La foi chrétienne hier et aujourd’hui 71

II. CHRISTOLOGIE ET SOTÉRIOLOGIE

 

   A partir des données ainsi acquises apparaît enfin la cohésion interne qui existe sous une autre antithèse échafaudée par l'histoire, une antithèse qui s'apparente d'ailleurs de très près à celle que nous venons de considérer. Au cours de l'évolution historique

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de la foi chrétienne, on a progressivement dissocié ce qu'on a pris l'habitude d'appeler la « christologie » et la «sotériologie ».

 

Par christologie, l'on entendait la doctrine de l'être de Jésus; cet être, on l'a de plus en plus enfermé dans sa tour d'ivoire comme une exception dans l'ordre ontologique; on en a fait l'objet d'une spéculation sur un cas extraordinaire, incompréhensible, concernant Jésus seul.

 

Par sotériologie, l'on entendait la doctrine de la redemption: après avoir examiné séparément l'énigme ontologique de l'unité de l'homme et de Dieu en Jésus, on s'interrogeait ensuite séparément sur ce que Jésus avait pu faire et sur la façon dont les effets de son action nous atteignaient.

 

En dissociant les deux questions, en faisant de la personne et de son oeuvre l'objet de réflexions et de traités séparés, on aboutit à rendre incompréhensibles et impossibles les deux.

 

Il suffit de jeter un coup d'oeil dans les manuels de dogme, pour constater combien les théories dans les deux cas sont devenues compliquées, parce qu'on avait oublié qu'il n'est pas possible de les comprendre séparément.

 

Qu'il me suffise de rappeler la conception chrétienne courante de la rédemption. Elle repose sur ce que l'on appelle la théorie de la satisfaction, élaborée par Anselme de Cantorbéry au seuil du Moyen Age et qui détermina toujours plus exclusivement la conscience occidentale.

 

Même dans sa forme classique, elle ne manque pas d'être unilatérale. Mais si on la considère sous la forme schématisée que la conscience chrétienne commune s'est créée, alors elle apparaît vraiment comme un mécanisme cruel, que nous avons de plus en plus de mal à admettre.

 

    Anselme de Cantorbéry (1033‑1109 environ) s'était donné pour but de déduire l'oeuvre du Christ avec des raisons nécessaires (rationibus necessariis), et de démontrer ainsi irréfutablement qu'il fallait que cette oeuvre se réalisât telle qu'elle s'est réalisée en fait.

 

Voici à grands traits sa pensée: par le péché de l'homme, qui était dirigé contre Dieu, l'ordre de la justice a été lésé d'une manière infinie, et Dieu a été offensé d'une manière infinie. Il y a, derrière cette affirmation, l'idée que l'offense est à la mesure de celui qui est offensé; l'offense faite à un mendiant entraîne d'autres conséquences que celle faite à un chef d'État.

 

Le poids de l'offense dépend de celui qui la subit. Dieu étant infini, l'offense qui lui est faite de la part de l'humanité par le péché, a un poids infini.

 

Le droit ainsi lésé doit être rétabli, parce que Dieu est le Dieu de l'ordre

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et de la justice, il est la justice même. Mais, vu la mesure de l'offense, une réparation infinie est nécessaire. Or l'homme n'en est pas capable.

 

Il peut offenser infiniment, son pouvoir va jusque‑là, mais il est incapable de fournir une réparation infinie: ce que lui, être fini, donne, ne pourra jamais être que fini. Sa puissance de destruction va plus loin que sa capacité de construire.

 

Ainsi, entre toutes les réparations que l'homme pourra tenter et l'étendue de sa faute, il y aura toujours un abîme infini, qu'il ne pourra jamais surmonter; tout geste de satisfaction ne peut que lui prouver son impuissance à combler l'abîme infini qu'il a lui‑même creusé.

 

   L'ordre sera‑t‑il donc détruit pour toujours et l'homme restera‑t‑il éternellement enfermé dans l'abîme de sa faute ? C'est ici qu'Anselme en arrive à la figure du Christ.

 

Sa réponse est la suivante: Dieu lui‑même efface l'injustice, mais non pas (comme il le pourrait) par une simple amnistie, qui ne pourrait de toute façon surmonter intrinsèquement ce qui s'est passé; l'infini lui‑même se fait homme et en tant qu'homme, appartenant à la race des offenseurs et possédant néanmoins le pouvoir de réparation infinie, refusé aux simples hommes, il fournit la satisfaction exigée.

 

Ainsi la rédemption est oeuvre de pure grâce, en même temps que restauration de la justice. Anselme croyait avoir apporté par là la réponse péremptoire à la difficile question cur Deus homo, à la question du pourquoi de l'incarnation et de la croix; sa conception a marqué de façon déterminante le deuxième millénaire de la chrétienté occidentale; d'après elle, le Christ devait mourir en croix pour réparer l'offense infinie qui avait été faite, et restaurer ainsi l'ordre brisé.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon