Croisades 14

§ VII. Godefroi de Bouillon fils adoptif d'Alexis Comnène.

 

Darras tome 23 p. 404

 

52. Les quartiers d'hiver des châteaux du Bosphore (Buyuk-Déré), offerts avec tant d'empressement, après les fêtes de Noël, à Godefroi de Bouillon par Alexis Comnène2,   n'étaient pour nous servir d'une expression devenue vulgaire chez les croisées, « qu'une  des  souricières  de  l'empereur3. » La princesse porphyrogénète, dans son Alexiade, ne fait aucune difficulté de l'avouer. «  De  part et d'autre, dit-elle, on dissimulait à qui mieux mieux4. » Sans accep­ter pour Godefroi de Bouillon cette assimilation injurieuse, nous re­tenons l'aveu de la princesse byzantine : il peint à merveille la po­litique insensée de son auguste père. Au lieu de se mettre à la tête des croisés et de leur adjoindre toutes les forces de l'empire pour ex­pulser du sol de l'Asie les Turcs, les  Sarrasins et les Musulmans, Alexis Comnène épuisait les ressources de son mince génie à exter­miner ses propres défenseurs. «Quelques jours après l'installation des croisés dans leur nouveau campement, dit Albéric d'Aix, l'em­pereur fit de nouveau prier Godefroi de Bouillon de consentir enfin à une entrevue et de venir au palais (janvier 1097). Le duc, qui re­doutait les suites d'une démarche trop confiante, refusa l'invitation en tant qu'elle lui était personnelle ; mais il se fit représenter par trois chevaliers illustres, Cuno comte de  Montaigu,  Baudoin du Bourg et Godefroi d'Asche, lesquels devaient l'excuser près de l'em­pereur et lui remettre une lettre conçue en  ces termes : «  Le  duc Godefroi à l'empereur, dévouement et fidélité. — Je me serais de grand cœur prêté à votre désir en me rendant au palais pour admirer ses splen-

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deurs et ses magnificences. Mais la voix publique  me fait craindre de votre part des intentions peu bienveillantes. J'ignore si les bruits qui circulent ont quelque fondement et s'ils ne sont pas inventés par vos ennemis. » Les envoyés mirent cette lettre sous les yeux d'Alexis Comnène, qui leur répondit par les plus belles pro­testations  d'amitié.   Mais Godefroi de Bouillon n'en persista  pas moins dans son refus, et, après quinze jours de pourparlers inutiles, les négociations furent rompues.

 

   53. « L'empereur se vengea, continue Albéric  d'Aix,  en restreignant d'abord, puis en supprimant d'une manière absolue   les li- cences commerciales. Un premier décret  interdit aux  marchands byzantins de fournir les croisés d'orge et de   poisson ;   bientôt   un second étendit la même défense aux fournitures de blé, de farine et de pain. Ces mesures de rigueur allaient directement contre leur but. Godefroi de Bouillon n'était pas homme à céder à la contrainte. Cependant Alexis une fois engagé dans la voie des violences alla jusqu'au bout. Par ses ordres, cinq cents Turcs auxiliaires (Turco-poli), montés sur des navires grecs, traversèrent le Bosphore et vin­rent au point du jour assaillir d'une nuée de flèches les avant-pos­tes de l'armée et les soldats qui se rendaient chaque matin sur le rivage, à cette heure matinale, pour y acheter des vivres que des barques de pêcheurs leur apportaient clandestinement. Informé sur-le-champ de cette agression imprévue, Godefroi de Bouillon fit son­ner les trompettes, réunit toute l'armée, et abandonnant les châ­teaux du Bosphore, se dirigea de nouveau sous les murs de Constantinople, où il voulait reprendre son premier campement -. Mais l'unique pont qui pouvait servir au passage de l'armée, et qui se nommait le pont des Blaquernes, était gardé. Lorsque le comte Baudoin, frère de Godefroi de Bouillon, s'y porta à la tête de cinq cents chevaliers, il le trouva défendu par toute la milice de Cons-tantinople. Les citoyens avaient pris les armes aux cris de « Mort aux barbares ! » Baudoin, comprenant que le salut de

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l'armée  tout entière était alors entre ses mains, fit avec ses chevaliers des prodi­ges de valeur. Sans attendre les renforts que lui envoyait Godefroi de Bouillon, il força le passage et vint s'établir à l'autre tête du pont, sous les flèches que les Turcs ne cessaient de faire pleuvoir du haut de leurs galères. On ne pouvait plus dès lors se méprendre sur les véritables intentions de l'empereur. C'était lui qui avait com­biné l'agression des Turcs auxiliaires avec une attaque générale de toutes ses milices. Godefroi de Bouillon répondit à cette infamie en faisant mettre le feu à tous les châteaux du Bosphore. L'incendie s'étendit sur une ligne de six ou sept milles de longueur, pendant que les croisés avec armes et bagages traversaient le pont des Blaquernes. Le défilé commencé dans la matinée dura jusqu'à la nuit. Godefroi de Bouillon passa le dernier avec l’arrière-garde et re­trouva son frère Baudoin, qui n'avait pas de tout le jour quitté une minute son poste de salut. Ensemble ils durent livrer un nouveau combat entre l'église des saints martyrs Côme et Damien, aujour­d'hui nommée le château de Boémond, et le nouveau palais des Blaquernes. Dans le retrait formé à cet endroit par un angle des remparts, les troupes d'Alexis Comnène s'étaient massées en armes pour défendre le passage. Le choc à travers cette multitude d'enne­mis fut sanglant ; les Turcs et les Grecs tombaient en nombre im­mense ; mais ils étaient remplacés par de nouveaux combattants qui sortaient de Constantinople et s'élançaient à flots pressés par la porte de Saint-Argenis. Enfin la nuit mit un terme à cette lutte effroyable. Les Grecs, après des pertes énormes, rentrèrent précipi­tamment à Constantinople, pendant que Godefroi de Bouillon fai­sait dresser les tentes au lieu de son premier campement sous les murs de la ville l » (15 mars 4097.)

 

54. « Le lendemain, dit Guillaume de Tyr, l'armée reprit les armes et fut partagée en deux groupes. L'infanterie devait rester au camp sous le commandement de Godefroi  de Bouillon  et  se tenir prête contre toute surprise nouvelle.  Les  divers  détachements de  cavalerie, sous les ordres de leurs chefs respectifs, eurent ordre de se répandre dans les campagnes pour acheter, dans le cas où les habi­tants con-

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sentiraient à une vente amiable, sinon pour enlever de force les troupeaux, les grains, les subsistances de toute nature dont l'empe­reur avait fait interdire le commerce. L'expédition commença aussitôt ; elle dura six jours consécutifs et fut poussée depuis les faubourgs de Constantinople jusqu'à une distance de plus de soixante milles. Les cavaliers amenèrent au camp une multitude de têtes de bétail, bœufs et moutons, bêtes de somme, chariots, de vivres en quantité telle que toutes les espérances furent dépassées et le camp approvisionné pour plusieurs mois. L'empereur et sa cour étaient dans la cons­ternation. La dévastation des provinces s'ajoutait à la honte de la défaite ; et, pour comble de malheur, on signalait la prochaine ar­rivée de Boémond. (Ce fut en effet à cette époque que le message du duc de Tarente, adressé à Godefroi de Bouillon et précédemment reproduit par nous 1, arriva au camp des croisés.) Si l'on ne se hâ­tait de faire la paix avec le duc de Lorraine, il était à craindre de le voir de concert avec Boémond tenter l'assaut de la capitale et mettre fin à l'empire grec2. »

 

   50. Cette perspective jetait l'effroi parmi les conseillers d'Alexis Comnène ; elle détermina ce prince à une démarche qui dut révolter son orgueil et celui de tous les Byzantins. « Il envoya,  dit Albéric  d'Aix, une ambassade au duc Godefroi de Bouillon, pour le supplier de cesser les hostilités, lui promettant réparation  complète pour le passé. « Faisons la paix, lui  mandait-il.  Je remettrai  entre vos mains les otages qu'il vous plaira de choisir ; vous pourrez ainsi en toute assurance vous rendre dans mon palais, où vous trouverez un accueil aussi cordial et aussi somptueux qu'il nous sera possible   de le faire. » Godefroi de Bouillon répondit que si en effet les  otages qu'on mettrait en son pouvoir étaient d'une condition telle que leur sécurité et leur vie pussent répondre de la  sienne, il accepterait la proposition et consentirait à l'entrevue demandée. Alexis offrit alors pour otage son propre fils, Jean Porphyrogénète, héritier présomp­tif du trône, et qui régna en effet après la mort de son père (1118-1143) sous

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le nom de Jean Comnène. — L'empereur s'engageait à rétablir les licences commerciales et mettait de nouveau ce qui res­tait des châteaux du Bosphore à la disposition des croisés. Godefroi de Bouillon accepta cette fois en toute confiance ; l'armée repassa joyeusement le pont des Blaquernes et rentra dans les édifices que le feu avait épargnés. Le lendemain matin, Conon de Montaigu et Baudoin du Bourg, choisis à cause de leur distinction et de leur éloquence, dit le chroniqueur, allèrent au nom de Godefroi de Bouillon recevoir, des mains de l'empereur, l'illustre otage, pour l'amener au camp des croisés. A peine Jean de Porphyrogénète était-il officiellement installé dans sa nouvelle demeure que Gode­froi de Bouillon, accompagné de Garnier de Grès, de Pierre de Stadenois (Stenay) et de quelques autres princes, montait sur une em­barcation qui le conduisit à l'audience impériale. Baudoin de Bou­logne ne voulut point accompagner son frère au palais ; il demeura avec l'armée en observation sur la rive du Bosphore, prêt à tirer une prompte vengeance de tout attentat qui pourrait être essayé1. »

 

56. L'émotion fut grande à Constantinople quand la foule put y contempler pour la première fois les traits du héros de l'Occident. « L'empereur assis sur son trône, entouré de tous les curopalates, reprend le chroniqueur, parut frappé de la magnificence du cos­tume de Godefroi de Bouillon et de ses officiers. Selon l'usage des princes français, ils portaient sur leur cotte de mailles, des man­teaux brodés de soie et d'or, garnis de fourrures précieuses, telles que la martre zibeline, l'hermine, le petit gris et le vair. Alexis, sans se lever pour aucun de ses nobles visiteurs, les admit à l'acco­lade ou baiser de paix. Godefroi de Bouillon s'agenouilla le premier au pied du trône, l'empereur s'inclina et ils s'embrassèrent. La même cérémonie se renouvela pour les autres chevaliers, que l'em­pereur se faisait nommer, et pour chacun desquels il trouva des pa­roles affectueuses. Après le défilé, l'empereur s'adressant à Godefroi de Bouillon lui parla en ces termes : « La renommée nous avait dit la vérité en publiant votre mérite extraordinaire. Nous savions que votre

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votre puissance est sans égale dans les contrées de l'Occident ; nous sommes témoin du zèle religieux qui vous a fait prendre  les armes pour la guerre sainte, de la foi qui vous anime, de la fermeté loyale et persévérante de votre caractère. Vos éminentes qualités vous ont conquis les plus vives sympathies, même parmi des peuples qui ne virent jamais votre face. Pour nous, les entrailles de notre charité s'émeuvent en votre présence ; il n'est aucune sorte de distinctions et d'honneurs qui puissent  répondre à l'affection  que nous  avons pour vous. En ce jour donc, devant tous les grands de l'empire  et de notre sacré palais, nous avons résolu de vous conférer le titre de fils adoptif. Nous vous proclamons  en cette auguste qualité, con­fiant en vos mains notre autorité impériale,  afin que notre trône soit protégé par vous contre toutes les attaques  des guerriers déjà rassemblés sous nos murs et de ceux qui doivent encore survenir1. »

 

57. Cette proposition était aussi flatteuse qu'inattendue. Evidemmentellevavait été inspirée à l'empereur et à la chancellerie byzane par la terreur que ja prochaine arrivée de Boémond jetait dans tous les esprits. Faire de Godefroi de Bouillon  un fils adoptif de l'empereur, c'était assurer l'empire contre les desseins hostiles que l'on prêtait au duc de Tarente. « Sans attendre la réponse de Gode­froi, continue Guillaume de Tyr, on le revêtit des insignes impé­riaux et la cérémonie de l'adoption s'accomplit avec grande pompe, suivant les rites usités en ce pays. » —  « Godefroi de Bouillon fut donc proclamé fils adoptif de l'empereur, reprend Albéric d'Aix, et en cette qualité il fit à son auguste père l'hommage féodal, mains jointes, cérémonial que les chevaliers de son escorte imitèrent et qui fut depuis employé pour tous les autres princes croisés. On apporta ensuite du trésor impérial des présents d'une  magnificence  inouïe, en or, argent, pierres  précieuses, vases ciselés, étoffes  rares,  qui furent offerts à Godefroi de Bouillon, sans compter les chevaux de prix, les mules richement caparaçonnées. Ce  fut le jour de l'An­nonciation du Seigneur 2 (25 mars 1097) qu'eut lieu cette grande alliance entre Godefroi de

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Bouillon et Alexis Comnène. Celui-ci fit immédiatement promulguer un décret portant peine de mort contre tout fournisseur qui vendrait à faux poids ou fausse mesure les sub­sistances achetées par les soldats du duc, son fils adoptif. Un décret analogue publié dans le camp des croisés portait la même peine contre quiconque se rendrait coupable d'exactions ou de violences à l'égard des sujets de l'empereur. Godefroi de Bouillon fit recon­duire en grande pompe Jean Porphyrogénète son otage au palais paternel. La concorde ainsi rétablie ne fut plus troublée. Depuis le 23 mars jusqu'à l'époque de la Pentecôte, chaque semaine l'empe­reur faisait remettre à Godefroi de Bouillon autant de besants d'or que deux ou même quatre hommes vigoureux pouvaient en porter sur leurs épaules, et de plus dix muids, modios, de deniers de cui­vre nommés « tartarons ». Chose merveilleuse, ajoute Albéric d'Aix, tout cet argent qu'Alexis Comnène donnait à titre de subside, ren­trait bientôt dans les caisses du trésor impérial, avec l'immense quantité de numéraire apporté de tous les points de l'Occident par l'armée de la croisade. Le mécanisme de ce virement perpétuel était pourtant fort simple. L'empereur, ayant accaparé le monopole de presque toutes les denrées alimentaires, vin, huile, orge et fromeni, était le seul marchand réel dans l'empire : il profitait ainsi de tous les bénéfices commerciaux1

 

38. Les préoccupations mercantiles d'Alexis ne lui faisaient pas perdre de vue les autres intérêts de sa politique toujours défiante et personnelle. Les nouveaux arrangements conclus avec son filsvadoptif ne le rassuraient  qu à  demi. Il craignait par-dessus  tout  l’influence qu allait prendre Boemond, avec son nouveau contingent de croisés venus d'Apulie, de Calabre et de Sicile. Réunies à l'armée de Godefroi de Bouillon, ces troupes eussent formé un ensemble que toutes les forces de l'empire n'auraient pu vaincre. L'empereur et

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et son conseil s'ingénièrent donc à trouver un expédient pour empê­cher la jonction des deux groupes de croisés. Ils le trouvèrent sans trop de peine, et, à leur grande surprise, Godefroi de Bouillon se prêta sans difficulté aucune à la réalisation de leur projet. « Vers la fin du mois de mars1, dit Guillaume de Tyr, l'empereur repré­senta au duc que l'arrivée des autres princes croisés allait, en ag­glomérant sous les murs de Constantinople un nombre indéfini de nouveaux guerriers, rendre les approvisionnements impossibles. Il le suppliait donc de quitter les châteaux du Bosphore et de se trans­porter avec son armée de l'autre côté de l'Hellespont, dans les plai­nes de la province asiatique de Bithynie. Pour effectuer ce trans­bordement, il mettait à sa disposition tous les navires nécessaires2. » Godefroi de Bouillon et les autres chefs, loin de faire la moindre objection à cette offre nouvelle, l'acceptèrent avec empressement: elle avait pour eux le double avantage de les rapprocher du but de leur expédition et de les éloigner d'un foyer d'intrigues et de perfi­dies qui rendait insupportable le voisinage de Byzance. « L'armée s'embarqua donc avec le plus grand ordre sur la flotte impériale, reprend le chroniqueur ; elle traversa l'Hellespont et vint camper dans les plaines de Chalcédoine, cité autrefois fameuse et mainte­nant réduite à l'état de simple bourgade, où se tint en 451, sous le pape saint Léon le Grand et l'empereur Marcien, le IVe concile géné­ral (1er avril 1097). Entre le campement de Chalcédoine et Constan­tinople il n'y avait que la largeur du Bosphore, de telle sorte qu'en deux ou trois jours les messagers pouvaient aller et venir 3. » Mal­gré cette facilité des communications, Alexis, pour être encore mieux renseigné, chargea du rôle d'espion en chef un de ses officiers nommé Tatikios (Tatice), « vieux soldat grec qui, ayant eu autrefois le nez coupé pour je ne sais quel méfait, dit Guibert deNogent, por­tait un nez d'or 4. »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon