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Mais une autre question se pose: si vraiment il n'est pas possible d'échapper à la logique développée ici, s'il faut donc admettre la conséquence qui découle logiquement du dogme, il reste tout de même le critère décisif des faits: est‑ce que, avec ce beau système, nous ne nous serions pas élevés dans les hautes sphères de la pensée, en laissant derrière nous la réalité ?
Mais alors la logique incontestable du système ne nous servirait à rien, à cause de l'absence de fondement. En d'autres termes, il faut demander si les
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données de la Bible et l'éclairage critique sur les faits nous autorisent à concevoir l'être filial de Jésus comme nous venons de le faire, d'après le dogme christologique.
A cette question, l'on répond aujourd'hui de plus en plus franchement par la négative, comme allant de soi. Aux yeux de beaucoup, la réponse affirmative apparaît comme une position pré‑critique, à peine digne de considération.
Contre cela, je voudrais essayer de montrer que la réponse affirmative non seulement est justifiée, mais s'impose, si l'on ne veut pas tomber, ou bien dans des élucubrations rationalistes sans consistance, ou bien dans des représentations mythologiques du fils, dépassées et surmontées par la foi biblique au Fils et par l'explication donnée par l'Église ancienne 12.
Il. UN CLICHÉ MODERNE À PROPOS DU “JÉSUS HISTORIQUE”
Il faut avancer lentement. Qui était au juste ce Jésus de Nazareth? Comment se comprenait‑il? A en croire le cliché qui commence à se répandre largement aujourd'hui, comme présentation vulgarisée de la théologie moderne 13, les choses se seraient passées de la manière suivante: il faudrait se représenter le Jésus historique comme une sorte de docteur prophétique, apparu dans l'atmosphère d'exaltation eschatologique du judaïsme tardif.
Il aurait annoncé, conformément à cette situation imprégnée d'eschatologie, la proximité du royaume de Dieu, affirmation tout d'abord à sens strictement temporal: maintenant, très bientôt, arrivera le royaume de Dieu, la fin du monde.
D'autre part, Jésus aurait tellement mis l'accent sur le “maintenant », que l'aspect de futur temporel ne pourrait plus être considéré, par celui qui regarde les choses en profondeur, comme le message authentique.
Celui‑ci consisterait plutôt ‑ même si Jésus lui‑même pensait à un futur, à un royaume de Dieu ‑ dans l'appel à la décision : l'homme serait
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désormais entièrement engagé à l'égard du «maintenant » qui vient continuellement à sa rencontre.
Ne nous arrêtons pas au fait qu'un message aussi dénué de contenu, grâce auquel on prétend mieux comprendre Jésus qu'il ne s'est compris lui‑même, aurait pu difficilement signifier quelque chose pour qui que ce fût.
Écoutons plutôt la suite: pour des raisons difficiles à reconstituer, Jésus aurait été exécuté et serait mort, après un échec total. Puis, on ne sait plus trop comment, serait née la foi en la résurrection, l'idée qu'il était de nouveau vivant ou tout au moins qu'il continuait à avoir une signification pour les hommes.
Peu à peu, cette foi se serait développée, pour aboutir à l'idée, existant également ailleurs sous une forme semblable, selon laquelle Jésus reviendrait plus tard comme Fils de l'homme ou comme Messie.
Dans une autre étape, on aurait projeté finalement cette espérance sur le Jésus historique, on l'aurait mise dans sa propre bouche et l'on aurait modifié en conséquence la signification de sa personne. On aurait présenté les choses comme s'il s'était proclamé lui‑même le Fils de l'homme ou le Messie à venir.
Très vite, toujours d'après notre cliché, le message aurait passé du monde sémitique dans le monde hellénistique, entraînant des conséquences très importantes. Dans le monde sémitique l'on avait interprété Jésus selon les catégories juives (Fils de l'homme Messie); ces catégories, n'ayant pas de sens dans le monde hellénistique, auraient alors été adaptées à des concepts hellénistiques.
Aux schèmes sémitiques de Fils de l'homme et de Messie, on aurait substitué la catégorie hellénistique de l' « homme divin » ou de l' «homme‑Dieu » (Theios aner), pour rendre intelligible la figure de Jésus.
Or, l' « homme‑Dieu », au sens de l'hellénisme, serait caractérisé surtout par deux attributes: il est thaumaturge et d'origine divine. Ce dernier attribut signifie qu'il est, d'une manière ou d'une autre, issu de Dieu qui est son Père; son origine mi‑divine, mi-humaine est précisément ce qui fait de lui un homme‑Dieu, un homme divin.
Le transfert de la catégorie de l'homme divin aurait entraîné également le transfert sur Jésus des deux attributs ci-dessus mentionnés. On aurait ainsi commencé à le présenter comme thaumaturge; le mythe de la naissance virginale aurait été créé pour la même raison.
Ce mythe, à son tour, aurait conduit à désigner Jésus comme Fils de Dieu, parce que Dieu apparaissait mainte-
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nant, d'une manière mythique, comme son père.
De cette façon, l'interprétation hellénistique, en faisant de Jésus un “homme divin», avec toutes les particularités en découlant, aurait finalement transformé l'événement de la proximité de Dieu, caractéristique de Jésus, en l'idée « ontologique » de l'origine divine.
La foi primitive de l'Église aurait continué à progresser dans cette voie mythique jusqu'à la fixation définitive du tout dans le dogme de Chalcédoine, avec sa conception de la filiation divine ontologique de Jésus.
Ce concile, en affirmant l'origine divine ontologique de Jésus, aurait changé le mythe en dogme, l'entourant de spéculations abstruses, à tel point que cette assertion mythique serait finalement devenue le schibboleth de l'orthodoxie; l'on aurait abouti ainsi à un complet renversement par rapport au point de départ.