Darras tome 13 p. 266
4. Placidie ignorait encore la nouvelle de la mort de Flavien, quand elle demandait son rétablissement à Théodose le Jeune. Au retour du conciliabule d'Éphèse, Eutychès était rentré triomphalement à Constantinople, et se promettait de s'asseoir bientôt sur le siège patriarcal qu'il convoitait depuis tant d'années. L'eunuque Chrysaphius partageait ses espérances et les appuyait de tout son crédit. Ce fut la première de leurs déceptions. Soit que la violence
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1. S. Léon. Magn., Epist. LVI, tom. cit., col. 839-862.
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dont Flavien venait d'être victime eût indigné tous les esprits, soit que la popularité d'Eutychès ne fût pas aussi grande que le croyait cet hérésiarque, Chrysaphius ne put réussir à lui faire donner un nombre suffisant de voix dans le scrutin. En dépit de toutes les intrigues de la cour, les suffrages se portèrent sur un prêtre byzantin, nommé Anatolius, qui l'emporta de haute lutte, et l'empereur se vit obligé de ratifier son élection. Le premier acte du nouvel évêque fut de s'adresser au pape pour l'assurer qu'il professait la foi du siège apostolique et en obtenir des lettres de communion. Saint Léon ne crut pas devoir lui répondre directement, avant d'être mieux informé de toute l'affaire. Il prit néanmoins occasion de cet incident pour renouveler ses tentatives près de l'empereur Théodose. A la date du 17 juillet 430, il écrivait à ce prince : « Je suspends mon jugement jusqu'à ce que j'aie reçu des renseignements complets sur l'élection d'Anatolius et sur la croyance qu'il professe. Je demande qu'il fasse devant le clergé et le peuple une profession de foi solennelle, dont une copie, signée de sa main, sera transmise au siège apostolique, pour être ensuite portée à la connaissance de toutes les églises. Il devra promettre de se conformer à la doctrine exposée jadis par le bienheureux Cyrille dans sa lettre à Nestorius, et à celle que nous-même nous avons formulée dans notre lettre à Flavien, de sainte mémoire. J'envoie mes frères, les évêques Abundius et Asterius, ainsi que les prêtres romains Basile et Senator, afin de recevoir cette déclaration en bonne forme. Je les charge également de conférer avec votre majesté au sujet du concile général dont je vous ai parlé antérieurement 1. » Au moment où ces légats arrivaient à Constantinople, Théodose le Jeune venait de mourir prématurément (29 juillet 450). Dans une partie de chasse, son cheval, lancé à toute bride, s'abattit ; le malheureux prince tomba si rudement qu'il se brisa l'épine dorsale et expira. Il était âgé de quarante-neuf ans. Quelques jours avant cette fin si imprévue, il avait manifesté, dit-on, le désir de se réconcilier avec Pulchérie, sa sœur, et de disgracier l'eunuque Chrysaphius.
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1 S. Léon. Magn., Epist. lxix, col. 890-892 pass.
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5. Théodose le Jeune ne laissait point d'autre enfant qu'Eudoxia, mariée à Valentinien III. Ce prince, déjà surchargé du gouvernement de l'Occident, n'avait ni la capacité ni l'énergie nécessaires pour revendiquer ses droits à la couronne vacante de Constantinople. L'idée ne lui en vint même pas. La situation était telle d'ailleurs, qu'à moins d'un homme de génie, d'un héros extraordinaire, il était vraiment impossible de faire face aux barbares sur tous les points des frontières, depuis le Rhin jusqu'à l'Euphrate. La princesse Pulchérie sortit de sa retraite et prit immédiatement les rênes du pouvoir. Chrysaphius, jugé et condamné, fut envoyé en exil. L'impératrice lui laissait la vie; mais il fut poignardé par le fils d'une de ses anciennes victimes, Jean le Vandale, que l'eunuque avait fait décapiter neuf ans auparavant. Délivré de la tyrannie de Chrysaphius, l'Orient sembla renaître. Tous les opprimés du règne précédent comprirent que l'heure de la réparation et de la justice était venue. Pulchérie avait fait vœu de virginité; elle avait cinquante-deux ans. Cependant il était inoui dans les fastes de l'empire romain que le sceptre des Césars eût été porté par une femma seule. Bien que la législation fût muette sur ce point, l'opinion publique, plus puissante que les lois, répugnait à cette forme de gouvernement. Pulchérie trouva moyen de donner satisfaction au sentiment populaire, sans contrevenir à ses vœux. On se souvient du secrétaire d'Aspar, fait prisonnier par Genséric à la bataille d'Hippone, et remis inopinément en liberté, parce qu'un aigle, sous les yeux du roi barbare, avait protégé le sommeil du captif. Marcianus, c'est ainsi qu'il se nommait, après avoir juré qu'il ne porterait jamais les armes contre la nation vandale, put revenir à Constantinople, où son mérite l'avait successivement élevé aux dignités de tribun militaire et de sénateur. Il était veuf, âgé de cinquante-huit ans, et n'avait qu'une fille, Euphémie, laquelle devait plus tard épouser un empereur d'Occident. Pulchérie le manda au palais. «Je connais votre vertu, lui dit-elle, et je songe à la couronner. Jurez-moi que, si je vous honore du nom de mon époux, vous ne me troublerez
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1 Cf. tom. XII de cette Histoire, p.ig. 594.
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jamais dans la résolution irrévocable que j'ai prise de conserver ma virginité. A cette condition, je suis prête à vous donner l'empire et ma main. » L'ancien captif de Genséric fit le serment qu'on lui proposait; le lendemain, il devenait époux nominal de Pulchérie et empereur d'Orient (24 août 450). Il tint religieusement sa promesse et se montra digne de sa haute fortune. Le nom de Marcien rappelle les plus beaux temps de l'empire, dans une époque où les hommes et les choses étaient marqués au coin de la décadence. Attila crut qu'il aurait bon marché de cet empereur d'aventure, ainsi qu'il l'appelait. Il envoya réclamer les honteux tributs que Théodose le Jeune et Chrysaphius lui payaient chaque année. «J'ai de l'or pour mes amis et du fer pour mes ennemis ! » répondit fièrement Marcien. Sans provoquer la guerre, mais sans la craindre, le nouvel empereur appuya cette vaillante attitude par la réorganisation de l'armée. Les généraux manquaient. Aspar et son fils Ardabure étaient les seuls qu'il eût sous la main : les revers essuyés par eux en Afrique ne pouvaient donner une grande confiance dans leur capacité. Marcien se promettait d'y suppléer de sa personne et de mourir au besoin pour le salut de l'empire. Quand un prince montre de pareilles dispositions, il est invincible. Attila n'insista plus; il détourna ses regards de l'Orient, dans l'espoir de se dédommager sur Valentinien III des conquêtes que l'avénement de Marcien lui faisait manquer en Asie. Cette détermination du roi des huns valut à Pulchérie et à son impérial époux des années de calme et de prospérité, dont ils profitèrent pour assurer le bonheur de leurs peuples et rendre la paix à l'Église.
6. Marcien s'était hâté de notifier à saint Léon son avènement au trône. «La providence de Dieu, le choix de l'auguste sénat, les suffrages unanimes de l'armée, disait-il, nous ont appelé au gouvernement de ce grand empire. Notre dévouement à la religion catholique et à la foi chrétienne, dont les principes seront ceux de notre politique, nous fait un devoir, au début de notre règne, de nous adresser à votre sainteté, en qui réside la principauté de l'épiscopat et du dogme divin (<rf,v âyioavYW èmtixoTusijoutiav xaî âpxouoav tt5ç 8e£oi; m'atsio;). Nous vous invitons à prier le Seigneur pour le maintien et la prospérité
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de notre empire, afin que nous puissions obtenir, sous votre autorité, la tenue d'un concile qui mettra fin à des erreurs impies, en rétablissant la concorde et la paix entre les évêques catholiques. Donné à Constantinople, sous le consulat VIIe de Valentinien auguste et du clarissime Avienus 1 (septembre 450). » En même temps, le nouveau patriarche Anatolius, profitant de la présence des légats pontificaux envoyés à Théodose le Jeune et reçus par son pieux successeur, réunit en synode tous les évêques, archimandrites et prêtres de la province. Il y fit donner lecture de la décrctale dogmatique de Léon le Grand à saint Flavien, la souscrivit le premier, et anathématisa Dioscore, Eutychès, leurs erreurs et leurs partisans. Les actes de cette assemblée furent dressés en forme authentique et remis aux légats, avec prière de les porter au pape. De son côté, Marcien publiait deux édits, l'un pour rappeler sur leurs sièges tous les évêques exilés à la suite du brigandage d'Éphèse, l'autre pour comprendre les sectateurs d'Eutychès au nombre des hérétiques proscrits par la législation de l'empire. De sa personne, l'hérésiarque septuagénaire dut quitter la mandra où il avait, disait-il, fait vœu de mourir. On le déporta dans une île voisine de Constantinople, dont le nom n'est pas indiqué : ce fut peut-être la Proconnèse. Il y vécut assez longtemps pour apprendre la condamnation de sa doctrine par le concile œcuménique de Chalcédoine, et termina sa vie dans l'impénitence finale, sans que les historiens aient pris la peine d'enregistrer la date de sa mort ni le récit détaillé de ses derniers moments. Comme si la Providence eût voulu châtier, par le silence qui se faisait autour de l'hérésiarque, l'orgueil avec lequel cet ambitieux parrain de Chrysaphius avait recherché pour son nom l'éclat, le bruit et la gloire. Pendant qu'Eutychès allait s'ensevelir vivant dans l'exil, les restes du martyr Flavien, sa victime, transférés solennellement à Constantinople, étaient déposés près des reliques de saint Chrysostome, dans la basilique constan-tinienne des Douze-Apôtres. La réparation était complète. Dans le rapide mouvement qui faisait succéder le triomphe de la justice
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1. S. Léon. Magn., Epist. LXXIII; Pair, lut, tom. LIV, col. 900.
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p271 CHAP. 17. — RÉPARATION.
à celui de l'impiété, les évêques compromis au Latrocinium d'Éphèse imploraient leur pardon. Ils s'adressèrent à l'impératrice Pulchérie, la priant d'intervenir en leur faveur près du souverain pontife, rejetant sur la tyrannie de Dioscore toute la responsabilité d'un passé désastreux, et suppliant qu'on agréât leur repentir. La pieuse princesse accepta le rôle de médiatrice. Nous avons encore la lettre adressée par elle à ce sujet au pape Léon. «Votre sainteté, lui disait-elle, daignera prescrire les mesures qu'elle juge convenables. Le très-pieux empereur, mon époux, se préoccupe de réunir le plus promptement possible un concile général où seront convoqués tous les évêques d'Orient, de Thrace et d'Illyrie, afin que, sous votre direction, la foi catholique soit promulguée et la paix rendue aux églises 1.»
7. Ces heureuses nouvelles comblèrent de joie le cœur du grand pontife. Elles ne furent pas moins agréables à la cour de Ravenne. Cependant l'impératrice Placidie, celle qui peut-être en eût joui davantage, venait de mourir à l'âge de soixante-deux ans (27 novembre 450). Elle choisit sa dernière demeure dans une chapelle funéraire dont nous pouvons admirer encore, près du monastère de Saint-Vital, à Ravenne, l'architecture simple et gracieuse. Elle y avait fait placer à droite et à gauche les tombeaux de l'empereur Honorius, son frère, et du César Constantius, son second époux. Dans le fond, sous la coupole, on éleva un cénotaphe où l'on pouvait se tenir assis, et dont le marbre blanc sans sculpture était revêtu de lames d'argent. Le corps de Placidie y fut déposé, couvert des ornements impériaux, et assis sur un trône de cyprès. Ce luxe insolite de sépulture ne fut pas, comme l'ont dit quelques historiens, prescrit d'avance par le despotisme d'une femme qui voulait régner même après sa mort. Placidie était morte dans tous les sentiments d'une pieuse et humble chrétienne. La filiale tendresse de Valentinien III pour une mère à qui il devait le trône; la reconnaissance publique pour une princesse dont le courage vraiment viril avait restauré la dynastie théodosienne en Occident, ins-
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1. S. LeoD. filagn., Epist. lxxvii; Pair. lai., tom. LiV, col. 906 907.
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p272 PONTIFICAT DE SAINT LÉON LE GRAND (440-461).
pirèrent seules cet hommage inusité. Durant onze siècles, le corps de Placidie resta inviolé sur ce trône de la mort. « Vers l'an 1650, deux enfants qui jouaient dans la chapelle jetèrent du feu par la petite fenêtre ouverte à la paroi postérieure du tombeau. Le suaire de la morte s'enflamma. L'incendie gagna bientôt le trône et les panneaux de cyprès dont l'intérieur était lambrissé. Quand les religieux de Saint-Vital accoururent pour porter secours, ils ne trouvèrent plus que des ossements calcinés sur un amas de cendres. L'un d'eux eut l'idée de mesurer ces os, qui lui parurent de grande dimension ; et il fut constaté qu'en effet l'impératrice Placidie dépassait en hauteur la taille ordinaire des femmes 1. »
8. La mort de Placidie coïncidait en Occident avec des événements d'une gravité telle que, de mémoire d'homme, en un siècle qui avait déjà vu la double invasion de l'Italie par les Goths et de la Sicile par les Vandales, on ne se rappelait rien de semblable. Attila, avec ses hordes de Huns épilés et se nourrissant de chair crue, venait de fondre sur les Gaules, menaçant d'éteindre le nom romain dans un immense massacre. Nous raconterons plus loin cette invasion qui n'a jamais eu d'égale dans les fastes de l'histoire. Tout disparaissait sous le piétinement des chevaux scythes, promenés par un conquérant barbare des rives du Danube aux bords de la Seine, du Pô et du Tibre. Ce n'était plus de la consternation mais un désespoir général, et comme l'attente universelle de la fin du monde. Tous les instincts sceptiques du vieux paganisme se réveillaient dans un rire de dédain pour la foi chrétienne. Salvien, qui vivait encore, écrivait : « Le peuple romain meurt et rit ; » populus romanus moritur et péril. Saint Léon le Grand savait que les promesses éternelles, dont l'incarnation du Verbe avait doté les âmes régénérées, ne dépendaient ni du caprice d'un roi hun, ni des épouvantements d'une génération dégradée : œterna promisit Aeternus. Mais il redoutait les complications d'une assemblée d'évêques orientaux qu'il lui serait imposible de présider en personne, et à laquelle l'empereur de Constantinople ne pourrait assister lui-même, retenu
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1. M. Ain. Thi.-Try, Pln.ùUe, pn;:. 390; cf. Mabilloa, lier. Italie, 40.
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p273 CHAP. IV. — CONCILE DE COALCÉDOINE IV8 ŒCUMÉNIQUE.
qu'il serait sur ses frontières pour les défendre contre un retour offensif trop probable du terrible Attila. Il se hâta de répondre à Marcien et à Pulchérie pour les prier de remettre à des temps meilleurs la réunion d'un concile œcuménique. La désignation primitive de l'Italie comme le théâtre de cette grande assemblée, n'était plus possible quand l'Italie serait peut-être le lendemain au pouvoir des Huns. La question dogmatique soulevée par Eutychès ne faisait plus de doute pour personne. Elle avait été tranchée par la décrétale apostolique approuvant et confirmant les décisions du synode de Constantinople tenu par saint Flavien. Dès lors, il suffisait de maintenir la proscription ecclésiastique et civile dont les eutychéens avaient été frappés, en accueillant avec indulgence les évêques désireux de rentrer dans la communion catholique, qui offraient de rétracter l'adhésion donnée par force aux décrets du Latrocinium d'Éphèse. Tel était le sens des lettres que saint Léon le Grand adressait, au mois de juin 451, à l'empereur Marcien, à l'impératrice Pulchérie, et au nouveau patriarche de Constantinople, Anatolius 1. Mais elles arrivèrent trop tard. Le 17 mai, l'.empereur avait adressé à tous les évêques de son empire une lettre qui les convoquait, pourle 1er septembre suivant, dans la ville de Nicée, où le pontife romain devait, disait-il, se trouver en personne et régler, de concert avec eux, les mesures propres à maintenir l'intégrité de la foi et à rétablir la concorde et la paix dans les églises d'Asie.