Darras tome 7 p. 553
2. L'armée proclama Macrin empereur. Marcus Opilius Macrinus était né en 164, à Césarée de Numidie (Cherchell), d'une famille obscure. D'abord esclave, puis gladiateur, ensuite intendant de Plautien, beau-père de Caracalla, avocat et jurisconsulte, enfin préfet du prétoire, Macrin valait mieux que les maîtres qu'il avait servis et que les sujets qu'il venait de se donner. Le Sénat s'empressa de ratifier son élection et de mettre son prédécesseur au rang des dieux. Julia Domna, dans son désespoir, se donna la mort à Antioche, où ces nouvelles lui parvinrent. Cette femme ambitieuse, qui n'avait pas pleuré Géta, ne put survivre à la ruine de ses espérances et à la chute de sa dynastie (217). Macrin associa à l'empire son fils Diadumène, jeune homme de quinze ans, dont la beauté vraiment céleste, sidereus et cœlestis, dit Lampridius, souleva un enthousiasme indicible dans les rangs des légions, quand il parut pour la première fois sous la pourpre. Ni ce César d'un jour, ni son père, ne devaient revoir Rome, qui les acclama un instant pour déclarer quelques mois après leur déchéance. Macrin venait de conclure avec les Parthes un traité de paix, assez désavantageux d'ailleurs, mais suffisamment justifié par la gravité des circonstances, lorsqu'une légion romaine, stationnée à Emèse, en Syrie, proclama l'avènement au trône d'Elagabaal, petit-neveu de Julia Domna. Cet Elagabaal, grand pontife du soleil, dans le temple syrien d'Emèse, avait quatorze ans. Il était fils de Sohemis, nièce de Julia Domna, et d'un Romain, Varius Marcellus. Un tel père n'était pas une recommandation très-puissante ; Sohemis le comprit. Elle déclara, sans le moindre souci pour son honneur, qu'Elagabaal était le fruit adultérin de son commerce avec Cara-
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calla. Cette origine grandit immédiatement le prêtre du soleil, et l'éleva à la hauteur d'un prétendant à l'empire. Voilà ce qu'étaient devenues les mœurs romaines. Or, la divinité que servait le futur César était un aérolithe, tombé jadis dans les plaines de la Syrie, et passé à l'état d'idole dans le temple d'Emèse. Elagabaal, vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, ayant sur la tête une couronne de pierreries, venait chaque matin, au son d'une musique efféminée, avec une troupe de danseuses consacrées à Astarté, offrir des sacrifices à son aérolithe et le couronner de fleurs. La légion d'Emèse le proclama légitime héritier des Antonins. Ce nom lui valut une armée. Les troupes abandonnèrent Macrin pour le prêtre du soleil ; quelques prétoriens et une demi légion restés fidèles essayèrent de résister au mouvement. A leur tête, Macrin et Diadumène vinrent livrer, à quelques lieues d'Antioche, un combat qui se changea bientôt en une complète déroute (7 juin 218). Les deux princes perdirent la vie, et leurs propres soldats apportèrent leur tête, comme un sanglant trophée, au prêtre du soleil.
3. Elagabaal, dont le nom inusité pour des lèvres romaines, eut été trop difficile à prononcer, s'appela désormais Hehogabale, et il régna. Après sa victoire, il écrivit au Sénat pour déclarer qu'il gouvernerait d'après les maximes d'Antonin le Pieux. En attendant, il envoyait aux pères conscrits et au peuple romain le portrait de leur nouveau maître. Il y était représenté dans son costume de pontife du soleil, couvert de colliers et de bracelets, le front ceint d'une tiare, ou mître syrienne, étincelante de diamants et de perles. L'original ne répondit que trop à la peinture. Après avoir passé l'hiver à Nicomédie en festins et en fêtes somptueuses, l'empereur syrien se décida à partir pour Rome; il emportait avec lui son aérolithe, qui traversa toute l'Asie, la Grèce et l'illyrie, sur un char attelé de six chevaux blancs, par un chemin qu'on eut soin de parsemer, sur tout le parcours, de poudre d'or, « En entrant dans la ville, dit Lampridius, le dieu-soleil fut déposé dans un temple magnifique, non loin du palais impérial, sur le mont Palatin. L'empereur y fit transporter l'antique image de Cybèle, le
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feu sacré de Vesta, le Palladium, les Anciles, et les principales statues des divinités romaines, pour constater l'avènement de son aérolithe à l'empire du ciel. Le dieu-soleil remplaça Jupiter à Rome. Heliogabale avait aussi l'intention de réunir, dans son temple du Palatin, les cultes juif, samaritain et chrétien, afin, disait-il, que toutes les religions rendissent hommage au Dieu suprême1. » Ce vœu ne se réalisa point au gré de ses espérances. Il lui fut plus facile de célébrer les noces de son dieu. Il avait d'abord songé à lui faire épouser Pallas; mais il craignit que l'air martial de cette virago ne fût une occasion de querelle dans le ménage divin. Il s'arrêta donc à l'Astarté de Carthage, comme à une personne de meilleure composition. Il fit venir solennellement sa statue d'Afrique ; avec elle arrivèrent les dons que la fiancée était supposée offrir à son époux l'aérolithe. Un décret impérial ordonna que les fêtes du mariage fussent célébrées dans toutes les provinces de l'univers. Malgré les folles largesses d'Heliogabale, ce culte infâme ne put faire fortune dans le monde romain. Ephèse et Antioche seules l'adoptèrent du vivant du prince, avec lequel il disparut. Heliogabale, qui mariait les dieux, s'était déjà, à dix-huit ans, marié trois fois : la première, à Cornelia Paula; la seconde, à Aquilia Severa; la troisième, à Faustina Annia, descendante de Marc-Aurèle, dont il fit, au préalable, assassiner le mari. Chacune de ces alliances aboutissait, après quelques mois, à un divorce. Enfin il prit le parti d'épouser solennellement une vestale. «D'un grand pontife et d'une vierge consacrée, disait-il, naîtront des enfants divins. » Quelques semaines après, il se maria de nou- veau à un cocher du cirque, Hiéroclès ; le palais impérial, après avoir vu outrager un sexe, vit déshonorer l'autre par une prostitution renouvelée de Sodome. Cependant, le César se promenait dans Rome sur un char d'or, tantôt vêtu en Bacchus et traîné par un attelage de tigres ; tantôt en Cybèle et traîné par des lions ; le plus souvent, sans aucune espèce de vêtements, et traîné par des femmes demi-nues. Un histrion fut nommé préfet du prétoire, les
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1. Lamprid., Heliogabal., III,
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eunuques du palais devinrent sénateurs, deux cochers furent choisis pour consuls. Enfin un sénat de femmes, sous la présidence de l'impératrice-mère, fut officiellement institué. Tout cela n'était que de la folie. Le sang vint ensuite ; on choisit les plus beaux enfants des familles patriciennes, pour les immoler chaque matin au dieu aérolithe. Comme il fallait de l'or pour les troupes de courtisanes et de baladins, pour les repas impériaux, composés de langues de paons ou de rossignols, de cervelles de perroquets et de faisans, accommodés à une sauce où l'on faisait dissoudre des milliers de perles fines, on dressait chaque semaine une liste de proscription où figuraient les plus opulents Romains. Les choses se passaient d'ailleurs avec une régularité parfaite ; la liste était envoyée à la ratification du Sénat ; mais Héliogabale avait soin d'y ajouter la mention suivante : « Ne prenez pas la peine de rechercher la preuve de leurs crimes, les coupables sont déjà exécutés. » L'héritage de ces malheureux, condamnés pour crime de lèse-majesté, revenait de droit, d'après la législation romaine, au fisc impérial. Tous ces détails, fournis par Lampridius, dit M. de Ghampagny, « paraissent incroyables. Je les crois pourtant parfaitement vrais ; Héliogabale n'est que Commode, poussé un peu plus loin, de même que Commode était Néron poussé un peu plus loin. La puissance démoniaque qui gouvernait le monde païen rendait ainsi son dernier soupir 1. » Cependant, pour contrebalancer dans l'opinion le mauvais effet des cruautés et des infamies d'Heliogabale, sa mère, Sohemis, obtint de lui, en l'an 221, qu'il adoptât son cousin-germain, Alexandre Sévère, et qu'il l'associât à l'empire. Les qualités personnelles du nouveau César furent une compensation aux vices du premier, et les Romains prirent patience pendant quelques mois encore.