§ V. Prétendue chute du pape Liberius
37. A l'époque où l'évêque de Meaux parlait ainsi, il reproduisait de très-bonne foi ce que tous les critiques disaient autour de lui. C'était en quelque sorte la dernier mot de la science contemporaine. Mais depuis, les Bollandistes eurent à reprendre cette question et à l'étudier sous toutes ses faces. Stilting, qui fut chargé en 1757 de traiter la grande controverse de Liberius 3, et Sollier qui, vingt ans auparavant (1737), avait eu la mission d'examiner les fameux Acta Eusebii 4, arrivèrent à des conclusions fort différentes. Ils reconnurent tout d'abord la parfaite conformité de ce document avec la notice de Liberius, insérée dans le Liber Pontifitalis. Cette remarque, qui avait été négligée comme secondaire
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1. Ephes., iv, S; S. Ambros., Sermo contra Auxenlium episcap. ; Patrot. lat., tom. XVI, co!. 10'8. — 2 Bossuet, Appendix ad defeasionem, loc. cit. (Œuvres compl., édit. Vive?, loin. XXII, pag. G15.) — 3. BoMand., Act. sunct.; de S. Libéria papa et confessore, 23 septemb., tom. VI septeuib., pag. 572-63S. —
4. Bolland., Act. sanct. ; de S. Eusebio presbytero Romœ, H august., lom. 111 t*^ust., pag. 16fï.
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par les premiers critiques, avait une importance capitale, puisqu'elle fournissait une preuve matérielle que le Liber Pontificalis n'était point, ainsi qu'on l'avait si longtemps prétendu, une œuvre de premier jet, créée de toutes pièces selon la fantaisie d'un écrivain sans valeur, qui aurait inventé tout ce qu'il disait. Tel était, nous ne saurions trop le répéter, le jugement qu'au nom de la science les érudits du XVIIe siècle portaient sur cet auguste monument de l'Église romaine, dont ils attribuaient la rédaction au bibliothécaiie Anastase, lequel s'était contenté de le publier, sans jamais avoir eu la prétention d'en être l'auteur. La découverte des Acta Eusebii eut donc pour premier résultat de démontrer que le Liber Pontificalis était non pas l'œuvre d'un homme, mais l'œuvre des siècles ; qu'il représentait réellement le catalogue officiel où chaque pape venait s'inscrire tour à tour dans l'ordre de son accession sur le trône de saint Pierre. La notice de Liberius n'est rien autre chose qu'une brève analyse des Acta Eusebii. Un simple coup d'œil suffira au lecteur pour se convaincre de la filiation de ces deux documents, dont l'un est la source de l'autre. Baluze se trompait donc lorsqu'il croyait que les révélations apportées par les Acta Eusebii étaient demeurées inconnues dans toute la série des annales ecclésiastiques. La notice du Liber Pontificalis en reproduisait l'ensemble; Rufin avait lu ces Actes au Ve siècle et cette lecture le faisait hésiter sur le jugement à porter de Liberius. Le vénérable Bède au VIIe siècle, Adon de Vienne et Raban Maur au IXe en inséraient textuellement les expressions dans leurs martyrologes. Enfin, au XIe siècle, la question de Liberius se réveilla avec une ardeur égale à celle qui put se produire du temps même de Bossuet. L'antipape Clément III (Guibert, archevêque de Ravenne) investi sous l'influence d'Henri IV, empereur d'Allemagne, d'un titre usurpé, se posa comme le compétiteur du pontife légitime saint Grégoire VII (1080-1100). Or, parmi les cardi-naux créés par cet intrus, se trouvait le fameux Renno, qui nous a laissé, sous le titre de Vie de Grégoire Vil, une satire que les cen-turiateurs de Magdebourg ont depuis rendue célèbre et dont nous aurons à nous occuper à sa date. Car la physionomie de saint Gré-
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goire VII offre, avec celle de saint Liberius, cette particulière analogie que, saints tous deux, l'un et l'autre ont laissé à l'histoire une mémoire également calomniée. Or, parmi les griefs les plus outragéants que le schismatique cardinal Benno énumère à la charge de saint Grégoire VII, il s'étend avec une complaisance marquée sur la prédilection que ce grand pape professait pour saint Liberius. Dans son ignorance de l'antiquité ecclésiastique, il va même jusqu'à prétendre que Grégoire VII, le premier dans le monde catholique, inaugura le culte de ce pontife ; comme si saint Ambroise, Théodoret, saint Épiphane, saint Siricius et tant d'autres dont nous avons cité les témoignages en faveur de la sainteté de Liberius, étaient des inconnus dont on n'eût jamais entendu parler. Quoi qu'il en soit, Benno, pour mieux prouver que Grégoire VII était un schismatique, reproduit in extenso les Acta Eusebii, tels que Mombritius, Baluze et Bossuet les ont cités depuis. Il argumente d'après leur texte, s'efforçant ainsi de démontrer que Liberius était un pape notoirement hérétique, afin de mieux établir la culpabilité de Grégoire VII qui couvrait de son manteau une mémoire aussi indigne. « Que Benno ait pris au sérieux les Acta Eusebii, dans un siècle où la critique historique n'existait pas encore, dit Stilting, on le lui pardonnera volontiers. Mais que le savant Baluze, avec toutes les ressources d'une érudition qui a fait l'honneur de la France, se soit laissé égarer de même, voilà pour moi l'objet d'un étonnement sans égal1 !» Cette exclamation du savant Bollandiste est immédiatement justifiée par l'examen critique des Acta Eusebii, mis en regard avec la chronologie, l'histoire et !es monuments. Les Acta racontent tout au long le dialogue qui se serait établi à Rome entre saint Eusèbe d'une part, Constance et Liberius de l'autre, après le rappel de ce dernier en l'an 259. Or il est certain par tout l'ensemble de l'histoire que l'empereur Constance ne remit plus jamais le pied dans la ville de Rome, après le mois qu'il y passa en 258, immédiatement après l'exil du pape Liberius. Les monuments lapidaires, la numisma-
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1. Bolland., Act. sanct., toto. VI septecnt)., pag. OSf.. édil. Anvers, 17?7.
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tique, les témoignages des historiens ecclésiastiques et profanes, sont d'accord sur ce point. Si quelque chose est prouvé en histoire., s'est ce fait. Conséquemment, tout le prétendu dialogué des Acta Eusebii est absolument faux. Si du moins on avait la ressource de dire que l'auteur des Acta Eusebii a pris le juge romain, le prœfectus Urbis, le magistrat, le représentant quelconque de l'autorité impériale pour l'empereur lui-même et qu'il a substitué le nom de Constance à celui de son agent responsable, il y aurait moyen de soutenir la thèse. D'autres exemples autoriseraient la légitimité d'une pareille induction. Mais les Acta Eusebii ne laissent pas même la possibilité d'entrer dans cette voie. Après avoir dit très-formellement, dès le début : Tunc Constantius imperator aggre-ditur cum Liberio Eusebium, de peur qu'on ne se méprenne sur l'identité de ce Constantius imperator, ils ajoutent, cinq lignes plus loin : Liberius dixit prœsente Augusto. Le «Constance empereur » qui engage le dialogue est donc très-exactement « Auguste en personne. » Et pour qu'il n'y ait pas d'équivoque possible, quand l'entretien qui n'est pas long se termine, les Acta répètent : Tunc iratus Constuntius sub rogatu Liberii inclusit Euse-bium. Il ne s'agit donc pas ici d'une substitution de titre, ni d'un fonctionnaire impérial pris pour son maître, il s'agit très-réellement de Constance en personne. Mais Constance ne se trouva jamais à Rome en même temps que Liberius. Donc le dialogue des Acta Eusebii est complètement apocryphe. Ce n'est pas tout; les Acta Eusebii, de même que la notice de Liberius au Liber Pontifcalis qui n'en est que l'extrait, nous dépeignent le pape saint Félix II terminant sa vie dans la prière et les larmes, au milieu de son prœdiolum. Leur commune assertion vient se heurter à la découverte du tombeau de saint Félix II. Ce monument lapidaire apprenait à Baronius et au monde entier que saint Félix II avait été décapité pour la foi. Ici encore les Acta Eusebii recoivent donc le démenti le plus sanglant. Mais ce qui achève de les discréditer, au point de vue historique, c'est le prétendu « concile de vingt-huit évêques et de vingt-cinq prêtres, » réuni par Damase pour flétrir la mémoire de Liberius. « Comment, dit Stilting, le savant
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Saluze a-t-il pu prendre au sérieux une pareille fantaisie d'imagination 1? » Comment, ajouterai-je moi-même, Bossuet, si profondément versé dans le droit canonique, a-t-il pu tomber à son tour dans cette grossière méprise? Le grand évêque de Meaux, nous lui devons cette justice, reculait devant ce concile inédit, inconnu à toute l'antiquité. Il lui répugnait d'admettre que Liberius, mort dans la communion « d'un saint Athanase, d'un saint Basile et tant d'autres de pareil mérite 2, » eût été solennellement flétri et publiquement condamné par son successeur immédiat, dans un concile dont jamais personne n'aurait entendu parler. Bossuet crut éluder cette difficulté énorme par un échappatoire qu'on nous permettra d'appeler puéril. «Comme il est certain, dit-il, que Liberius est revenu avant sa mort à résipiscence, il est probable que le concile dont parlent les Acta aura été convoqué par Damase, lorsque celui-ci n'était encore que simple prêtre, et que cet acte énergique contribua plus tard à sa promotion au souverain pontificat. » Un concile de vingt-huit évêques et de vingt-cinq prêtres, convoqué à Rome par un simple prêtre, pour la condamnation d'un pape vivant, uni de communion avec saint Athanase, saint Basile, saint Ambroise, saint Épiphane ! Et en quel temps? Sous le règne de l'hérétique Constance! Il y a des situations malheureuses dont le génie lui-même est impuissant à se tirer. Simple prêtre, ou souverain pontife, Damase n'a jamais condamné la mémoire de son prédécesseur. Les Gesta Liberii, dont nous avons reproduit plus haut les fragments et que Bossuet ne connaissait pas, nous l'ont déjà fait conjecturer 3. Mais nous avons un monument explicite,
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1. Bolland., Act. sa.net., tom. VI, pag. 034.
2. On se souvient que ce sont les paroles mêmes de Bossuet dans la Seconde instruction pastorale sur les promesses de l'Église, citée plus haut.
3. Le lecteur n'aura sans doute pas oublié les touchants récits des Gesta, que nous avons reproduits précédemment. L'épigraphie chrétienne nous apporte une confirmation directe de leur authenticité que nous ne voulons point omettre. On se rappeiîe que le diacre Damase avait supplié Liberius de venir, malgré la persécution de Constance, baptiser les catéchumènes, le samedi, veille de la Pentecôte, dans la basilique du Vatican. L'insuffisance des eaux dans le haptistère avait d'abord présenté une difficulté que le saint diacre réussit à lever par son industrie et son travail personnel. Or, il nous
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authentique, irrécusable, de la vénération que Damase professait pour Liberius. Dans une lettre synodale, écrite au nom de quatre-vingt-treize évêques réunis à Rome, la première année de son pontificat, Damase s'exprime en ces termes : « Nous condamnons formellement l'Arianisme. En vain on objecterait contre cette sentence l'autorité du concile de Rimini et le nombre des prélats qui y assistèrent, puisqu'il est notoire que l'évêque de Rome, Liberius, dont le jugement eût été définitif et qu'il eût fallu consulter en premier lieu, n'a jamais voulu approuver les décrets de cette assemblée 1. » Nous voilà bien loin d'un concile de Rome de vingt-huit évêques réunis par Damase au début de son pontificat pour condamner, d'une voix unanime, la mémoire de Liberius. Mais, du moins, cette lettre de saint Damase est-elle authentique? Sur ce point, le doute ne peut pas même s'élever, puisqu'elle est intégralement reproduite par Théodoret, dans son Histoire ecclésiastique 2.
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reste deux inscriptions authentiques de saint Damase qui constatent la réalité du fait. Les voici :
DE FONTIBUS VATICANIS.
Cingebant latices montem, teneroque mealu
Corpora multomm cineres aique ossa riqabanl.
Non tutit hoc Damasus communi legs sepultos
Post requiem tristes iierum persolvere pâmas.
Protinus agressus magnum superare laborem
/'jr/eris immensi defecit culmina montis
Intima sollicite scrutatus viscera terrœ,
Siccnvit totum quidquid madefecerat 'tumOK
Invcnit fontem, prœbet qui doua salutis.
llœc curavit Mercurias Imita fidelis.
AD FONTES.
Non hœc humanis opibus, non arte magistrd,
Sed prœstante Petro, cui tradita Jamia cœli;
Anlistes Christi composuit Damasus.
iJna Pétri sedes, unurn verumque lavaçrum
Vinculu nulla tenent.i
Acbathius voium solvit.
(Damas., Opéra: Patrol- lat., tom. XIII,
iS. Damas., Epistol. prima; Patr. lat., tom. XIII, colkist. ecclts„ iib. II, cap. 22.