Bysance 6

Darras tome 15 p. 505

 

52. De cette longue épître, nous n'avons pas voulu, au risque de fatiguer le lecteur, retrancher un seul mot. Elle est le point de dé- part d'une controverse tellement retentissante que l'écho s'en est prolongé depuis douze siècles jusqu'à nos jours, tellement pas­sionnée que les ouvrages écrits pour et contre formeraient à eux seuls une vaste bibliothèque. Il faut donc non-seulement lire la lettre de Sergius, mais l'étudier avec soin, en peser les expressions, se faire une idée nette de ce qu'elle dit et de ce qu'elle ne dit pas : car les sous-entendus ont ici une valeur extrême. L'histoire nous fournira le moyen de les signaler; mais Honorius ne put en au­cune façon soupçonner ces réticences. Le mémoire qu'il recevait, accompagné de pièces justificatives dont le patriarche avait soin de lui transmettre «copie 2, » avait toutes les apparences de la plus entière bonne foi. Le retour des sectes orientales à l'unité ca­tholique était un événement de nature à réjouir le cœur du pontife qui venait déjà de conquérir à la foi chrétienne les païens de la Croatie, ceux de l'Irlande, de la Grande-Bretagne, des Ardennes et des Gaules septentrionales. Un si heureux succès était présenté comme le fruit de la piété d'Héraclius. Le vainqueur des Perses venait de triompher d'une obstination plus persévérante que celle de Chosroès lui-même, et d'abattre aux pieds de la croix l'orgueil

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1. Labbé, Cûllect. Concilior., tom. VI, col. 918-928. — 2 § x de la lettre rie Sereins.

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de l'hérésie. Pour obtenir un si grand résultat, aucune atteinte n'avait été portée aux définitions dogmatiques des conciles et des papes. Seulement, le zèle exagéré d'un pieux moine, Sophronius, récemment promu au siège de Jérusalem, avait failli tout compro­mettre. Il avait soulevé une discussion nouvelle à propos des opergeiai opérations en Jésus-Christ ; mais enfin, cédant aux conseils de la prudence et de la sagesse, il avait reconnu l'inopportunité d'un pareil débat. Renonçant donc à le prolonger, il avait promis à Sergius de ne plus articuler même le nom de une ou de deux opérations. L'empereur lui-même, dans son zèle pour la foi, avait paru désireux d'obtenir des renseignements positifs sur le fond même de la question. Il écrivait d'Edesse à Sergius, lui demandant de recueillir à ce sujet « les passages des pères contenus dans la lettre de Mennas au très-saint pape Vigilius; » mais Sergius lui avait « humblement répondu » qu'en s'engageant dans cette voie, on allait se replonger dans les troubles que l'eutychianisme et le nestorianisme avaient jadis excités. Il fallait donc écarter ces dan­gereuses controverses, et s'en tenir à la parole du divin Léon : « Chaque nature opère, avec la participation de l'autre, ce qui lui est propre. » Quant à décider qu'on dût dogmatiquement dire une ou deux opérations, Sergius ne le voulait pas faire. Il s'était re­fusé sur ce point à donner une solution et «à manifester en aucune sorte sa manière de voir, » ainsi que le pape pouvait s'en con­vaincre par la lecture des pièces annexées. Tout se réduisait donc à une question d'opportunité, et c'était là l'objet précis de la con­sultation. Fallait-il ou non engager la controverse? N'était-il pas plus expédient de conserver la paix religieuse si heureusement rendue aux églises d’Orient?


   64. L'exposé de Sergius n'avait que l'apparence de la bonne foi. Au point de vue des faits, il est plein de réticences, et on peut le dire maintenant, de mensonges. Tout d’ abord il rattache l’origine de la question à l'époque où l'empereur Héraclius, pendant la se­conde campagne en Arménie (G22) et dans le pays des Lazs (623), eut occasion de s'entretenir avec un évêque de la secte des sévériens, nommé Paul, et avec Cyrus, alors évêque de Phase, plus

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tard patriarche d'Alexandrie. C'est là pour la première fois qu'au­rait été posée et discutée la question d'une opération (énergeia) en Jésus-Christ. Or, la vérité complètement dissimulée par Sergius était que, dès l'an 615, Théodore, évêque de Pharan, ou du Sinaï, avait, non pas seulement agité la querelle au point de vue de l'em­ploi légitime de telle ou telle expression, mais qu'il avait positive­ment formulé dans un écrit spécial, communiqué à Sergius lui-même, un système dogmatique complètement erroné, soutenant que l'on devait attribuer à la personne du Verbe tout ce qui se fai­sait par les deux natures, en sorte que c'était le Verbe qui agissait dans la nature humaine, qui lui donnait le mouvement, qui souf­frait; la nature humaine n'étant pour le Verbe qu'un instrument dont il se servait pour opérer. Dans cette théorie, la liberté de l'âme humaine n'existait plus en Jésus-Christ, la rédemption avait été une œuvre contrainte de la part de l'humanité sacrée du Rédempteur. C'était le serf arbitre dans le chef de l'humanité rachetée ; et par une conséquence éloignée mais nécessaire le serf arbitre dans les membres, c'est-à-dire dans l'ame de chacun de nous. Sergius ne prononçait pas même le nom de Théodore de Pharan, il se gardait bien de transmettre au pape les écrits de ce sectaire arabe, et nous ne saurions trop le regretter, car, s'il les eût communiqués à Rome, il est probable que nous les aurions encore, tandis que le nom seul de Théodore de Pharan nous est aujourd'hui connu. Pas une ligne de ses ouvrages ne nous a été conservée. Cette première et capitale réticence de Sergius était suivie d'un mensonge formel. Le pa­triarche affirme que l'évêque de Phase, Cyrus, l'ayant consulté pour avoir son opinion personnelle sur le fond même du débat, il s'est bien gardé de la lui faire connaître, et qu'il s'est contenté de lui adresser purement et simplement la lettre de Mennas au pape Vigilius. Or la vérité est, que non-seulement Sergius avait fait connaître son opinion personnelle à l'évêque de Phase, et que cette opinion per­sonnelle était la reproduction exacte du système erroné de Théo­dore de Pharan, mais que Cyrus, lequel est représenté dans la lettre au pape comme « ne sachant pas s'il fallait soutenir une ou deux opérations en Jésus-Christ,» s'était engagé à soutenir l'erreur

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dogmatique d'une seule opération. Cet engagement lui avait valu d'abord la faveur de Sergius, et bientôt après le siège d'Alexan­drie, auquel le crédit du patriarche le fit promouvoir. Ajoutons que la fameuse lettre de Mennas au pape Vigilius, examinée plus tard par le VIe concile général, fut déclarée apocryphe, et qu'il y a tout lieu de croire qu'elle fut sinon complètement fabriquée, du moins gravement interpolée par Sergius lui-même. La propagande occulte du patriarche en faveur du système de Théodore de Pha-ran ne s'était pas bornée au seul évêque de Phase. Il avait entretenu une active correspondance à ce sujet avec deux autres évêques, Paul le Borgne et Georges Arsas ; il avait tenu à Constantinople même des réunions clandestines où il professait les mêmes erreurs. De tout cela, pas un mot dans la lettre au pape.


      65. En revanche, un mensonge palpable à l'endroit de Sophronius. « Ce saint moine, »  ainsi que l'appelle d'ailleurs Sergius, était véritablement saint, et son nom est inscrit aussi bien dans le Ménologe grec que dans le Martyrologe romain. Compagnon de saint Jean Moschus, l'auteur du célèbre Pratum spirituale, tous deux avaient fui leur monastère du Sinaï à l'époque de l'invasion per­sane. Réfugiés d'abord en Egypte près de saint Jean l'Aumônier, ils avaient poursuivi leur pèlerinage jusqu'à Rome. Jean Moschus y mourut en 620. Après la victoire définitive d'Héraclius, le corps du saint abbé fut déposé dans un cercueil de chêne et pieusement rapporté par Sophronius à Jérusalem d'abord, puis au Sinaï. Le patriarche Zacharie, qui avait connu Jean Moschus, reçut avec vé­nération ses saintes reliques. Quelque temps après, il mourait lui-même, terminant au pied de la croix une vie dépensée tout entière au service de la croix (G31). L'abbé du Sinaï, Modestus, qui avait administré l'église de Jérusalem en qualité de vicaire de Zacharie, lui succéda ; mais il ne fit que passer sur ce siège où la reconnais­sance du clergé et du peuple l'avait élevé. Un monument de sa dévotion pour la sainte Vierge nous est resté sous le titre de Encomium in dormitionem sanctissimae Virginis Mariae 1, précieux témoi-

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1 Pair, grœc, tora. LXXXVI, col. 3278.

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gnage de la foi de l'église de Jérusalem à l'assomption de Marie. Mort prématurément (633), Modestus eut pour successeur Sophro-nius, son disciple, et l'imitateur de ses vertus. Pendant que les suf­frages unanimes des habitants de Jérusalem acclamaient son nom, Sopbronius était à Alexandrie. Il assista au synode où Cyrus dressa les articles de la réunion projetée avec les sectes monophysites. Il protesta contre le terme d'une seule énergeia, introduit dans le programme d'union. Sergius le constate, mais il ajoute que, venu depuis à Constantinople, Sopbronius s'était rendu aux obser­vations qui lui furent présentées, et qu'il avait pris l'engagement de garder sur ce point le silence. Ce fait est faux, nous verrons bientôt Sophronius, devenu évêque de Jérusalem, donner un démenti formel à l'assertion calomnieuse du patriarche. En lisant attentivement la lettre de Sergius, on arriverait, croyons-nous, assez facilement à conjecturer que le véritable motif qui la fit écrire fut précisément l'attitude énergique de ce moine, devenu inopinément évêque, et dont la parole dès lors plus autorisée me­naçait de démasquer toutes les intrigues, de renverser tout cet échafaudage de dissimulation et d'hypocrisie. Sergius jette insi­dieusement la remarque qu'il n'a point encore reçu l'épître synodique, ou lettre de communion, de ce nouvel évêque. Il n'y insiste pas, c'est un incident qu'un œil distrait pourrait ne point apercevoir. Dans la pensée de Sergius, il y avait là un piège très-habilement tendu pour l'avenir. Si la lettre synodique de Sophronius était muette sur le point en litige, elle deviendrait une preuve indirecte de la promesse de silence que le patriarche affirmait faussement avoir obtenue de lui. Si, au contraire, la lettre synodique abordait résolument la question, le retard mis à la publier accuserait une hésitation et comme une lutte sourde, où la conscience d'un enga­gement pris et violé se serait révoltée contre elle-même. Sophronius apparaîtrait comme un esprit inquiet et brouillon, incapable de discipline et de suite, sacrifiant la paix de l'Église au frivole désir d'un peu de bruit et d'éclat.

 

66. Tout était donc admirablement calculé dans ce chef-d'œuvre d'astuce; d'autant mieux que, de tant de réticences, d'habiletés, de

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calomnies, Honorius était dans l'impossibilité matérielle d'en soupçonner une seule. C'est là un point capital, sur lequel on s'est étrangement mépris. « Depuis onze ans que ces perfides manœuvres se tramaient en Orient, et qu'elles s'y trahissaient par des actes, dit un récent historien, le pape Honorius aurait dû en être instruit par ses nonces à Constantinople. Mais soit qu'il n'en eût pas à la cour im­périale, soit que ses nonces ne fissent pas leur devoir, Honorius ne se doutait de rien 1. » Il y a dans ce reproche un oubli complet du synchronisme historique de cette époque. Théodore de Pharan, l'auteur obscur de la nouvelle hérésie, était depuis l'an 610, date de la prise de Jérusalem par Serhar, complètement cerné, dans son diocèse d'Arabie, par les troupes de l'invasion persane. La Palestine, la Syrie, l'Egypte, au pouvoir des troupes de Chosroès étaient complètement isolées du reste de la catholicité. Les re­lations avec Rome, surtout depuis l'édit du roi de Perse proscrivant toutes les communions chrétiennes sauf le nestorianisme, étaient aussi rares que dangereuses. Les écrits de Théodore de Pharan ne purent donc absolument pas sortir du petit cercle d'adeptes entre les mains desquels ils se trouvaient avant l'invasion. L'évêque de Phase, Cyrus, dans le pays des Lazes, et Paul, l'évêque sévérien, c'est-à-dire monophysite, rencontré par Héraclius en Arménie, n'étaient pas dans une situation plus favorable au point de vue des communications avec Rome. Depuis l'an 618, Serbar, on se le rap­pelle, campait à Chalcédoine. Le blocus de tout l'Orient ne cessa qu'en 629, lors de la victoire définitive des armées impériales. De Constantinople même, depuis l'an 620, les relations avec Rome durent être presque nulles. Tous les navires avaient été réquisitionnés en vue de la prochaine expédition projetée par Hé­raclius. A partir de l'an 622, l'empereur quitta sa capitale, il n'y revint qu'au printemps de l'an 628, et la quitta de nou­veau pour n'y rentrer qu'en 635. Nous avons vu d'ailleurs que, dans ses longues absences, il était accompagné de l'impératrice et de toute sa famille. Lors donc qu'on parle d'une cour impériale à

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1. Rohrbacherj Hist. univ. de l'Église cat/wl., loin. X, pag. 8(i;

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Byzauce, près de laquelle devait, se trouver un apocrisiaire, ou nonce, on commet un anachronisme. Selon toute pro­babilité, il n'y avait pas d'apocrisiaire à Byzance, parce qu'au VIIe siècle ces sortes d'envoyés pontificaux étaient attachés non pas à la capitale, mais à la personne même de l'empereur. Dans l'hy­pothèse contraire, et en supposant contre toute vraisemblance qu'un apocrisiaire quelconque fût resté à Byzance où il n'avait, en l'absence de l'empereur, aucune raison d'être; quel moyen aurait-il eu de communiquer avec Rome, soit pendant le siège effectif par les Awares, soit pendant l'année qui prépara et celle qui suivit leur expédition, alors que ces barbares avaient envahi et pillaient la Servie et la Croatie, soit même en temps ordinaire, quand les transports par mer faisaient défaut? La lettre de Sergius ne commence-t-elle pas par établir cette situation telle que nous la dépei­gnons : «Tous les jours j'aurais voulu, dit le patriarche, recourir à vos conseils. Maintenant que je puis facilement correspondre avec votre sainteté, je m'empresse de le faire. » Il n'y a donc lieu d'in­criminer ni la négligence d'Honorius, ni celle du nonce accrédité à Constantinople, s'il s'en trouvait un. Ajoutons que les relations de Sergius avec Théodore de Pharan et les autres sectaires dissé­minés en Orient, étaient essentiellement secrètes; qu'elles ne se trahirent par des actes publics qu'en l'an 633, date des conférences d'Alexandrie où Sophronius assista. Or, en l'an 634, c'est-à-dire quelques mois après cette première manifestation, Sergius se hâ­tait de prendre l'initiative et d'informer le pape.

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