Darras tome 26 p. 110
§ IV. HÉRÉSIES CONTEMPORAINES EN ORIENT
39. Le tableau du pontificat de Pascal II, qui comprend les dix- sept premières années du douzième siècle, resterait bien incomplet.
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1 Pascal. II, sum. Pont, epist. cvi.
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si les fausses doctrines qui pullulèrent alors n’y trouvaient pas leur place. Il importait de ne point les oublier, moins à raison de leur importance absolue que de leur étrange caractère; mais il importait aussi de les considérer à part, de les embrasser d’un coup d’œil d’ensemble, à cause des affinités ou de l’identité même qu’elles présentent. On verra mieux leurs rapports de filiation et de causalité avec les erreurs tout autrement importantes qui les ont précédées ou qui doivent les suivre. Nous commencerons par l’Orient, d’où sont venues presque toutes les hérésies, celle en particulier qui fermentait à cette époque et dont l’explosion ne va pas tarder. A Constantinople, sous l’empereur Alexis Comnène et le patriarche Nicolas, parurent les hérétiques nommés Bogomiles. Ce nom dérivait de deux mots esclavons ou bulgares: Bog, qui signifie Dieu ; miloui, ayez pitié, que les sectaires avaient sans cesse à la bouche. Comme les anciens Massaliens, ils vantaient beaucoup la prière, affectaient un grand extérieur de piété, portant un vêtement de moine, ayant les cheveux ras, marchant la tête baissée, avec un capuchon qui leur cachait la moitié de la figure. Leur genre de vie rappelait celui des Pauliciens. Au fond, ce n’était là qu’un rejeton du vieux manichéisme ; nous le verrons en résumant les doctrines qu’ils professaient1 . Comme l’existence de cette secte agitait l’opinion et préoccupait les esprits dans la ville impériale, Alexis prit ses informations et se fit amener quelques adeptes que ses agents avaient découverts. Il fallut recourir à la torture, et tous déclarèrent que leur chef était un médecin nommé Basile, qui depuis cinquante ans enseignait son système de religion, après en avoir mis quinze à l’étudier. On sut encore par le même moyen qu’il était suivi de douze disciples, à l’exemple de Manès, et qu’il les appelait ses apôtres. Un certain nombre de femmes le suivaient. Par une saecrilége imitation, tous les hérésiarques ont emprunté le secours et les séductions de semblables auxiliaires. L’empereur, stimulé par ces renseignements incomplets, fit chercher Basile, non comme un prévenu, mais comme un personnage extraordi-
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1 Lambec. Biblioth. Cœsat: m, p. 170. — Natal. Alexand. Hist. ad xn sœc.
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naire qu’il désirait voir à sa cour.C’était un vieillard de haute taille, d’un aspect imposant, d’une maigreur extrême, le type parfait de l’hypocrisie ou de la sainteté.
37. Alexis le reçut avec toutes les marques de la vénération la plus profonde ; en le voyant, il se leva de son trône, lui tendit la main, le pria même de s’asseoir à sa table. Eloignant après cela tous les témoins, excepté son frère Isaac Comnène, il lui confessa qu’ils avaient l’un et l’autre un ardent désir d’embrasser la pure doctrine dont ils entendaient parler ; qu’ils aspiraient à la véritable lumière, comprenant bien que jusqu’à ce jour leur vie s’était écoulée dans d’épaisses ténèbres. Un homme aussi saint ne pouvait pas laisser périr deux âmes qui l’imploraient et par lesquelles il en gagnerait certainement une infinité d’autres. S’il daignait les éclairer, il n'aurait pas de plus dociles néophytes ni de plus fermes soutiens. Malgré toutes ces belles paroles, le mystérieux initiateur ne se pressait nullement de remplir son office. Alexis avait à faire à forte partie ; on n’a pas si longtemps dogmatisé dans l’ombre sans avoir acquis une ample provision de prudence et de ruse. Il insista cependant avec une telle apparence de simplicité, il protesta si bien de la droiture de ses intentions, que Basile finit par se rendre. Le voilà donc exposant de point en point, devant des auditeurs singulièrement attentifs, toute l’économie de sa doctrine, répondant même aux diverses questions que lui posaient du ton le plus respectueux ses nouveaux disciples. Il venait d’achever son exposition, quand tout à coup la draperie qui formait l’un des côtés de la salle fut repliée, et l’hérésiarque vit l’un des secrétaires de l’empereur tenant encore la plume qui venait de retracer sa dissertation tout entière. En même temps parut le patriarche Nicolas, suivi de plusieurs dignitaires ecclésiastiques; tandis que d’un autre côte la salle était envahie par les officiers de la cour et les gardes armés qui veillaient sur la personne de l’autocrate. Celui-ci changea subitement de ton et donna l’ordre de lire devant cette assemblée l’écrit qui renfermait l’hérésie nouvelle. Dans l’impossibilité de nier, le vieillard n’eut plus recours aux subterfuges ; il déclara que tel était son enseignement, telle aussi son intime croyance;
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qu'il acceptait de les soutenir, soit dans une discussion publique, soit au milieu des tourments. Les puissances terrestres, disait-il, ne sauraient nuire aux initiés, ni leur infliger la plus légère souffrance. Ils ne craignaient ni le fer ni le feu. C’est la tradition manichéenne, constamment démentie par les faits, mais invariablement la même. On le presse en vain de se rétracter ; les pieux raisonnements des moines n’ont pas plus de succès que les rudes menaces des laïques ; l’empereur et le patriarche ne peuvent rien contre son opiniâtreté : toutes les instances étant inutiles, on le jette en prison.
38. De minutieuses recherches sont faites pour s’emparer de ses partisans et surtout de ses apôtres. On est effrayé des progrès de la secte ; elle a pénétré, non-seulement dans les rangs du peuple, mais encore chez les grands. ll faut un exemple afin d’arrêter le mal. Les prisons se remplissent. Beaucoup d’innocents sont confondus avec les coupables ; et, parmi ces derniers, beaucoup aussi protestent de leur innocence. Comment les distinguer? Voici le stratagème imaginé par Alexis1 ; 11 fait dresser son trône hors de l’enceinte du palais, sur une immense place ; accompagné du sénat, du clergé, des plus hauts fonctionnaires de l’empire, il se montre dans tout l’appareil de sa grandeur ; puis on amène au pied du trône tous les accusés ; il prononce alors ces courtes paroles : « Voyez-vous ces deux bûchers? qu’ils soient allumés sur l’heure, et que l'un des deux soit précédé d’une croix. Cette fournaise sera pour ceux qui se prétendent catholiques ; car mieux vaut, dans l’intérêt même de leur réputation et dans celui de notre religion sainte, qu’ils subissent une telle mort que de vivre soupçonnés d’hércsie. L’autre est pour les hérétiques déclarés. La multitude accourue à ce spectacle, ignorant l’intention de l’empereur, ne peut comprimer ses murmures. Les prisonniers, se regardant tous comme perdus, forment aussitôt deux groupes et prennent une direction opposée. La séparation est faite, ceux qui se rapprochent de la croix sont comblés d’éloges et mis en liberté ; ils ont
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1 Annœ Comn. Alexiad. xv, l et scq.
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montré d'une manière évidente qu'ils n'appartiennent pas à la secte des manichéens, puisque ces hérétiques ont en horreur le signe de la Rédemption. Les autres ne sont pas livrés aux flammes, comme on le pensait ; ils sont ramenés dans la prison, où les prêtres orthodoxes vont chaque jour les instruire et les exhorter. Plusieurs se convertissent et sont rendus à la liberté ; beaucoup meurent dans l’impénitence et les fers. L'hérésiarque Basile, après un jugement spécial, ne voulant pas revenir de son obstination et faire amende honorable, s'entend condamner à mourir par le feu. L'empereur fait auprès de lui de nouvelles tentatives, avant le jour de l'exécution ; elles ne réussissent pas mieux que les premières.
39. Le jour vient, un formidable bûcher s'élève dans l'hippodrome, et de l'autre côté se dresse toujours une croix. On donne le choix à Basile, qui ne manifeste aucune hésitation. En apercevant de loin la fournaise, dont les flammes montent cependant à la hauteur de l'obélisque, il sourit de mépris, annonçant que les anges viendront le délivrer, et redisant cette parole du psaume : « Il n'approchera point de toi; seulement tu le verras de tes yeux1.» Mais, lorsqu'il voit de plus près cette ardente fournaise et qu'il en éprouve la chaleur, il pâlit et chancelle. Son regard troublé se porte vers les assistants ; il paraît hors de lui-même, et n'a la force ni d'avancer ni de reculer. On lui parle encore, dans l'espoir que sa volonté fléchira. Chose étrange ! comme s'il était mu par un ressort, il répète ses formules manichéennes. L'un des exécuteurs lui prend alors son manteau et le jette dans les flammes. Ne voyez-vous pas qu'il s'envole en l'air? s'êcrie-t-il dans une sorte de délire ; et moi aussi, j'en sortirai sain et sauf. Plus d'hésitation, les bourreaux l'enlèvent et le précipitent dans le brasier. Il est consumé d'une manière si rapide qu'on ne sent pas même l'odeur et qu'il ne reste de son corps aucune trace. A la vue de ce dénouement, le peuple demande à grands cris qu'on brûle de même tous les sectateurs de l'hérésiarque. L'empereur s'oppose à cette barbarie, comptant sur l'effet produit par cet horrible drame. Le résultat ne devait nulle-
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1 Psalm, xc, 7, 8.
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ment, comme nous le verrons, répondre à cette confiance : les bogomiles renaîtront des cendres de leur chef. Les doctrines seront à peu près toujours les mêmes ; et c’est pour cela qu’il importe de les résumer ; nous le pouvons d’après l’exposition même surprise à Basile dans le palais impérial. Alexis confia cette pièce au moine Euthyme Zingabenus, l’un des hommes les plus érudits de l’Eglise orientale, avec mission de la réfuter. A sa prière ou sur son ordre, le savant religieux écrivait l’histoire de toutes les hérésies ; et naturellement celle-ci trouvait là sa place. L’empereur, qui se piquait d’érudition, surtout d’érudition théologique, voulut lui-même être le parrain de cet ouvrage, et l’intitula Panoplie doctrinale. Voici donc les principaux traits des erreurs professées par les bogomiles.
40. D’après eux, les livres de Moïse et la majeure partie de l'Ancien Testament sont l’œuvre du mauvais génie, qu’ils nommaient Sathanaël. Ils n’admettaient que les psaumes et les seize prophètes, puis le Nouveau Testament à peu près tout entier, les quatre Evangélistes, les Actes des Apôtres, les Epitres et l’Apocalypse1. Ils se représentaient Dieu sous une forme humaine, renouvelant ainsi l’erreur des Anthropomorphites. Ils reconnaissaient la Trinité, mais de nom seulement. Le Père aurait engendré le Fils l’an 5500 du monde, et celui-ci le Saint-Esprit; mais l’un et l’autre sont rentrés dans le Père. Sathanaël était le premier né de Dieu, plus puissant que le Logos même ; son orgueil le perdit. Doué cependant de la vertu créatrice, il fit un second ciel, forma l’homme d’eau et de terre. Quand il voulut ensuite l’animer, il reconnut les limites de sa puissance, et force lui fut de recourir à Dieu, qui daigna se prêter à sa demande2. Voilà le dualisme manichéen, l’action simultanée des deux principes dans la création. Sathanaël se cache sous la forme du serpent et devient la cause de la chute primitive. Dieu lui retire alors la puissance de créer, en lui laissant une influence sur les créatures. Son nom perd ce qui rappelle la sublimité de son origine et n’est plus que Satanas. Pour sauver
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1 Euth. Panopl. xxm, I, 2, 3. — 2 Panopt. xxiu, 7, S.
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l'humanité déchue, Dieu produit le Logos ou Jésus-Christ, que les Bogomiles confondent avec l’archange Michel. Le Sauveur n’eut que l’apparence du corps et ne souffrit qu’en apparence. Les esprits de mal doivent être honorés ; chaque homme a le sien, qui reste avec sa dépouille mortelle jusqu’au jour de la résurrection, et qui subira les mêmes peines que le réprouvé. Le baptême d’eau n’était à leurs yeux que le baptême du Précurseur ; le vrai baptême, il l’administraient sans eau, par l’imposition de l’Evangile, l’invocation du Saint-Esprit et le chant de l’Oraison dominicale1. Ils repoussaient comme une idolâtrie le sacrifice eucharistique, l’adoration de la croix, le culte des images, celui des saints, la prière dans les églises; et, pour appuyer chacun de ces points, ils abusaient d’un texte de l’Ecriture. Ils avaient en horreur, non-seulement le clergé, mais encore les moines, dont ils portaient cependant l’habit. Les catholiques étaient pour eux des pharisiens et des saducéens ; ils traitaient tous les docteurs de scribes, sans en excepter ces grandes lumières de l’Orient, les Basile, les Grégoire, les Chrysostome2. Quant à leurs mœurs, on leur reproche la dissimulation, l’orgueil, le mépris de la science et par-dessus tout d’épouvantables désordres ; ce qui ne les empêchait pas de pratiquer ostensiblement le jeûne et la mortification. Ils allaient jusqu'à condamner le mariage et toute nourriture animale3. Quelques auteurs ont voulu mettre en doute leur profonde corruption. Anne Comnène, dit simplement, après avoir raconté les faits qui précèdent : « Je ne saurais retracer leur hérésie ; la pudeur et la bienséance de mon sexe me l’interdisent; qu’on recoure à Zinga- bénus4.
L’empereur Alexis eut bientôt l’occasion d’exercer de nouveau son zèle et d’employer sa théologie, à l’égard des mêmes sectaires qu’il pensait avoir exterminés. Il était sorti de Constantinople, à
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1. Ibid. 14, 15 et Seq. — 2. Ibid. 45, 40.
3 Lorsqu'ils étaient invités, observe malicieusement Euthyme, ils mangeaient de tout sans distinction, pour mieux garder leur secret ; ils mangeaient plus que les autres convives, pour réparer le temps perdu.
4 Annie Comn. Alexiad. xv, a.
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la lête de son armée, pour aller à la rencontre des Comans, qui menaçaient d’une invasion, et s'était avancé jusqu’à Philippopolis ; mais, au lieu d’une expédition guerrière qu’il avait préparée, ce fut d’abord une mission apostolique qu’il eut à remplir. Ainsi parle l’historien Porphyrogénète. Continuons à l’écouter, en faisant toutefois nos réserves par rapport aux exagérations de son enthousiasme filial et de son style poétique.
41. « Comme les barbares, dans leur aveugle fureur, n’avaient pas encore franchi les barrières de l’empire, notre auguste père ne voulut pas laisser inactif le repos momentané qu’ils lui laissaient; il entreprit une œuvre de beaucoup supérieure à celle qui l’avait amené. Les Manichéens n'avaient pas abandonné les sources impures où leur démence s’abreuvait, les eaux empoisonnées de leur funeste doctrine. Alexis résolut de les en détourner et de les conduire par la persuasion à venir se désaltérer aux limpides et salutaires courants de la vérité catholique. Il s’y consacrait tout entier, c'était son œuvre de tous les jours. Vous l’eussiez vu ne s’occupant pas d’autre chose, du matin au soir, quelquefois même jusqu’à la troisième veille de la nuit, écoutant avec une patience inaltérable les difficultés qu’on lui proposait, les résolvant ensuite et dissipant toutes les ténèbres de l'erreur. A ces âmes égarées il enseignait la vraie foi ; il leur démontrait par d’invincibles arguments les mensonges de l’hérésie ; et rien ne résistait à sa logique. Il avait pour témoin et coopérateur, le célèbre Eustrate, archevêque de Nicée, homme profondément versé dans les lettres sacrées et profanes, doué d’un génie supérieur, d’une facilité merveilleuse dans tous les genres de discussion. Il l’emportait sur ceux-là même qui passent toute leur vie à ces combats intellectuels, soit dans les portiques de Zénon, soit dans les jardins d’Académus. A de telles joutes ne manquait pas d’assister l’archevêque de Philippopolis. Mais avant tous les autres, l’empereur s’était adjoint l’incomparable César, mon cher Nicéphore, auquel il avait préalablement ordonné de réunir les textes des Livres Saints et de les tenir prêts pour la circonstance, de manière à confondre les fausses assertions et les doctrines impies des Manichéens. Les fruits obtenus, les con-
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quêtes réalisées répondirent à la grandeur des efforts. Chez la plupart des sectaires, l’obstination tomba, les doutes disparurent. Débarrassés de leurs erreurs, les convertis allaient aux prêtres, confessaient et déploraient leurs péchés, puis étaient admis au divin baptême. On en voyait beaucoup cependant qui persévéraient dans leurs funestes doctrines avec une constance égale à celles des Macchabées ; ils se montraient disposés à mourir pour l’erreur comme ces héros de l’Ancienne Alliance étaient morts pour la vérité. Mon auguste père ne se lassait pas de les instruire et de les exhorter, oubliant pour eux de prendre sa nourriture, regardant leur salut comme la récompense de ses fatigues1. »
Voilà l’empereur Alexis transformé en apôtre. Il faut avouer qu’il montrait plus de goût et même plus d’aptitude pour les combats de l’esprit que pour les batailles corporelles. Pendant qu’il comprimait la fureur hérétique en Orient, elle éclatait en Occident d’une manière alarmante. Nous allons voir paraître sur la scène les véritables précurseurs des Albigeois. Les grandes éruptions volcaniques s’annoncent toujours par des bruits souterrains et des éruptions secondaires ; il en est de même dans le monde moral. Sur divers points de l’Europe on éprouve comme des tressaillements, on voit sourdre les grossières vapeurs du sensualisme et de l’illuminisme combinés. L’hérésie principale n’aura pas de nom d’auteur ; tandis que l’histoire nous a conservé celui des hommes qui lui frayèrent le chemin.