Darras tome 13 p 238
§ V. Latrocinium Ephesi (449).
37. Le lendemain, en effet, une protestation était affichée aux portes de toutes les églises de Byzance. Elle portait que l’archimandrite Eutychès, injustement condamné par un tribunal vendu à ses ennemis, en appelait à Dieu et aux hommes de l'iniquité de cette sentence. Cependant le patriarche Flavien envoyait le prêtre Théodose, avec quelques autres clercs, signifier aux religieux du monastère d'Eutychès de se séparer de leur archimandrite, sous peine d'être privés des sacrements et de voir leur chapelle frappée d'interdit. Les moines, qui tous partageaient la doctrine impie de leur abbé, ne tinrent nul compte de cette admonition : ils continuèrent à vivre sous son gouvernement. Dans l'espoir de soulever le peuple
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1. Labbe^'tom.'cit., col. 217-233 pass.
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contre la prétendue tyrannie de Flavien, ils fermèrent spontanément leurs oratoires et s'abstinrent d'y célébrer les saints'mystères durant les fêtes de Noël et celles de la Pâque suivante. Cette résistance créait en faveur de l'hérésiarque une sorte de forteresse d'où il continuait à braver toutes les foudres lancées contre lui. Il déploya dans la lutte une énergie dont on aurait cru un septuagénaire incapable. Chrysaphius le secondait de tous ses efforts. Cependant, comme la sentence de condamnation avait été souscrite par le représentant de l'autorité impériale , il était impossible d'en arrêter directement l'effet. Entre l'eunuque et l'hérésiarque il fut convenu que, sans se heurter de front contre les obstacles, on saurait les faire tourner habilement au profit de leur commune vengeance. Eutyches devait écrire au pape et aux principaux évêques d'Orient et d'Occident une lettre encyclique, dans laquelle il se plaindrait de l'abus de pouvoir dont il était victime. Cependant Chrysaphius disposait l'empereur à l'idée de convoquer un concile général pour examiner la question dogmatique, et procéder, s'il y avait lieu, à la réhabilitation d'Eutychès, et par suite à la déposition de Flavien qui l'avait injustement condamné. Ce programme fut, de part et d'autre, ponctuellement exécuté.
38. Nous avons encore la lettre qu'Eutychès adressa au pape saint Léon le Grand. «Accablé par le poids de l'âge et des infirmités, disait-il, j'ai dû faire un suprême effort pour me rendre dans l'assemblée des méchants qui avaient juré ma perte. Je n'ignorais pas leur infernale conspiration ; mais j'avais pour moi la force invincible que donne une conscience pure. Je remis une profession de foi signée de ma main. L'évêque Flavien refusa d'en faire donner lecture. Je déclarai que je suivais la foi de Nicée et d'Éphèse. Ce fut en vain. On voulut me faire confesser qu'il y a deux natures en Jésus-Christ et anathématiser ceux qui le nient. Je n'ignorais pas que le terme de «deux natures » ne se trouve dans aucun des écrits de nos pères, tels que Jules, Félix, Athanase et Grégoire de Nazianze. Je savais, de plus, que le vénérable concile d'Éphèse a défendu de rien ajouter à la profession de foi de Nicée. Il m'était donc impossible de faire ce qu'on demandait de moi. Je priai que
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l'affaire fût déférée à votre sainteté, promettant de me soumettre à son jugement suprême. On ne m'écouta même pas. L'assemblée fut dissoute, et au milieu d'un désordre inexprimable on prononça contre moi une sentence d'excommunication. Ma vie était en danger, et l'on fut obligé de m'arracher à main armée aux poignards qui me menaçaient. » — Cette lettre, comparée aux actes du synode de Constantinople, nous révèle tout ce qu'il y a de ressource, en fait de calomnies, dans l'esprit d'un hérésiarque. Eutychès crut devoir s'adresser à saint Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne, dont la réputation personnelle, plus encore que le titre de métropolitain de la capitale d'Occident, faisait un personnage considérable. Pierre Chrysologue lui adressa cette sévère réponse : « J'ai lu avec une profonde tristesse vos tristes lettres. Autant la paix des églises, la concorde entre les prêtres, la tranquillité du peuple chrétien réjouissent nos cœurs, autant la division nous afflige, surtout quand elle a de semblables causes. Les lois humaines admettent la prescription trentenaire pour trancher les différends qui peuvent surgir à propos d'intérêts matériels ; et, après tant de siècles, on ose soulever témérairement des difficultés sur le mystère adorable de la génération du Christ ! Votre prudence a-t-elle donc perdu de vue le sort d'Origène. qui voulut discuter sur les principes (Périmarkone), et celui de Nestorius, qui osa mettre en question les deux natures? Les Mages sont venus au berceau de Jésus lui offrir des présents comme à leur Dieu, et aujourd'hui des prêtres demandent quel était le Fils de la vierge Marie, conçu par l'opération du Saint-Esprit ! Au-dessus de la crèche de Bethléem, pendant que l'enfant Jésus faisait entendre ses premiers vagissements, l'armée des anges chantait : « Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes 1 ; » et aujourd'hui, quand « tout genou fléchit au nom de Jésus, au ciel, sur la terre et dans les enfers 2, » on ose mettre en doute la question de son origine ! C'est là l'unique réponse que je veuille faire à votre lettre. Peut-être vous écrirais-je plus longuement, si notre frère et coévêque Flavien m'avait informé de
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1. Luc, ii, 14. — 2. Philipp., ii, 10.
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de cette affaire. Vous vous plaignez de n'avoir pas été entendu : comment donc pourrais-je juger moi-même de ce que je n'ai ni vu ni entendu, directement ou indirectement? Vous me proposez d'intervenir comme médiateur. Un arbitrage de ce genre ne saurait être équitable, si l'on n'écoutait pas tour à tour chacune des parties. Le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de vous soumettre absolument à ce qui sera décidé par le très-bienheureux pape de la cité de Rome. L'apôtre Pierre vit et préside toujours sur son siège : il donne la foi véritable à ceux qui la cherchent dans la sincérité du cœur. Quant à nous, inspirés uniquement par notre amour pour la vérité et la paix, nous ne saurions intervenir dans les causes qui concernent lafoi, sans l'assentiment de l'évêque de Rome 1. »
39. La décision du pontife romain, que saint Pierre Chrysologue recommandait à Eutychès, en termes si énergiques à la fois et si éloquents, ne se fit pas attendre. Le 13 juin 449, Léon le Grand adressait à saint Flavien une épître célèbre, qui définissait la question, et qui passe à juste titre pour le document dogmatique le plus important du Ve siècle. La relation officielle du synode de Constantinople, envoyée une première fois au souverain pontife par le patriarche de Constantinople, n'était point arrivée à sa destination. Peut-être y avait-il eu là une manœuvre du tout-puissant Chrysaphius. Un second message, réexpédié par saint Plavien, eut un meilleur sort. Nous notons cet incident, parce qu'il explique le préambule de la lettre pontificale. Elle était ainsi conçue : «Léon évêque, à son très-aimé frère Plavien, évêque de Constantinople. — L'envoi tardif de vos lettres nous a quelque peu surpris. Après une lecture attentive et un scrupuleux examen des actes synodaux que vous y avez joints, nous avons enfin compris le mystère d'iniquité qu'on avait voulu dérober à notre connaissance ; nous avons mesuré la profondeur du scandale qui vient d'éclater parmi vous, et qui menace l'intégrité de la foi. Eutychès s'était couvert jusqu'ici vis-à-vis de nous de son titre honorable de prêtre. Aujourd'hui il se montre aussi présomptueux qu'ignorant. Suivant la parole du
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1. S.
Pelr. Ghrysol., Epùt. ad Eutych. ; Patr. lat., tom. LIV, col. 739-744.
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prophète : « Il n'a pas voulu comprendre, pour se dispenser de bien agir ; il a médité le mal dans son repaire 1. » Telle est la folie de ceux qui ne veulent d'autres maîtres et d'autres docteurs que leur sentiment individuel. Ridicule prétention d'un homme qui se vante de posséder la science de l'Ancien et du Nouveau Testament, quand il ne comprend pas même les premiers éléments du symbole ! L'enseignement catholique, prêché dans tout l'univers au moindre des catéchumènes, n'a pu encore pénétrer dans le cerveau de ce vieillard. Pour connaître ce qu'il devait penser du mystère de l'Incarnation, il lui eût suffi de prêter l'oreille à cette parole de la confession de foi universellement répétée : « Je crois en Dieui le Père tout-puissant, et en Jésus-Christ son Fils unique, qui est né du Saint-Esprit et de la vierge Marie. » Ces trois articles renversent les faux systèmes de presque tous les hérétiques. Dès qu'on croit en un Dieu tout-puissant et Père, on est forcé d'admettre que le Fils lui est coéternel et ne diffère en rien du Père, puisque le Fils est Dieu de Dieu, Tout-Puissant de Tout-Puissant, coexistant de toute éternité, sans infériorité ni selon le temps ni selon la puissance, sans distinction dans la gloire, sans division dane l'essence. C'est ce Fils éternel du Père éternel, qui est né du Saint-Esprit et de la vierge Marie. Sa génération temporelle n’a point diminué sa génération éternelle, et n'y a non plus rien ajouté; elle avait pour unique objet la réparation de l'homme déchu. Sans doute, la conception de Jésus-Christ ayant été l'œuvre de l'Esprit-Saint, sa naissance n'a pas été purement humaine. Mais on ne doit point conclure que le caractère nouveau de cette conception ait rien ôté au caractère distinctif de la nature. Le Saint-Esprit a donné la fécondité à Marie : la réalité du corps de Jésus-Christ a été prise au sein de la Vierge. Dans le temple qu'il s'était lui-même construit, c'est-à-dire dans la chair qu'il avait prise de l'homme et dotée d'une âme semblable à la nôtre, le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Ainsi, chaque nature, chaque substance a conservé intactes ses propriétés distinctives, tout en
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1.- Noluit intelligere ut bene ageret; imquùatem meditatus est m cubi/i suo. {Psalm. xxiv, 4.)
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se conjoignant pour ne former qu'une seule personne. L'infirmité a été adoptée par la majesté, la faiblesse par la force, la mortalité par l'éternel. Pour effacer le crime de notre race, la nature invulnérable s'est unie à la nature passible, afin que l'unique médiateur, Dieu et homme, Jésus-Christ, pût mourir comme homme et rester éternel comme Dieu. Descendu de son trône céleste, le Verbe incarné est entré dans ce monde, sans abandonner la gloire de son Père. Il est né d'une nouvelle naissance et dans un nouvel ordre de choses. L'invisible est devenu visible; l'incompréhensible a voulu être compris. Le Dieu qui était avant tous les temps a pris naissance dans le temps; le Créateur, voilant sa majesté, a pris la forme de l'esclave; l'impassible s'est soumis à la souffrance, l'immortel à la mort. La virginité restée intacte est devenue féconde. C'est la nature humaine, moins le péché, que Jésus-Christ a reçue de sa mère, et bien que la naissance du Sauveur dans un sein virginal soit miraculeuse, sa nature n'est pas pour cela différente de la nôtre. Vrai Dieu, il est aussi vrai homme. L'infirmité humaine et la grandeur divine se sont réciproquement unies et pénétrées. Le Dieu n'est point diminué par son abaissement volontaire ; l'homme n'est point absorbé par la majesté divine. Chacune des deux natures produit, en commun avec l'autre, les opérations qui lui sont propres. Le Verbe éclate par ses prodiges, la chair succombe sous les outrages. Le Verbe demeure dans l'égalité de gloire avec le Père ; l'a chair ne se sépare point de la nature de notre race : car, nous ne saurions trop le redire, le Rédempteur, personne unique, est vraiment Fils de Dieu et vraiment Fils de l'homme. — Interrogé par votre synode, Eutychès a formulé cette proposition aussi absurde qu'impie ; « Je confesse que Notre-Seigneur Jésus-Christ était de deux natures avant l'union ; mais après l'union, je ne reconnais en lui qu'une seule nature 1. » Je suis étonné que nul n'ait pris la parole pour relever une parole où l'ignorance le dispute au blasphème. Il ne faut pas qu'Eutychès puisse conclure de ce
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1. Nous avons reproduit ces paroles d'Eutychès dans le récit emprunté aux actes du synode de Constantinople. Cf. n° 36 de ce chapitre.
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silence qu'une pareille doctrine soit tolérable. Nous recommandons à votre diligence et à votre sollicitude, frère bien-aimé, le soin d'éclairer cet esprit plus ignorant peut-être que coupable. Dieu veuille, dans sa miséricorde, lui inspirer les sentiments d'un repentir sincère! Dans l'espoir de terminer cette affaire selon toutes les règles de la piété et de la rectitude apostolique, nous avons choisi pour nous représenter à Éphèse, en qualité de nos légats, l'évêque Jules de Puteoli (Pouzzoles), le prêtre Renatus, du titre de Saint-Clément, et notre cher fils le diacre Hilaire, auxquels sera adjoint le notaire Dulcitius, dont la fidélité nous est parfaitement connue. Nous avons la confiance que la grâce divine ramènera dans la voie du salut celui qui s'en était écarté, et lui inspirera l'horreur de ses perverses doctrines. Dieu vous conserve, bien-aimé frère. Donné le jour des ides de juin, sous le consulat des clarissimes Asturius et Protogène 1. (13 juin 449.) »
40. Cette lettre de saint Léon le Grand, dont nous n'avons reproduit qu'une très-faible partie, est un traité complet sur le mystère de l'Incarnation. L'antiquité ecclésiastique l'a environnée d'une auréole d'admiration et de respect. « Quiconque en rejette la doctrine, disent les pères du concile général de Chalcédoine, est hérétique 2. » Le pape Gélase prononce l'anathème « contre celui qui voudrait en retrancher un iôta3. » Saint Grégoire le Grand dit : « Si quelqu'un a la présomption d'enseigner une doctrine contraire à la profession de foi des quatre conciles œcuméniques et à la lettre du pape Léon, de bienheureuse mémoire, qu'il soit anathème 4 ! » Le Pratum spirituale de Jean Moschus, nous offre un détail curieux au sujet de cette fameuse épître et de la vénération que saint Grégoire le Grand professait pour elle. « Menas, abbé du monastère alexandrin de Salam, nous a raconté, dit le pieux auteur, qu'il tenait du patriarche Eulogius le récit suivant : Durant un voyage que je fis à Constantinople, je logeai dans la mai-
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1. S. Léon. Magn., Epist. xxvni; Pair, lat., tom. LIV, col. 153-782 pass. — 2. Concil. Chakedon., Act., iv, Labbe, tom. IV, col. 514. — 3 Tom. V Concii., édit. Venet, png. 387. — 4. S. Greg. Magn., Epist. II, lib. V; Patr. lat., tom. LXXVII, col. 79S.
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son habitée par l'archidiacre romain, le seigneur Grégoire1. Nous eûmes l'occasion de parler de la lettre du très-bienheureux pontife Léon. Grégoire me dit: Nous conservons, dans les archives de Rome, une histoire authentique où il est écrit que le bienheureux pape, après avoir composé sa lettre à l'archevêque Flavien, la déposa sur le tombeau du prince des apôtres, Pierre, et, se prosternant, il pria de la sorte : S'il m'est échappé dans cette lettre quelque inadvertance ou omission, car je suis homme, corrigez-la vous-même, vous à qui notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ a confié ce siège et le gouvernement de son Église. — Après cette prière, le saint pape se retira, continuant à implorer la miséricorde divine par des oraisons, des jeûnes et des veilles saintes. Quarante jours après, Pierre dans une vision lui dit : J'ai lu et j'ai corrigé. — Léon reprit alors la lettre qui était restée tout ce temps sur le tombeau. En l'ouvrant, il la trouva corrigée en quelques endroits de la main du prince des apôtres 1. » Dans les Gaules, la lettre de saint Léon le Grand fut accueillie avec une faveur extraordinaire. Nous avons encore une épître collective adressée à l'illustre pontife par Geretius, évêque d'une des cités suffragantes d'Ebredunense Castrum (Embrun), Salonius de Genabum (Genève), et Veranus de Ventia (Vence). Ces trois prélats transmettaient à saint Léon une copie de sa lettre à Flavien, le priant de la collationner sur l'original, afin qu'ils pussent la lire solennellement dans l'assemblée des fidèles et même la faire apprendre de mémoire dans les écoles ecclésiastiques 3. Un concile de Milan, en 451, prescrivit pour toute la province l'obligation de la lire au peuple durant les dimanches de l'Avent. Encore aujourd'hui, le bréviaire romain a conservé dans ses leçons un reste de cet usage, qui fut pratiqué durant plusieurs siècles dans l'église latine.
41. Un accident involontaire, ou plutôt les manœuvres de Chrysaphius avaient, comme on l'a vu, retardé l'arrivée du messager que
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1 L'archidiacre romain, Grégoire, devait monter plus tard sur le siège de saint Pierre et mériter le surnom de Grand. — 2. Joan. Mosch., Prat. spirit., lib. X, cap. cilvii; Patr. lat., tom. LXXIV, col. 193. — 3. S. Léon. Magu., Epist. LXV111 ; Patr. lat., tom. LIV, col. 887-890.
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saint Flavien, après le synode de Constantinople, s'était empressé d'adresser au pape. L'intervalle qui s'écoula par suite de ce délai ne fut point perdu pour Eutychès et l'eunuque son protecteur. L'archimandrite adressa à l'empereur Théodose le Jeune une requête où il se plaignait d'avoir été indignement opprimé par Flavien et les évêques de son parti. Il faisait valoir son appel au pape comme un motif canonique de suspendre l'exécution d'une sentence injustement et tyranniquement prononcée. Le silence même que gardait le pontife de Rome était, selon lui, la meilleure preuve qu'il soupçonnait une intrigue. Eutychès accusait saint Flavien d'avoir falsifié les actes du synode et travesti ses réponses avec une malice infernale. En conséquence, il réclamait de la justice et de la bienveillance du prince la convocation d'un concile œcuménique, où l'affaire serait de nouveau examinée sans prévention ni parti pris. Chrysaphius avait dicté ce mémoire; il en fit très-facilement adopter les conclusions par le faible empereur. Le 30 mars 449, une lettre sacrée, comme on disait alors, c'est-à-dire un décret impérial, convoquait les métropolitains d'Orient à Ephèse, pour le 1er août suivant. Chacun d'eux ne pourrait amener que dix évêques au plus, choisis parmi les plus distingués de sa province. Le patriarche d'Alexandrie, Dioscore, était officiellement désigné pour la présidence 1. Le moine Barsumas devait prendre rang, avec voix délibérative, immédiatement après les évêques. Dans ces conditions, absolument opposées à toutes les règles canoniques, un concile ne pouvait être qu'un véritable latrocinium. L'opinion publique ne s'y méprit point, et le mot de brigandage, que la postérité a consacré depuis, sortit de toutes les bouches. Eutychès triomphait. Ibas s'en aperçut, dans son diocèse lointain d'Édesse. Des soldats vinrent brusquement le saisir et le traînèrent d'exil en exil jusqu'à ce que le futur concile d’Éphèse prononçât définitivement sur son sort. L’empereur écrivit spécialement à Dioscore pour lui interdire d'admettre Théodoret parmi les membres du concile3. En même temps il donnait des ordres au proconsul d'Asie, afin que les prétoriens
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1 Lubbc, tom. IV, col. 99-102. — 2. id., ilid., col. 104-106. — 3. Ibid., col. 110.
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et les soldats de la province fussent mis à la disposition des représentants impériaux qu'il se proposait d'envoyer à Éphèse 1. Chrysaphius ne s'apercevait pas que tant de précautions nuisaient à la cause qu'il voulait défendre. Chacun se demandait ce que les soldats et les fonctionnaires de César avaient à démêler dans une controverse dogmatique sur le dogme de l'Incarnation. Eutychès, de son côté, ne restait pas oisif. II mandait à tous ses partisans que les actes de sa prétendue condamnation étaient une invention frauduleuse de Flavien. « La religion du très-pieux empereur, éclairée enfin sur ces manœuvres, allait, disait-il, les punir d'une façon exemplaire. » En effet, Flavien reçut d'abord de Théodose le Jeune l'injonction de produire par écrit sa profession de foi. Le saint patriarche ne soupçonna pas d'abord le but d'un pareil ordre. Il aurait pu le décliner, et répondre que l'empereur n'était point juge en pareille matière. Cependant, pour ne pas aigrir des esprits déjà trop prévenus, ni compromettre par un éclat une situation qui se tendait chaque jour davantage, il remit à la chancellerie impériale une profession de foi signée de sa main, dans laquelle il proclamait solennellement le dogme des deux natures en Jésus-Christ. Ce n'était pas ce qu'on voulait. Chrysaphius et Eutychès avaient espéré qu'il n'oserait pas accentuer sa croyance d'une manière si catégorique et si ferme. Quelques jours après, le patriarche fut averti que des représentants d'Eutychès examineraient les procès-verbaux du dernier synode en présence du patrice Florentius, afin de s'assurer de la parfaite intégrité de ces actes. Deux séances solennelles eurent lieu à Constantinople, pour procéder à cet examen. Les procès-verbaux furent trouvés intacts, et le patrice lui-mêmeen attesta l'intégrité par sa signature. Toutes ces démarches, où l'autorité impériale se compromettait si mal à propos sous la direction omnipotente d'un misérable eunuque, faisaient gémir les honnêtes gens. Saint Léon le Grand prévoyait des désastres. Il écrivit à l'empereur, à la princesse Placidie, au clergé et aux fidèles de Constantinople, les lettres les plus pressantes pour conjurer l'orage.