Darras tome 38 p. 417
44. A défaut d'autre mérite, on célèbre dans les partisans de Jansénius, leur vertu. L'inébranlable obstination dans l'erreur et le systématique mépris de l'autorité, sont le caractère éternel de la secte. A la vérité, ils admettent la maxime : « Hors de l'Église point de salut. » Mais quand on vient aux explications, quand il s'agit de leur propre cause ; ils vous disent : « Que le décret du Pape qui les a condamnés est nul, parce qu'il est rendu sans cause, sans formes canoniques, et sans autre fondement que l'autorité prétendue du Pontife ; que la soumission est due à ses jugements, alors seulement que les passions humaines ne s'y mêlent point, et qu'ils ne blessent nullement la vérité ; que lorsque le Pape a parlé, il faut examiner si c'est le Vicaire de Jésus-Christ qui a parlé, ou bien la cour de ce même Pontife, qui parle de temps en temps d'une manière toute profane ; que ce qui est condamné à Rome peut-être approuvé dans le ciel ; que c'est assez souvent une marque de l'intégrité d'un livre, que d'avoir été censuré à Rome ; que l'Église romaine est à la vérité le sacré lit nuptial de Jésus-Christ, la mère des Églises et la maîtresse du monde ; qu'il n'était donc jamais permis de lui résister ; mais qu'à l'égard de la cour romaine, c'était pour tout souverain
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(1) De l'Église gallicane, p. 34.
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et même pour tout homme quelconque qui en avait le pouvoir, une œuvre plus méritoire de lui résister, que celle de combattre les ennemis mêmes du nom chrétien ; que les hérésies sont perpétuées par les injustes prétentions de la cour de Rome, que le pape Innocent X, en condamnant les cinq propositions, avait voulu se mettre en possession d'une nouvelle espèce d'infaillibilité qui touchait à l'hérésie protestante de l'esprit particulier ; que ce fut une grande imprudence de faire décider cette cause par un juge tel que ce Pape qui n'entendait pas seulement les termes du procès ; que les prélats composant l'assemblée du clergé de France, avaient prononcé à leur tour dans l'affaire de Jansénius, sans examen, sans délibération et sans connaissance de cause ; que l'opinion qu'on doit en croire l'Église sur un fait dogmatique, est une erreur contraire aux sentiments de tous les théologiens, et qu'on ne peut soutenir sans honte et sans infamie. »
Tel est le style, telle est la soumission de ces catholiques sévères qui veulent vivre et mourir dans la communion du Pape, hors de laquelle il n'y a pas de salut. Je les ai mis en regard avec les autres hérétiques, c'est le même langage et le même sentiment. Il y a seulement une différence bizarre et frappante entre les jansénistes et les autres dissidents. C'est que ceux-ci ont pris le parti de nier l'autorité qui les condamnait et même l'origine divine de I'épiscopat. Le janséniste s'y prend autrement : il admet l'autorité ; il la déclare divine, il écrira même en sa faveur et nommera hérétiques ceux qui ne la reconnaissent pas ; mais c'est à condition qu'elle ne prendra pas la liberté de le condamner lui-même ; car dans ce cas il se réserve de la traiter comme on vient de le voir. Il ne sera plus qu'un insolent rebelle, mais sans cesser de lui soutenir qu'elle n'a jamais eu, même en ses plus beaux jours, de vengeur plus zélé, ni d'enfant plus soumis ; il se jettera à ses genoux en se jouant de ses anathèmes ; il protestera qu'elle a les paroles de la vie éternelle, en lui disant qu'elle extra- vague.
Mais qu'y a-t-il, dans ce genre séditieux, d'égal au délire des filles de Port-Royal. Bossuet descend jusqu'à raisonner avec ces vierges folles ; il leur adresse une lettre, qui est un livre, pour les-
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convaincre de la nécessité d'obéir. La Sorbonne a parlé, l'Église gallicane a parlé, le Saint-Siège a parlé, l'Église universelle a parlé aussi à sa manière et peut-être plus haut en se taisant. Toutes ces autorités ne sont rien au tribunal de ces filles rebelles. La supérieure a l'impertinence d'écrire, à Louis XIV, une lettre où elle le prie de « vouloir bien considérer s'il pouvait en conscience supprimer sans jugement canonique, un monastère légitimement établi pour donner des servantes à Jésus-Christ dans la suite des siècles. »
« Qu'on vienne maintenant, s'écrie le comte de Maistre, nous vanter la piété, les mœurs, la vie austère des gens de ce parti. Tout ce rigorisme ne peut être en général qu'une mascarade de l'orgueil, qui se déguise de toutes les manières, même en humilité. Toutes les sectes pour faire illusion aux autres et surtout à elles-mêmes, ont besoin du rigorisme ; mais la véritable morale relâchée dans l'Église catholique, c'est la désobéissance. Celui qui ne sait pas plier sous l'autorité, cesse de lui appartenir. De savoir ensuite jusqu'à quel point l'homme qui se trompe sur le dogme peut mériter dans cet état, c'est le secret de la Providence que je n'ai pas le droit de sonder. Veut-elle agréer d'une manière que j'ignore les pénitences d'un fakir? Je m'en réjouis et je la remercie. Quant aux vertus chrétiennes, hors de l'unité, elles peuvent avoir encore plus de mérite ; elles peuvent aussi en avoir moins à raison du mépris des lumières. Sur tout cela je ne sais rien, et que m'importe? Je m'en repose sur celui qui ne peut être injuste. Le salut des autres n'est pas mon affaire ; j'en ai une terrible sur les bras, c'est le mien. Je ne dispute donc pas plus à Pascal ses vertus que ses talents! II y a bien aussi, je l'espère, des vertus chez les protestants, sans que je sois pour cela, je l'espère aussi, obligé de les tenir pour catholiques. Notre miséricordieuse Église n'a-t-elle pas frappé d'anathème ceux qui disent que toutes les actions des infidèles sont des péchés, ou seulement que la grâce n'arrive point jusqu'à eux ? Nous aurions bien droit en argumentant d'après les propres principes de ces hommes égarés, de leur soutenir que toutes leurs vertus sont nulles et inutiles ; mais qu'elles vaillent tout ce qu'elles peuvent valoir, et que Dieu me préserve de mettre des bornes à sa bonté ! Je dis
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seulement que ces vertus sont étrangères à l'Église ; et sur ce point, il n'y a pas de doute.
« Il en est des livres comme des vertus
; car les livres sont des vertus. Pascal, dit-on, Arnauld, Nicole, ont
fait d'excellents livres en faveur de la religion ; soit. Mais Abbadie aussi, Ditton, Sherloch, Leland,
Jacquelot et cent autres ont supérieurement écrit sur la religion. Si j'avais été contemporain de Pascal, j'aurais dit de tout mon cœur
: Que Dieu bénisse le savant Pascal et en récompense du zèle qu'il a fait
paraître à défendre la divinité de Jésus-Christ, puisse-t-il être délivré des préjugés qui l'empêchent d'ouvrir les yeux aux
lumières de l'Église catholique. Mais l'Église ne doit rien à Pascal pour ses
ouvrages, dont elle se passerait fort aisément. Nulle puissance n'a besoin de
révoltés ; plus leur nom est grand, et plus ils sont dangereux. L'homme banni
et privé des droits de citoyen par un arrêt sans appel sera-t-il moins flétri,
moins dégradé, parce qu'il a l'art de se cacher dans l'État, de changer tous les jours d'habits,
de nom et de demeure ; d'échapper à l'aide de ses parents, de ses amis, de ses partisans, à toutes les recherches de la police ; d'écrire
enfin des livres dans le sein de l'État, pour démontrer à sa manière qu'il n'en
est point banni, que ses juges sont des ignorants et des prévaricateurs, que le
souverain même est trompé, et qu'il n'entend pas ses propres lois?. — Au
contraire, il est plus coupable,
et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, plus banni, plus absent que s'il était
dehors. (1) »
45. A la mort d'Arnauld, le chef du parti janséniste fut le P. Quesnel. Pasquier Quesnel était né à Paris en 1034 ; il fit avec succès sa théologie en Sorbonne et entra en 1657 à l'Oratoire, où il reçut le sacerdoce. A peine âgé de vingt-huit ans, il fut nommé premier directeur de l'institution de Paris, s'adonna à l'étude de l'Écriture sainte et composa quelques opuscules de piété. De ce nombre sont les Réflexions morales, courtes maximes, pensées pieuses sur les paroles du Sauveur, à l'usage des jeunes confrères que Quesnel était chargé d'instruire. Le livre parut en 1671 avec l'approbation de Vialart de Herse évêque de Ghâlons-sur-Marne. Lorsque l'arche-
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(1) De l'Église gallicane, p. 98.
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vêque de Paris fit exiler le P. Abel de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire, Quesnel reçut ordre de quitter le diocèse de Paris. En 1681, retiré à l'Oratoire d'Orléans, il travaillait à ses Réflexions morales, lorsqu'un nouvel incident l'obligea à changer de demeure. Dans une assemblée générale, la congrégation de l'Oratoire avait dressé un formulaire de doctrine qui défendait d'enseigner la philosophie de Descartes. En 1684, une nouvelle assemblée obligea de signer ce Formulaire: Quesnel refusa, quitta la congrégation, et, craignant d'être inquiété en France, alla rejoindre Arnauld à Bruxelles. C'est à Bruxelles que le réfugié acheva ses Réflexions morales ; et en fit une nouvelle édition en 1694. L'ouvrage revu et considérablement augmenté, fut présenté à Antoine de Noailles, évêque de Châlons. Le prélat, informé que le livre avait cours dans son diocèse et y était goûté, l'approuva par un mandement et en recommanda la lecture. Jusque là les Réflexions morales n'avaient pas fait grand bruit et n'avaient été l'objet d'aucune animadversion : c'est en 1703 seulement que l'évêque d'Apt fit, contre elles, un premier acte d'autorité. Un événement imprévu fit de ce livre un brandon de discorde. En 1696, Antoine de Noailles fut transféré au siège métropolitain de Paris. La même année, il publia une ordonnance dans laquelle il condamnait un livre de l'abbé Barcos intitulé : Exposition de la foi de l'Eglise touchant la grâce et la prédestination. C'était, comme on l'imagine bien, toute la doctrine de Port-Royal: l'acte de l'archevêque mit le feu aux poudres.
46. La famille de Noailles était alors toute puissante, parce que madame de Maintenon destinait, au duc de Noailles, sa seule et unique héritière. Les dévots avaient donc applaudi à la translation de l'évêque de Châlons sur le siège de S. Denis ; les jansénistes, qui l'avaient eu, à Châlons, pour ami, applaudirent encore plus fort. Fier du crédit et de la protection de l'archevêque, ils reprirent leur dessein de réforme universelle et commencèrent par enlever, derrière le chœur de la cathédrale, une madone devant laquelle les bonnes gens faisaient brûler des cierges. Dans son mandement, tout en condamnant Barcos, il avait molli devant Jansénius et pris, comme on disait, les apparences d'Esaü pour parler plus sûrement
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le langage de Jacob. Sous main, il permit même à dom Gerberon, de la congrégation de Saint-Maur, d'écrire contre son ordonnance. Cette lâche condescendance ne fit qu'accroître l'audace des jansénistes. Le plus ardent de leurs désirs était d'obtenir la révocation des bulles qui flétrissaient le patriarche de la secte : « Ou cela sera, répétaient-ils, ou la France rompra avec Rome. » Toutefois ils n'attaquèrent pas l'affaire de front ; ils prirent, mais sans succès, un biais qui consistait à faire condamner l'ouvage du cardinal Sfondrate, Nodus pradestinationis solutus. Econduits de ce côté, ils usèrent de la permission qu'ils avaient obtenue d'attaquer la condamnation de Barcos, et le firent, cette fois, d'une manière cruelle. Un bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes, dom Thierry Fragnier de Viaixnes, demanda au public la solution d'un problème. M. de Noailles évê-que de Châlons avait approuvé avec le plus grand éloge les Réflexions morales du P. Quesnel ; M. de Noailles archevêque de Paris, venait de condamner l'Exposition de la foi. Or ces deux livres enseignaient la même doctrine. Le problème consistait à trouver «comment deux livres, étaient si semblables que l'un ne peut être ni censuré, ni approuvé que l'approbation ou censure ne retombe sur l'autre, l'un a-t-il pu être approuvé et l'autre condamné par le même juge ? » Il était difficile de répondre : l'archevêque pleura de dépit, fit lacérer le libelle par la main du bourreau, et accusa hautement les jésuites de cette perfidie. Les Révérends Pères jurèrent qu'ils en étaient tout à fait innocents. Mais M. de Noailles, qui savait son Pascal, leur répondit : « Peut-on en croire un jésuite à son serment, et n'est-ce pas une de vos maximes, qu'on peut jurer à faux avec des restrictions mentales? » L'aversion que lui inspiraient ces effrontés menteurs redoubla son amitié pour nos candides, Messieurs : ils devaient bien rire sous cape de ce tour qui rappelle la scène de Géronte enfermé dans son sac et mettant sur le compte de spadassins imaginaires les coups qu'il reçoit de Scapin. (1)
47. Le bonhomme d'archevêque n'était pas encore prêt à sortir de son sac et à reconnaître les fourberies dont il était la victime ridicule. Les chanoines jansénistes de la métropole, et ils l'étaient
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(1) Fuzet, Les Jansénistes, p. 424.
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presque tous, recherchaient avec ardeur ce qu'il y avait de superstitieux dans leur église. Eux qui marquaient une dévotion fanatique, pour la chemise de S. Cyran, la robe de la mère Angélique et la calotte de Pavillon, crurent se distinguer en manquant aux reliques des Saints. Tout à coup un nouvel incident vint compliquer la lutte et appeler l'attention de l'autorité. Un confesseur, que l'on supposait en province, écrit à Paris et demande s'il doit continuer de donner l'absolution à un ecclésiastique, son pénitent, qui est dans les dispositions suivantes : 1° il condamne les cinq propositions en la manière qu'Innocent XII les a expliquées dans ses brefs ; 2° il croit qu'il suffit de garder un silence respectueux sur le fait de Jansénius ; 3° il croit que toutes les actions qui ne sont pas rapportées à Dieu sont autant de péchés ; que l'attrition ne suffit pas pour être justifié dans le sacrement de pénitence ; qu'entendre la messe en état de péché c'est en commettre un autre ; 4° il n'approuve pas certaines pratiques de dévotion envers la sainte Vierge et les saints ; 5° il lit habituellement les Lettres de S. Cyran, la Fréquente communion, le Rituel d'Aleth, et le Nouveau Testament de Mons. Cette consultation fut écrite à l'archevêché du consentement de M. de Noailles et sous les yeux de ses deux grands vicaires Pirot et Vivant. Quarante docteurs répondirent que les sentiments de l'ecclésiastique dont il s'agissait n'étaient ni nouveaux ni singuliers, ni condamnés par l’Église, ni tels enfin que son confesseur dût exiger de lui qu'il les abandonnât pour lui donner l'absolution. On pouvait donc en sûreté de conscience, pratiquer le plus pur jansénisme, malgré les anathèmes dont il était frappé depuis cinquante ans. Le Cas et la décision des docteurs furent imprimés et répandus triomphalement dans toute la France. Il est aisé de concevoir quelle tempête s'en suivit. Les évêques, les jésuites et tous ceux qui avaient travaillé à faire condamner les erreurs augustiniennes s'élevèrent contre l'audace des sectaires et les dénoncèrent aux anathèmes de Rome. Clément XI condamna aussitôt le Cas de conscience ; il écrivit au roi pour se plaindre de la témérité des docteurs de Paris dont la décision rallumait toutes les anciennes contestations ; il écrivit aussi au cardinal pour exciter sa vigilance
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pastorale.
Déjà Louis XIV, dont
l'aversion pour les jansénites croissait chaque jour, s'était étonné du
silence de l'archevêque. Madame de Maintenon, le maréchal de Noailles et Bossuet parlèrent: le cardinal blâma
ce qu'il avait approuvé. Il publia une ordonnance par laquelle il censurait le Cas de conscience et la décision des Docteurs. Il
data cette ordonnance du 22 février, voulant faire croire qu'il avait prévenu
le bref que le Pape lui adressait et qui n'était pas encore arrivé en France. «
Il y eut, dit le chancelier d'Aguesseau, des chronologistes trop exacts qui prétendirent
qu'il y avait quelque erreur dans la date de cette ordonnance, et que la nouvelle
du bref qui était sur le point d'arriver fit rétrograder l'archevêque de
quelques jours, afin que cette censure parût l'ouvrage d'un zèle libre et
indépendant, plutôt que d'une complaisance forcée et d'une espèce de servitude. » (1) Aussi, lorsque répondant au Pape pour se
justifier des reproches que Sa Sainteté avait semblé lui
faire de sa trop grande indulgence, il parlait de la joie qu'il avait eue de
voir son jugement confirmé par celui du souverain pontife dont il avait reçu le bref le même jour qu'il avait publié sa censure, bien des
gens crurent, selon le chancelier, qu'il aurait pu renverser la phrase et dire qu'il avait publié sa censure le jour même qu'il avait
reçu le bref. (2)
48. Ce zèle antidaté n'empêcha pas Noailles de souffler, suivant son habitude le chaud et le froid. S'il condamne les docteurs jansénistes, dont il loue d'ailleurs la science, les bonnes intentions, et l'esprit d'obéissance pour remplir toute justice et défendre la charité aussi bien que la vérité ; il fait éclater sa juste indignation, contre leurs adversaires et flétrit leurs libelles, plein d'aigreur et d'amertume, comme injurieux, scandaleux, calomnieux. Pour achever la comédie, le cardinal demanda aux approbateurs du Cas de conscience de signer son ordonnance de condamnation. En bons compères, ils s'empressèrent d'obéir. On les vit aller en foule chez Vivant, le grand vicaire, défaire ce qu'ils avaient fait. Un mauvais plaisant écrivit, sur la porte de ce vicaire général, ce calembour :
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(1)Œuvres du chancelier d'Aguesseau, t. XIII, p. 303.
(2)Fuzet, op. cit. p. 429.
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Vitant, maître à signer et à dessigner, va montrer en ville. Quelques jansénistes dédaignèrent les leçons de Vivant; ils ne voulurent pas apprendre à dessigner : on les exila. Louis XIV fit adresser, à tous les évêques, le bref pontifical, qui condamnait le Cas de conscience. La lettre des secrétaires d'Etat portait « que le roi n'avait rien de plus à coeur que de s'opposer fortement au renouvellement dès troubles que les propositions condamnées de Jansénius avaient excités et que Sa Majesté avait si heureusement apaisés ». « Les évêques, disait dans son réquisitoire Joly de Fleury, avocat général au Parlement, les évêques ne peuvent avoir trop d'attention ni de vigilance pour réprimer tous les efforts de ces esprits inquiets qui veulent agiter éternellement des questions dangereuses sur une condamnation justement prononcée, rompent ainsi le silence dans le temps même qu'ils protestent de le garder, et troublent la paix de l'Église sous prétexte de l'affermir ». Ce fut dans ces circonstances que Fénelon publia sa belle instruction pastorale sur le Jansénisme, où il démontre victorieusement que l'Église est infaillible dans le jugement des faits dogmatiques. C'est avec joie qu'on entend cette voix harmonieuse trouver des accents vigoureux pour affirmer la croyance catholique alors que Bossuet, évitant de se prononcer, humilie son génie devant les disciples de S. Augustin.
49. En dépit d'un arrêt du conseil qui demandait le silence aux deux partis, comme en 1668, les disputes se poursuivirent avec une vivacité qui rappela les beaux jours de la censure d'Arnauld. Aussi les auteurs de l’ Histoire du Cas de conscience trouvèrent assez de matériaux pour composer huit volumes. Cette levée de boucliers des Jansénistes, à l'heure même ou l'Europe liguée mettait en déroute les armées françaises à Hochstedt, à Ramillies, en Italie, en Espagne, irrita profondément Louis XIV. La saisie des papiers et de la correspondance du P. Quesnel, arrêté et emprisonné à Bruxelles par ordre du roi d'Espagne, sur la demande de l'archevêque de Malines, rendit les Jansénistes encore plus odieux au roi de France, par la découverte qu'elle amena de leurs projets et de leur organisation. Leurs projets étaient, comme le disait l'abbé d'Aubigny à Saint-Evremond, de former une Église dans l'Église,
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et un Etat dans l'État ; leur organisation était celle des sociétés secrètes ; ils forment un ordre ; ils ont leurs abbés, leurs prieurs, leurs pères, leurs frères, leurs sœurs, leurs postulants, leurs visiteurs, leurs couvents ; ils ont un système d'impôt auquel tous les membres de l'ordre sont soumis : ils entretiennent des agents à Rome, à Madrid et dans les autres capitales. Ils se servent d'un chiffre particulier pour correspondre et prennent des noms de guerre; ils veulent traiter de puissance à puissance avec Louis XIV, comme le prouve une des pièces saisies : c'est un traité de paix proposé au nom des disciples de S. Augustin à M. le comte d'Avaux, alors que ce négociateur se trouvait à Ratisbonne en 1684, ; ils poussent leurs adeptes aux plus hautes fonctions dans le clergé, dans la magistrature, dans l'administration civile. Il nous serait facile d'établir, au point de vue de l'organisation, des analogies frappantes entre les jansénistes et les francs-maçons, et peut-être il ne nous serait pas impossible de démontrer que les couvents jansénistes fournissaient des frères aux convents maçonniques pour travailler à renverser le trône et l'autel. Louis XIV, convaincu plus que jamais des dangers du jansénisme, se hâta de demander et de faire exécuter la bulle Vineam Domini. Clément XI la donna en 1705. Elle avait pour objet de mettre un terme aux disputes que le Cas de conscience venait de réveiller au sujet du Formulaire ; elle confirmait les précédentes constitutions apostoliques, décidait que le silence respectueux sur les faits condamnés par l'Église ne suffit pas, et elle exigeait qu'en signant on jugeât effectivement le livre de Jansénius infecté d'hérésie. La bulle Vineam Domini fut publiée dans tout le royaume par ordre du roi, avec des mandements de chaque évêque. M. de Noailles, toujours plein de zèle quand le roi ou madame de Maintenon avait parlé, s'empressa de promulguer la bulle par un mandement en tête duquel il mit, afin qu'on ne s'y méprit pas, contre les jansénistes. silence respectueux. L’évêque de Saint-Pons seul se distingua de tous ses collègues en publiant un mandement pour la justification du Les autres l'acceptèrent, mais après une de ces assemblées où ils paraissaient soumettre à leur «examen et juger les décrets du Saint-Siège. Un décret de l'Inquisi-
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tion et un bref de Clément XI flétrirent le mandement de Saint-Pons « comme contenant des propositions fausses, scandaleuses, téméraires, schismastiques, erronées, sentant respectivement l'hérésie et tendant manifestement à éluder la dernière constitution du Saint-Siège contre l'hérésie de Jansénius. » Il allait être procédé canoniquement contre cet évêque lorsqu'il mourut. Quant aux griefs contre l'assemblée du clergé, Noailles les excusa en ces termes :
«J'atteste: 1° que, dans l'assemblée de 1703, le clergé de France a véritablement eu l'intention de recevoir la constitution de Votre Sainteté avec la même obéissance et la même soumission avec laquelle nos pères ont reçu les bulles de vos prédécesseurs contre Jansénius ; 2° lorsque le clergé a dit que les constitutions des souverains pontifes, acceptées par le corps des pasteurs obligeaient toute l'Eglise, il n'a pas entendu que la solennité de cette acceptation fut une condition nécessaire pour que ces décrets dussent être regardés par tous les catholiques comme des règles de leur croyance et de leur langage, malgré les grands avantages qui résultent quelquefois de cette solennité dans les lieux où l'erreur est née ; mais il a cru utile de forcer les jansénistes dans leurs derniers retranchements, et de leur fermer tous les faux-fuyants en employant une maxime reconnue par eux comme un principe ; 3° le clergé ne s'est pas arrogé la prétention de soumettre à son examen les constitutions pontificales pour les juger ; mais (selon que les évêques des Gaules l'écrivaient au pape S. Léon) il y a reconnu avec joie les sentiments de sa propre foi ; il s'est réjoui d'avoir toujours pensé de la même manière que Votre Sainteté l'a exposé ; il a voulu que son adhésion unanime frappât une erreur proscrite par le Saint-Siège, de peur que les novateurs ne vinssent à dire qu'ils étaient plutôt condamnés par le silence obséquieux des évêques que par leur déclaration expresse; 4° le clergé regarde comme une vérité certaine qu'il ne manque rien aux constitutions pontificales contre Jansénius pour qu'elles obligent l'Église universelle; et que, relativement à ces décrets, on ne peut admettre ni appel ni espérance de changements. » — Clément XI se déclara
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pleinement satisfait de ces explications et insista de nouveau sur l'obéissance due aux décrets du siège apostolique (1).