Guerre de Trente ans 1

Darras tome 36 p. 550


§ III. GUERRE DE TRENTE ANS ; PÉRIODES DANOISE, SUÉDOISE ET FRANÇAISE

 

   40. La victoire de Ferdinand II avait contraint les protestants de restituer les biens ecclésiastiques volés à l'Église depuis la mort de Charles-Quint. Cette restitution avait causé, parmi les sectaires, un extrême mécontentement. Trop faibles pour résister à l'empe­reur, ils appelèrent à leur secours le roi de Danemark, Chris­tian IV. Ce prince égoïste, ambitieux, débauché était bien l'homme qui convenait aux entreprises des brigandages protestants ; il avait d'ailleurs ses motifs personnels de se mettre à la tête des insurgés d'Allemagne. Parent de l'électeur palatin, il avait pris, à sa disgrâce, un intérêt de famille. D'un autre côté, Ferdinand paraissait vouloir enlever, aux princes protestants, la faculté singulière qu'ils s'étaient arrogés, en qualité d'administrateur au temporel, de s'in­vestir eux-mêmes des principaux bénéfices ecclésiastiques d'Alle­magne ; le roi de Danemark, qui réservait à ses cadets, les évêchés de Minden et Verden et l'archevêché de Brème, voyait s'évanouir ses espérances. Enfin, l'empereur avait comblé son déplaisir en accordant, aux comtes de Schaumbourg, la permission de porter les armes de Holstein. Christian recherchait donc les occasions d'in­tervenir dans les affaires de l'Allemagne. Capitaine général du cercle de la Basse-Saxe, il se disposa à entrer en campagne. Il faut bien noter que, cette fois encore, le protestantisme, incapable de se maintenir par le libre examen et par la propagande évangélique, prit l'initiative du recours aux armes. « Le territoire alle­mand et les privilèges des membres de la diète, dit Schiller, étaient fort inégalement répartis entre les catholiques et les pro-

----------------------

(1) Hist. des pontifes romains, t. V, p. 3Ô0»

==========================================

 

p551 CHAP. XXI. GUERRE DE TRENTE AXS

 

testants ; et cependant si chacun d'eux avait su profiter de ses avantages, si par une sage politique il avait su maintenir l'harmo­nie entre ses membres, chaque parti serait resté assez fort pour tenir tête à l'autre et maintenir ainsi la paix. Les catholiques étaient les plus nombreux et les plus favorisés par la constitution de l'empire ; mais les protestants possédaient les plus florissantes villes impériales, la domination de la mer, et les provinces les plus riches et les plus peuplés de l'Allemagne, voisines les unes des autres, unies entre elles par le plus puissant des liens, celui de la conformité des croyances religieuses. La noblesse tout entière et la plupart des souverains étaient toujours prêts à se mettre à la tête des troupes nombreuses qu'il leur était facile de lever, et, dans un cas extrême, le parti protestant pouvait compter sur l'assis­tance de ses coreligionnaires répandus dans tous les États catholi­ques de l'Allemagne. Si l'Espagne et l'Italie se montraient assez disposés à combattre pour le catholicisme, Venise, la Hollande et l'Angleterre ne refusaient jamais à la réformation les subsides dont elle avait besoin, et les Etats du Nord et la Turquie lui offraient le secours de leurs armes. Le Brandebourg, la Saxe et le Palatinat, en opposant leur voix à celle des électeurs catholiques, pouvaient maintenir l'équilibre à la diète, et la dignité impériale imposait aux archiducs d'Autriche et aux rois de Bohême des obligations que les protestants auraient pu exploiter à leur profit, s'ils avaient su en comprendre l'importance (1). Malheureusement les passions l'emportèrent; le fanatisme coalisé de Luther et de Calvin va inonder l'Europe d'un déluge de sang.

 

41. Les États héréditaires de l'Autriche étaient débarrassés de leurs ennemis ; l'union protestante était sans force ; le margrave de Bade, le duc Christian, le comte de Mansfeld ne pouvaient plus tenir la campagne ; le Palatinat était au pouvoir des troupes char­gées d'exécuter l'arrêt souverain qui le concernait. La Bavière avait occupé Manheim et Heidelberg ; une garnison espagnole occu­pait le dernier refuge allemand de Frédéric V et le prince attendait la permission honteuse d'apaiser la colère du vainqueur. Son sort

-------------

(1) Schiller, Hist. de la guerre de Trente Ans, p. 9i,

=========================================

 

p532         tontificat d'urbain viii (1G23-1644)

 

devait se décider à la diète de Ratisbonne ; dans le cabinet impé­rial, c'était chose faite depuis longtemps. Les traités surannés qui protégeaient la réformation ne pouvaient arrêter un monarque qui devait tout à la religion catholique et qui tenait pour juste de faire rendre à l'Église tout ce qu'on lui avait injustement pris. La Haute-Allemagne était vaincue ; la basse luttait seule encore contre l'empire. Les protestants s'y trouvaient en majorité; l'Église ro­maine y avait perdu la plupart de ses établissements : l'heure pa­raissait propice pour les lui faire restituer. Les États de presque tous les princes protestants ne se composaient que de biens enlevés au clergé depuis la paix d'Augsbourg ; en les rendant à leurs anciens maîtres, l'empereur ne servait pas seulement l'Église catholique, il achevait la ruine de ses ennemis. En présence de ces justes reven­dications, les protestants ne se virent plus d'autres chances de salut que la révolte. La Basse-Saxe arma avec autant de mystère que de promptitude et devint le dépôt des provisions de guerre du parti protestant, qui traita en même temps avec Venise, la Hol­lande et l'Angleterre, pour en obtenir des subsides et délibérer à l'avance sur le choix du souverain qu'ils se donneraient pour chef. Les préférences furent pour le roi de Danemark.

 

   42. Christian IV réunit en peu de temps une armée de soixante mille hommes et entra dans la Basse-Saxe. L'administrateur de Magdebourg, les ducs de Mecklembourg et de Brunswick se joigni­rent à son armée. Ce renfort enflamma tellement son courage, qu'il se vanta hautement de terminer la guerre par une seule bataille. Cependant son langage avec la cour de Vienne était plein de modération; il voulait la convaincre qu'il n'était entré en Basse-Saxe que pour y maintenir l'ordre et la tranquillité. Ferdinand ne fut pas dupe de ces fausses démonstrations de paix ; et, après avoir employé vainement les représentations et les menaces pour engager Christian à désarmer, il commença lui-même la guerre. Le géné­ralissime de la ligue catholique, Tilly, s'avança sur la rive gauche du Wéser et s'empara de tous les passages jusqu'à Minden : après avoir inutilement attaqué Nieubourg et cherché à traverser le fleuve, il répandit ses troupes dans la principauté de Kalemberg.

=========================================

 

p553CHAP. XXI. GUERRE DE TRENTE ANS 

 

Le roi de Danemark déploya son armée sur la rive droite du Wéser, où elle occupait tout le territoire de Brunswick. En divisant ainsi ses forces, il s'était mis dans la nécessité d'éviter avec autant de soin un combat décisif que le général Tilly en mettait pour l'y con­traindre.

 

43. Jusque-là, Ferdinand n'avait combattu en Allemagne qu'avec les armes de la Bavière et de la ligue. Vainqueur, il voulait s'af­franchir de cette dépendance ; mais, dans l'épuisement de ses iinances, comment sortir de là, comment faire face aux frais d'un tel armement ? Un homme se présenta pour résoudre le problème, c'était Wallenstein. Ce seigneur était né à Prague en 1583. De bonne heure, il avait montré ce caractère impétueux et cette imagination ardente qui préludent à de hautes destinées. D'abord il avait par­couru l'Europe et occupé, par des voyages, l'activité de son esprit. De retour en Allemagne, il fit ses premières armes contre les Véni­tiens. Colonel à la bataille de Prague, il eut une grande part à la victoire, et bientôt après, comme major général, il battit une armée hongroise en Moravie. La reconnaissance de l'empereur lui pro­digua les terres confisquées sur les rebelles. Ses talents et ses ser­vices avaient commencé son élévation : un brillant mariage acheva de lui aplanir le chemin des grandeurs. L'un des ministres de Fer­dinand, le comte d'Harrach, fut frappé de son mérite et lui donna sa fille. Dès lors, possesseur d'une fortune immense, objet de la faveur du prince, idole des soldats, qui admirent son courage et vantent sa libéralité, Walstein ne met plus de bornes à ses désirs et à ses espérances. Plein de confiance dans son génie et dans son heureuse étoile, il se repaît de projets ambitieux. Enfin, il voit arriver le jour où il va jouer un rôle digne de lui, Ferdinand a besoin d'une armée et désespère de pouvoir la lever : Walstein lui offre d'en rassembler une de cinquante mille hommes, de l'équiper, de l'entretenir, à condition qu'il en aura le commandement absolu, et qu'il nommera les officiers. On accepte sa proposition, et il tient sa promesse : sa renommée, l'espoir d'un avancement rapide et l'appât du butin, attirent sous ses drapeaux une foule de gens de guerre de toutes les contrées de l'Allemagne. En peu de mois, l'in-

=========================================

 

p554     pontificat d'urbain viii (1623-1641)

 

fluence d'un seul homme a créé une armée à l'empereur ; et ce prince ajoute à la dignité, et non à l'autorité du chef, en le déco­rant du titre de duc de Friedland.

 

    43 bis.  Walstein a reçu l'ordre de se joindre à Tilly ; mais jaloux de la gloire militaire de ce général, et d'ailleurs obligé de conduire ses troupes dans des pays riches, pour assurer leur subsistance, il s'isole de l'armée de la ligue, envahit le territoire de Halberstadt et de Magdebourg, et s'empare de l'Elbe près de Dessau, d'où il menace de se frayer un chemin jusqu'au sein des États du roi de Danemarck. Tandis que, resserré entre deux adversaires redoutables, ce prince est exposé aux plus grands dangers, Mansfeld et Christian de Brunswick lui amènent de puissants renforts qui portent son armée à plus de soixante mille hommes. Il la partage en trois grands corps, dont l'un, conduit par le duc de Brunswick, doit s'emparer de Gottingen et de Nordheim, et l'autre, sous les ordres de Mans­feld, passer l'Elbe, entrer en Silésie, faire soulever les peuples, et aller seconder Bethlem Gabor, qui, appelé par les mécontents de Hongrie, prépare une nouvelle invasion dans ce royaume. Chris­tian IV se réserve de s'opposer à Tilly, de défendre le passage du Wéser, de protéger les États de Basse-Saxe, en attendant que le succès de ses armes lui permette de plus grandes entreprises. Son plan échoue dans toutes ses parties. [Le duc de Brunswick, à la vérité, s'empare de Minden, de Nordheim et de Gottingen ; mais tout à coup il meurt à la fleur de son âge, et ses conquêtes retom­bent au pouvoir de l'ennemi. D'un autre côté, Mansfeld, impatient de se signaler, tente de forcer les retranchements que Walstein a élevés au pont de Dessau. Une déroute complète est le prix de son imprudente audace. Cependant il se relève plus terrible après sa défaite. On le voit avec admiration former en quelques mois une nouvelle armée, pénétrer en Silésie, battre les impériaux à Oppelen (juin 1G26), s'ouvrir, par la prise de Ratibor, de Jagerndorf et de Troppau, un passage dans la Moravie, et menacer Vienne et l'Au­triche. Mais Walstein s'attache à ses pas, et le suit jusqu'en Hon­grie. Les deux armées, séparées par le Wag, s'observent sans en venir aux mains. Une contagion meurtrière suspend leurs fureurs.

===========================================

 

p555 CHAP. XXI. GUERRE DE TRENTE ANS 

 

Privé par ce fléau de ses dernières ressources, abandonné de l'in­constant Gabor, qui conclut une trêve avec l'empereur, Mansfeld licencie les débris de ses troupes, vend son artillerie au pacha de Bude, et, suivi seulement de douze officiers, traverse la Bosnie et la Dalmatie pour gagner les États de Venise et de là retourner en Allemagne. Mais le terme de sa glorieuse carrière est arrivé : une fièvre, dont le chagrin redouble la violence, l'arrête non loin de Zara, et délivre la maison d'Autriche d'un de ses plus redoutables ennemis.

 

44. Pendant que Mansfeld attirait Walstein de province en province à l'extrémité de la Hongrie, le roi de Danemarck, poussé par Tilly dans le pays de Brunswick, avait été forcé d'accepter un combat inégal à Lutter, près de Wolfen-Buttel (27 août 1626). Le général de la ligue remporta une victoire complète. Christian perdit soixante drapeaux, son artillerie et ses bagages, laissa dix mille hommes sur le champ de bataille, et, pressé par le vainqueur, abandonna successivement toutes ses positions en Allemagne. Tandis que, refoulé jusqu'aux frontières de ses États, ce prince s'y soutenait avec peine, Walstein arrive de Hongrie. Son armée vic­torieuse, que grossissent chaque jour les prodigalités du général, inonde le Mecklembourg, la Poméranie et le Holstein. Maître de ces provinces, il conçoit le projet d'équiper une flotte sur la Balti­que, pour contenir la Suède et achever la réduction du Danemarck. La ville de Wismor est conquise, et Walstein en fait son arsenal maritime. Plusieurs ports de la Poméranie et les îles d'Usedom et de Rugen tombent bientôt en son pouvoir. Enfin, il met le siège devant Stralsund, la sixième des villes anséatiques, que son excellent port et sa proximité de la Suède et du Danemarck rendent singulière­ment propre à former une place d'armes dans une guerre contre ces deux puissances. Des vues personnelles l'excitent encore à entreprendre cette conquête. L'empereur vient de mettre au ban de l'empire les ducs de Mecklembourg, comme alliés du roi de Danemarck : Walstein a reçu leur dépouille, et Stralsund peut servir de boulevard à ses nouveaux États. Nommé d'ailleurs grand amiral du Saint-Empire dans la mer Baltique et dans l'océan sep-

===========================================

 

p556  pontificat d'urbain viii (1623-1644)

 

tentrional, il veut, par une mémorable entreprise, justifier ce titre éclatant (1628). Soutenu par les villes anséatiques et par les flottes du Danemarck et de la Suède, Stralsund repousse tous les assauts de l'ennemi. Le Friedlandais, comme l'appellent les contemporains, manquant de vaisseaux pour bloquer le port, la raison lui conseil­lait de lever le siège d'une place forte où les secours pénétraient librement ; mais il s'indignerait de céder, même à la nature. Dans sa colère, il jure d'emporter cette ville, «fût-elle attachée au ciel avec des chaînes et l'enfer l'eût-il entourée d'une enceinte de dia­mant ». La résistance des assiégés triompha de ses efforts ; il dut se retirer après avoir perdu un temps précieux et douze mille hommes (1).

 

43. bis  Wallenstein, investi des deux duchés de Mecklembourg et devenu duc de Friedland, engagea Ferdinand à conclure la paix ; elle fut signée à Lubeck en 1629 ; Christian IV recouvra les États qu'il avait perdus, n'obtint aucune garantie ni pour ses alliés ni pour la sûreté de la Baltique, mais dut renoncer à toute interven­tion en Allemagne et disparut de la scène à peu près sans gloire. L'empereur n'abusa point de son triomphe. Ce n'est pas lui, ce sont les électeurs qui, réunis à Mulhausen, en 1627, rendirent le fameux Édit de restitution, qui obligeait les princes protestants à rendre les biens usurpés depuis la paix d'Augsbourg. Ferdinand, en tenant la main à l'exécution de ces clauses de paix, ne faisait qu'exercer un droit universellement reconnu. La doctrine du fait accompli ne pré­valait pas encore contre les stipulations de la justice. L'empereur, au surplus, n'entreprit rien contre la liberté de conscience, garantie aux luthériens par la paix de Prague. S'il rétablit la religion catho­lique dans ses États, il agissait encore conformément à un droit reconnu, même des protestants. Le seul reproche qu'on est peut-être en droit de lui faire, c'est de n'avoir pas confié au clergé, soit régulier, soit séculier, le soin de ramener ses peuples à l'ancienne foi ; ce furent des laïques qui en furent chargés, et, comme on devait s'y attendre, ils agirent avec plus de zèle  que   de  pru-

-------------------------

(1) Ragon, Ilist. gén. des temps modernes, t. II, p. 358.

==========================================

 

p557 CHAP. XXI. GUERRE DE TRENTE ANS

 

dence (1). II y eut, en Bohème, des violences regrettables, qui déterminèrent trente mille familles à s'exiler volontairement. Quant aux dispositions politiques du traité, Ferdinand rendit perpétuelle, dans la famille du duc de Bavière, la dignité électorale palatine ; les deux ducs de Mecklembourg furent dégradés ; le duc de Poméramie perdit une partie de son duché, parce que, n'ayant pas d'enfants, il convenait d'assurer la réversibilité de son fief au domaine de l'empire. Le grand fait fut la restitution effective de tous les biens volés depuis 1555. L'exécution du décret avait été Confiée aux légions de Tilly et de Wallenstein. La terreur prévint toute velléité de résistance; ce que la violence avait usurpé fut rendu par l'emploi légitime de la force.

 

46. La situation de l'empereur était magnifique. L'électeur pala­tin et tous ses adhérents étaient dépouillés de leurs États ; le roi de Danemarck avait subi une paix honteuse : les protestants étaient soumis à l'édit de restitution, et les princes tenus en respect par le prestige de la victoire. Pour affermir sa domination en Allema­gne, Ferdinand n'avait besoin que d'y entretenir les forces qu'il avait sur pied, et de les augmenter même, suivant les temps et les circonstances. Il était surtout nécessaire de garnir les côtes de la mer Baltique pour tenir en respect les puissances du Nord ; il fallait aussi donner au roi de Suède de l'occupation du côté de la Pologne, avec laquelle ce prince était en guerre. Ou ce plan échappa à la sagacité de l'empereur, ou il n'en comprit point l'utilité : car il suivit une autre politique entièrement opposée à ses véritables intérêts. Croyant n'avoir rien à craindre du roi de Suéde, dont il méprisait la faiblesse, il abandonna le projet d'équiper une flotte sur la mer Baltique. Au lieu de conserver en un seul et vaste corps cette masse de force qui lui répondait de la soumission de l'Alle­magne, il en employa une partie à des expéditions lointaines, soit en Pologne, soit dans les Pays-Bas, soit en Italie. La guerre venait d'éclater dans cette dernière contrée au sujet de la succession de Mantoue (1627), que se disputait le duc de Nevers, soutenu par les Français, et le duc de Guastalla, appuyé par les Espagnols. Ferdi-

-----------------

(.1) Hurter, Histoire de Ferdinand II, t. II, p. 27-59 et tome III, p. 161-181.

===========================================

 

p558       pontificat d'urbain vin (1623-1644)

 

nand prit part à cette guerre en 1629, et envoya au duc de Guastalla un secours de trente mille hommes qui chassèrent son compé­titeur. Ainsi, dans un temps où sa conduite excitait les haines de l'Allemagne, l'empereur réveillait la jalousie du gouvernement français qui commençait à se reprocher d'avoir imprudemment contribué à l'agrandissement d'une puissance rivale.

  

   47. En 1630, l'empereur convoque la diète de Ratisbonne, pour faire élire son fils roi des Romains. Les électeurs saisissent cette occasion pour réclamer contre les exactions de Wallenstein en Allemagne ; le duc de Bavière, comblé des bienfaits de l'empereur, fait céder sa reconnaissance au désir d'humilier ce général, dont la grandeur l'importune ; les ambassadeurs français secondent son ressentiment. Après avoir affermi l'autorité royale par la soumis­sion des protestants, Richelieu a repris, contre la maison d'Autriche, les grands et funestes desseins de Henri IV. Son ambassadeur paraît à la diète pour un accommodement au sujet de Mantoue ; il est accompagné du P. Joseph, capucin, à qui personne n'était capable de faire la barbe, quoiqu'il y eût belle prise. Ce religieux, sous un extérieur de sainteté, cachait une habileté considérable ; il avait pour mission d'obtenir de Ferdinand, la réduction de l'armée et le renvoi de Wallenstein ; et d'obtenir, des électeurs, le rejet de la candidature au trône impérial, du fils de Ferdinand. Ferdinand se laissa prendre: il licencia une partie de son armée et renvoya, dans ses terres, son grand général.

 

   L'empereur espérait au moins recueillir le fruit de tant de con­descendances par l'élévation de son fils à la dignité de roi des Romains. Mais il est destiné, dans cette circonstance, à voir tous ses efforts impuissants, toutes ses espérances confondues. Il a satis­fait les électeurs sur tous les points ; et non seulement ils diffèrent cette élection, l'objet de ses vœux les plus chers, mais ils le forcent de rompre subitement la diète, en témoignant le dessein de choisir le duc de Bavière. Les ministres français, pour prix de ses complaisances, ont promis de la part de leur gouvernement la plus stricte neutralité entre l'empereur et ses ennemis. Mais quand cette imposture a produit son effet, Richelieu, sans probité, désavoue ses

==========================================

 

p559 CHAP.  XXI.   — GUERRE DE  TRENTE ANS   

 

agents, et signe un traité d'alliance avec Gustave-Adolphe. Le Père Joseph a tout conduit ; Ferdinand reconnaît, mais trop tard, qu'il a été le jouet de ses artifices. « Un pauvre capucin m'a désarmé, s'écrie-t-il avec douleur; le perfide a su faire entrer dans son étroit capuchon six bonnets électoraux. » Ainsi la ruse a triomphé du puissant empereur qui fait trembler toute l'Allemagne. Après s'être affaibli de dix-huit mille hommes, et avoir congédié un général qui seul lui valait une armée, il quitte Ratisbonne sans avoir rempli l'objet qui lui avait coûté tant de sacrifices. Les intrigues de Maximilien de Bavière et du P. Joseph ont commencé la ruine de ses projets ambitieux : les armes de la Suède vont l'achever.

 

   48. A la période danoise succède, de 1630 à 1635, la période suédoise. L'épée, tombée des mains de ChristianIV, est ramassée par Gus-tave-Adolphe. A dix-sept ans, Gustave avait hérité de trois guerres : un million de rixdalers terminait la première avec le Danemarck en 1613 ; dans la seconde, en 1617, les Russes perdirent l'Ingrélie et la Carélie, sur le golfe de Finlande ; la troisième, guerre avec la Pologne, fut suspendue par une trêve de six ans qui permit à Gustave de voler à la conquête de l'Allemagne. Ni l'empereur, ni la ligue ne paraissaient le craindre ; on disait que ce roi de neige serait fondu avant d'avoir touché le Midi, et Wallenstein se faisait fort de le chasser avec des verges comme un écolier. Ces fanfaron­nades ne troublèrent pas le jeune guerrier.  Ses forces, au premier abord, paraissent peu proportionnées aux difficultés de l'entreprise qu'il médite. La Suède par elle-même n'abonde ni en hommes, ni en argent, et les guerres précédentes en ont encore diminué la population et la richesse. Peut-elle lutter contre une puissance appuyée par des armées nombreuses et triomphantes, et qui grossit ses trésors des contributions de l'Allemage entière? Gustave répond que cette objection est plus spécieuse que solide ; qu'indignée du despotisme de Ferdinand et des brigandages de ses soldats, l'Alle­magne appelle un libérateur ; que la religion et la politique atta­cheront aux Suédois les protestants ; qu'on intimidera les catho­liques par des succès, qu'on les gagnera par la modération et la justice après la victoire. Enfin, des négociations sont entamées

==========================================


p560  pontificat d'urbain vin (1623-1044)

 

avec la France, qui promet des subsides, et annonce une puissante diversion. L'Angleterre, la Hollande, la ligue anséalique, le prince de Transylvanie, donnent les mêmes espérances. Le Danemarck s'engage à rester tranquille, et à ne pas inquiéter la Suède, tant que durera l'éloignement de son roi. Gustave assemble son Sénat à Upsal, le prend pour juge, lui soumet ses projets et ses moyens. La guerre contre l'empereur est résolue ; on déclare même qu'elle doit être offensive, qu'il vaut mieux l'apporter en Allemagne que l'attendre en Suède. Tandis que les préparatifs de cette grande expédition se poussent avec activité, Gustave s'occupe de pourvoir au gouvernement et à la sûreté de ses Etats pendant son absence. Axel Oxenstiern, à la fois général et chancelier, doit rester en Prusse, à la tête de dix mille hommes, pour surveiller la Pologne. Quelques troupes régulières et des milices nombreuses sont desti­nées à la garde de la Suède. Cinq sénateurs, sous le nom de régents, sont chargés de l'administration générale. Les finances sont confiées à l'économie du comte palatin Jean-Casimir, beau-frère du roi. Enfin, tout étant prévu et préparé, Gustave-Adolphe se rend, le 20 mai 1630, à l'assemblée des États pour leur dire un adieu solennel. Prenant entre ses bras sa fille Christine, âgée de quatre ans, et désignée dès le berceau pour lui succéder, il la montre aux députés comme leur future souveraine; il la recommande à leur fidélité, à leurs soins paternels, s'il ne devait plus la revoir, et termine en les recommandant eux-mêmes à la protection divine. Tous les cœurs sont émus de ses nobles paroles ; des pleurs coulent de tous les yeux.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon