Daras tome 27
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LIVRE DIXIÈME
Saint Augustin fait voir encore une autre trinité dans l'âme de l'homme, il la trouve dans sa mémoire, son entendement et sa volonté, et elle lui paraît beaucoup plus claire que la précédente.
CHAPITRE PREMIER.
L’amour de l'âme studieuse, c'est‑à‑dire de l'âme qui désire savoir, n'a point pour objet une chose inconnue d'elle.
1. Et maintenant, pour expliquer cela d'une manière plus claire et plus concluante encore, il faut apporter une attention plus soutenue. Et d'abord comme nul ne peut aimer une chose absolument inconnue, il faut examiner avec beaucoup de soin quel est l'objet de l'amour des hommes studieux, c'est‑à‑dire des hommes qui ne possèdent point encore, mais qui désirent acquérir un certain savoir. Dans ces choses dont l'usage ne permet point de dire qu'on est studieux, l'amour qu'elles inspirent vient ordinairement de ce qu'on en entend dire, quand l'esprit s'enflamme du désir de les voir et d'en jouir, par suite de la réputation de beauté dont elles jouissent, attendu que généralement l’âme connaît les beautés des corps, parce qu’elle en a vu beaucoup et que, intérieurement, nous avons une règle pour juger les choses auxquelles nous aspirons au dehors de nous. Les choses étant ainsi, l'amour que nous ressentons n'a point pour objet une chose absolument inconnue, puisque le genre nous en est ainsi connu. Quand nous aimons un homme de bien dont le visage même nous est inconnu, c'est d'après la connaissance de ses vertus que nous l'aimons, et ses vertus nous les connaissons dans la vertu même. Mais ce qui nous excite à connaître les doctrines, la plupart du temps, c'est l'autorité de ceux qui en parlent avec éloge et qui nous les recommandent; et pourtant si nous n'avions quelque notion de telle ou telle doctrine imprimée légèrement dans notre âme, nous ne ressentirions aucun désir de l'apprendre. En effet, qui consacrerait le moindre soin ou le moindre effort à l'étude de la rhétorique, par exemple, s'il ne savait auparavant qu'elle est la science de bien dire? Il arrive quelquefois aussi que nous connaissons par ouï‑dire ou par notre propre expérience le but d'une science, et que, par suite,
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nous ressentons le plus vif désir d'acquérir par l’étude le moyen de pouvoir y atteindre nous-mêmes. Si, par exemple, on raconte à un homme qui ne connaît point les lettres, qu'il y a une science à l'aide de laquelle chacun peut envoyer à une personne fort éloignée de lui, des paroles tracées en silence par la main, et que ces paroles sont recueillies par celui à qui elles sont envoyées, non point par le moyen des oreilles, mais par celui des yeux, si on le lui fait voir, est‑ce que, dans son désir de connaître par quel moyen il pourra en faire autant, il n'est point porté de toute l'ardeur de son âme vers ce but à atteindre, mais qu'il tient déjà pour connu? Voilà comment s'enflamment les désirs des gens studieux; car on ne saurait en aucune manière aimer ce qu'on ne connaît absolument pas.
2. De même aussi, si on entend un signe inconnu, comme le son d'un mot dont on ignore la signification, on désire savoir ce qu'il veut dire, ou pour signifier quelle chose ce son a été établi; par exemple , si on entend ce mot, temetum, et quon ignore ce qu'il signifie, on en cherche le sens. Il faut donc d'abord qu'on sache que ce son est un signe, c'est‑à‑dire n'est pas une vague émission de voix, mais un son signifiant quelque chose. Si ce mot de trois syllabes n'était déjà connu de nous et n'avait imprimé dans notre âme par le sens de l'ouïe son espèce articulée, que rechercherions‑nous de plus en lui qui nous le fasse mieux connaître, puisque toutes les lettres qui le composent et tous les intervalles de ce son articulé nous sont connus, si en même temps que nous savons que ce mot n'est qu'un signe, nous n'éprouvions le désir de savoir de quelle chose il est le signe? Par conséquent, plus il nous est connu, s'il ne nous l'est pas entièrement, plus l'âme désire connaître de ce mot ce qu'il lui en reste à connaître. En effet, si on savait seulement que ce son est un mot, mais qu'on ne sût point qu'il est le signe de quelque chose, on ne chercherait rien au delà de ce qu'on aurait perçu par les sens, autant qu'on pouvait le percevoir. Mais parce qu'on sait que non‑seulement c'est un mot, mais encore que c'est un signe, on veut le connaître parfaitement. Or, on ne connaît jamais bien un signe tant qu'on ne connaît point ce dont il est le signe. Peut‑on dire que celui qui, poussé par un ardent désir, cherche à le savoir et s'y applique avec feu et ardeur, est sans amour? Or, qu'aime‑t‑il? Il est bien sûr, en effet, qu'il ne peut aimer que quelque chose de connu; il n'aime point ces trois syllabes qu'il connaît déjà. Que ce qu'il aime en elle, ce soit que pour lui elles signifient quelque chose, ce n'est pas ce dont il s'agit maintenant, car ce n'est pas ce qu'il cherche à savoir; mais ce que nous cherchons c'est ce qu'il aime dans ce qu'il brûle d'apprendre et que certainement il
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ne sait pas encore. Aussi ce qui nous étonne qu'il l'aime, c'est que nous savons fort bien qu'on ne peut aimer que ce qu'on connaît. Il aime donc quelque chose, et ce ne peut être que parce qu'il connait et voit, dans les raisons des choses, quelle est la beauté de la science qui comprend la connaissance de tous les signes et quelle est l'utilité du savoir par lequel les hommes en société se communiquent les uns aux autres leurs sentiments, pour que la société des hommes ne soit point pire pour eux que la solitude s'ils n'échangeaient point leurs pensées par la parole. C'est donc cette espèce belle et utile que l'âme voit, connaît et aime, et c'est elle que tout homme qui recherche le sens de tous les mots qu'il ne connaît point a le désir d'imprimer en soi, autant que possible. Car autre chose est de la voir dans la lumière de la vérité, autre chose de la voir dans ses facultés. On voit, en effet, dans la lumière de la vérité, combien il est grand et bon d'entendre et de parler toutes les langues de tous les peuples, de n'être étranger pour aucune d'elles, et de ne paraître étranger dans son langage pour aucun d'eux. La beauté de cette connaissance se voit par la pensée, et c'est une chose connue qu'on aime en l'aimant, une chose qui est vue et qui enflamme le zèle de ceux qui veulent l'apprendre, au point de les occuper d'elle, de les faire soupirer après elle dans tout ce qu'ils font pour acquérir la faculté de la comprendre et d'embrasser déjà par l'usage ce qu'ils ne connaissent encore que par la raison, en sorte que plus on a d'espoir d'arriver à cette faculté, plus on éprouve d'amour et d'ardeur à la poursuivre; car on travaille avec d'autant plus de force à acquérir les connaissances qu'on brûle du désir d'avoir, qu'on a plus d'espérance d'y arriver. En effet, quand on ne nourrit pas l'espérance d'acquérir une chose, ou l'on n'éprouve pour elle qu'un amour bien tiède, ou même on ne l'aime point du tout, quoique l'on voie qu'elle est belle. Ainsi comme à peu près tous les hommes désespèrent d'arriver à la connaissance de toutes les langues, chacun s'applique surtout à apprendre celle de son pays. Et si on ne se sent pas capable de l'apprendre dans la perfection, il n'y a pourtant personne d'assez indifférent pour cette connaissance qui ne veuille point, en entendant un mot inconnu pour lui, savoir ce qu'il signifie, qui ne cherche à le savoir et ne l'apprenne, s'il peut. Or, tant qu'il cherche à le savoir, il est animé du désir de l'apprendre et il semble aimer une chose inconnue, ce qui pourtant n'est pas. En effet, cette espèce touche son âme, qui la connaît et y pense, et dans laquelle brille pour elle ce qu'il y a de beau dans l'union des esprits qui entendent et échangent entre eux des mots connus d'eux, et cette espèce en-
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flamme de zèle celui qui cherche une chose que sans doute il ignore, mais qui voit néanmoins et aime une forme connue par laquelle il peut parvenir au but de ses recherches. Ainsi, par exemple, si à cette question : qu'est‑ce que le temetum, car c’est le mot que j'ai pris pour exemple, on vous répond: qu'est‑ce que cela vous fait ? vous répliquez : c'est que je crains d'entendre quelqu'un prononcer ce mot, et de ne le point comprendre, ou de le lire quelque part et de ne pas savoir ce que celui qui l'a écrit a voulu dire. Qui lui dira : Ne comprenez pas ce que vous entendez, n'apprenez point ce que vous lisez ? Car la beauté de cet art, par lequel les pensées intimes des hommes se manifestent par la prononciation de mots qui en sont les signes, frappe les yeux de presque tous les esprits raisonnables. C'est donc à cause de cette beauté qu’on connait et qu’on aime parce qu’on la connait, qu'on recherche avec ardeur la signification d'un mot inconnu. Aussi en entendant dire et en apprenant que temetum est le nom qu'on donnait autrefois au vin, et que ce nom a cessé d'être employé dans la langue en usage maintenant parmi nous, on le regardera comme pouvant être nécessaire peut‑être pour comprendre certains livres anciens. Mais si on tient ces livres mêmes pour inutiles, peut‑être alors ne jugera‑t‑on point ce mot digne d'être confié à la mémoire, parce qu'on voit qu'il n’a aucun rapport avec l'espèce de science que l'on connaît, que l'on considère des yeux de l'esprit et qu'on aime.
3. Ainsi tout amour d'une âme studieuse, c'est‑à‑dire d'une âme désireuse d'apprendre quelque chose qu'elle ne sait point, n'est pas l'amour de la chose qu'elle ne connaît point, mais de la chose qu'elle connaît et en vue de laquelle elle veut apprendre ce qu'elle ne sait pas. Ou bien s'il s'agit d'un homme si curieux que ce ne soit point pour une autre cause connue qu'il soit entraîné, mais par le seul amour de connaître ce qu'il ne connaît point, il faut distinguer ce curieux‑là de ce qu'on entend par un homme studieux; d'ailleurs ce n'est point l'inconnu qu'il aime, on pourrait même dire plus justement qu'il hait l'inconnu puisqu'il ne veut plus qu'il y en ait pour lui, quand il veut tout connaître. Mais de peur qu'on ne nous pose une question trop difficile en nous disant qu'il est aussi impossible à un homme de haïr ce qu'il ne connaît pas qu'il le lui est d'aimer ce qu'il ignore, nous n'allons point à l'encontre de ces vérités‑là; mais il faut entendre qu'on ne dit pas la même chose lorsqu'on dit de quelqu'un: il aime à connaître l'inconnu que quand on dit: il aime l'inconnu. En effet, il peut arriver qu'on aime à savoir les choses inconnues, mais qu'on aime l'inconnu, c'est impossible. Ce n'est pas sans raison qu'on place dans cette phrase, savoir,
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attendu que ce qu’aime quiconque aime à savoir l'inconnu, ce n'est point l'inconnu, mais le savoir même. Si on ne le connaissait, jamais personne ne pourrait dire avec confiance qu'il sait ou qu'il ne sait point. En effet, non‑seulement il faut que celui qui dit : je sais, et dit vrai, sache ce que c'est que savoir, mais encore il faut aussi que celui qui dit : je ne sais point, s'il dit vrai et s'il parle avec assurance, sache bien ce que c'est que savoir, puisqu'il distingue entre savoir et ne pas savoir quand après s'être considéré il dit avec vérité: je ne sais pas; et comme il sait alors qu'il dit vrai en parlant ainsi, où l'a‑t‑il appris s'il ne sait point ce que c'est que savoir?
CHAPITRE II.
Personne n'aime l'inconnu.
4. Nul homme studieux, nul homme curieux n'aime donc l'inconnu, même quand il est poussé par le plus ardent désir de savoir ce qu'il ne sait point. En effet, ou bien ce qu'il aime lui est déjà connu dans son genre, et il désire le connaître encore soit dans une chose en particulier, soit dans certaines choses particulières qu'il ne connaît pas encore, mais dont on lui a peut‑être parlé et dont il se crée dans l'esprit une forme imaginaire qui excite son amour pour cette même chose. Mais comment se crée‑t‑il cette forme sinon à l'aide de choses déjà connues? Et pourtant s'il trouve que la forme dont on lui a parlé est différente de celle qu'il s'est faite dans son esprit et qu'il connaît parfaitement dans sa pensée, peut‑être ne l'aimera‑t‑il point; mais s'il l'aime il aura commencé à le faire par où il a commencé à la connaître, car cette autre forme qui était aimée existait, un peu auparavant, pour l'esprit qui avait la coutume de se la représenter à lui-même. Mais s'il trouve la forme que la renommée lui avait fait connaître semblable à celle qu'il s'était créée, en sorte qu'il puisse lui dire : déjà je t'aimais; il n'aimait point alors une forme inconnue, puisqu'il la connaissait dans sa ressemblance. Ou bien c'est dans l'espèce de la raison éternelle que nous voyons quelque chose et que nous l'aimons, et quand nous l'aimons exprimé dans l'effigie d'une chose temporelle, et que nous le croyons sur la parole de ceux qui le connaissent par expérience, ce n'est pas quelque chose d'inconnu que nous aimons, comme je l'ai déjà suffisamment établi plus haut. Ou bien, nous aimons quelque chose de connu et en vue de quoi nous cherchons à connaître une autre chose inconnue, et ce n'est point l'amour de ce dernier inconnu qui nous tient, mais de la chose connue à laquelle nous savons que l'inconnu se rapporte et qui nous pousse à connaître ce que nous ignorons et recherchons encore, comme je le disais un peu
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plus haut en parlant d'un mot inconnu. Ou bien, c'est le savoir même qu'on aime, le savoir qui ne saurait être inconnu de quiconque désire savoir. C'est pour ces causes‑là qu'on semble aimer l'inconnu quand on veut apprendre quelque chose qu'on ne sait point, et il n'est pas possible de dire qu'on soit alors sans amour vu l'ardeur avec laquelle on cherche à savoir. Il me semble avoir montré à quiconque envisage la vérité avec soin qu'il en est tout à fait autrement et que jamais on n'aime l'inconnu. Mais comme les exemples que j'ai donnés sont empruntés à ceux qui désirent connaître quelque chose qu’ils ne sont pas eux‑mêmes, il faut voir si par hasard il n'apparaîtrait point un nouveau genre quand l’âme elle‑même désire se connaître.
CHAPITRE III.
L’âme n'est point inconnue à elle‑même quand elle s'aime.
5.‑ Qu'est‑ce donc que l'âme aime quand elle cherche avec ardeur à se connaître, tant qu'elle est inconnue pour elle? Car c'est maintenant l’âme même qui cherche à se connaître et qui est enflammée par ce désir. Elle aime donc, mais qu'aime‑t‑elle? Elle‑même? Comment cela se peut‑il puisqu'elle ne se connaît pas encore et que personne ne saurait aimer ce qu'il ne connaît pas? Est‑ce que le bruit public lui a parlé de son espèce, comme nous entendons communément parler des personnes absentes? Peut‑être bien, n'est‑ce point elle qu'elle aime, mais ce qu’elle se figure d'elle, et il se peut que ce qu'elle aime ainsi soit bien différent de ce qu’elle est en effet. Ou bien si l'âme s'est fait d'elle‑même, à elle‑même, une image ressemblante, et par là s'aime elle‑même avant de se connaître, quand elle aime cette image, parce qu'elle voit dans cette image quelque chose qui lui ressemble, elle connaît donc les autres âmes pour se faire une idée d'elle‑même, et c'est par la notion du genre âme qu'elle est connue de soi. Pourquoi donc, quand elle connaît les autres âmes, ne se connait‑elle point elle‑même, puisque rien ne peut être plus présent qu'elle pour elle? Si c'est par la même raison que les yeux des autres sont plus connus de nos yeux que nos yeux mêmes, qu'elle cesse donc de se chercher puisqu’elle ne doit point se trouver; car jamais, les yeux ne se verront eux‑mêmes, excepté dans un miroir, et il n'y a pas à croire qu'on pourra trouver quoi que ce soit dans les choses corporelles, où l'âme pourra se voir comme en un miroir. Est‑ce que c'est dans la raison de la vérité éternelle qu'elle voit combien il est beau de se connaître elle‑même, qu'elle aime ce qu'elle voit et désire le produire en elle? Attendu que si elle n'est point connue à elle‑même, cependant elle connaît quel bien c'est de se connaître. Mais ce qui est bien étonnant c'est qu'elle ne se connaisse pas encore
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elle‑même et qu'elle sache combien il est beau de se connaître. Est‑ce qu'elle verrait une fin excellente, c'est‑à‑dire, la sécurité et son bonheur, par le moyen d'un ressouvenir secret qui ne l'a point quittée quand elle s'en est allée dans son lointain voyage, et croirait‑elle qu'elle ne peut parvenir à cette fin si elle ne se connaît point elle‑même? Ce serait ainsi qu'en aimant cela elle chercherait ceci, et qu'en aimant le premier qui lui est connu, elle serait portée pour l'obtenir, à chercher ce qu'elle ignore. Mais pourquoi le souvenir de sa béatitude a‑t‑il pu durer tandis que le souvenir d'elle‑même ne l'a pu; et se connaitrait‑elle, elle qui veut parvenir à cette fin, autant qu'elle connaît cette fin à laquelle elle veut parvenir? Est‑ce que lorsqu'elle aime à se connaître, ce n'est point elle-même qu'elle ne connaît point encore qu'elle aime, mais le savoir en lui‑même? Et ne souffrirait‑elle cruellement que de se voir privée de cette science par laquelle elle veut embrasser toutes choses? Mais elle sait ce que c'est que savoir, et en aimant ce qu'elle connaît elle désire en même temps se connaître elle‑même. Où donc a‑t‑elle appris son connaître si elle ne se connaît point elle‑même? En effet, elle sait qu'elle sait autre chose et qu'elle ne se sait point elle‑même; car c’est par là qu'elle sait même ce que c'est que savoir. Comment se fait‑il donc qu'elle se sait sachant quelque chose quand elle ne se sait point elle‑même? Car ce n'est point une autre âme qu'elle sait sachant, c'est elle‑même. Elle se connaît donc elle‑même. Après cela quand elle se cherche pour se savoir, elle se sait déjà se cherchant. Donc elle se connaît déjà elle‑même. C'est pourquoi elle ne peut point s'ignorer entièrement elle‑même, puisque en sachant qu'elle ne se sait point, c'est elle‑même qu'elle sait. Mais si elle se sait ne se sachant point, ce n'est donc point elle qu'elle cherche à connaître. Par conséquent, par ce fait même qu'elle se cherche, il est démontré qu'elle est plutôt connue qu'inconnue à elle‑même; car elle sait qu'elle se cherche et ne se connaît point quand elle se cherche pour se connaître.
6. Que dirons‑nous donc? Dirons‑nous qu'elle se connaît en partie et qu'en partie elle ne se connaît point? Je ne dis point qu'elle se sache tout ce qu'elle est, mais je dis qu'elle se sait tout entière; aussi quand elle sait quelque chose d'elle‑même, comme elle ne peut se savoir que tout entière, elle se sait elle‑même tout entière. Or, elle se sait sachant quelque chose, et elle ne peut rien savoir qu'elle ne se sache tout entière. Elle se sait donc elle‑même tout entière. Après tout, qu'y a‑t‑il de plus connu d'elle que le fait qu'elle vit?
CHAPITRE IV.
Or, elle ne peut être une âme et ne point être
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vivante, quand de plus, elle est intelligente. En effet, les âmes même des bêtes vivent, mais n’ont point l'intelligence. De même donc que l’âme est âme tout entière, ainsi vit‑elle tout‑entière. Or, elle sait qu'elle vit, elle se sait donc tout entière. Enfin, quand elle cherche à se connaitre, déjà elle sait qu'elle est une âme; autrement elle ne saurait pas même qu'elle se cherche et il se pourrait qu'elle cherchât une chose pour une autre. Il pourrait se faire, en effet, qu'elle ne fût point une âme, et que par suite, en cherchant à connaître une âme, elle ne se cherchât point elle‑même. C'est pourquoi, comme l'âme en cherchant ce qu'est une âme sait que c'est elle‑même qu'elle cherche; il s'en suit qu'elle sait pertinemment qu'elle‑même est âme et si elle est toute âme, elle se connaît elle‑même tout entière. Mais voici qu'elle ne sait point qu'elle est une âme quand elle se cherche, elle ne sait plus qu'une chose, c'est qu'elle se cherche. Elle peut donc ainsi chercher une chose pour une autre, si elle ne sait point cela; mais pour ne point chercher une chose pour l'autre, il est hors de doute qu'elle sait ce qu'elle cherche. Mais si elle sait ce qu'elle cherche et si elle se cherche elle‑même, elle se connaît donc elle‑même. Que cherche‑t‑elle donc encore? Si elle se connaît seulement en partie, et qu’elle cherche encore quelque chose, ce n'est point elle‑même, ce n'est qu'une partie d'elle‑même qu'elle cherche. Car pour elle, lorsqu'il est question d'elle, c'est d'elle tout entière qu'il est parlé. Ensuite, comme elle sait qu'elle ne s'est point encore trouvée tout entière, elle sait qu'elle est sa grandeur quand elle est tout entière. De cette manière elle cherche donc ce qui lui manque, comme nous avons coutume de chercher pour nous remettre dans l'esprit quelque chose qui nous est sorti de la mémoire, mais qui n'en est point sorti tout à fait, puisque nous pouvons reconnaître quand il nous revient que c'est ce que nous cherchions. Mais comment l'esprit peut‑il revenir à l'esprit, comme si l'esprit pouvait n'être point dans l'esprit? Ajoutez à cela que si après s'être retrouvé en partie, l'esprit ne se cherche plus tout entier, cependant il est toujours tout entier à se chercher. Il est donc tout entier présent pour lui; mais il y a quelque chose qui ne l'est point puisqu'il le cherche encore ; c'est en effet ce qu'il cherche qui lui manque, non point lui qui cherche. Puis donc que l'esprit tout entier se cherche, il ne lui manque rien de lui. Ou bien, s'il n'est point tout entier quand il se cherche, et si c'est la partie de lui‑même qui est trouvée qui cherche la partie qui n'est point encore trouvée, ce n'est donc point lui‑même que l'esprit cherche puisque nulle partie de lui ne se cherche. En effet, la partie qui a été trouvée ne se cherche point, et la partie qui n'a pas encore été trouvée ne se cherche pas non plus elle‑même, puisqu'elle est cherchée par celle qui déjà a été trouvée. Par conséquent,
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comme l'esprit n'est point tout entier se cherchant, et que nulle de ses parties ne se cherche elle‑même, l'esprit ne se cherche point du tout Iui‑même.
CHAPITRE V.
Pourquoi est‑il ordonné à l'âme de se connaître elle‑même?
7. Pourquoi donc est‑il ordonné à l'âme de se connaître elle‑même? Je crois que cela signifie qu'elle doit penser à elle et vivre selon sa nature; c'est‑à‑dire, tendre à s'ordonner elle-même selon sa propre nature; j'entends qu'elle doit se placer au‑dessous de celui à qui elle doit se soumettre, et au‑dessus des choses auxquelles elle doit se préférer; au‑dessous de celui par qui elle doit être régie, et au‑dessus des choses qu'elle doit régir. Car il y a bien des choses qu'elle fait par un entraînement mauvais, comme si elle s'oubliait. En effet, elle voit certaines choses qui sont belles en elles‑mêmes, dans la belle nature qui n'est autre que Dieu, et quand elle devrait se tenir ferme pour jouir de ces choses, comme elle veut se les attribuer et ne pas ressembler à Dieu par Dieu, mais être par elle‑même ce qu'il est, elle se détourne de lui, elle est ébranlée et tombe de plus en plus dans le moins qu'elle prend pour le plus, parce que non‑seulement elle ne se suffit point à elle-même, mais encore rien ne lui suffit plus depuis qu'elle s'éloigne de celui qui seul lui suffit. Aussi l'indigence et la difficulté font‑elles quelle est trop appliquée à ses propres actions et aux délectations agitées qu'elle en recueille. Voilà comment par le désir d'acquérir des connaissances par le moyen des choses qui sont du dehors dont elle aime le genre de connaissance, mais qu'elle sent qu'on peut perdre si on ne la conserve à force de soins, elle perd toute sécurité, et pense dès lors d'autant moins à elle, qu'elle est plus certaine de ne point se perdre. Aussi, comme c'est autre chose de ne se point connaître et autre chose de ne point penser à soi; (en effet, nous ne saurions dire qu'un homme instruit dans plusieurs sciences ne sait point la grammaire, parce qu'il ne pense point à cette science quand sa pensée se porte sur l'art de la médecine;) puis donc qu'il y a une différence entre ne se point connaître et ne point penser à soi, telle est la force de l'amour que les choses auxquelles l'âme a longtemps pensé avec amour et s'est étroitement attachée par le lien de l'application, l'entraînent avec elles lors même qu'elle revient d'une certaine façon à penser à elle. Et comme les choses qu'elle a aimées au dehors par les sens du corps, sont elles‑mêmes des corps, qu'elle se trouve enlacée à elles par une longue habitude, et ne peut emporter ces choses corporelles avec elle au dedans d'elle, comme dans une région de nature incorporelle,
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elle en roule les images en elle et les emporte avec elle après les avoir faites en elle et d'elle; car pour les former elle leur donne une partie de sa substance; mais elle conserve quelque chose qui lui permet de juger librement de l'espèce de telles images, et ce quelque chose, c’est plutôt l'âme, je veux dire l'intelligence raisonnable qui se réserve pour juger. Car nous sentons que ces parties de l'âme qui se forment par les images des corps nous sont communes avec les bêtes.
CHAPITRE VI.
Fausse opinion que l’âme a d'elle‑même.
CHAPITRE VII.
18. Mais l’âme se trompe quand elle s'unit à ces images avec un tel amour qu'elle va jusqu'à penser qu’elle est quelque ehose de pareil. En effet, elle se conforme à ces choses, d'une certaine manière, non point par son être, mais par la pensée, non en ce qu'elle se croit elle‑même une image, mais bien en ce qu'elle se croit cela même dont elle a l'image en soi. Car il y a toujours en elle le jugement qui lui fait discerner le corps qu'elle laisse dehors de l'image qu'elle en porte en elle; à moins que, lorsque ces images se produisent, elles ne soient senties par elle comme étant hors d'elle, et ne soient point pensées au‑dedans d'elle, comme il arrive ordinairement aux personnes qui dorment, qui sont ivres ou tombées en extase.
CHAPITRE VII
Opinions des philosophes sur la substance de l'âme.
9. Aussi quand elle se croit quelque chose de tel, elle se croit corps. Mais parce qu'elle a conscience du pouvoir par lequel elle régit le corps, il en résulte que quelques écrivains se sont demandé quelle partie du corps était la plus importante dans le corps, et ont pensé que c'était l'âme, ou même que le corps était tout âme. Aussi les uns ont‑ils dit que c'était le sang, les autres la cervelle, et ceux‑là le cœur, bien différents dans leur langage de l'Ecriture qui dit : « Je vous confesserai, Seigneur, de tout mon coeur,» (Ps. IX, CX, et CXXXVII) et ailleurs: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur. » (Deut., VI, 5, et Matth., XXII, 37.) C'est en effet par abus, ou plutôt par extension, que ce mot a passé du corps à l'âme, et que précisément cette partie du corps que nous apercevons dans notre poitrine entr'ouverte, on l'a regardée comme étant l'âme. Il y en a d'autres qui ont pensé qu'elle était formée par le concours et la réunion des corpuscules infiniment petits et déliés appelés atomes, d'autres ont dit que sa substance était de l'air, d'autres du feu. Ceux‑ci
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ont avancé qu'elle n'est point une substance, parce qu'ils ne pouvaient concevoir d'autre substance que le corps, et qu'ils ne trouvent point qu'elle fût un corps, mais dans leur opinion elle n'est autre chose que le tempérament même de notre corps, le lien qui rapproche les parties primordiales dont cette chair est comme un faisceau. Aussi tous ces hommes l'ont‑ils tenue pour mortelle, attendu que dans la supposition qu'elle fût un corps, ou un composé corporel, elle ne pouvait demeurer éternellement. Quant à ceux qui pensèrent que sa substance est une vie n'ayant absolument rien de corporel, attendu qu'ils ont trouvé qu'elle est la vie qui anime et vivifie tout corps vivant, ils se sont efforcés, pour être conséquents, de prouver chacun selon ses forces, que l'âme est immortelle, attendu que la vie ne peut manquer de la vie. Car pour ce qui est de je ne sais quel cinquième corps que certains auteurs ont ajouté aux quatre éléments bien connus de ce monde, et dont ils ont fait l'âme, je ne pense pas qu'il y ait lieu de nous y arrêter ici. En effet, ou bien ils donnent le nom de corps à ce que nous appelons de ce nom, et dont la partie dans l'espace est moindre que le tout, alors il faut les compter parmi ceux qui ont cru que l'âme est corporelle, ou bien s'ils donnent le nom de corps à toute substance en général, ou du moins à toute substance muable, bien qu'ils sachent que toute substance n'est point renfermée dans l'espace, en longueur, largeur et profondeur, il n'y a pas à engager la lutte avec eux sur une question de mot.
10. Dans toutes ces opinions chacun voit que la nature de l'âme est une substance et n'est point corporelle, c'est‑à‑dire qu'elle n'occupe point dans l'espace un lieu moins étendu par une portion d'elle‑même moins grande, et plus grand par une portion plus grande. En même temps on doit voir que ceux qui pensent que l'âme est corporelle, ne se trompent point parce que l'âme leur est inconnue, mais parce qu'ils y ajoutent ce sans quoi ils ne peuvent concevoir une nature. En effet, ils pensent que tout ce qu'ils sont obligés de concevoir sans les conceptions de corps n'existe absolument point. Aussi en ce cas‑là l'âme ne se chercherait‑elle point comme s'il lui manquait quelque chose. En effet, qu'y a‑t‑il de plus présent à la pensée que ce qui est présent à l'âme? Ou qu'y a‑t‑il de plus présent à l'âme que l'âme même? Aussi ce qu'on appelle inventer, si nous remontons à la racine du mot, ne signifie‑t‑il pas autre chose que ceci : venir dans ce qu'on cherche? Voilà pourquoi ce qui se présente comme de soi‑même à l'esprit ne s'appelle point ordinairement une invention, bien qu'on puisse dire que ce soient des connaissances, attendu que nous ne nous dirigions
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point en esprit vers ces choses par la recherche, de manière que nous pussions les inventer, c'est-à-dire venir en elles (1). C'est pourquoi de même que l’esprit cherche aussi les choses qu'on cherche des yeux du corps ou de tout autre sens corporel, car c'est l'esprit lui‑même qui dirige l’attention des sens du corps, et trouve quand les sens du corps tombent sur ce qu'il recherche, ainsi trouve‑t‑il les autres choses qu'il ne doit point connaître par l'intermédiaire des sens corporels, mais par lui‑même, et il se trouve soit dans une substance supérieure, je veux dire en Dieu, soit dans les autres parties de l’âme, comme lorsqu'il juge des images même des corps, car l'âme les trouve imprimées au dedans d’elle‑même par le moyen du corps.