La foi chrétienne hier et aujourd’hui 83

p179

----------

   On se tromperait pourtant du tout au tout, si l'on voulait conclure de là à une dévaluation de l'homme et dire: dans ce cas, tout se vaut en fin de compte, toute recherche de justice et de perfection est vaine devant Dieu.

 

Il n'en est rien, car malgré tout, et au regard justement de ce qui vient d'être dit, l'exigence de surabondance demeure, même si l'homme est incapable de réaliser la justice intégrale. Mais qu'est‑ce que cela veut dire ? N'y a‑t‑il pas là contradiction?

 

Cela veut dire, en un mot, que celui‑là n'est pas encore chrétien qui calcule sans cesse pour faire le juste nécessaire et pouvoir, à l'aide de quelques astuces casuistiques, se considérer comme un homme au vêtement blanc.

 

Et celui‑là aussi qui calcule où s'arrête le devoir et où l'on peut, par un opus supererogatorium, par une oeuvre surérogatoire, acquérir un excédent de mérites, est un pharisien, non un chrétien. Être chrétien ne consiste pas à s'acquitter de certaines obligations, et peut‑être, pour quelqu'un qui est spécialement parfait, à dépasser même la limite du devoir à assurer.

 

 

Un chrétien, c'est un homme qui sait que de toute façon il vivra toujours d'abord du don gratuit, un homme dont toute la justice consiste à donner à son tour, comme le mendiant qui, reconnaissant du don reçu, le partage lui‑même généreusement avec les autres.

 

Celui qui n'est que juste, qui calcule et prévoit, qui croit pouvoir se procurer le vêtement blanc par ses propres forces, être

=================================

 

p180 JESUS‑CHRIST

 

lui‑même l'artisan dc sa perfection, est en fait “injuste”.

 

La justice humaine ne peut se réaliser que dans le renoncement aux prétentions propres et dans la magnanimité à l'égard de l'homme et de Dieu. C'est la justice du «Pardonne‑nous, comme nous pardonnons aussi », une demande qui s'avère être la véritable formule pour la conception chrétienne de la justice humaine.

 

Pour le chrétien, la justice humaine consiste à pardonner à son tour, parce que soi-même l'on vit essentiellement du pardon reçu 42.

 

   Mais le thème de la surabondance dans le Nouveau Testament nous indique encore une autre piste, qui achève de nous en révéler le sens. On retrouve le mot dans le contexte du miracle de la multiplication des pains, où il est question d'une « surabondance » de sept corbeilles (Mc 8, 8).

 

Cette évocation de l'idée et de la réalité de la «surabondance», du plus‑que‑nécessaire, appartient au coeur même du récit de la multiplication des pains. Celui‑ci nous fait penser d'ailleurs immédiatement à un miracle similaire que Jean nous a rapporté: le changement de l'eau en vin aux noces de Cana (Jn 2, 1‑1 1).

 

Si le mot même de «surabondance” n'y apparaît pas, la réalité s'y trouve d'autant plus clairement: la quantité du vin obtenu atteint, selon l'indication de l'Évangile, le chiffre bien extraordinaire pour une fête privée, de 480/700 litres!

 

Or les deux récits ont rapport, dans l'intention des évangélistes, à la forme centrale du culte chrétien, à l'eucharistie. Ils présentent celle‑ci comme la surabondance divine, qui dépasse infiniment tout ce qui serait stricte exigence et demande justifiée.

 

   Mais par ce rapport à l'eucharistie, les deux récits concernent le Christ lui‑même et renvoient finalement à lui: le Christ est l'infinie prodigalité de Dieu. Et tous deux renvoient, comme nous l'avons vu aussi pour le principe du « pour », à une loi fondamentale de la création, où la vie gaspille des millions de germes, pour assurer l'existence d'un être vivant, où tout un univers est gaspillé pour y préparer quelque part une place à l'esprit, à l'homme.

 

La surabondance est la marque de Dieu dans sa création; car «Dieu ne mesure pas ses dons», selon l'expression des Pères. Mais la surabondance est également le véritable principe et la forme de l'histoire du salut; celle‑ci n'est finalement rien d'autre que le fait

=================================

 

p181 JE CROIS EN JESUS‑CHRIST

 

vraiment stupéfiant, d'un Dieu qui dans son incompréhensible prodigalité, non seulement dépense un univers, mais se prodigue lui‑même, pour conduire au salut ce grain de poussière qu'est l'homme.

 

La surabondance est donc ‑ répétons‑le ‑ la véritable définition de l'histoire du salut. Celui qui ne fait que calculer, trouvera éternellement absurde que pour l'intérêt de l'homme, Dieu lui‑même soit mis à contribution.

 

Seul celui qui aime peut comprendre la folie d'un amour pour lequel la prodigalité est la loi, et la surabondance le seul suffisant. Mais alors, s'il est vrai que l'univers vit de la surabondance, que l'homme est l'être pour qui le surplus est le nécessaire, comment s'étonner que la révélation soit le surplus et par là même le nécessaire, le divin, l'amour dans lequel s'accomplit le sens de l'univers ?

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon