Darras tome 14 p. 236
13. Sigismond, après cette fondation expiatoire et la pénitence qui l'avait précédée, revint à Lyon. « Mais, dit Grégoire de Tours, la vengeance divine s'attachait à ses pas. La reine des Francs, Crotechildis, réunit Clodomir et ses autres enfants : Fils bien-aimés, leur dit-elle, ne me faites pas repentir des doux soins que j'ai prodigués à votre enfance. Partagez, je vous prie, le ressentiment de votre mère. Jadis mes parents ont été mis à mort par un roi des Burgondes. L'heure est venue de les venger. — A ces mots, les trois princes sentirent l'indignation bouillonner dans leurs veines: ils partirent avec leur armée pour attaquer les Burgondes.» Telles sont les paroles de Grégoire de Tours, nous les avons reproduites, sans atténuer en rien l'odieux du rôle prêté ici à sainte Clotilde. « Mais, dit M. du Roure, si ce récit est vrai, encore n'est-il pas vraisemblable. Chilpéric, père de Clotilde, reposait dans le tombeau depuis près de quarante ans. Si vindicative qu'on puisse supposer la reine des Francs, il est peu probable que sa fureur
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1 Greg. Turon., Ilist. Franc, Iib. III, cap. v ; Pair, lai., tom. LXXI, col. iU. Concil., — 2. Labb., tom. IV, append., col. 1818.
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endormie pendant toute la vie du meurtrier Gondebaud, son oncle et le seul coupable, jusqu'au point d'avoir permis à Clovis d'accepter une alliance avec lui en 507, se fût réveillée tout d'un coup en 523, avec une ardeur juvénile, contre Sigismond qui était étranger au meurtre de Chilpéric. Tout au plus pourrait-on croire que les fils de Clotilde mirent en avant cet ancien grief de leur mère, pour colorer aux yeux des peuples l'inique invasion d'un pays voisin et allié. Mais ce serait prêter à ce siècle de violences les ruses diplomatiques et les hypocrites ménagements de notre âge, mensonges dont ordinairement les rois barbares osaient du moins s'affranchir. Le plus sûr est de penser que Grégoire de Tours s'est trompé sur les vrais motifs de la guerre, et que, s'il a cru la justifier en la rattachant à la piété filiale, il s'est trompé deux fois. La cause réelle de cette guerre fut l'impétueuse avidité de Clodomir. Ce roi de vingt-neuf ans, l'enfant préféré de sa mère, l'aîné des trois frères qui se suivaient à une année d'intervalle les uns des autres, régnait à Orléans. C'était donc à lui que devait revenir la meilleure part des provinces burgondes, d'après la disposition de ses états. Il entraîna facilement ses frères puînés dans son entreprise, bien qu'ils y fussent moins intéressés que lui. Mais il n'obtint qu'un simple assentiment, accompagné de vaines promesses, de Thierry, roi de Metz, son frère consanguin, quoique celui-ci fût le seul des princes Francs qui eût un véritable motif de s'émouvoir contre Sigismond, à l'occasion du meurtre de Sigéric, puisqu'il avait épousé une sœur de la victime, fille de Sigismond et d'Ostrogotha. Clodomir pouvait, il faut l'avouer, croire la circonstance propice à ses vues. Le parricide commis par Sigismond avait dû révolter les Burgondes et soulever l'indignation de Théodoric, roi d'Italie, aïeul maternel du malheureux Sigéric. Dès lors, il n'y avait pas lieu d'attendre de ce côté une opposition bien sérieuse à l'invasion de la Rurgondie. Toutefois Clodomir aurait dû s'assurer de ce côte avant d'agir; il ne le fit point et n'écoutant que son ardeur irréfléchie, il se précipita sur les provinces burgondes à la tête des Francs coalisés 1. »
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1 Du Roure, Ilisi. de Théodoric, tom. II, pag. 111-115.
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14. Dans une bataille décisive contre Sigismond
et son frère Gondomar, Clodomir fut vainqueur. Gondomar réussit à gagner les Alpes et se déroba à toutes les poursuites. Il n'en fut pas de même de
Sigismond. « Retiré d'abord, dit la Chronique d'Agaune, sur la montagne de
Versalli 1, le malheureux prince y vécut quelque temps en ermite,
comme autrefois le prophète Élie. Cependant toute la Burgondie s'était soumise
aux Francs, moins
par inclination que par force. La tête du pieux roi fut mise à prix. Sigismond,
couvert d'un habit de moine, les cheveux rasés, crut pouvoir échapper à tous les périls. Il continuait dans sa retraite de Versalli
une vie de mortification et de pénitence, lorsqu'un jour il reçut la visite de
deux ou trois de ses anciens officiers. Ceux-ci affichaient l'amour le plus
ardent pour leur royal maître; ils s'offrirent à le conduire sain et sauf au
monastère d'Agaune, où le prince pourrait, disaient-ils, près du tombeau des
saints martyrs, attendre en sécurité des temps meilleurs. Sigismond accepta.
Mais en arrivant aux portes du monastère d'Agaune, ces traîtres, nouveaux Judas,
enchaînèrent leur souverain, et le livrèrent à une escouade de Francs, qui se
mit aussitôt en marche avec l'auguste captif, et se dirigea vers Orléans où se trouvait
alors le roi Clodomir. La femme de Sigismond et leurs deux jeunes fils Gisald
et Gondebaud étaient déjà au pouvoir des Francs. Tous ensemble ils furent présentés
à Clodomir, qui les fit jeter dans un obscur cachot 2. »
15. Ils ne devaient pas y rester longtemps. Le roi d'Italie, Théodoric, n'avait pu voir d'un œil indifférent les événements dont la Burgondie était le théâtre. Le retour de Sigismond et de ses sujets à la foi catholique était de nature à déplaire à un prince qui se considérait comme le protecteur officiel de l'arianisme en Occident. On ne voit pas cependant que Théodoric ait rien fait pour s'opposer à cette grande mesure. Mais le meurtre de Sigéric, son petit-fils, et l'invasion franque qui suivit de près, le déterminèrent à
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1 Les Bollandistes n'ont pu retrouver l'identification de cette localité. Nous n'avons pas été plus heureux nous-mème. — 2 Bolland., Act., 1 maii. Sur l'emplacement de ce cachot, on éleva depuis à Orléans une chapelle en l'honneur de saint Sigismond, au lieu dit Campus Roseus (Camp-Rosier).
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p239 CHAP. IV. — RETOUR TES 1SCRG0.NDES A LA FOI CATIIOLIQUE.
intervenir. Conciliant à la fois les vues de sa politique avec la vengeance de l'affront sanglant fait à sa famille, il laissa d'abord écraser Sigismond par le roi d'Orléans, se réservant plus tard de protéger la Burgondie, dont le maintien comme royauté indépendante le garantissait du contact immédiat avec la turbulente nation des Francs. « Jamais, dit M. du Roure, on ne trouvera le roi d'Italie hors de ces sages voies, si ce n'est dans la dernière année de son règne, alors que, n'ayant plus qu'une pensée ou plutôt une passion furieuse, celle de soutenir l'arianisme par la force, il se montra disposé à laisser accabler la Burgondie, en haine des évêques catholiques de cette contrée1. » Pour le moment, Théodoric se borna à envoyer un corps d'armée au pied des Alpes, sous la conduite de Tolonic, l'un de ses plus habiles généraux, avec ordre de se mettre en relations avec le fugitif Gondomar, frère du vaincu, et de l'aider à reconquérir le royaume burgonde. Le signal de l'insurrection contre les Francs fut donné sur toutes les montagnes. Gondomar, acclamé avec enthousiasme, eut bientôt chassé les garnisons insuffisantes laissées par Clodomir dans les principales cités, et fit son entrée triomphale à Lyon et à Vienne (524).
16. Clodomir, à cette nouvelle, bondit comme un tigre blessé. Il n’avait rien fait pour prévenir un tel revers, ou plutôt il avait tout fait pour le précipiter. Au lieu de retourner, après sa première et facile victoire, dans son palais d Orléans, il aurait du de sa personne surveiller sa nouvelle conquête, et contenir par sa présence les sujets que le sort des armes avait domptés sans les soumettre. Si quelqu'un était coupable, c'était donc lui. Cependant il fit retomber tout le poids de sa colère sur d'innocentes victimes. « Dans sa fureur, dit Grégoire de Tours, il donna l'ordre de tuer Sigismond, son captif. Le bienheureux Avit, successeur de saint Mesmin dans le gouvernement du monastère de Micy, ayant entendu cette sentence inique, s'écria : Au nom du Dieu tout-puissant, revenez sur cet ordre cruel. Ne faites point périr des innocents. Si vous écoutez ma voix, qui est celle de la justice, le Seigneur sera avec vous dans votre expédition, et vous
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1 Hist. de Ihiodoric, tom. II, pag. 117.
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accordera la victoire. Sinon, vous tomberez entre les mains de vos ennemis, et l'on vous traitera, vous et vos enfants, comme vous aurez traité Sigismond et ses fils.—Clodomir répondit par des injures à ce prophétique avertissement. Beau conseil que vous me donnez là ! s'écria-t-il. Quelle folie ne serait-ce pas de laisser des ennemis derrière moi, pendant que je vais en combattre d'autres ! Ceux-ci se réuniraient aux guerriers burgondes pour m'attaquer à la fois et me perdre. Commençons d'abord par nous débarrasser de ceux que nous avons sous la main; la victoire contre les autres n'en sera que plus facile. — Il fit aussitôt décapiter Sigismond, sa femme et ses deux fils (1er mai 524), au lieu dit Columna1, près d'Orléans, et par son ordre on jeta leurs corps dans un puits2,» qui porta d'abord le nom de puits saint Sigismond, et plus tard par contraction Saint-Simon. — « Les corps des illustres victimes, disent les actes d'Agaune, restèrent trois ans dans l'eau stagnante et fangeuse de ce puits. Déjà les reliques du saint roi étaient l’objet d'un culte public, et chaque nuit de pieuses mains venaient allumer une lampe en ce lieu. Après trois années, le vénérable Hymnemondus, abbé d'Agaune, fut averti par un ange de faire la translation de ces restes dans son monastère, et de leur donner la sépulture près des martyrs de la légion thébéenne. L'abbé ne savait comment exécuter un tel ordre, car il n'avait aucune relation avec les rois Francs. Il s'adressa à un noble burgonde, Ansemundus, qui avait été jadis l'un des plus dévoués serviteurs de la famille royale. Celui-ci fit parvenir la pieuse supplique au prince franc, Théodebert, qui s'empressa de donner l'autorisation désirée. L'abbé et quelques religieux d'Agaune se rendirent donc à Orléans. On procéda à l'extraction des corps, qui se trouvèrent dans un état de conservation parfaite. Leur translation jusqu'au monastère d'Agaune se fit au chant de la psalmodie instituée par le pieux Sigismond. L'abbé leur donna la sépulture dans l'église de Saint-Jean l'Évangéliste. Depuis ce jour, les pèlerins ne cessent de vénérer les reliques du saint roi, et de nombreux miracles ont lieu sur son tombeau 3. »
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1 Cette localité se nomme aujourd'hui Saint-Péravy-la-Colombe, à 4 lieues N.-O. d'Orléans. — 2 Greg. Turon., llist. Franc, lib. 111, cap. VI; Patr. lut., tom. LXX1, col. 246. — 3. Bolland., Act. S. Sigismund., 1 maii.
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17. A l'époque de cette translation, la prophétie du saint abbé de Micy s'était déjà en partie réalisée. Clodomir avait cessé de vivre. « Ce prince, dit Grégoire de Tours, avait de nouveau sollicité sans pouvoir l'obtenir la coopération de son frère Thierry, qui persista à demeurer étranger à cette expédition. Réduit à ses seules forces, Clodomir pénétra résolument sur le territoire burgonde et joignit l'armée de Gondomar à Virontia (Vézeronces 1). L'impétuosité des Francs fut telle, qu'au premier choc les troupes de Gondomar se débandèrent et prirent la fuite. Clodomir les poursuivit avec ardeur et se laissa entraîner avec quelques compagnons en avant du gros de son armée. Les fuyards le reconnurent de loin à sa chevelure flottante, symbole de la royauté chez les Francs, et lui tendirent un piège. Feignant de se rendre, ils s'arrêtèrent en criant : Venez, venez, nous sommes prêts à vous faire notre soumission. — Clodomir sans défiance se jeta dans leurs rangs, et tomba aussitôt percé de mille coups. Les Burgondes lui tranchèrent la tête, et l'élevant au haut d'une pique montrèrent ce sanglant trophée aux Francs. La victoire de ces derniers se changeait en défaite. Leur armée se retira, et Gondomar resta maître du royaume de Burgondie. La mort de Clodomir n'était que le premier signal des malheurs qui devaient successivement frapper toute sa famille. Ce prince laissait une veuve, nommée Guntheuca. Clotaire l'épousa de force, et s'empara de tous les états de son frère. Les trois fils de Clodomir, enfants encore en bas âge, furent recueillis par leur aïeule maternelle, sainte Clotilde, qui les éleva dans sa retraite au tombeau de Saint-Martin de Tours2. » Innocentes victimes, que devait plus tard atteindre la fureur ambitieuse de Clotaire, leur beau-père, leur oncle, leur spoliateur et leur bourreau ! La bataille de Vézeronces (524) rétablit l'autonomie du royaume burgonde sous la domination de Gondomar. Le nouveau roi dut payer à Théodoric l'appui qu'il en avait reçu. Le général italien Tolonic prit, au nom de son maître, possession définitive des ter-
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1 Vézeronces est aujourd'hui une bourgade de l'Isère, à 2 lieues N. de la Tour-du-Pin. — 2. Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. VI ; tom. cit. Cf. Agathias, Hist. Justin., lib. I.
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ritoires de Genève , Apt, Carpentras, Cavaillon , Tricastinum (Saint-Paul-Trois-Châteaux) et Orange.