St Jean Chrysostome 11

Darras tome 11 p. 401

 

69. En revanche, la critique moderne a longuement insisté sur le despotisme insupportable avec lequel le «métropolitain du pre­mier siège d'Orient » exerça sa juridiction sur les évêques de sa province ecclésiastique. « Une fois en train de réformer et de sévir, dit M. A Thierry, le terrible justicier ne s'arrêta point en si beau chemin, et ce fut son tort. De la province d'Asie, son ardente in­quisition se porta sur les contrées voisines, la Lycie, la Carie, la

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1.Sozomcen, Hist. eccles., lib. VIII, cap. v.

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Phrygie, le Pont; ce fut une enquête sur les évêques d'une moitié de l'empire d'Orient, faite de concert avec une cour synodale qu'il présidait, enquête trop rapide malheureusement, car il accusait, jugeait, déposait, remplaçait, sur la seule renommée publique dans la plupart des cas. Or, il faisait tout cela en dehors de sa juridic­tion, et sans y être appelé par les villes et les églises. En moins de trois mois, treize évêques, quelques-uns disent quinze et même seize, furent jugés, cassés, remplacés par des successeurs qu'on leur envoyait tout ordonnés. Tout cela avait passé comme une tempête qui ébranlait jusqu'aux églises que son souffle n'avait point touchées. Une longue agitation suivit cette expédition, cou­rageuse sans doute et inspirée par un zèle dévorant du bien, mais trop précipitée pour produire des fruits durables, et d'ailleurs, il faut bien le dire, faite en dehors des règles consacrées. L'évêque de Rome dont les empiétements sur les juridictions particulières des églises indignaient si fort les Orientaux, n'avait jamais rien exé­cuté de pareil à cette campagne de Chrysostome. On put se demander si, devant l’évêqne de la nouvelle Rome, comme en face de celui de l'ancienne, il y aurait encore un peu de sauvegarde pour les autres, de liberté pour les clergés, de droit d'élection pour les villes, dès que les décrets canoniques concernant les dé­positions et les ordinations épiscopales pouvaient être ainsi mis sous les pieds au gré d'un homme, dès que la discipline des églises n'appartenait plus aux clergés et aux synodes provinciaux; l'empe­reur enfin put se demander si le droit du souverain dans la convoca­tion des conciles et l'approbation des évêques était aboli. Il n'y avait pas eu d'autre souverain, d'autre juge disciplinaire, d'autre électeur pour un tiers des églises orientales que Chrysostome as­sisté de cette cour synodale composée par lui-même. C'était l'omni­potence ecclésiastique dans l'empire. Quelque louables que soient les intentons d'un homme, quelle que soit la bonté des mesures qu'il prend sur lui d'exécuter, on ne fait jamais le bien tout seul, et pour qu'il soit accepté et fécond, il faut que tout le monde ap­prouve les formes suivant lesquelles il s'accomplit 1. »

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1 M. A. Thierry, Chrysostome et Eudoxie, loc. citat.jpag. 309-310.

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   70. Ainsi parle la critique moderne. Un chapitre du fameux Dialogus va renverser tout cet échafaudage d'énormités qu'on dirait entassées à plaisir. Le diacre romain Théodore, dans son enquête officielle sur la vie de saint Chrysostome, pose cette interrogation à l'évêque Palladius : « Mon père, avez-vous eu connaissance des faits qui se sont passés dans la province ecclésiastique d'Asie? On en a beaucoup et diversement parlé ici. —Je suis parfaitement au courant de tout ce qui s'est passé, répondit Palladius. — En avez-vous été personnellement témon? demanda Théodore. Ou bien ne connaissez-vous ces faits que par le rapport d'autrui? — J'ai assisté, dit l'évêque, à tous les jugements. La moindre particularité m'en est connue. — Alors, reprit le diacre, veuillez me raconter toute cette affaire dans son principe, son développement et ses conséquences. Le libelle d'accusation rédigé par Théophile contre Jean Chrysostome accuse positivement ce dernier d'avoir, dans un véritable délire d'omnipotence, déposé seize évêques en un seul jour et de les avoir remplacés par ses créatures. — En écrivant contre Jean Chrysos-tome et en le calomniant ainsi, répondit Palladius, Théophile s'est montré digne de lui-même. Les évêques déposés en Asie par Chrysostome ne furent pas au nombre de seize. Il n'y en eut que six : pas un de plus, pas un de moins. En présence de Dieu qui m'en­tend et qui me jugera, je l'atteste. Comme nombre, voilà la vérité : quant aux faits, en voici le récit exact jusqu'à la minutie. En l'indiction treizième (mai 400), plusieurs évêques de la province d'Asie vinrent à Constantinople pour différentes affaires relatives à leurs diocèses, et y séjournèrent quelque temps. Je m'y trouvais moi-même avec un certain nombre d'évêques de Scythie, tels que Théotime, le métropolitain de Thrace Ammon, celui de Galatie Arabianus. Un synode fut tenu, et nous y assistâmes tous. Or, un dimanche que nous étions réunis pour assister aux saints mystères et y participer en signe de communion unanime, Eusebius, évêque de Valentinopolis, remit à Jean qui présidait le synode une dénon­ciation canonique contre l'évêque d'Ephèse Antoninus, qui faisait même partie de notre assemblée. Les griefs articulés par Eusebius étaient au nombre de sept. Il accusait le métropolitain d'Éphèse :

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p404 POMiHCat l-i: t.w.vf ;.%Mjci;.\i- i (4U1-417).

 

1°d'avoir converti en lingots les vases sacrés de son église, pour les donner à son fils ; 2° d'avoir transporté dans sa salle de bains la piscine de marbre du baptistère; 3° d'avoir construit une salle à manger avec les colonnes du portique del'église; 4ede garder dans sa maison un serviteur convaincu d'un homicide; 5° d'avoir vendu les biens fonds légués à son église par Basilina, mère de l'empereur Julien, et de s'en être réservé le prix ; 6e d'avoir rap­pelé près de lui sa femme qui vivait encore et dont il avait dû se séparer lors de son ordination; 7° d'avoir un tarif combiné selon le revenu de chaque mense épiscopale, et de vendre les évêchés de sa province selon ce tarif simoniaque. Ceux qui ont fait avec lui ce trafic, dit Eusebius, vivent encore ; ils pourront l'attester. D'ail­leurs, j'ai les preuves entre les mains. — Mon père, interrompit Théodore, de grâce, abrégez ces honteux détails. Est-il possible que de pareils scandales aient déshonoré l'épiscopat d'Orient ! — Hélas ! reprit Palladius, pour mon malheur il m'a fallu vivre en un temps et en un pays où le sacerdoce se vendait comme une marchandise, si toutefois on peut décorer ce ministère simoniaque du nom de sacerdoce. Je voudrais ensevelir pour jamais dans le silence et l'oubli des abominations de ce genre. Mais puisque les calomniateurs de Chrysostome ont poussé à l'excès leur impudence, je suis contraint de tout dire. Ecoutez-moi donc patiemment et ad­mirez la modération dont Jean Chrysostome fit preuve en cette circonstance. D'un ton calme et paternel, il dit à l'évêque accusateur : Eusebius, mon frère, il arrive souvent que dans la chaleur de la passion on articule des griefs fort difficiles ensuite à prouver. Permettez donc que je vous prie de retirer votre re­quête contre notre frère Antoninus. S'il y a quelque (chose) à corriger dans sa conduite, le synode s'en occupera pacifiquement.—A ces mots, Eusebius éclata en récriminations pleines d'amertumes contre Chrysostome; il recommença à injurier Antoninus et déclara qu'il maintenait toutes ses accusations, se faisant fort de les prouver. Pour ne pas l'aigrir davantage, Jean s'abstint de toute observation. Mais se tournant vers Paul d'Héraclée, l'un des amis d'Eusebius, il le pria d'intervenir près des deux adversaires afin de ménager

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une réconciliation entre eux. Il leva ensuite la séance et entra dans l'église, car l'heure du sacrifice était venue. Après avoir selon la coutume souhaité la paix aux fidèles 1, il s'assit avec les autres évêques. Mais en ce moment, devant tout le peuple et le clergé, Eusebius, tirant de son sein un autre exemplaire de son mémoire accusateur, vint le présenter à Chrysostome, l'adjurant au nom de ce qu'il y a de plus sacré, au nom même des augustes empereurs, de vouloir faire droit à sa requête. Il y avait dans son geste, son attitude et le ton de sa voix une exaltation telle que le peuple, ne sachant point ce dont il s'agissait, crut qu'Eusebius menacé dans sa vie par l'empereur priait le bienheureux archevêque d'implorer sa grâce. De son côté, Jean, pour mettre fin à une scène que l'ir­ritation d'Eusebius allait bientôt faire dégénérer en un scandale public, tendit la main et reçut l'acte d'accusation. On fit commencer alors les leçons ordinaires de la divine Écriture, après quoi Jean pria l'évêque de Pissida, Pansophius, d'offrir à sa place les saints mystères. Il ne voulait pas monter lui-même à l'autel, dans le trouble où ces divers incidents avaient jeté son esprit, et se mon­trait fidèle à la parole de l'Evangile : « Quand tu portes ton offrande au Seigneur, si tu viens à te rappeler que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, va d'abord te réconcilier avec ton frère et tu reviendras ensuite faire ton sacrifice au Sei­gneur -. » Après la « synaxe » quand le peuple fut retiré, Chrysostome revint au baptistère, et s'y étant assis au mi­lieu des évêques ses collègues, il manda l'accusateur Eusebius, et lui parla en ces termes : Je dois vous répéter, mon frère, l'obser­vation que je vous ai déjà faite une première fois. Bien des gens, sous l'impression du ressentiment et de la colère, disent ou écrivent des allégations contre le prochain sans pouvoir ensuite les prouver. Veuillez donc y réfléchir sérieusement. Les faits que vous articulez contre Antoninus sont-ils à votre connaissance certaine ? Il est temps encore pour vous de prendre un parti dans un sens

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1 C'est le Pax vobis dont se servent encore aujourd'hui les évêques» Matth,, v, 23, 24.

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ou dans l'autre. Nous ne refusons pas de recevoir votre accusa­tion, si vous croyez pouvoir la soutenir. Nous ne la retiendrons pas si vous croyez devoir l'abandonner. Avant donc que la lecture officielle de votre mémoire ait été faite au synode et enregistrée dans les actes, vous êtes entièrement libre. Quand ces formalités auront été accomplies, vous ne le serez plus, et votre caractère épiscopal aura donné à l'accusation une gravité telle qu'il ne vous sera plus loisible d'en arrêter le cours 1. — Ainsi interpellé, Eusebius persista dans son appel. On lut alors officiellement le mémoire, dont les sept principaux chefs étaient ceux que j'ai déjà cités. Après cette lecture, les plus anciens des évêques dirent à Jean : Bien que chacun des griefs articulés dans ce réquisitoire constitue une impiété manifeste et une violation flagrante des lois ecclésias­tiques, il conviendrait, ce semble, pour ne pas procéder légère­ment en matière si grave, de commencer l'enquête par le point le plus important, et d'examiner d’abord cet horrible reproche de simonie qui vient d'être dénoncé. Si ce grief capital se trouvait par malheur vérifié, ce serait une présomption qui entraînerait la pro­babilité de tous les autres, puisque l'Ecriture nous apprend que «l'avarice est la racine de tous les maux 2. » Il est évident en effet qu'un évêque capable de trafiquer des dons célestes et de vendre à prix d'argent l'onction de l'Esprit-Saint, n'aurait pas eu le moindre scrupule pour s'approprier les vases précieux, les co­lonnes de marbre et les domaines de l'Eglise. — Jean se tournant vers l'accusé, lui dit : Antoninus, mon frère, que répondez-vous à toutes ces charges? — Antoninus nia tout. C'était fort naturel, et l'on ne pouvait guère espérer qu'il avouât de prime abord des faits qui le couvraient de confusion. Ceux deux évêques présents qui étaient désignés par le mémoire accusateur comme ayant versé entre les

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1.Nous ferons observer dès maintenant, et sans préjudice de ce que nous en dirons plus loin, que Chrysostome, en toute cette affaire, montra une connaissance profonde du droit canonique en vigueur de son temps. La critique moderne est seule coupable en cette matière d’une ignorance vraiment prodigieuse. Nous le démontrerons.

2. I Timoth.., vi, 10.

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p407 CHAP. III.—  ijUbVliKXEMEKT  MÉTROPOLITAIN.      

 

mains d’antonius le prix auquel il avait taxé leur ordination, nièrent de même. Cependant l'enquête se continua jusqu’à la hui­tième heure (une heure et demie de l'après-midi) : elle amena de graves révélations. On dut alors se préoccuper de l’audition des témoins subalternes, lesquels auraient pu voir de leurs yeux verser entre les mains d'Antoninus les sommes réclamées par celui-ci. Mais ces témoins n'étaient pas à Constantinople. La difficulté était grande pour les y faire venir de si loin. Chrysostoine offrit alors de se rendre en personne sur les lieux, afin de recueillir juridi­quement les témoignages. Cette proposition effraya Antoninus, qui connaissait l'incorruptible intégrité de Chrysostome. Il avait cons­cience de ses fautes et il se voyait perdu si l'enquête était dirigée par un évêque inaccessible à la vénalité et à la corruption. Dans cette perplexité, il eut recours à quelques patriciens dont il admi­nistrait les domaines à Ephèse, et les supplia d'obtenir de la cour un rescrit impérial qui défendrait à l'archevêque de sortir de By-zance. Les événements politiques étaient alors tels que cet ordre fut promptement donné. L'empereur Arcadius, dans un message au bienheureux Jean, lui disait : Il serait vraiment déraisonnable, que vous, notre évêque, vous à qui est confié le soin de nos âmes, vous quittiez cette ville en un temps si plein d'anxiétés et de troubles. Il serait bien plus simple ou de faire venir ici les té­moins que vous voulez interroger dans la province d'Asie, ou de nommer une commission d'évêques qui feraient ce voyage à votre place. — Le trouble et les anxiétés auxquels l'empereur faisait allusion étaient causés par la rébellion de Gaïnas et l'invasion des troupes barbares que ce général amenait de Thrace. Chrysostome se rendit aux représentations impériales. De concert avec la cour d'une part et le synode de l'autre, il fut convenu que l'archevêque ne quitterait point Constantinople, mais qu'il resterait cependant chargé de suivre la cause engagée et de surveiller l'enquète à laquelle on allait canoniquement procéder. Cette enquête fut confiée par les pères du synode à trois évêques : Syncletius, métropolitain de Trajanopolis; Hesychius, évêque de Parium, et moi, Palladius, évêque d'Holenopolis. La commission synodale que nous reçûmes en cette

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occasion portait que nous devrions nous rendre à Hypœpia, cité centrale de la province d'Asie, pour y entendre les témoins désignés, et que si dans les deux mois qui suivraient la notification de cet ordre l'accusé ou l'accusateur se refusait à comparaître pour la confrontation avec les témoins, la commission, sous la présidence du métropolitain Syncletius aurait le pouvoir de pro­noncer une sentence définitive. Nous partîmes donc, Syncletius et moi. Hesychius tombé malade sur les entrefaites ne put nous ac­compagner, soit que son indisposition fût réelle, soit qu'elle ne fût que simulée ; car il passait à tort ou à raison pour être intime­ment lié avec Antoninus. Quoi qu'il en soit, en arrivant à Smyrne, nous adressâmes nos lettres de convocation aux deux partis, leur fixant un rendez-vous à Hypœpia dans un délai de soixante jours, au terme même de notre commission synodale. Mais dans l'inter­valle l'accusateur et l'accusé s'étaient réconciliés. De l'argent avait été donné et reçu ; des serments avaient été échangés de part et d'autre. Eusebius et Antoninus étaient redevenus plus amis que jamais. Cependant ils se présentèrent tous deux à Hypœpia, mais dans l'espoir de lasser la patience des juges. En effet, ils n'ame­nèrent ni l'un ni l'autre aucun de leurs témoins, sous prétexte, disaient-ils, que ces témoins étaient alors en voyage. Les commis­saires appelèrent devant eux l'accusateur et lui dirent : Com­bien de temps vous faudra-t-il encore pour réunir vos té­moins? — Or, on était au fort de l'été : la chaleur était insuppor­table. Eusebius, comptant que les juges se lasseraient de prolonger leur séjour dans ce climat torride, demanda quarante jours de nouveau délai. Ils lui furent accordés. Eusebius signa l'engage­ment écrit de revenir avec ses témoins dans l'intervalle fixé, se soumettant d'avance, s'il y manquait, à toutes les peines édictées par les canons 1. Après avoir souscrit cette promesse, il partit d'Hypaepia, comme pour aller à la recherche de ses témoins. Mais

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1 Les lois canoniques alors en vigueur, et mieux connues par Palladius que par la critique moderne, statuaient qu'un évêque qui aurait accusé canoniquement l'un de ses collègues serait puni des mêmes peines ecclésiastiques encourues pour les griefs faussement articulés contre l'accusé.

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en réalité il retourna clandestinement à Constantinople et s'y tint caché. Cependant les commissaires, fidèles à leur mandat, demeu­rèrent à leur poste. A l'expiration du quarantième jour, Eusebius n'avait point reparu. En conséquence, les juges écrivirent une cir­culaire à tous les évêques de la province d'Asie pour les informer qu'Eusebius était ou déserteur de la cause ou calomniateur avéré. Après cette notification, les commissaires crurent devoir séjourner encore un mois à Hypaepia dans l'espoir d'y voir enfin comparaître les témoins : ce fut inutilement. Ils prirent enfin le parti de revenir à Constantinople. Là, ils eurent occasion de rencontrer Eusebius et lui reprochèrent le scandale de sa conduite. Celui-ci s'excusa sur sa mauvaise santé qui l'avait contraint, disait-il, de suspendre ses investigations, et il promit de nouveau de réunir le plus tôt possible ses témoins. Ce n'était qu'une défaite. Mais le temps s'é- coulait. La providence de Dieu permit alors qu'Antoninus mourût à Ephèse. L'accusation portée contre lui devenait caduque 1. »

 

71. Rien dans tout ce récit d'un témoin oculaire, d'un évêque qui avait pris une part si directe et si importante à ces procé­dures ecclésiastiques, ne justifie les reproches adressés à l'admi­nistration métropolitaine de saint Jean Chrysostome par la critique moderne. Mais peut-être allons-nous bientôt découvrir quelques traces des monstruosités et des violences dont l'illustre archevêque se serait rendu coupable. Les événements politiques dont la gra­vité avait retenu Chrysostome dans sa ville épiscopale s'étaient dénoués par la défaite et la mort de Gaïnas. Sans doute, dans son ardeur d'inquisition, dans sa soif d'omnipotence, Chrysostome, libre enfin de parcourir la province d'Asie en redresseur de torts et en justicier farouche, va organiser la fameuse cour synodale que M. A. Thierry nous représente comme un instrument de ven­geance et de terreur. Continuons à entendre Palladius. « Après la mort d'Antoninus, dit-il, les évêques de la province, réunis à Éphèse avec le clergé, les magistrats et le peuple de la ville,

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1. Paliad., Diaiog. de Vita Chrysost., cap. mk XXIV; Pair, grœc, tom. XLVU, al. 47-5».

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adressèrent à Chrysostome une lettre pressante où ils le conjuraient de prendre en pitié la situation de leur église. Depuis trop longtemps, lui disaient-ils, nous avons été gouvernés d'une manière déplorable et contrairement à toutes les règles canoniques. Nous supplions donc votre révérence1 de venir au milieu de nous pour reconstituer l'Église d'Éphèse et réparer les ruines qu'elle a su­bies tantôt de la part des Ariens, tantôt de la part d'évêques qui, malgré leur avarice et leur tyrannie, osaient se dire catholiques. Déjà, comme des loups autour d'une proie, de nouveaux merce­naires se disposent à usurper, en l'achetant par un trafic simoniaque, le trône épiscopal à peine vacant. » — Au moment où Chrysostome reçut ce message, on était en plein hiver. Le bienheureux était lui-même fort souffrant. Mais la pensée du la­mentable état où se trouvait le diocèse d'Asie, le désir de pourvoir aux besoins d'une église si intéressante et si malheureuse, lui rendi­rent des forces. Il prit congé de ses bien-aimés fidèles et s'embarqua pour Apamée 2. Assailli à la sortie du port par une tempête furieuse, le navire fut poussé près du promontoire de Triton. Les matelots réussirent à trouver une rade où l'on put jeter l'ancre et attendre le retour du calme. Mais le vaisseau n'avait pas été pourvu de vivres. Deux jours s'écoulèrent donc sans nourriture ; et quand enfin le bienheureux put aborder à Apamée, il était à jeun, ainsi que ses compagnons de voyage, depuis trois jours. D'après ses ordres, j'étais venu l'attendre dans cette ville avec les évêques Paul et Cyrinus. Tous quatre nous fîmes la route à pied et arri­vâmes à Éphèse 3. Un concile de plus de soixante-dix évêques y

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1    Aujourd'hui encore, les catholiques donnent aux évêques ce titre de Reverendissimus déjà en usage à l'époque de saint Jean Chrysostome.

2       On sait que le nom d'Apamée fut commun à plusieurs cités de l'Asie. Celle dont il est question ici était Apamée de Bithynie, l'ancienne Myrlaea, appelée aujourd'hui par les Turcs Mondania. Elle était située sur la côte mé­ridionale de la Propontide, près de Pruse, capitale de la Bithynie. La traver­sée de Constantinople à Apamée ne devait pas, en temps ordinaire, deman­der pius de douze heures.

3. D'Apamée à Ephèse, par terre, la route est d'au moins soixante lieues. Nous avons déjà mis ce fait en regard de la paralysie des membres infeérieurs du corps, dont la critique moderne gratifie saint Jeau Chrysostome.

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p411 CHAP.   III.   — GOUVERNEMENT MÉTROPOLITAIN.      

 

était réuni. Les prélats de Lydie, de Phrygie, de Carie, étaient accourus spontanément, à la nouvelle de l'arrivée du célèbre métropolitain. Tous voulaient le contempler et l'entendre 1. » On nous permettra d'interrompre un instant le récit de Palladius pour faire remarquer cet empressement des évêques d'Asie autour de Chrysostome. Il est vrai que leur admiration sympathique pour l’illustre docteur s'accorde assez peu avec l'effroyable tyrannie que la critique moderne reproche à ce dernier. Mais enfin, on aime à rencontrer de temps en temps sur le grand chemin de l'histoire des sentiments qui honorent l'humanité. Or, n'en déplaise à la critique moderne, si un génie tel que Chrysostome fût passé sur la terre sans y avoir excité, ne fût-ce qu'une fois, des transports d'en­thousiasme, il faudrait prendre en pitié la nature humaine. Grâ­ces à Dieu, si les talents supérieurs font naître l'envie et soulèvent contre eux des jalousies d'autant plus acharnées qu'elles sont plus mesquines, ils ont aussi le glorieux privilège de conquérir l'admi­ration des âmes désintéressées. Et celles-ci sont toujours en plus grand nombre, précisément parce qu'un homme illustre n'est un objet d'envie que pour ceux qui ont eu l'occasion de le connaître personnellement, tandis que l'immense multitude qui ne connaît de lui que son nom ou ses oeuvres n'a aucune raison d'amour-propre ni de jalousie individuelle pour le dénigrer. Il en fut ainsi de saint Jean Chrysostome. Ce n'est pas seulement Palladius qui l'atteste. Au moment où Chrysostome arrivait à Éphèse, il aurait pu voir, parmi la foule qui le saluait de ses acclamations et se prosternait sur ses pas, un jeune homme âgé de vingt ans à peine, dont l'œil ému contemplait avec ravissement ce grand spectacle d'un peuple entier agenouillé devant un saint. Ce jeune homme, alors inconnu, devait lui-même léguer son nom à l'immortalité. C'était le futur Historien de l'Église, le futur évêque de Cyr, Théodoret. L'impression produite sur l'adolescent, à cet instant solennel, ne fut pas stérile. Plus tard, il écrivit en cinq livres malheureusement perdus pour nous la vie du grand archevêque de Constantinople. Un jour

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1. Palladius, loe. cit., cap. xiv versus finem.

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p412       PO.NTIl'ICAT US  S.U.NT   l.N'XUCfci.XT   I   (il)i-4i7).

 

peut-être quelque palimpseste enfoui dans un recoin de nos bibliothèques publiques restituera à la science de l'avenir ce tré­sor dont nous ne saurions trop déplorer la perte. Pour le moment, nous ne possédons, de cette œuvre importante qu'une analyse assez courte, et quelques fragments textuels insérés dans le Myrobiblon de Photius. Or, l'un de ces fragments est ainsi conçu : « Il faudrait le génie de Chrysostome pour le louer dignement. Pro­noncer son nom, c'est avoir dit tout ce qui peut se concevoir de grand sur la terre. L'antique Éphèse le vit, ce nouveau Jean, elle le vit, et se souvenant du Boanergès de l'Évangile, elle crut que le disciple bien-aimé du Sauveur était ressuscité pour entrer une seconde fois dans ses murs1 

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