impie : » sans nul doute, ceci regarde l'Antechrist. Mais d'autres appliquent ces paroles . « et vous savez bien ce qui empèche qu'il ne vienne, » et ces autres : « le mystère d'iniquité se forme dès à présent, » aux méchants et aux hypocrites qui sont dans l'Église, jusqu'à ce qu'ils soient en assez grand nombre pour former un peuple puissant à l'Antechrist : et ce serait là le mystère d'iniquité qui paraît caché. Ils pensent aussi que l'Apôtre exhorte les fidèles à persévérer dans leur foi, quand il leur dit : « que celui qui tient, tienne, jusqu'à ce qu'il sorte, c’est-à-dire jusqu'à ce que le mystère d’iniquité qui est maintenant caché, sorte dui milieu de l'Église. Car, selon eux, ce que dit saint Jean l'évangéliste dans son épitre, se rapporte à ce mystère : « Mes enfants, c'est ici la dernière heure, et comme vous avez ouï dire que l'Antechrist doit venir, il y a dès maintenant plusieurs antechrists : ce qui nous fait connaître que nous sommes à la dernière heure. Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas de nous; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. » ( I Jean, 11, 18 et 19.) De même donc, disent‑ils, qu'avant la fin, à cette heure que saint Jean appelle la dernière, plusieurs hérétiques à qui il donne le nom d'Antechrist, sont sortis de l'Église ; de même, à cette époque, en sortiront tous ceux qui n’appartiendront pas au Christ, mais à ce dernier Antechrist, et c'est alors qu'il paraîtra.

 

4. Les uns expliquent d'une manière les paroles obscures de l'Apôtre ; les autres d'une autre ; mais il n'est pas douteux qu'il ait dit que le Christ ne viendra pour juger les vivants et les morts, qu'après que l'Antechrist, son adversaire, sera venu pour séduire ceux qui sont morts spirituellement, quoique ce soit par un jugement caché de Dieu qu'ils seront séduits. « Car, selon qu'il est dit, il viendra accompagné de la puissance de Salan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges trompeurs, et avec toutes les illusions qui peuvent porter à l'iniquité ceux qui périssent. » Alors Satan sera délié, et par l’Antechrist il opèrera de lui-même

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des œuvres merveilleuses mais trompeuses. On ne saurait dire si ces signes et ces prodiges sont appelés trompeurs parce que Satan trompera les sens des hommes par des prestiges; et qu'ainsi il paraîtra faire ce qu'il ne fera pas; ou bien si c'est parce que ces prodiges, bien que réels, entraîneront au mensonge ceux qui, croyant qu'ils ne peuvent être accomplis que par la puissance divine, ne connaîtront pas ce que peut le diable, en ce moment surtout où il sera doué d'un pouvoir plus grand que celui qu'il a jamais eu. Ainsi, quand le feu tomba du ciel et dévora en un instant les serviteurs et les troupeaux du saint homme Job, quand un tourbillon impétueux renversa sa maison et ensevelit sous les ruines ses enfants, il n'y eut pas là de prestiges; et toutefois c'était l'œuvre de Satan à qui Dieu avait donné ce pouvoir. C'est alors qu'on verra dans quel sens ces signes et ces prodiges sont appelés trompeurs. Mais quelle que soit la nature de ces prodiges, ceux‑là seront séduits, qui auront mérité de l’être :« parce que, dit l'Apôtre, ils n'ont pas reçu et aimé la verité pour être sauvés. » Il ne fait point difficulté d'ajouter : « c'est pourquoi, Dieu leur enverra des illusions, afin qu'ils croient au mensonge. » Dieu, en effet, enverra, parce qu'il permettra au diable d'opérer toutes ces choses; il le permettra par un juste jugement, quoique l'Antechrist agisse par un dessein injuste et pervers : « afin, dit‑il, que tous ceux qui n'ont point cru la vérité et qui ont consenti à l'iniquité, soient condamnés. » Par conséquent, jugés ils seront séduits et ils seront jugés parce, qu'ils se seront laissé séduire. Mais jugés, ils seront séduits par un jugement de Dieu mystérieusement juste et justement caché, qu'il a toujours exercé depuis le péché de la créature raisonnable ; et ceux qui auront été séduits seront jugés en dernier lieu et publiquement par Jésus‑Clirist, qui jugera en toute justice, lui qui a été jugé avec la dernière injustice.

 

CHAPITRE XX.

 

Ce que saint Paul enseigne dans sa première épitre aux Thessaloniciens au sujet de la résurrection des morts.

 

1. Dans ce passage, l'Apôtre ne parle pas de la résurrection des morts; mais dans la première lettre qu'il écrivit aux fidèles de Thessalonique, il leur dit: « Nous ne voulons pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorance touchant ceux qui dorment; afin que vous ne vous attristiez pas, comme font les autres hommes

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p576 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

qui n'ont pas d'espérance. Car, si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui seront endormis avec lui. Aussi nous n(v)ous déclarons, comme l'ayant appris du Seigneur, que nous qui vivons et qui sommes réservés pour son avénement, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil de la mort. Car aussitôt que le signal aura été donné par la voix de l'Archange et par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui‑même descendra du ciel et ceux qui seront morts en Jésus‑Christ ressusciteront les premiers. Puis nous autres qui sommes vivants et qui seront demeurés jusqu'alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées pour aller au‑devant du Seigneur au milieu de l'air; et ainsi nous vivrons pour jamais avec le Seigneur. » (I. Thess. iv, 13 et suiv.) Ces paroles de l'apôtre enseignent clairement que la résurrection des morts aura lieu, lorsque Notre‑Seigneur‑Jésus‑Christ viendra juger les vivants et les morts.

 

2. Mais on demande quelquefois (4) : ceux que le Christ trouvera vivants et que l'Apôtre personnifie en lui‑même et en ceux qui vivaient avec lui, seront‑ils exempts de la mort? ou bien dans l'instant qu'ils seront transportés sur les nuées, avec les ressuscités, à la rencontre du Christ qui paraîtra dans les airs, passeront­-ils avec une merveilleuse rapidité par la mort à l'immortalité? Car on ne saurait dire qu'il soit impossible que, dans l'instant où ils seront éle­vés dans les airs, ils ne pensent y mourir et re­vivre. Il ne faut pas, en effet, entendre cette parole : « et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur, » dans ce sens que toujours nous res­terons avec le Seigueur dans l'air; car loin d'y demeurer, il ne fera qu'y passer, on ira au‑de­vant de lui quand il viendra, mais non dans le lieu où il demeurera : ces paroles doivent être prises dans ce sens, que partout où nous serons avec lui, nous y serons avec nos corps immor­tels. Que ceux que le Christ trouvera vivants, meurent et reçoivent l'immortalité dans ce court espace de temps, l'Apôtre semble l'indiquer, quand il dit : « Tous nous revivront dans le Christ » (I. Cor. xv, 2‑9) et dans un autre en­droit, en parlant de la résurrection des corps : « Ce que vous semez ne revit pas, s'il ne meurt. » Comment donc ceux que le Christ trouvera vivants revivront‑ils par l'immortalité s'ils ne meurent pas, quand il est dit : « ce que vous semez ne revit pas, s'il ne meurt? ou si, à proprement parler, on ne peut déclarer semés que les corps des hommes qui, après leur mort, retournent dans la terre, suivant la sentence

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(1) Voyez l'épitre cxciii à Mercator.

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portée contre le père du genre humain : « Tu es terre et tu retourneras dans la terre. » Il faut avouer que les paroles de l'Apôtre et celles de la Genèse ne regardent pas ceux que le Christ trouvera encore vivants, quand il viendra; parce qu'étant enlevés dans les airs, on ne peut dire qu'ils sont semés, car ils ne vont pas en terre et n'en sortent pas, soit qu'ils ne passent pas par la mort, soit qu'ils ne meurent que très‑peu de temps au milieu des airs.

 

3. Mais voici qu'une autre question se présente à propos de ce que dit l'Apôtre aux Corinthiens, au sujet de la résurrection des corps, « que tous nous ressusciterons, » ou, d'après d'autres versions, « que tous nous dormirons. » Comme la résurrection ne peut avoir lieu, si la mort n'a précédé, et ce sommeil ne peut(-)être que celui de la mort, comment tous ou dormiront‑ils, ou ressusciteront‑ils, s'il en est un si grand nombre que le Christ trouvera dans leurs corps qui ne dormiront pas et ne ressusciteront pas? Si nous croyons que les saints qui seront encore vivants lors de l'avènement du Christ et seront transportés à sa rencontre, doivent sortir de leurs corps mortels dans l'instant de leur enlèvement, et rentrer aussitôt dans leurs corps doués de l'immortalité , les paroles de l'Apôtre ne nous offrent aucune difficulté, soit qu'il dise : « Ce que vous semez ne revit pas, s'il ne meurt; » soit qu'il dise : « Tous nous ressusciterons, ou tous nous dormirons; » car ils ne revivront par l’immortalité qu'après avoir passé par la mort, ne fut‑ce qu'un instant très court ; ils ressuseileront donc puisque le sommeil a précédé, bien qu'il ait été de très‑courte durée. Pourquoi nous semblerait‑il incroyable que cette multitude de corps fût, en quelque sorte, semée dans l'air, et ressuscitât dans l'incorruptubilité et dans l'immortalité, quand nous croyons, d'après les paroles si claires de l'Apôtre, que la résurrection aura lieu en un clin d'œil, et que la poussière des anciens cadavres sera changée en corps immortels avec une si grande facilité et une si admirable rapidité ? Ne pensons pas que ces saints ne doivent pas subir l'effet de cette sentence : « Tu es terre et tu  retourneras en terre, » si leurs corps ne sont pas confiés à la terre, et s'ils meurent et ressuscitent dans l'instant de leur enlèvement dans les airs; car, « tu iras en terre » signifie : tu retourneras après la mort en ce que tu étais avant d'avoir la vie, c'est‑à‑dire, mort, tu seras ce que tu étais avant d'être animé. En effet, Dieu souffla sur un peu de terre un souffle de vie, lorsque

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l'homme fut fait âme vivante. C'est comme s'il lui eût dit : tu es une terre animée, ce que tu n'étais pas; tu seras une terre inanimée comme tu l'étais. Ce que sont les corps des morts avant qu'ils tombent en pourriture, les corps de ces saints le deviendront, si ils meurent et en quelque lieu qu'ils meurent, quand ils seront privés de la vie qu'ils recouvreront aussitôt. Ainsi donc, ils retourneront en terre, puisque d'hommes vivants ils seront terre, de même que va en cendre ce qui devient cendre, en vétusté, ce qui vieillit, en vase de terre, l'argile qui devient vase. Comment tout cela se fera‑t‑il ? notre faible raison ne peut sur ce point que former des conjectures ; ce n'est qu'alors que nous pourrons le savoir. Toutefois, si nous voulons être chrétiens, nous devons croire que cette résurrection, qui aura lieu quand le Christ viendra juger les vivants et les morts, s'accomplira dans la chair. Mais notre foi n'est pas vaine parce que nous ne pourrons comprendre comment elle doit se faire. Maintenant, selon notre promesse , nous devons exposer, autant qu'il sera besoin, ce que les anciens livres prophétiques ont annoncé touchant lejugement dernier. Toutefois Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le faire avec autant d'étendue, si le lecteur a eu soin de suivre ce que nous avons dit jusqu'ici.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon