Augustin 38

CHAPITRE XIV

 

L'an 419, Honorius envoie un ordre à Aurélius ainsi qu'à Augustin, portant que tous les évêques sont tenus de donner leur signature contre l'hérésie de Pélage. - 2. Dans une assemblée tenue à Carthage, Augustin raconte des prodiges observés récemment à Jérusalem et ailleurs. - 3. Jérôme se prend d'amour pour Augustin, principalement à cause de ses efforts pour anéantir l'hérésie de Célestius. - 4. Augustin écrit à Hésychius de Calame sur la fin du monde. - 5. Il fait paraître un premier livre sur le Mariage et la concupiscence. - 6. Questions et locutions sur l'Heptateuque. - 7. Augustin reprend Vincent Victor au sujet d'un livre sur l’Origine de l'âme, et le force à se rétracter. - 8. Il écrit à Pollentius deux livres sur l'Union adultère. - 9. Il réfute un écrivain qui attaquait la loi et les prophètes.

 

1. On avait, l'année précédente, commencé le procès d'Apiaxius, ce prêtre de Sicca, qui, excommunié par Urbain, son évêque, et dépouillé de son titre, en avait appelé au Saint-Siège, malgré les lois et les coutumes de l’Eglise d’Afrique qui ne lui accordaient nullement ce droit (4). Cette affaire amena entre l'évêque de Rome et les prélats d'Afrique une longue et pénible discussion qui n'était pas encore terminée à la mort de Zozime, arrivée sur la fin de l'année 418. Boniface, successeur de Zozime, ne vit pas de mauvais oeil la conduite des évêques et reçut avec bienveillance leurs lettres, bien qu'elles fussent violentes et hautaines : surtout, il se lia d'une étroite amitié avec l'évêque d’Hippone, qui avait pris la part la plus active aux conciles tenus en Afrique pour juger la cause d'Apiaxius. Prosper loue ce pape de sainte mémoire, les édits qu'il porta contre les ennemis de la grâce de Dieu, non seulement en vertu de son autorité apostolique, mais aussi appuyé par celle des empereurs dont la piété venait en aide à son zèle (5). Car c'est à lui sans doute qu'on peut attribuer ce rescrit impérial envoyé à Aurélius le 5 des ides de juin de l'an 419 (6), où Honorius renouvelait l'édit porté l'année précédente contre Pélage et Célestius, et portait que quiconque laisserait les hérétiques s'établir dans ses propriétés sans les livrer ou les chasser, serait envoyé en exil. Ordre était donné à Aurélius de rappeler à leur devoir les évêques qui laissaient les sectaires en paix ou qui pactisaient secrètement avec eux, et à tous les prélats de souscrire à la condamnation de Pélage : ceux qui s'y refuseraient, seraient privés de leurs dignités, chassés à jamais de leurs villes et exclus de la communion de l'Église. Ce même ordre fut envoyé spécialement à Augustin, qui, par ses mérites, s'était attiré une estime et une autorité telles qu'on le regardait, et à juste titre, digne d'occuper le siège primatial de l'Afrique.

2. Augustin assista au concile de Carthage tenu en 419 et, probablement avant son départ de cette ville, il prononça un discours dans la basilique Restitute, où il citait comme tout récents des prodiges observés à Jérusalem en

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(1) Ibid., n. 9-16. (2) Ibid., n. 1-8. (3) Ibid., n. 15. (4) Canons dAfr. can. cxxv. (3) PROSP., conIre Collat.n. 57 . (6) Lettre cci.

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cette même année 419. Il parlait aussi d'un violent tremblement de terre qui avait ébranlé la ville de Sitisa (1). Le titre indique que ce discours fut prononcé le jour des Présents ; d'où Sismond conclut qu'il devait y avoir ce jour-là un combat de gladiateurs. Mais il est plus vraisemblable que ce mot de Présents se rapporte à un amusement public ou à tout autre spectacle de ce genre, qui remplaça les combats de gladiateurs abolis par Honorius en 403 ou 404 (2).

3. Après le concile de Carthage, le prêtre Innocent fut envoyé à Alexandrie pour demander à Cyrille les véritables canons du synode de Nicée. Ce fut lui aussi, sans doute, qui apporta une lettre d’Augustin contre les pélagiens, où le saint docteur racontait, d'après Julien, que Jérôme avait confondu Pélage dans les dialogues des Écritures (3). Mais cette lettre a disparu ainsi que plusieurs autres qu'Augustin et Alype remirent à Innocent pour Jérôme. Ils lui demandaient s'il avait répondu à un livre écrit contre lui, par un pélagien qui disait se nommer Anien, diacre de Célède. Jérôme leur répondit par le même envoyé, que la douleur de la mort de la bienheureuse Eustochie l'avait jusque-là empêché de le faire; mais que ce travail devant demander peu de temps, ils lui feraient grand plaisir s'ils voulaient s'en charger eux-mêmes; il leur transmettait les salutations d'Albine, de Pinien, de Mélanie et de Paule la Jeune (4). Jérôme mourut l'année suivante. Il voulut dans cette lettre, qui fut sa dernière d'après Baronius, donner à ces deux saints évêques une dernière preuve de l'affection qu'il avait pour eux : «Rien ne m'est plus doux que l'occasion de vous écrire, leur disait-il; Dieu m'est témoin que si je le pouvais, je prendrais les ailes de la colombe, pour aller vous presser sur mon cœur. C'est le désir qui remplit toujours mon âme quand je songe à vos vertus, et qu'aujourd'hui j'éprouve plus vivement que jamais, parce que, par vos efforts et vos travaux, vous avez étouffé l’hérésie de Célestius (3).

4.Augustin adressa une lettre à Hésichius de Salone, siège métropolitain de la Dalmatie, probablement vers la même époque; car au temps où il l'écrivait, on comptait presque 420 années depuis la nativité du Christ, environ 390 depuis sa résurrection ou son ascension (6), et il est certain que Jérôme existait encore (7). Or à l'occasion de plusieurs prodiges (8), Hésichius s'était adressé à Augustin par un de ses prêtres, nommé Cornuto, afin de lui demander s'il ne croyait pas prochaine une autre venue. Ne pouvait-on pas voir dans l'accomplissement des soixante-dix semaines de Daniel l'annonce d'un second avènement du Christ. Le sage prélat répondit par le même prêtre que c'était folie de vouloir chercher à comprendre ce que le Christ avait voulu lui-même tenir caché, qu'il ne pouvait rien affirmer de certain, sinon que la loi évangélique n'était pas encore répandue dans l'univers entier, et que pour les soixante-dix semaines, il ne doutait pas qu'il ne fallait les rapporter au premier avènement de Jésus. Puis, sur sa demande de lui expliquer ces soixante-dix semaines, il lui envoya les Commentaires de Jérôme sur Daniel, avec prière de lui écrire ce qu'il en pensait, et il termina sa lettre par ces belles paroles : « J'aimerais mieux savoir qu'ignorer les choses que vous m'avez demandées; mais, je n'ai pas pu les pénétrer encore, et je préfère avouer mon ignorance que d'enseigner ce qui ne serait pas la vérité (9). » Dans sa réponse que nous possédons, Hésichius écrit que nous ne pouvons connaître ni le jour, ni l'année du jugement; mais que nous devons les chercher autant qu'il nous est possible; et il ajoute que d'après les prodiges passés, les autres calamités, les guerres perpétuelles qui sévissaient de tous côtés, il ne voyait point de témérité à assurer que ces temps n'étaient pas éloignés. Les peuples qui n'ont point encore embrassé la foi, peuvent facilement recevoir sa bonne nouvelle vu leur proximité. Quant aux soixante-dix semaines, il dit que Jérôme ne définit rien, et

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(1) Serm., xix, n. 6. (2) PRUDENCE, rontre Syffimaque,

 (3) Ouv im      hV, IV, Ch. LXXXVIII. (4) AuGUST lettre liv. LI et THÉODORET,Higi ecc1ësia,~t. liv. V, eh. xxv.  P.      ccii, n 2. (5) Id., n. 1. (6) Lettre cxcix, n, 20.(7) Ibid. cxcvii, n. 1-5,et,Ibi,-/., excviii, n. 1-7. (8) Ibid., excviii, n. ~; PHILASTRIUS, xii, 8; IDACE, à l'anné6 418;

 MARCELLIN et PROSPER. (9) Leth'e cxcvii, n. 5.

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 qu'il reste toujours dans le doute et l'irrésolution. Enfin, il oppose, en terminant, une difficulté à résoudre à ceux qui rapportent les soixante-dix semaines au premier avènement. Augustin répondit à cette seconde lettre (8), qu'il fallait distinguer le désir de voir la venue du Seigneur d'avec la recherche que l'on fait de cette époque. Désirer voir le Seigneur est le devoir de tout chrétien; rechercher le jour de sa venue, est se mettre peut-être en opposition avec l'Évangile. Car qui peut prétendre connaître ce que le Christ a voulu cacher à ses Apôtres? Il croit, lui, que la dernière heure, c'est-à-dire que les derniers temps ont commencé à la naissance du Christ, mais que personne n'en peut connaître la fin. Du reste que ceux qui croient prochaine la venue du Christ peuvent aussi bien se tromper que ceux qui la placent à une époque reculée; et il serait bien plus sûr, bien plus conforme, à l'esprit de l'Évangile de ne point se prononcer sur cette question. Affirmer que le jour du Seigneur est proche, s'il est encore bien éloigné, c'est dangereux; les calamités et les guerres présentes ne sont pas plus désastreuses que celles qui eurent lieu sous Gallien et en d’autres temps; les prodiges dont on parle de tous côtes, n'ont rien qui sorte de la règle ordinaire, et la raison elle-même demande de rapporter au sens spirituel ce qui se lit dans l’Évangile. Le saint roi David avait annoncé que : « Le bruit de leurs paroles devait, se répandre par toute la terre.» Et cependant cette prophétie n'a été réalisée ni de son temps ni même aux temps apostoliques. En Afrique même, il y a d'innombrables tribus barbares auxquelles l'Évangile n'est point encore parvenu. Ne l'apprend-on pas chaque jour par les prisonniers qui en arrivent et dont les Romains font leurs esclaves (2).

5. Augustin place dans les Rétractations ses livres sur le mariage, adressés au comte Valère, après son ouvrage : Actes avec Émérite, fait en 418 (3). Le bienheureux docteur avait écrit déjà plusieurs fois à Valère, peut-être même dès l'année 417, sans en recevoir de réponse : ce qui lui causait quelque inquiétude. Mais enfin trois lettres arrivées presque, en même temps vinrent lui rendre la tranquillité. L'évêque Vindémiale lui remit la première ; et peu après la seconde et la troisième lui furent remises par le prêtre Firmin, le même qui, en 418, lui avait apporté la lettre de Sixte, et qu'Augustin appelle Homme de Dieu (4). À cette même époque, Augustin apprit, peut-être aussi par lui, qu’un livre des pélagiens adressé au comte Valère, lui était parvenu, et qu'on l'y accusait, lui, Augustin, d’avoir condamné le mariage en traitant la question du péché originel.Valère, homme d'une foi inébranlable, avait reçu sans doute avec dédain cette calomnie; mais Augustin crut devoir défendre la doctrine de l'Église d'une pareille accusation. Dans ce but, il composa d'abord deux livres, Sur le Mariage et la Concupiscence. Il y démontre tout le bien du mariage, en le distinguant de la concupiscence qui est un mal, non pas par la nature même du mariage, mais par la faute de l'homme retombant sur le mariage. Cependant la chasteté conjugale tourne ce mal en bien en le faisant servir à la génération. Il fit cet ouvrage après la condamnation de Pélage et de Célestius, et s'il le dédia au comte Valère, ce fût autant parce qu'il avait reçu un écrit des pélagiens, qu'à cause de sa constance et de ses efforts à combattre ces hérétiques; et enfin parce qu'il gardait scrupuleusement la chasteté conjugale, qui faisait le fond de cet écrit (5). Car sans ces raisons convaincantes, il n'eût point voulu forcer à accepter ses livres un homme aussi remarquable que le comte, accablé d'affaires et qui ne les lui aurait pas demandés: ç’aurait été pour lui de l'impolitesse plutôt que de l'urbanité. Il accompagna ce livre d'une lettre, dans laquelle il louait beaucoup le comte; mais sans dépasser les bornes de la vérité, car, outre la sincérité complète de son affection, il avait à craindre, comme il le dit lui-même, d'être soupçonné de flatterie (6). Et les pélagiens en effet ne manquèrent pas de saisir cette occasion pour dire bien

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M, moix, 91) -JbjW-- --,Yr-yy- -,-n _M_ , ~-111__Am-,1 Efr-'.      n-      Du ~7iar. Pt de la

 cwicup. cm      51(;~ Lettre rZ -a. 1.

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haut que sa lettre à un homme d'épée n'avait d'autre but que de l'indisposer contre eux (1).

6. Entre le premier et le deuxième livre adressés à Valère, Augustin place dans ses Rétractations un assez grand nombre d'autres œuvres, en tête desquelles nous trouvons sept livres de locutions suivis de sept autres répertoires de questions sur les sept premiers livres de l'Écriture sainte (2); ces deux ouvrages étaient composés en même temps, et les questions, souvent citées dans ses locutions provenaient de la lecture des saintes Écritures (3), et de la confrontation des différentes versions des Septantes, avec les traductions d'Aquila et de Symmaque, et celle tirée du texte hébreu (4), celle-ci était sans doute celle de Jérôme, vu que les Latins n'en avaient point d'autre portant ce titre, et que les paroles citées par Augustin sont les mêmes que celle de la Vulgate (5). Telle était en effet pour Augustin la manière de lire l'Ecriture. Il mettait sur le papier toutes les difficultés qu'il rencontrait, se contentant quelquefois de les signaler, d'en étudier brièvement quelques autres et d'expliquer seulement celles qui n'exigeaient pas un temps trop considérable. C'est ce qui lui fit donner à ce recueil le titre de Simples questions, bien que pour la plupart, elles soient traitées assez au long, et paraissent suffisamment éclairées et expliquées. Celles mêmes qu'il n'a que consignées, ont aussi leur utilité particulière ; car la connaissance seule de ce qu'on doit chercher est déjà un pas vers la solution. Il avait, avec la même méthode, commencé l'étude des livres des rois; mais après quelque temps consacré à ce travail, d'autres affaires plus pressantes, l'en arrachèrent (6). Quant aux livres des Locutions, ils ne sont qu'un recueil de phrases tirées de l'Ecriture même, qui ont une physionomie particulière par la raison et le génie des langues grecque et hébraïque, et qui, d'un usage moins familier en latin pouvaient donner lieu à quiconque y apporte peu d'attention, de prendre certains sens mystiques. Il est des gens « dit le saint docteur, qui ne contredisent en rien la vérité, sans doute, mais il se trouve qu'ils ne sont pas la pensée de l'auteur qui a écrit le passage (7). » En conséquence, Augustin croyait que pour l'explication d'un bon nombre de passages présentant quelque obscurité, il n'était besoin d'aucune autre recherche, sinon d'examiner en quel sens les mêmes paroles étaient prises en d'autres endroits dont on avait l'interprétation sûre, et de se servir de ces explications pour les phrases moins claires. Il se mit lui-même à l'œuvre pour extraire ces formes de langage, ou ces idiotismes des cinq livres de Moïse, celui de Josué et de celui des juges, et de là provint son recueil des sept livres intitulés : Locutions. Parfois, il ne fait que les transcrire, d'autres fois, il en donne l'explication.

7. À ces oeuvres, il en ajouta quatre autres destinées à Vincent Victor, sur l'âme et son origine (8). Ce Vincent Victor était un jeune homme né dans la Mauritanie Césarienne, de la faction des rogatistes, secte du donatisme, et qui s'était converti à l'Église catholique. Se trouvant un jour chez un prêtre espagnol, du nom de Pierre, il tomba sur une méditation d'Augustin, où le saint avouait modestement qu'il ignorait si toutes les âmes étaient des rejetons de l'âme d'Adam, ou si Dieu créait pour chaque individu naissant une âme particulière; il ne doutait cependant pas que l'âme était un esprit et non un corps. Valère s'étonna de ce qu'Augustin ne disait rien de certain sur l'origine de l'âme, tout en regardant comme vraisemblable la question de la reproduction, et de ce qu'il affirmait que l'âme est immatérielle, par sa nature. Aussi écrivit-il, à cette occasion à ce prêtre, deux livres, où étaient mêlées quelques opinions pélagiennes avec plusieurs autres erreurs (9). À cette époque se trouvait à Césarée le moine Renatus (10) qui, en 418, avait remis à saint Augustin une lettre d'Optat, sur l'origine de l'âme. Il était laïque mais attaché profondément à la foi orthodoxe ; et ayant

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(1) Ouvrage imp. liv. il, eh. xiv. (2) Retract., EV. II, Ch. LIV-LV. (3) QUeSt. sur l'Hppiateuque, liv. II, quest. LXII; liV- "VI, quest. xxi7: liv. VII. qUeSt. XLIX-LI. (4) Id. liv. I, préface. (5) Quest. sur l'H,,p. liv. V, quest. xx, liv, VI, quest. vii-xv-xix-xxiv-xxv ; liv. VII, quest. XXI-LV, (6) Retract., liv* 11, eh. LV, n. 1. (7) Retract., Id., ch. LIV. (8) Id., LVI. (9) De l'einie et de son orig, liv. ni, n, 2. (10) Retract., liv. II, Ch, LVI.

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 rencontré un jour des livres dont il approuvait peu la doctrine, et où il voyait Augustin indignement traité, il se hâta de les copier et les lui fit parvenir (4). Ces livres envoyés de Césarée à Hippone pendant l'été, ne parvinrent à Augustin que vers la fin de l'automne, un voyage dont le but nous est inconnu l'ayant retenu absent tout cet espace de temps. Dans sa réponse, le saint docteur fit paraître sa sagesse et sa modestie accoutumées, il approuva que Victor l'ait ainsi attaqué, et fut charmé de connaître, par ces écrits mêmes, l'âme de l'auteur de ces livres. Il pensait en effet, que la bienveillance seule l'avait engagé à le tirer d'une erreur où il le croyait engagé, et il usait à son égard de cette règle si sage qu'il s'était prescrite que toutes les fois qu'il ne connaîtrait pas à fond l'esprit de quelqu'un il lui prêterait toujours de bonnes intentions, plutôt que de le condamner. « Lorsque, dit-il, la pensée de quelqu'un à notre égard ne nous est pas clairement connue, nous pensons qu'il vaut mieux lui prêter une bonne intention, que de le juger sans preuves (2). » De la part de Victor, il regardait comme de la modestie d'avoir ouvert son coeur non à lui, mais à un autre, comme il le devait; il croyait que ce jeune homme, convaincu de la droiture de ses opinions, n'avait pu être en rien contraint de le consulter, et si dans la discussion, il lui était échappé quelque parole blessante, le saint évêque en voyait la cause non dans un ressentiment particulier, mais bien dans leur diversité de sentiments. Mais si la modestie et l'humilité du prélat le poussaient à excuser les torts dont on pouvait se rendre coupable envers sa personne, l'amour du vrai ne lui permettait pas de ne pas défendre ce qui était exempt d'erreur (3). Or tels étaient les points attaqués par Victor. Il répondit donc par quatre livres; l'un adressé à Renatus, un autre à Pierre; les deux derniers à Victor lui-même. La part de Pierre n'était à proprement parler qu'une lettre, et si on l'appelle livre, c'est qu'on ne peut la séparer du reste de l'ouvrage (4). Dans ces écrits pleins de doctrines importantes, Augustin défend son hésitation à prononcer sur l'origine des âmes que reçoit chaque homme, et montre les nombreuses erreurs de Victor et les fruits regrettables de sa présomption. Cependant, il pense qu'il ne faut pas condamner trop précipitamment ce jeune homme, qu'une explication bienveillante lui sera plus utile, et ayant appris récemment qu'il s'était fait catholique, il le traite avec la plus grande douceur (5). Cette manière d'agir et le travail du saint docteur furent couronnés d'un plein succès, car il reçut bientôt de Victor lui-même sa rétractation (6).

8. Après les livres sur l'origine de l'âme, viennent immédiatement dans ses Rétractations, ceux adressés à Pollentius sur les mariages adultérins. Quel était ce Pollentius? nul ne le sait. Ce qu'on peut seulement affirmer, c'est que c'était un homme d'une piété remarquable, que saint Augustin appelait son pieux frère (7). Parcourant les commentaires où longtemps auparavant le saint docteur avait expliqué le sermon sur la montagne, il s'étonnait de le voir enseigner que les femmes séparées légitimement de leurs époux adultères ne pouvaient, du vivant de leurs conjoints, contracter d'autre alliance, et devaient garder la chasteté. Il lui semblait plutôt que les femmes séparées de leurs maris, pour toute autre cause que celle d'adultère, devraient être les seules auxquelles un second mariage était défendu tant que leurs époux vivaient. Ayant appris qu'Augustin se préparait à lui écrire, il lui envoya, sur le même sujet (8), d'autres questions qui ne parvinrent qu'après l'achèvement complet de la réponse. Augustin songea à y répondre dans un supplément. Mais ses amis publièrent son livre plus tôt qu'il ne l'eût voulu, et force lui fut d'en composer un second. Dans ces deux ouvrages, il examine la question du mariage, en s'appuyant sur l'autorité des Écritures; cette question est, à son avis (9), la plus difficile, la plus obscure, la plus embar-

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(1) D Unie et de &on orìg. liv. li, n. i ; lív. i 1,      (2) Id 3 5, liv. i, n. 2. (3) Id., liv. iv, n. i.      ReIract., li      i      Ch. LVI. ,5) Id., et de Cáme el de son orig. liv. 1, n. g. (6) Retract., liV. II, Ch. LVI. (7) _Des ?noriag. a4u1t. liv. li, li. 1. (8) N., (9) liV. 11, CI). LVII.

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rassée (1). On peut objecter que les maris séparés de leurs femmes ne peuvent garder la continence; mais il répond en se servant de l'exemple des clercs auxquels on fait une nécessité de la continence, qui sont contraints de la garder pour assurer à l'homme d'être reçu clerc, et qui, assistés du secours de la grâce, s'acquittent religieusement de ce devoir qu'ils auraient pu croire impossible (2). Pollentius avait en outre demandé à saint Augustin s'il croyait permis de donner le baptême à des catéchumènes qui seraient empêchés par maladie subite de le demander eux-mêmes (3). Le saint docteur veut qu'en pareille circonstance, chacun agisse en toute liberté : ce parti lui paraissait le plus convenable. Pour lui, il croit préférable de leur conférer ce sacrement quand bien même ils n'auraient auparavant manifesté d'autre désir de le recevoir que la foi dont ils faisaient profession, et pour mieux décider cette question, il ne croit pas pouvoir mieux faire, que de rapporter un accident arrivé à un de ses amis, et qu'il cite dans ses Confessions (4). Il étend même cette faveur à ceux qui conservant des commerces adultères, ne seraient point admis au baptême s'ils étaient en bonne santé. Ce qu'il dit au sujet du baptême des catéchumènes, il recommande d'en faire la même application dans la réconciliation des pénitents. «Car ceux-là mêmes, dit-il, l'Église notre mère ne doit point consentir à les laisser sortir de cette vie sans garantie de leur réconciliation (5).»

9. Vers la même époque, on mit en vente à Carthage un ouvrage anonyme d'un certain marcioniste et d'un autre partisan de ces sectes, qui, comme les manichéens, condamnaient la foi et les prophètes, et qui même allant plus loin que Manès, attribuaient au dernier et non à Dieu la création du monde (6) ; Cet hérétique disait tenir sa doctrine d'un certain Fabricius qu'il avait rencontré à Rome, et dont il se glorifiait d'être le disciple. Il s'était proposé de ruiner l'autorité des anciennes Écritures en n'usant que de preuves tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament (7). Il empruntait l'autorité d'écrits apocryphes (8), et à la fin de l'ouvrage, faisait valoir son hérésie par le petit nombre même de ses sectateurs (9). Quand ce volume rempli d'erreurs fut mis en vente, bien des gens, poussés par la curiosité ou par un plaisir dangereux, se mirent à le lire ou à écouter ceux qui le lisaient. Ce qu'ayant appris, des fidèles d'un esprit vraiment chrétien, se hâtèrent de l'envoyer à Augustin, lui demandant de le réfuter par écrit le plus tôt possible. Le saint satisfit à leur vœu, et leur écrivit sa réponse qu'il intitula : Contre l'adversaire de la loi et des prophètes. Pour l'utilité du lecteur, il divisa cet ouvrage en deux livres. Dans le premier, il montrait que les passages de l'Ancien Testament tournés en ridicule ne contiennent rien de mauvais ni de singulier, et dans le second, il répondait aux témoignages que l'auteur avait empruntés au Nouveau Testament contre l'Ancien. Augustin cite dans le premier le quatorzième livre de la Cité de Dieu (10). Or s'il composa ses quatre livres de l'Origine de l'âme vers la fin de l'automne de l'année 419, rien n'empêche que nous ne rapportions ses écrits contre Fabricius au commencement de l'année 420.

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(1) Des mariag. adult. liv. i, n. 32. (2) Id., liv. ii, n. 22 (3) Id. liv. 1, u 33. (4) Conf., liv. iv, n. 8. (5~ Des mariag. adult. liv. i, n. 35. (6) Retraci., liv. 11, ch. LVIII ; Confre un advers. de la loi et des prophètes, liv. ii, n. 3-40. (7) Contre l'adv. de la loi et des proph. liv. ii, n. 3-40. (8) Id., n. 14. (9) Id., n. -41. (W) Id., liv. i, n. 18.

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LIVRE HUITIÈME

 

DES AUTRES ACTES DE SAINT AUGUSTIN DEPUIS L'ANNÉE 420 JUSQU'EN 430.

 

CHAPITRE PREMIER

 

1. Les donatistes, rendus furieux par leurs propres excès se détruisent par le fer et le feu. - 2. Dulcitius tribun et secrétaire, essaie de dissuader Gaudentius, évêque donatiste, de ses crimes, et en reçoit deux lettres. - 3. Augustin, sur la demande de Dulcitius, répond à Gaudentius. - 4. Il écrit à Consentius un livre contre le mensonge dont ne doivent point user les catholiques même pour découvrir les priscillianistes. - 5. Il résout des questions de ce même Consentius, entre autres, celle-ci : Si le corps de Notre Seigneur a maintenant des os, du sang et tout ce qui constitue la chair. - 6. Il écrit à Céritius contre les priscillianistes qui abusaient du parjure et des écrits apocryphes.

 

1 - Nous avons déjà vu les progrès faits par l'Église catholique contre le schisme des donatistes, grâce à la conférence de Carthage et aux lois portées par Honorius pour en appuyer les décrets. Nous avons vu aussi les actes violents produits par le dépit de ceux qui ne voulaient pas céder ni s'avouer vaincus : mais leur fureur ne s'en tint pas là. « De même, dit le saint docteur, que la charité de l'Eglise ne veut que leur salut, afin qu'aucun d'eux ne périsse; de même leur fureur cherche ou à nous massacrer, ou à se tuer eux-mêmes afin de ne pas paraître impuissants à faire périr des hommes (1). On vit donc se reproduire ces horribles et déplorables assassinats des anciens circoncellions dont le nom était devenu si célèbre dans tout l'univers et si odieux aux hommes modérés de leur propre secte. L'empereur se contentait de les punir de l'exil (2) : mais les catholiques consentaient de grand cœur à les cacher, et si quelquefois ils demandaient le bannissement de quelques-uns d'entre eux, c'était dans la seule intention qu'ils ne pussent être un obstacle au salut des autres (3). Quand les forfaits de ces fanatiques leur avaient mérité, d'après les lois, le dernier supplice, ils devenaient eux-mêmes leurs propres juges, leurs bourreaux ; ils se condamnaient, et accomplissaient leur jugement. Tandis que les saints martyrs enviaient de périr pour la vérité, eux mouraient pour en arrêter les progrès et la pratique, pour faire détester l'unité, pour repousser la charité et empêcher d'acquérir la vie éternelle (4). Si l'on en croit Gaudentius, bon nombre de ces sectaires périrent ainsi (5). Mais saint Augustin rapporte que le nombre de ceux qui se donnèrent ainsi la mort, n'égala point celui des bourgs, des villes, des cités entières, des peuples mêmes, qui, devant la sévérité des lois impériales, se séparèrent de l'erreur. Les hérétiques, il est vrai, en menaçant de trancher le fil de leurs jours, et de se précipiter dans un abîme ou dans le feu, espéraient retarder l'œuvre des catholiques, et ralentir l'ardeur de leur zèle. Mais ceux-ci jugeaient préférable de laisser périr quelques fanatiques, que de laisser des milliers d'âmes dans un schisme pire que la mort, quand les lois, éta-

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(1) Lettre CLXXXVn. 11.(2) Conire Gaudens liv. I. n. 21.(3) Id., n. 12. (4) Serm. cccxxv, n. 2. (5) Cwìtre Gaud liv. i, n. 32.

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blies par la volonté divine pourraient les en arracher (1). Aussi, la faveur céleste permit-elle qu'on ne vit plus personne se donner la mort, et qu'un grand nombre d'habitants de la Numidie et des autres provinces de l'Afrique, fissent leur réconciliation avec l'Église; et si de pareils malheurs furent quelquefois signalés, l'Église, comme autrefois, sans se consoler de la mort d'Absalon par la pacification de son royaume, adoucissait et guérissait la douleur de son cœur maternel, en voyant le rétablissement de l'unité et le salut de tant de peuples. Ah! écrivait Augustin à Boniface, que n'êtes-vous témoin de leur joie, à se réunir dans la paix du Christ pour entendre et pour chanter les hymnes, ou pour écouter la parole de Dieu! Que ne voyez-vous leur douleur au souvenir de leur erreur passée et (de) leur bonheur de connaître la vérité! Je voudrais vous montrer avec quelle indignation ils repassent les mensonges de ceux qui furent leurs maîtres et qui leur débitaient tant de faussetés sur nos sacrements. Que de fois ils avouent qu'ils auraient voulu être catholiques, mais qu'ils ne l'osaient point au milieu de gens dont ils redoutaient la fureur ! Si vous pouviez avoir sous les yeux comme en un seul tableau tous ces peuples revenus à l'unité des diverses parties de l'Afrique, vous diriez alors que c'eût été trop cruel d'abandonner et d'exposer aux flammes éternelles une innombrable multitude d'hommes, sous prétexte d'empêcher une poignée de misérables de se brûler volontairement (2). »

2. Parmi ceux dont la démence se fit surtout remarquer, on distingua Gaudentius, évêque de Thamugade, successeur du célèbre Optat le Gildonien, et l'un des sept choisis par les donatistes pour défendre leur parti dans la conférence de Carthage (3) : il avait d'abord pris la fuite et était revenu quelque temps après (4), faisant serment, s'il était contraint de se réunir aux catholiques, de se brûler avec son église et quelques fanatiques attachés à sa personne (5). L'empereur Honorius avait confié l'exécution des lois portées pour l'unité, à Dulcitius, homme laïque et soldat, de la communion catholique, qui, comme Marcellin, avait été nommé tribun avec la charge de secrétaire (6). Ses droits ne s'étendaient pas jusqu'à la peine de mort : il ne pouvait que condamner à l'exil (7). C'était un homme d'une grande aménité, et Dieu s'était déjà servi de lui pour ramener un bon nombre de schismatiques à l'unité catholique. Mais, comme les habitants de Thamugade étaient les plus opiniâtres, il voulut agir, comme il le devait, envers eux avec douceur; il les avertit par un édit des devoirs qu'il devait remplir, et entre autres choses, connaissant leur dessein de se brûler, il leur déclarait qu'ils subiraient la mort qu'ils méritaient, entendant par ces paroles la mort qu'ils devaient se donner eux-mêmes. Mais ceux-ci l'interprétèrent autrement, et se crurent menacés du dernier supplice. Dulcitius promulgua alors un deuxième édit où il expliquait plus clairement sa pensée. Il écrivit même à Gaudentius, pour l'exhorter à revenir à l'unité catholique, et à se désister de son projet de se brûler avec son Église et quelques partisans (8). Il contraignait, lui disait-il, des innocents à vouloir leur perte ; car s'ils n'étaient pas retenus par son autorité et par la crainte qu'il leur inspirait, ils reviendraient d'eux-mêmes à l'Église catholique (9). Prenez garde, de vous faire nommer l'incendiaire d'une basilique si splendide, où si souvent vous avez invoqué le nom de Dieu. Dulcitius s'était réjoui à son arrivée dans la province et dans la ville de Thamugade de l'absence de Gaudentius; mais maintenant il s'affligeait de l'y voir de retour; et il le priait de ne pas lui donner l'occasion de le bannir, et de ne mettre aucun obstacle au salut des autres. S'il se croit innocent, qu'il prenne la fuite selon l'ordre de son maître, mais qu'il n'aille pas se brûler (10). Il le connaissait, sur le rapport de bien des gens pour un homme rempli de prudence, aussi le traitait-il toujours avec honneur, plus

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(1) Lettre Cciv, n, 12- (2) Lettre CLXXXV, D. 32. (3) Contre Gaud.. liv. i, n, 52 ; Re,'ract., liv. II, eh. Lix. (41) Contre Gaud. liv. 1, D. 17. (5) ici., n. 1, Retract., liv. II Ch. LIX. (6) Contre Gaud. liv. i, a. 12. (7) Lettre cciv, n. 3. (8) Ret2~art,, liv. il , Ch. LIX. (9) Confre Ga?(d."liv. i, n. 6. (10) Itl., n. 12.

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peut-être qu'il ne convenait à un catholique à l'égard d'un hérétique; mais il espérait par ce moyen le rendre plus docile (1). Gaudentius répondit à cette lettre immédiatement, afin, comme il le disait, de ne point retarder le courrier (29). Mais il signifiait sa résolution bien arrêtée, s'il se voyait menacé, de terminer sa vie dans le champs du Seigneur, c'est-à-dire de périr dans l'incendie de son église. Quant à forcer les autres à l'unité, il était si loin de ce dessein qu'il conseillerait à tous ceux qui voudraient quitter l'Église, de proclamer en public et sans crainte que lui-même était l'auteur de l'incendie (3). Le lendemain il écrivit une deuxième réponse plus étendue que la première, où il s'efforçait de justifier son fanatisme pour les Écritures, et, surtout, par l'exemple de Razius, dont la mort est racontée au deuxième livre des Machabées (4), il rappelait aussi, mais en dissimulant la vérité, ce qui était arrivé à Emérite, lors du voyage d'Augustin à Césarée en 418 (5).

3. Dulcitius fit parvenir ces deux lettres à Augustin, le priant de les réfuter (6), et de lui tracer la conduite à tenir vis-à-vis des hérétiques (7), c'est-à-dire, quel compte il devait tenir des menaces de ceux qui se disaient décidés à périr par le fer ou par le feu. Le saint évêque lui conseilla de ne faire aucun cas de ces menaces; de ne pas s'effrayer de la ruine et de la perte de quelques malheureux, mais de pourvoir au salut des autres autant qu'il lui était possible. Quant à la réfutation des lettres de Gaudentius, ses occupations, disait-il, ne lui laissaient guère le temps de la faire, et d'ailleurs, il avait déjà, dans d'autres ouvrages, répondu aux arguments employés dans ces lettres (8). Il mettra cependant tout son soin à les réfuter, tant pour être agréable à Dulcitius et a Éleusinus qui lui faisait la même demande, que pour son affection pour le peuple de Thamugade (9). Et, sans tarder, nous le voyons en effet répondre à Dulcitius, et réfuter avec le plus grand soin, ces erreurs, et particulièrement l'exemple cité de Razius. Cet Élensinus que saint Augustin appelle son honorable et très cher fils, et qu'il dit avoir rempli à Thamugade la charge de préteur, n'était pas autre sans doute qu'un ancien tribun de ce nom qui possédait dans la campagne d'Hippone un champ où se trouvait une petite chapelle érigée à la mémoire de saint Étienne. Ayant perdu un fils en bas âge, il le plaça sur le tombeau qui renfermait les restes sacrés du martyr, et ayant adressé à Dieu de ferventes supplications en versant d'abondantes larmes, il le rapporta vivant et en parfaite santé (10). Le saint évêque raconte de plus que son cher et honorable fils Éleusinus fit don à un monastère d'Hippone de sa campagne (11), qui n'était sans doute pas d'un maigre revenu; car on fit courir le bruit qu'il l'avait vendue, personne ne voulant croire qu'il eût donné en pur don une propriété aussi riche. Mais saint Augustin démentit ce bruit et déclara avoir été lui-même témoin de la donation. Dès qu'il en eut le loisir, il tint sa promesse de réfuter longuement les deux lettres de Gaudentius, et, il fit un livre à ce sujet où sa réponse suivait pas à pas le texte de son adversaire et où les ignorants eux-mêmes pourraient voir qu'il n'avait rien laissé sans réponse (12). A la lecture de ce livre, Gaudentins écrivit à Augustin, non pas pour le réfuter, mais seulement pour ne pas lui laisser croire par son silence, qu'il avait été convaincu (13). Mais en voulant jeter comme un voile sur son impuissance, il ne la rendit que plus manifeste; chacun crut, en effet, qu'il avait voulu réfuter Augustin, mais qu'il n'avait rien pu trouver de vrai et de solide à lui opposer; aussi personne ne douta-t-il de la perte de sa cause. Il ne fallait pas grand'peine, en effet, même aux hommes d'un jugement moins qu'ordinaire pour voir la maladresse de ses réponses à saint Augustin quand on comparait les écrits des deux adversaires: afin cependant de le démontrer jusque dans les détails, une discussion plus étendue était nécessaire. Augustin était disposé

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(1) Id., n. 3. (2) Contre Gau,/. liv. I, n. 12. (3) Id., n. 7. (4) Id,, n. 12. (5) R., n. 15. ~'6) Retract., liv, If, eh. LIX- (7) Leltre eciv, n. 1. (8) Id.~ n. 4. (9) Id., n. 9. ~10) De la edé de Dieu, liv. XXII. eh. viii, n. 19. (11) &rnj., CCCLVi, n. 15. (12) Contre Gaud. liv. i, n. L (13) LI., iv. ii, n. I. Retract., liv. II, eh. LIX.

 TOM. I.

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à la faire si elle était jugée indispensable. Mais, ne voulant point différer sa réponse à Gaudentius, il lui adresse une courte lettre qui forme son deuxième livre contre cet hérétique, et qui parait avoir pleinement répondu à l'attente générale, car le saint évêque n’y ajoute rien dans la suite. Il donne ces deux ouvrages comme écrits à Gaudentius lui‑même; mais dans la table de Possidius, ils sont inscrits sous ce titre: Livre de réponses à deux lettres de Gaudentius, évêque donatiste; et Lettre à Gaudentius, évêque donatiste (1). Pour ce qui advint à Gaudentius et aux autres donatistes depuis ce moment jusqu'à la mort d'Augustin, nous n'en trouvons aucun détail nulle part.

 

4. Au milieu de ces luttes, Augustin s'occupait en même temps d'un livre sur le mensonge. Il l'adressa à Consentius, qui se trouvait près de l'Espagne où surtout se faisait remarquer l'hérésie des priscillianistes (2). Ce Consentius avait envoyé plusieurs écrits à Augustin sur les dogmes de ces hérétiques, dont il faisait une minutieuse recherche, et qu'il connaissait pour la plupart de la bouche d'un certain Frontone(3) afin de dévoiler leurs erreurs qu'ils se croyaient permis de cacher non‑seulement à force de mensonges mais même par le parjure. Consentius pensait que de leur côté les catholiques devaient pouvoir user de dissimulation, se dire priscillianistes, et pénétrer ainsi leurs secrets. Augustin condamnait cette conduite et écrivit à ce sujet un livre intitulé: Contre le mensonge (4), voulant qu'on poursuivit ce vice sans trève ni merci, et expliquant quelques endroits de l'Écriture que certains hommes et Consentius lui‑même invoquaient en leur faveur. Il démontrait que si parfois le monsonge est permis, dans les affaires qui touchent la religion, il ne peut jamais intervenir sans un grand crime et sans danger. Il exhortait donc Consentius à combattre les priscillianistes par des écrits, puisque Dieu lui en avait donné les moyens nécessaires; car il serait inutile de rechercher et d'examiner leurs dogmes pour les laisser sans réfutation (5), et il lui ordonnait avant tout de combattre leur doctrine au sujet du mensonge employé pour cause de religion, et de réfuter, pour atteindre ce but, un ouvrage de Distinius, évêque priscillianiste, intitulé Balance (5). Ce livre contre le mensonge, fut vraisemblablement écrit au printemps de l'année présente (420,) et Augustin y faisait certainement allusion lorsqu'il disait: « Voici que se présente à nous cette question si difficile et si obscure, et sur laquelle nous avons déjà composé un volume entier alors qu'il nous fallait y répondre (7).” Nous ne voyons pas cependant qu'il ait été écrit pour répondre à quelqu'un, et de plus, il ne fut publié que lorsqu’Augustin eut mis la dernière main à tous ses ouvrages (8).

5. Nous sommes porté à croire que la lettre qui commence ainsi: « Pour ce qui est des yeux du corps (9)» fut écrite à ce même Consentius dans la même année, et que la lettre de Consentins dont parle Augustin dans ce passage, est la même qui lui donna l'occasion de composer le livre dont nous venons de parler. Avec cette lettre, Consentius avait dans un opuscule séparé, demandé à saint Augustin la solution de certaines questions comme celle-ci : « Le corps de Jésus‑Christ a‑t‑il maintenant des os, du sang, et tous les tissus qui constituent la chair ? Dieu, le créateur, forme-t‑il un à un les tissus des corps vivants? Tous ceux qui sont baptisés obtiennent‑ils le pardon de leurs péchés quand même ils mourraient souillés de fautes et sans se repentir? Enfin le souffle de Dieu a‑t‑il constitué l'âme d'Adam » Augustin répondit à toutes ces questions mais ce qu'il dit sur le corps du Sauveur et sur celui des élus dans le ciel est surtout admirable. L'auteur de ces questions est très probablement ce même Consentius qui, dix ans auparavant ou à peu près, lui avait fait quelques demandes sur la trinité, et auquel le saint docteur avait alors répondu: « Je suis charmé de votre esprit dans vos livres, et vous avez assez de talent pour expliquer ce que vous avez compris (10). » Et plus tard dans sa réponse sur le

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(1) Poss., Table. ch. 111.(2) Retrart., liv. Il ch Lx. (3) Contre le mens. n. 1-4.  (4) Retact., liv. 1, ch. xxvii. (5)Contre le mens. n. 25.(6) Id., n. 5. (7) Enchir: n. 6. (8) Retract., liv. I, ch xxvii.(9) Lettre ccv, (10) Id., cxx, n. 1.

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mensonge: « Je suis enchanté de votre éloquence, de votre connaissance des saintes Écritures, et de la pénétration de votre esprit (l). » En 410, Consentius habitait les îles (2), et était venu en Afrique afin de voir Augustin (3). Mais celui-ci était à la campagne pour affaires pressantes, et Consentius ne put le rencontrer. Augustin lui-même affirmant qu'il a appris quelque chose de lui, ne peut pas faire allusion à une entrevue directe, puisqu'il le place au nombre de ceux qu'il n'a jamais vus, et que cependant, dit-il, il aime et souhaite ardemment de voir, afin de satisfaire le penchant qui l'entraîne vers eux (4).

6. Dans sa lettre à l'évêque Cérétius (5), dont nous ignorons la date, saint Augustin attaque de nouveau l'hérésie des priscillianistes. Ce Cérétius lui avait signalé un certain Argirius et lui avait envoyé deux volumes qui sont, parait-il, apocryphes, auxquels il ajoutait un hymne, que l'on disait être de Notre Seigneur Jésus-Christ, et au sujet duquel il le priait de lui faire connaître son opinion. Les immenses et continuels travaux, auxquels peu s'en fallait que le saint homme ne succombât, lui laissèrent à peine le temps de parcourir un de ces volumes. Quant au second, il l'égara et ne put jamais le retrouver. Après un temps assez long, il répondit à Cérétius, qu'à son avis Argirius s'était attaché à la secte des priscillianistes, ou que du moins il partageait leurs erreurs sans réflexion. Il ne lui paraissait nullement douteux que les livres qu'il lui avait fait parvenir ne fussent précisément les écrits apocryphes dont abusaient les hérétiques en les disant divins. Il parlait aussi longuement de l'hymne que les priscillianistes disaient avoir été chanté par le Sauveur après la dernière cène, et où s'étaient expliqués des mystères que les hommes du vulgaire ne pouvaient comprendre. Augustin montre que dans cet hymne, il n'y a rien que ne renferment les livres canoniques, si l'on s'en tient à l'interprétation qu'ils en donnent en public; mais il lui paraît très probable que cet hymne renferme les dogmes criminels et abominables de leur hérésie, connus seulement des sectaires ; et, de plus, il signale, sur le mensonge et le parjure qui doivent couvrir leurs croyances, ce précepte ainsi conçu : " Jure, parjure, et garde le secret. » Que cette pratique et toutes les autres de la secte lui sont connues, dit-il, par des hommes qui, après lui avoir appartenu, en avaient été arrachés par la grâce de Dieu.

 

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