Darras tome 15 p. 455
V. Honorius et l'Espagne.
38. Saint Isidore de Séville, en quittant pour l'église du ciel sa chère église d'Espagne, si fortement constituée par lui dans l'unité et dans l'amour du saint siège, laissait de dignes héritiers de sa vertu, de son zèle et de son éloquence. De son vivant, un de ses disciples bien-aimés, Braulio, avait été promu au siège épiscopal de Cœsaraugusta (Saragosse). A cette nouvelle, le cœur du saint vieillard déborda d'une joie toute spirituelle. « Je rends grâces au Christ Notre-Seigneur, écrivait-il au nouvel évêque. Plût à Dieu
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1 Labbe, tom. cit., col. 1689.
2. Caribert devint la tige des ducs d'Aquitaine, ces puissants vassaux de la couronne, qui plus d'une fois firent trembler leurs maîtres.
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que je pusse encore une fois, dans ce corps mortel, contempler votre visage et jouir de votre douce présence1 ! » Dans une autre lettre, il redisait encore : « De toute la force du désir, j'ai désiré vous revoir. Plaise au Seigneur d'exaucer, avant que je meure, ce vœu de mon âme. Je vous supplie en ce moment de me recommander à Dieu dans vos prières, afin qu'il daigne accomplir mon espérance en cette vie, et me faire jouir dans l'autre du bonheur de votre présence. Priez pour moi, très-bienheureux seigneur et frère 2.» Braulio était digne d'une telle amitié ; il en justifia toutes les espérances. « Après le grand Isidore son maître, dit un histo-riographe, Braulio parut comme un soleil de doctrine, comme une colonne de vérité, au milieu des églises d'Espagne 3. » Un autre chroniqueur, Isidore de Paca (Badajoz), lui rend le même témoignage. «Au-dessus de tous les autres évêques, dit-il, Braulio excellait par la science et l'art de faire pénétrer dans les cœurs la doctrine de Jésus-Christ. Aujourd'hui encore, l'Église vénère et relit les ouvrages qu'il nous a laissés 4. » Les ouvrages de Braulio sont malheureusement, sinon perdus, du moins enfouis dans la poussière encore inexplorée de quelques bibliothèques espagnoles. Un certain nombre de ses lettres ont cependant été publiées par Florez, dans la grande collection de l’Espana Sagrada, et reproduites par la Patrologie. Ces lettres, où nous puiserons des faits précieux et jusqu'ici à peu près complètement ignorés, confirment merveilleusement tout ce que les autres sources historiques nous ont appris déjà du pape Honorius.
39. Ainsi on savait depuis longtemps que deux conciles, le Ve et le VIe de Tolède, l'un en 633, l'autre en 638, s'étaient tenus sous le pontificat d'Honorius; que, présidés officiellement par Eugène II et par Eugène III de Tolède, deux frères qui se succédèrent sur ce siège métropolitain, ils avaient en réalité eu pour inspirateur et pour guide Braulio lui-même. Le chroniqueur de Badajoz était
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1 Isidor., Ad Braulionem; Pair, lat., tom. LXXX, col. 651 B.
2.- Patrol. lat., tom. cit., col. 655 A. — 3 Lorenzana, Vita S. Eugen. III; Pair, lat., tom. I.XXXVH, col. 353. — 4 Isidor. Pacens., Chronicon; Pair, lat., tom. LXXXYI, col. 1256 B.
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formel sur ce point. « Dans ces assemblées, dit-il, excellait surtout l'illustre Braulio. Rome elle-même, la mère et la maîtresse des églises, eut occasion de le juger dans une correspondance épistolaire (per epistolare alloquium), et comme l'Espagne, elle témoigna hautement son admiration pour l'éloquence et la sagesse de Braulio 1.» Quelle pouvait être la correspondance échangée entre le papeHonorius et Braulio? A quelle occasion et dans quel sens avait-elle été écrite ? On l'ignorait. Les deux conciles de Tolède ne nous sont plus connus que par les canons qui y furent décrétés. Les actes en sont perdus. La publication faite dans l’Espuna Sagrada est venue enfin éclairer d'une lumière inattendue ce problème si longtemps insoluble. Malgré les efforts de saint Isidore de Séville, l'Espagne n'était pas encore complètement à l'abri soit des erreurs de l'hérésie, soit des abus et des désordres causés par l'ignorance et les mauvaises passions. La correspondance de Braulio nous apporte à ce sujet des révélations importantes. L'unité hiérarchique, les lois sacrées de la liturgie, étaient parfois outrageusement violées. Ici des prêtres s'arrogeaient le droit de bénir le saint chrême ; là de simples diacres, empiétant sur l'office des prêtres, comme ceux-ci sur le domaine des évêques, prétendaient donner l'onction sainte aux infirmes ou aux catéchumènes. Des faits de violence, qui paraîtraient de nos jours inouis, se produisaient impunément au sein des églises. Voici par exemple ce que le métropolitain de Tolède, saint Eugène III, mandait à Braulio : « J'ai l'âme brisée par un scandale dont gémit mon église. Je n'y sais aucun remède, et j'ai recours à vos sages conseils, vous demandant une direction. Il s'agit d'un clerc qui n'est pas prêtre, et qui exerce cependant les fonctions du sacerdoce. Ce malheureux a déjà fait le désespoir de mon frère et prédécesseur. Le roi2 avait juré de faire élever au sacerdoce ce clerc
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1. Patr, lat., tom. LXXXVI, col. 1236 B.
4 Ce roi n'est pas nommé dans la lettre de saint Eugène III. D'après l'ordre chronologique, ce dut être Sisenand, dont la chronique d'Isidore de Paca parle en ces termes : Sisenandus per tyrannidem regno Gothorum invaso, quin-quennio regali localus est solio. (lsidor. Pacens., Chronicon ; Patr. lat., t. XCV7, col. 1236.)
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indigne. Il pressa tellement mon frère de l'ordonner, que celui-ci fut obligé de paraître y consentir. Le clerc fut conduit à l'autel, mais mon frère ne lui imposa pas les mains. Pendant que le chœur chantait à haute voix les prières accoutumées, mon frère, au lieu de réciter sur l'ordinand les formules liturgiques, prononçait contre lui des paroles de malédiction. Ceux qui l'assistaient dans cette triste circonstance étaient dans le secret. Il les avait prévenus, mais en leur faisant jurer de garder, tant qu'ils vivraient, le plus profond silence. Et maintenant, que faire de ce prêtre qui n'est pas prêtre 1 ? » D'autres consultations sur des sujets moins douloureux nous donnent néanmoins une assez médiocre idée de la science liturgique de certains diocèses espagnols à cette époque. Frummianus, abbé d'un monastère, demande s'il faut chanter le Gloria à la messe du vendredi saint. « Une pareille question m'étonne, répond Braulio. Je n'ai jamais rien vu de semblable ni à l'école d'Isidore de Séville mon illustre maître, ni dans l'église de Tolède, ni à Gerunda (Girone). A Rome, on ne célèbre pas le sacrifice de la messe le jour du vendredi saint. Les raisons liturgiques de cette abstention sont d'une part la mémoire de la Passion et la tristesse que ce souvenir commande, de l'autre, la dispersion des apôtres symbolisée par l'absence de l'auguste sacrifice. Peut-être aussi nous apprend-on par là qu'en ce jour a commencé avec Pierre, dans le deuil, l'Église sainte qui devait retrouver sa foi lors de la résurrection2. »
40. Pour combattre à la fois l'ignorance du clergé et les entreprises du pouvoir laïque contre l'Église, Braulio recourait à Rome, c'est-à-dire à la source de la lumière evangélique, au centre de l'apostolat. Une lettre fort intéressante qu'il écrivait, n'étant encore qu'archidiacre de son frère Jean, évêque de Saragosse, et son prédécesseur, nous en fournit la preuve. Elle est adressée à un disciple de saint Isidore de Séville, le prêtre Taïo, lequel devait un jour monter sur ce même siège épiscopal de Coesaraugusta, et inscrire
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1 S. Braulio, Epist. xxv et xxxvi; Patr. lat., tom. LXXX, col. 681 et 391.
2. S. Braulio, Epist. xiv. ; Patr. lat., tom. cit., col. 661.
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son nom au catalogue des saints. Taïo s'était rendu à Rome, vers l'an 630, pour solliciter du pape Honorius des ouvrages canoniques. « Ce qui nous est surtout nécessaire , lui écrivait Braulio, c'est la collection des ouvrages du saint pape Grégoire, dont une partie est encore inconnue parmi nous1. » On peut facilement conjecturer l'accueil fait à l'envoyé espagnol, venant demander les écrits du grand pontife dont Honorius aimait à se dire l'humble disciple. Une nouvelle occasion s'offrait ainsi d'elle-même pour le pape de justifier, une fois de plus, l'éloge que le Liber Pontificalis devait plus tard faire de lui : Hic erudivit clerum. Cependant il n'était pas facile alors d'improviser des copies d'ouvrages aussi étendus que l'étaient ceux de Grégoire le Grand. Le prêtre espagnol ne put donc, à ce premier voyage, obtenir qu'une partie du livre des Morales. Évêque , nous le verrons plus tard entreprendre un second pèlerinage, pour compléter sa moisson bibliographique. Quoi qu'il en soit, au retour de sa première excursion, Braulio lui écrivait : « Hâtez-vous de me transmettre les précieux manuscrits (codices) que vous êtes allé chercher à Rome, au prix de tant de sueurs et de fatigues. Tout est prêt ici pour en reproduire immédiatement deux copies, car je ne suis pas seul à ambitionner ce trésor. Mon frère et seigneur, votre ami comme je le suis moi-même, ne le désire pas moins. En prêtant à un seul, vous ferez deux heureux. Votre charité peut d'ailleurs tenir pour certain que les manuscrits lui seront fidèlement rendus, à l'époque précise qu'il vous plaira de fixer vous-même. » Cette passion toute sainte pour les œuvres des pères et des docteurs de l'Église, entretenait la flamme des études ecclésiastiques. On lisait d'autant plus avidement leurs écrits, on les méditait avec d'autant plus de soin qu'ils étaient plus rares. C'est ainsi que, dans la même lettre, Braulio parle de la joie qu'il éprouve à lire quelques opuscules du grand docteur d'Hippone, récemment tombés sous sa main. « C'est le génie et la sagacité du maître, dit-il, avec toute l'élégance de son langage. Je n'eusse pas reculé devant la fatigue
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1. S. Braulio, Epist. xui; Pair, lat., tom. cit., col. 690.
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d'une transcription pour vous les envoyer, si vous ne me mandiez que vous les possédez déjà. » Les opuscules de saint Augustin et quelques livres de saint Jérôme fournissent à l'archidiacre de Saragosse la réponse à une curieuse consultation que lui adressait Taïo. L'expédition d'Héraclius en Perse pour aller reconquérir le bois sacré de la Croix, appelait alors l'attention générale sur les reliques de la Passion. Taïo demandait à son ami ce qu'il fallait penser de l'authenticité des parcelles de sang qu'on exposait dans quelques églises comme le sang du Sauveur. Braulio, dans sa réponse, se place successivement au double point de vue théologique et historique. «D'après les principes de saint Augustin, dit-il, je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'admettre qu'à la résurrection, le corps glorieux de Notre-Seigneur ait dû reprendre absolument toutes les parcelles du sang répandu dans la flagellation, le couronnement d'épines, le crucifiement, l'ouverture du cœur par la lance du soldat. L'histoire confirme ce sentiment, puisque saint Jérôme, et une infinité d'autres témoins, avant et après ce grand docteur, ont vu la colonne de la flagellation encore toute couverte du sang du divin Maître. Ne pourrait-il se faire que les parcelles de sang desséché, conservées dans quelques églises, eussent cette provenance? Peut-être aussi, de la sueur de sang si abondante au jardin des Oliviers, la piété des apôtres recueillit-elle quelques gouttes. Il faut en dire autant du sang qui jaillit du cœur de Jésus-Christ sous la lance du soldat. Le silence de l'Évangile sur la conservation de ces reliques ne serait point un argument péremptoire. L'Évangile en effet, tout en nommant les linges, le linceul, le suaire de la sépulture, ne nous dit pas qu'on les ait conservés; ce qui pourtant a eu lieu. En tout état de cause et quelle que soit l'opinion qu'on embrasse sur l'authenticité de ces reliques, il importe de ne pas donner aux ennemis de la foi catholique le moindre prétexte pour incriminer l'Eglise. Nos dogmes chrétiens sont fixés invariablement pour tous les cœurs fidèles. Le vrai sang de Jésus-Christ, son corps véritable, nous les possédons dans le sacrement de l'autel, où le pain et le vin, chaque jour offerts par les mains d'un sacerdoce qui est selon l'ordre de Melchisédech,
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reçoivent ce changement merveilleux, attesté par les paroles du Seigneur lui-même, par la croyance de l'Église catholique, par l'Écriture dictée sous l'inspiration de l'Esprit-Saint 1. »