Les Templiers 3

Darras tome 30 p. 184

 

§ II. DEUXIÈME ACTE DU DRAME DES TEMPLIERS

 

   9. Philippe le Bel exigeait une enquête immédiate dans le fatal procès de Boniface VIII ; il ne voulait pas attendre la réunion du concile. L'affaire des Templiers, quelque temps suspendue, repa­raissait plus menaçante, avec un surcroît d'acharnement. La com­mission pontificale, nommée depuis un an, était mise en demeure

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1   Mariana., Hist. Hisp., xvi, 9. — Surit, Annal. Hisp., v, 84.

2. Clemkrt., Epist., rv, 692, 739, 755.

3. Bernard., Chron. Rom. Pont., Bibl. Vat. num. 3765.

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d'accomplir son mandat ou d'abandonner les prisonniers à des commissions royales, c'est-à-dire à la mort sans délai. L'archevêque de Narbonne, les évêques de Bayeux, de Mende et de Limoges, les archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelonne, qui la compo­saient, avec le prévôt d'Aix, en tout huit juges, s'étaient rendus à Paris pour commencer les informations. La métropole de Sens étant vacante, le roi se hâta d'y pourvoir. Il obtint non sans peine que Philippe de Marigny, un frère d'Enguerrand, son digne séide, fût transféré du siège épiscopal de Cambrai, sans autre mérite que son ambition, à cette métropole dont relevait la capitale. Disons que le Pape ne connaissait pas le recommandé du roi, sans pré­tendre excuser entièrement sa faiblesse ; il devait l'expier cruelle­ment. Ses commissaires, arrivés dans le mois d'août 1309, entrè­rent en séance le 22 septembre. Ils avaient cité les Templiers à comparaître devant leur tribunal, pour venir y défendre leur cause. Pas un accusé ne comparut, par la raison bien simple que les Tem­pliers étaient sous les verroux, et que leur royal geôlier n'était nul­lement pressé de les traduire devant un tribunal ecclésiastique. Un séculier se présenta, déclarant qu'il avait appartenu dix ans à la milice du Temple, et que jamais il n'avait entrevu les désordres dont ses anciens collègues étaient maintenant chargés. On lui de­manda s'il consentait à se porter pour défenseur de l'Ordre; il y consentit. Cet homme était pauvre, il se nommait Jean de Molay, parent éloigné du grand-maitre : il fut éconduit comme fou, du moins comme irresponsable. C'était une dérision et non une séance. Le tribunal s'indigna du rôle qu'on lui faisait jouer. Le 26 no­vembre, enfin, sur ses menaçantes réclamations, le grand-maître lui fut amené. Ce justiciable avait marché l'égal des souverains; mais Philippe et son entourage le regardaient comme dompté par la torture, la détention, l'isolement, l'incertitude, la compromission de ses aveux. Leur espérance ne sera pas entièrement réalisée, ni le mystère entièrement éclairci. Dans l'attitude, les réponses et la physionomie de Molay, nous voudrions déchiffrer le mot de l'énigme; il échappe encore à nos regards.     

 

   10. Les juges lui demandèrent s'il entendait défendre la cause de    

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l'Ordre en général. « L'Ordre, répondit-il, est institué par le Saint-Siège, qui n'a cessé de le confirmer, en le comblant de faveurs spi­rituelles, depuis bientôt deux cents ans. Je m'étonne que l'Eglise Romaine procède avec tant de rigueur et de précipitation ; je ne crois pas qu'elle ait résolu d'anéantir son œuvre en si peu de temps, lorsqu'elle a mis près d'un demi-siècle à déposer un ennemi déclaré, un impie notoire, tel que l'empereur Frédéric II. La science et les ressources me manquent pour soutenir cette cause sacrée. Séparé de mes frères, abandonné de mes amis, réduit à la plus extrême indigence, comment pourrais-je remplir cette redoutable mission? Je me tiendrais cependant pour une âme vile et méprisable si je déclinais le fardeau qui m'est imposé, si je n'essayais de défendre une institution où j'ai reçu tant de biens et d'honneurs. Il faut que les accusations dont nous sommes l'objet soient connues de toute la terre, des rois, des princes et des barons, aussi bien que des évêques. J'en appelle à la chevalerie du monde entier. Nous aspi­rons à la pleine lumière. C'est au grand jour que nous voulons combattre et que notre sort doit être décidé. J'ignore la procédure; le dédale des lois m'est inconnu. Je suis un gentilhomme sans ins­truction, un soldat de Jésus-Christ et de l'Eglise, ne sachant ma­nier que mon épée 1. » On lui fit observer que son langage impli­quait une rétractation de ses aveux, et que cela le jetterait dans une situation périlleuse, en le rangeant parmi les relaps. C'était bien assez qu'il entreprît la défense de l'Ordre. Pour mieux lui faire sentir le poids d'une telle responsabilité, les juges lui donnèrent lecture des termes de leur commission, des lettres apostoliques con­cernant cette grave affaire, et de ses propres aveux soit à Paris soit à Chinon. Ces dernières pièces émurent profondément le grand maître ; il parut frappé de stupeur et d'indignation. Il fit deux fois le signe de la Croix. « Si les seigneurs commissaires, dit-il, étaient gens d'une autre condition, je saurais que répondre! — Nous ne sommes pas ici, répliquèrent les juges, pour recevoir des gages de combat, un défi militaire. — Telle n'est pas ma pensée ; je veux

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1 Continuât.  A'nnj. Spicileg.   Acheb. tom.  XI.   pag.   635. ex Joan S.  Vict. pag. 11.

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dire qu'on devrait en user à l'égard de ces pervers comme les Sar­rasins et les Tartares, leur abattre la tête ou les fendre en deux ! » Jacques tenait donc pour une invention calomnieuse, pour une atroce supercherie la confession qu'on lui prêtait.

 

  II. Chaque parole pouvait le perdre, lui et les siens. Incapable de se tracer une ligne de conduite, il commença par demander un délai, dont il indiqua le terme ; puis, apercevant un homme de loi, qui portait aussi les insignes de chevalier, il le pria de lui venir en aide. Cet homme était Plasian ; il se trouvait à l'audience sans que personne l'eût mandé. Le grand-maître, dont la vie s'était  écoulée en Orient à batailler contre les Infidèles, ne connaissait pas les an­técédents et le génie de ce sinistre personnage. Il ne voyait que le chevalier; le juriste répondit avec empressement à sa requête et devint son conseil : c'en était fait de la défense. Plasian résolut de sauver Molay, mais à sa manière. Le roi ne voulait pas la mort de l'accusé, chose inutile ou préjudiciable même à ses desseins ; il voulait seulement qu'il ne rétractât pas sa confession. Molay tomba dans le piège, malgré les révoltes de son honneur et les  protesta­tions de sa conscience. Quand il reparut devant le tribunal, à la question nette et catégorique s'il persistait à se porter comme dé­fenseur, il éluda la réponse directe, et d'inspiration tenta de rompre le filet ourdi par l'astuce au service de la tyrannie. En réalité, sa réponse fut un appel au Pape. «Dans les documents mêmes réunis contre nous, déclara-t-il sans ambages, j'ai clairement entendu que le Saint-Père s'est réservé mon jugement et celui des principaux dignitaires du Temple ; je m'en tiens là. Qu'on m'amène en sa pré­sence. Je n'aurai qu'un mot à prononcer pour ma justification, et ce mot est bien simple : J'ai tâché pendant toute ma vie d'honorer Jésus-Christ et l'Église, selon l'étendue de mon pouvoir. — Mais je vous en conjure, ne négligez rien pour que le Pape me  mande au plutôt. Je n'ai pas longtemps à vivre. Avant de mourir, je dois rendre témoignage à la vérité. » Cette déclaration solennelle sem­blait un moment avoir interverti les rôles. Les  juges demandèrent à l'accusé  s'il avait à se plaindre de  leurs procédés envers  lui. «Non, répondit le grand maître; soyez justes jusqu'à la fin. Ma

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conscience m'impose une triple protestation en faveur de mon Ordre. Il n'est pas d'institut religieux où l'office divin se célèbre avec plus de respect et de pompe; il n'en est pas non plus où le devoir de l'aumône ait jamais été mieux pratiqué ; il n'en est pas surtout, et n'est pas de nation au monde, qui pour la religion ait aussi généreusement ré­pandu son sang ! » Jacques Molay rappela dans cette occasion la mort héroïque de ce Guillaume de Sonnaz qui parut se survivre aux deux batailles de Mansourah pour faire deux fois de son corps un rempart au christianisme. Il eût pu rappeler aussi cet autre chef du Temple resté debout sur les murs écroulés de Saint-Jean d'Acre et tombant le dernier sous les coups des Musulmans pour couvrir la suprême retraite?

 

12. Quels arguments contre les imputations qui remontaient plus haut et donnaient au mal de plus anciennes racines! — Sans la foi, remarqua l'un des juges, inutiles sont ces glorieux souvenirs, tout cet héroïsme est en pure perte. — Je le reconnais, répondit Jacques, et ma foi n'a pas subi la moindre altération ; je crois en un seul Dieu, au mystère de la Trinité, à l'Incarnation du Verbe, à la rédemption des hommes par la croix, à tout ce qu'enseigne l'Eglise catholique. — Là se trouvait indûment, comme en tant d'autres circonstances, Giiilaume de Nogaret ; il ne voulait pat laisser l'honorable réunion sous l'impression de telles paroles. Faisant étalage d'érudition contre un noble chevalier qui ne dissi­mulait pas son ignorance, —Saladin, lui dit-il, attribuait lui-même aux désordres des Templiers les revers des chrétiens dans la Pales­tine. Il les accusait d'avoir renié leur foi, de pactiser avec les infi­dèles. Lisez les chroniques de Saint-Denis, et vous en aurez la preuve. — Les héritiers de Saladin ne m'ont guère laissé le temps de lire, répliqua Molay. Je ne sais ce que pensait ou disait Saladin lui-même. J'ai combattu sous Beaujeu dans des guerres incessantes et loyales. Jamais nous n'avons ouï ni vu rien de pareil à ce que vous dites. Le chancelier resta muet; mais le grand-maître fut ramené dans sa prison, après avoir néanmoins obtenu qu'il aurait désormais sa chapelle et son chapelain. Sur de nouvelles instances qui ressemblaient fort à des injonctions, le roi donna l'ordre d'ame-

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ner à Paris tous les détenus qui désireraient prendre la défense du Temple, alors cependant que les commissaires pontificaux les récla­maient tous sans distinction. Ce qu'on employa de ruse, d'intimi­dation et de violence pour empêcher qu'il ne se présentât un dé­fenseur, on ne saurait le dire. Il s'en présenta plus de cinq cents ! Arrivés dans la capitale, ils comparurent devant la commission, qui tenait toujours ses séances à l'évêché. Cette comparution en masse eut lieu le 14 mars 1310. Ces hommes, se trouvant réunis, sentirent renaître leur courage. Un généreux frisson courut dans leurs rangs. Ils protestèrent d'une voix unanime, avec cette éner­gie qui tient de l'exaltation et semble attester l'innocence, contre les indignes traitements dont on les avait accablés. L'acte d'accu­sation et le procès-verbal des interrogatoires antérieurs furent re­lus en leur présente ; puis on les somma de se constituer des pro­cureurs chargés de soutenir leur cause. « On ne nous demandait pas, quand on nous soumettait à la question, s'écria l'un deux à celle requête, si nous voulions être torturés par procuration ! »

 

13. Soixante-quatorze furent néanmoins désignés par l'ordre des commissaires ; car les officiers du roi ne voulaient plus d'une semblable séance. L'isolement était une précaution commandée par la peur et la tyrannie. Des notaires furent envoyés dans les diverses maisons où l'on avait disséminé les prisonniers pour recueillir leurs déclarations individuelles. En les fractionnant, on ne parvint pas à les désunir. Nous les entendons toutes dans celle du prêtre tem­plier Pierre de Boulogne. «Bien que nous ne puissions pas, sans la délégation de l'Ordre et l'autorisation de notre chef, nommer des procureurs ayant réellement ce caractère, nous accomplirons notre devoir jusqu'au bout, dans la fausse position qui nous est faite. Les griefs entassés contre nous et dont nous avons entendu la lecture sont inventés à plaisir; c'est un tissu d'horribles men­songes suggérés par des ennemis, une œuvre de faussaires et de caliomniateurs. Ceux qui les soutiennent doivent être rangés parmi les mécréants. La milice du Temple est immaculée, déteste ces abominations, et sa vieille renommée n'en saurait être atteinte. Qu'on nous rende notre liberté ; nous irons ou nous enverrons au

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concile ; et le monde entier verra ce que les mauvaises passions, la haine et la cupidité, l'ambition et la jalousie, ont tramé pour notre perte. Nous nous inscrivons en faux contre des témoins qui men­tent à leur conscience, comme Judas, et qui vendent encore Jésus-Christ dans la personne de ses disciples. Quant à ceux d'entre nous qui n'ont pas craint de se calomnier eux-mêmes et de trahir leur religion, ce sont des lâches, que la mort et les tourments ont fait se parjurer, quand ce n'est pas l'espoir d'une honteuse récompense. Quoiqu'il en soit, il n'est pas de juridiction qui puisse accepter un pareil témoignage. Au nom de Dieu, nous demandons que la dé­fense soit libre ; et cela nous suffit. Brisez nos chaînes, suspendez les tortures, donnez-nous le droit de parler ; le reste s'évanouira comme un songe. Avant tout et dès ce moment, qu'on nous admette aux sacrements de l'Eglise. Nous ne sommes pas des excommu­niés » Le rapport des notaires était fait le 7 avril, et, ce jour-là même, neuf Templiers, dont deux prêtres, Rainaud de Pruym avec Pierre de Boulogne, et sept chevaliers, parmi lesquels Bertrand de Sartiges et Guillaume de Chambonnet, présentèrent à la commis­sion pontificale un cahier qui fait honneur aux sentiments, aussi bien qu'à l'habileté de ceux qui le rédigèrent. Nous ne pouvons que le résumer.

 

   14. Les plaignants désignent quatre des leurs, ceux que  nous avons nommés,  pour défendre l'institut aux   grandes assises de Vienne. C'est le cas ou jamais d'appliquer au concile cette déno­mination. Ils souscrivent d'avance à tout ce que leurs délégués dé­poseront en faveur de l'Ordre, déclarant nul et de nul effet ce qui pourrait leur échapper en sens contraire. Ils annulent également les témoignages rendus jusque-là et ceux qui le seraient encore du­rant le cours de l'emprisonnement, sous la pression des menaces ou des promesses. Dans de semblables conditions, les aveux n'ont pas plus de valeur que les témoignages. Ils demandent que les apos­tats, dont on a si largement exploité les dénonciations, soient réin­tégrés dans les prisons royales, en attendant le jour où la vérité sera démontrée, de telle sorte qu'on rende alors à chacun selon ses œuvres. Ils demandent de plus que les laïques soient rigoureuse-

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ment exclus des audiences, ceux en particulier dont la position bien connue peut influencer les réponses des témoins ou des accu­sés. N'est-ce pas déjà trop d'avoir sous les yeux le contraste des honneurs décernés à ceux qui nous accablent et des mauvais traite­ments infligés à ceux qui se défendent eux-mêmes? Chose inouïe ! Des assertions sans preuve, notoirement dictées par la haine ou l'intérêt, l'emportent sur les dénégations signées avec le sang des martyrs! Cela ne se voit qu'en France; partout ailleurs nos frères sont unanimes, la calomnie se tait ou demeure confondue.— Le mé­moire revient sur le passé de l'Ordre, son institution par un saint, les services qu'il a rendus à l'Eglise, les exploits de ses héros, les vertus dont il a donné l'exemple, et jusque dans les derniers temps. Quelle apparence qu'il eût tout à coup changé de fond en comble? Qu'on mette en regard les hommes qui se portent maintenant pour ses accusateurs ; qu'on pèse les circonstances dans lesquelles les ac­cusations se sont produites, les moyens employés pour extorquer les aveux, et qu'on prononce. Mais en a-t-on réellement le droit? Les formes juridiques ont-elles été gardées ? Où sont nos garan­ties? Où est la liberté de la défense? Est-ce un procès qui nous est in­tenté? N'est-ce pas plutôt une guerre d'extermination qui nous est faite, sous le masque de la légalité, par des armes déloyales, avec des traits empoisonnés, sans déclaration préalable. Nous en appe­lons à Dieu !

 

15. Les commissaires, de plus en plus ébranlés, répondirent que n’ayant pas ordonné la prison, ils n’avaient pas le pouvoir de rendre aux détenus la liberté ;  que du reste ils auraient toujours envers eux tous les égards imposés par la justice, tous les ménagements inspirés par la charité chrétienne, toute la bienveillance compatible avec leurs fonctions. Dans le but louable d'encourager ou de rassurer les prévenus, ils leur firent remarquer que leurs personnes et leurs biens étaient entre les mains du pape. Et le roi? Les juges pouvaient-ils donc ignorer ses précautions iniques et ses barbares desseins? Les délégués officieux du Temple étaient de nouveau mandés le 11 avril devant la commission pontificale ; elle procédait à l'audition des témoins. Vingt-quatre furent entendus

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ce jour-là. Il n'en est qu'un dont les actes juridiques nous aient conservé la déposition, comme apparemment la plus significative, celle de l'avocat royal, nommé Raoul de Presles, un rival des Plasian et des Nogaret. Nous le disons sans crainte, cette déposition ne renferme aucune charge sérieuse contre les Templiers. Pas un fait de quelque importance ne s'y trouve articulé. Des inductions, ou mieux des insinuations perfides,  et c'est tout. Le témoin n'a rien vu par lui-même ; il argue simplement d'une prétendue con­versation avec un dignitaire de l'Ordre, et son principal argument a pour base les réticences de ce dernier. Si les autres témoignages n'ont pas plus de valeur que celui-là,  nous comprenons le silence des Actes. Les jours suivants, on entendit aussi des témoins à dé­charge, parmi lesquels un certain nombre de prisonniers. Cette fois la déposition pouvait éclairer la justice ; elle jetait sur les dé­bats une effrayante lumière. Les faits étaient présents et se re­liaient d'une manière indissoluble avec ceux qu'on entendait réta­blir. Citons au hasard deux exemples :   « Après avoir subi les tor­tures d'une triple question, j'ai confessé des crimes imaginaires, di­sait le chevalier Humbert du Puy. Que voulait-on davantage? Qu'espérait-on de moi ? Pendant trente-six semaines, on m'a tenu dans un isolement complet, dans un cachot fétide, au pain et à l'eau. » Pour expliquer ses imprudentes paroles, le chevalier Bernard du Gué montrait deux os tombés de ses talons par la violence des flammes auxquelles on avait soumis ses pieds, sous prétexte d'in­terroger sa conscience. Ces horreurs transpiraient au dehors ; et le peuple, dont nous avons vu travailler l'opinion avec tant d'art et de succès, se retournait en faveur des victimes, revenait à ses an­ciens sentiments pour les Templiers. Or le roi ne pouvait pas avoir oublié les périls des mouvements populaires: il importait de pré­cipiter le dénouement ou de l'engager dans une impasse qui le rendit inévitable et désastreux.

 

   16. Les quatre délégués pressentaient l'imminence de la catastrophe. Le 7 mai, ils présentèrent à la commission un mémoire supplémentaire, qui confirmait de tout point le premier et dirigeait une plus vigoureuse attaque sur les officiers royaux. « On nous a

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jetés dans les fers à l'improviste, par un infâme guet-à-pens, était-il écrit dans cette pièce. On  nous a menés à la boucherie comme des agneaux, sans défense possible, sans ménagement et sans pitié. Croyant paraître devant des juges, nous étions en face des bourreaux. Endormis dans le sentiment de notre innocence, nous nous sommes réveillés en criminels. N'étant que prévenus encore, n'ayant pas subi de condamnation, beaucoup de nos frères sont morts ; d'autres en plus grand nombre ont à jamais perdu leur force et leur santé. Que prouvent les témoignages qu'ils ont rendus dans le délire de la souffrance? Rien contre l'Institut, rien contre eux-mêmes.   On leur a ravi le plus précieux, le moins aliénable de tous les biens, le libre arbitre ; et puis on les a sommés de parler. Quelle est la valeur de cette parole? On leur promettait au nom du roi, sous la garantie de ses lettres, la vie, la liberté, l'abondance et les hon­neurs, dès qu'il se reconnaîtraient coupables ; on menaçait de mort ou de captivité ceux qui protestaient de leur innocence ; on les trompait, en leur disant que pas un de leurs frères n'avait refusé d'avouer, que l'Ordre était anéanti par le Pape, qu'ils s'immoleraient dès lors pour une cause désespérée : dans de telles condi­tions, les chutes sont-elles donc étonnantes? Nous ne les justifions pas ; loin de nous cette lâche pensée : nous les expliquons. Ce qu'il y a d'étonnant, ce qui reste incompréhensible en dehors de la vé­rité, c'est que tant d'hommes se soient  montrés supérieurs à ces infernales manœuvres. Le droit des accusés est d'avoir sous les yeux les pièces qui servent de base à l'accusation, et de connaître les noms des témoins étrangers qui la soutiennent ; nous revendi­quons ce double droit,  dont nous avons  été dépouillés dès l'ori­gine... Nous prions enfin les seigneurs commissaires d'interroger les serviteurs et les gardiens des chevaliers qui sont morts dans les prisons, touchant les sentiments qu'ils ont manifestés à la dernière heure, au moment de paraître devant Dieu. »

 

   17. Un dimanche, trois jours après, Pierre de Boulogne et ses collègues demandèrent instamment d'être entendus ; les juges y  consentirent. « Notre sort est dans vos mains, s'écria tout à coup le prêtre avec une émotion qu'il ne pouvait dominer ; nous sommes

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vos justiciables ; c'est vous seuls que le Pape a chargés d'informer sur la cause du Temple. Or nous apprenons, et ce n'est pas sans terreur ni d'une manière incertaine, que l'archevêque de Sens réunit demain un concile provincial dans cette capitale pour juger ceux des Templiers qui comme nous ont accepté la défense de l'Ordre. L'issue d'un tel jugement, nous la savons d'avance. Sommes-nous donc soumis à deux tribunaux? Nous vous en conjurons, en vertu de vos pouvoirs apostoliques, ordonnez, à l'archevêque de Sens de surseoir à sa monstrueuse procédure. Du concile provincial nous en appelons au Souverain Pontife. Signifiez notre appel au métro­politain, à tous les métropolitains de France ; ou du moins faites-nous conduire auprès de lui : nous le lui signifierons nous-mêmes. » Le président de la commission ne laissa pas ignorer aux appelants qu'il ne se croyait nullement le droit de suspendre le tribunal de l'archevêque ; il leur en donna même la raison : Les commissaires pontificaux instruisaient sur l'Ordre en général et pour préparer la décision du futur concile; tandis que les juges provinciaux de­vaient seulement procéder au jugement des personnes. C'était donc là deux juridictions distinctes, fonctionnant parallèlement, mais n'ayant pas la même destination et ne s'entravant pas dans leur marche. Pour le malheur des Templiers, la distinction reposait sur une certaine base. Après avoir, comme nous l'avons dit, suspendu les mesures inquisitoriales, le Pape avait autorisé, par une conces­sion dont il ne prévoyait pas les terribles conséquences, le rétablis­sement des tribunaux diocésains sous la présidence du métropoli­tain dans chaque province. C'est encore Philippe le Bel qui, par ses implacables obsessions, l'avait ramené dans cette voie. Cela n'em­pêcha pas les commissaires d'écouter en partie la supplique qui leur était adressée, et dont ils ne sentaient que trop bien la jus­tice ; ils tentèrent quelques efforts, en dépit de leurs craintes, pour ménager la signification de l'appel. La journée s'écoula tout en­tière en vaines démarches ; les délégués haletants trouvèrent toutes les portes fermées : Philippe de Marigny se rendit invisible. Dès le lendemain, le concile entrait en séance, et dans trois jours la sentence fut portée. Ceux des prévenus qui s'étaient toujours re-

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connus coupables, on les renvoyait absous, avec ou sans pénitence; ceux qui n'avaient jamais rien avoué demeuraient condamnés à la prison perpétuelle. Quant à ceux qui venaient de rétracter leurs aveux, ils devaient comme relaps expirer dans les flammes. Un tel jugement ne saurait être étudié d'assez près ; il faut peser chaque terme de cette inique et sanglante trilogie.

 

18. En apprenant la condamnation sommaire,  non moins que précipitée, des malheureuses victimes, les commissaires pontificaux éprouvèrent une indicible pitié, qui n'était exempte ni de remords ni de honte. Avaient-ils assez vigoureusement agi, d'une manière surtout assez rapide? Leur juridiction ne tombait-elle pas sous le coup du même arrêt? pouvait-on mieux la déclarer illusoire? Dans les représentations qu'ils adressèrent à Marigny, pour l'engager à consulter le Pape avant de procéder à l'exécution, ils lui rappe­laient que la Bulle même dont l'archevêque tenait ses pouvoirs ne permettait en aucune sorte d'appeler relaps les Templiers revenant sur leur confession, et qu'elle recommandait expressément de les traiter avec indulgence. Cette réclamation accéléra peut-être le dé­nouement fatal. Derrière l'abbaye de Saint-Antoine s'étendait un champ que Philippe le Bel avait fait entourer de palissades. Là s'élevaient autant de poteaux qu'il y avait de condamnés. Ceux-ci furent amenés sur des charrettes, puis séparément liés à chacune des potences. On se mit alors à leur brûler les pieds, les jambes ensuite, le corps enfin, en les avertissant qu'un aveu suffirait pour arrêter ce lent et barbare supplice. Tous n'étaient pas torturés à la fois ; on voulait que l'un servît d'exemple à l'autre. Leurs amis et leurs parents, admis à dessein, les conjuraient en larmes de tout confesser pour échapper à cette mort horrible. Pas un ne suc­comba ; tous proclamèrent leur innocence, parmi des cris déchi­rants et de ferventes prières, en invoquant Jésus-Christ, la Vierge Marie, tous les saints, jusqu'au dernier souffle1. Quoi de plus élo­quent qu'un pareil témoignage? Il s'agit d'un fait, non d'une croyance ou d'une théorie. N'est-ce pas le cas de redire, avec une

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1. Joax. Villani, vin, 92.

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légère modification, cette simple parole du génie chrétien: « Je crois volontiers à des témoins qui se laissent brûler ! » Le bûcher fumait encore, lorsque fut conduit devant la commission, qui s'obs­tinait à siéger n'étant plus qu'un fantôme, le chevalier Aimeric de Villars. Se frappant la poitrine, décomposé par la terreur, trem­blant de tous ses membres, levant les mains au ciel, « Je veux, s'écria-t-il, tomber corps et âme dans l'enfer, sous les yeux des seigneurs commissaires, si je mens. Les crimes imputés à l'Ordre sont tous faux, bien que j'en ai moi-même confessé plusieurs dans les tortures, devant les officiers du roi. N'importe ; j'avouerai tout, même que j'ai tué le divin Maître, s'il le faut, pour ne point subir le sort qu'ont subi mes frères! Non, je n'ai pas le courage d'endu­rer le feu!» La commission ne reprit ses audiences que beaucoup plus tard, à de rares intervalles, minée par le pouvoir royal. Le 5 juin 1311, elle déclarait sa mission remplie; elle avait entendu deux cent trente-un témoins, et ne comptait plus alors que trois membres. Un mois environ après l'auto-da-fé de Paris, neuf Tem­pliers avaient subi le même supplice et dans les mêmes dispositions, à Senlis, province ecclésiastique de Reims. Nous ignorons si ces fu­nestes exemples eurent des imitateurs dans le reste du royaume. A l'étranger, nulle exécution de ce genre, beaucoup de jugements favorables aux prévenus, plusieurs condamnations uniquement sui­vies de pénitences canoniques. La France avait donc seule dressé des bûchers.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon