Lamennais et le Catholicisme libéral 2

Darras tome 40 p. 568

 

I. Ce fut l'œuvre de Lamennais. Le premier volume de l'Es­sai sur l'indifférence fut, selon la saisissante image de J. de Maistre, un tremblement de terre sous un ciel de plomb. L'indifférence était-elle, autant que l'affirme l'auteur, le mal endémique de la chrétienté ? Nous ne le croyons pas : il y avait encore, à cette époque, la vie de l'esprit, même dans les basses classes ; le succès de l'ouvrage le prouve suffisamment ; mais, sous ce titre curieux, Lamennais sondait avec vigueur les plaies de son temps et fusti­geait avec non moins d'énergie les préjugés vulgaires. «Religion, morale, honneur, devoir, s'écriait le prophète des temps nouveaux, les principes les plus sacrés, comme les plus nobles sentiments, ne sont plus qu'une espèce de rêve, de brillants et légers fantômes, qui se jouent un moment dans le lointain de la pensée pour dispa­raître sans retour. Non, jamais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait même pu s'imaginer. Il a fallu de longs et persévérants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa raison et sa con­science, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance... Contem-

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plant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne les saurait discerner afin de les confondre dans un com­mun mépris : dernier degré de dépravation intellectuelle : Quand l'impie est descendu dans les profondeurs de l'abîme, il méprise. »

 

Après ces avertissements, l'auteur ramène à deux points l'éco­nomie de ce volume ; il distingue deux sortes d'indifférence : l'in­différence systématique et l'indifférence par inertie. Contre l'indif­férence de la paresse, il prouve l'importance de la religion par rapport à l'homme, par rapport à la société et par rapport à Dieu ; contre l'indifférence systématique, il réfute successivement ceux qui ne croient la religion bonne que pour le peuple, ceux qui tien­nent la révélation pour douteuse et ceux qui n'acceptent de la reli­gion que les points fondamentaux. Sur des propositions si simples, Lamennais rapporte, avec une grande abondance d'érudition et une vive éloquence, une multitude d'idées et de faits. Sa logique de fer, sans forcer la suite de ses raisonnements, fait voir, dans la religion, la base nécessaire, le fondement divin de toutes choses. Sa parole âpre, bilieuse, amère et ironique, mord jusqu'à l'intime de l'être, produit une sorte d'épouvante et de contraction irrésis­tible, qui jette un froid dans l'âme, comme si l'acier pénétrait dans la chair vive. Après avoir parcouru cette série de tableaux magi­ques, parfois terribles, on comprend que Lamennais ait forcé le siècle dans les indolences de sa conscience amollie et reconstitué sur des bases solides sa foi religieuse.

 

Le grand Lamennais est déjà tout entier dans ce volume. L'onc­tion sacerdotale, qu'il vient de recevoir, lui a donné les élans d'un Père de l'Église et les paroles de feu d'un écrivain sacré. Aussi quelle commotion électrique dans le jeune clergé où vibrent encore les pensées généreuses de l'ordination ! Ailleurs, le succès ne fut pas moindre. En peu de temps, il se vendit, de ce volume, quarante mille exemplaires ; il fut traduit dans toutes les langues. On le lisait partout, partout on le commentait. Lamennais, hier inconnu, était comparé à Pascal et même à Bossuet. Dieu l'avait fait soldat ; à la première charge il emportait d'assaut toutes les forteresses de l'in­firmité humaine. Son futur rival, Frayssinous, n'hésita pas à lui

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reconnaître une éloquence à ressusciter les morts : « En voilà un, disait-il, qui va nécessairement grandir ; pour moi, il faut que je diminue. » Dans le clan des vieillards, il se fit toutefois entendre quelques clameurs de malveillance. Si Lamennais eut contre lui la plupart des docteurs de Sorbonne, il eut pour lui le vicomte de Bonald : « Laissez, lui écrivait le célèbre philosophe, laissez coas­ser toutes ces grenouilles. » Joseph de Maistre l'engageait à ne pas même se défendre contre ses adversaires : « Ne laissez pas dissiper votre talent, lui écrivait-il. Vous avez reçu de la nature un boulet ; n'en faites pas de la dragée. »

 

Nous ne ferons pas l'analyse détaillée de ce livre : le disséquer serait lui enlever son charme principal, celui de l'union entre les parties et de la couleur qui le revêt. La force d'un auteur est d'ail­leurs dans sa pensée fondamentale, dans ce coup d'oeil qui pénètre jusqu'aux abîmes et qui crée l'œuvre assortie aux maux qu'il veut cicatriser. Or, Lamennais a vu que la raison séparée et se disant souveraine, est la force dévoyée qui produit partout la mort. Sans hésiter, il va droit à son trône et la force, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu. En d'autres termes, au jugement de Lamennais, la cause principale, première, unique, du désordre social, c'est la négation du principe d'autorité :

 

Négation de l'antorité divine de l'Église dans l'ordre surna­turel ;

 

Négation de l'autorité de la révélation dans l'ordre philoso­phique ;

 

Négation de la loi divine dans l'ordre politique ;

Négation de la vertu divine dans l'ordre social.

 

Cette quadruple négation est le mal de l'Europe. Le remède est donc dans la restauration du principe d'autorité. Donc quatre res­taurations sont nécessaires :

 

Restauration du principe surnaturel par la soumission de tous les dissidents qui, en présence des ruines accumulées par leurs principes, doivent comprendre qu'il n'y a de salut pour eux que dans le bercail catholique romain ;

 

Restauration du principe d'autorité dans la philosophie par la

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reconnaissance des droits qui appartiennent à l'Église de diriger et de préserver la raison humaine ;

 

Restauration du principe d'autorité dans la société politique, par la reconnaissance des droits qui appartiennent à l'Église d'interpréter la loi morale et de résoudre les cas de conscience des nations;

 

Enfin restauration du principe d'autorité dans l'ordre social ou reconnaissance du droit de l'Église de continuer à exercer son action charitable, en servant d'intermédiaire entre les divers clas­ses de la société.

 

En deux mots, la religion et l'Église à la tête du genre humain , le Pape à la tête de l'Église : telle était la grande conception res­tauratrice de Lamennais. Il était impossible d'embrasser d'un regard plus compréhensif la situation de la chrétienté, d'exposer mieux la synthèse de ses maux, et d'exprimer avec plus de clair­voyance quels remèdes pourraient les guérir.

 

II.L'Europe attendait la continuation de l'ouvrage ; le second volume parut en 1820. Des hauteurs de la défense antique de la foi, du sein de l'éloquence qu'elle avait répandue à flots contre les ennemis de la vérité, Lamennais, dans ce volume, descendait aux discussions arides de la philosophie, à la question tout à la fois la plus claire et la plus obscure de l'esprit humain, la question de la certitude.

 

La question de la certitude dans les connaissances humaines est le problème le plus redoutable et cependant le plus important dans la recherche philosophique de la vérité. Qu'est-ce que l'homme peut savoir? Et, quand il croira savoir, qu'est-ce qui lui indiquera avec certitude qu'il est en possession de la vérité, et non point le jouet d'une illusion ou la victime d'une erreur? Lamennais répond: « Pris individuellement, l'homme ne peut rien savoir avec certitude; mais, pris collectivement, il peut savoir certainement quelque chose.» En d'autres termes, la raison individuelle est en soi fautive et ordinairement impuissante ; mais la raison commune ou univer­selle n'est pas sujette aux mêmes faiblesses et aux mêmes écarts. De là le nom de doctrine du sens commun ou du consentement universel donné au système de Lamennais sur la certitude.

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D'après ce système, le consentement de tous les hommes est, non pas seulement un des moyens pour arriver à la vérité, mais le seul moyen qui puisse nous y conduire; c'est-à-dire, pour employer la terminologie de l'école, le sentiment commun est le vrai crité­rium de la certitude. C'est là l'erreur ; c'est le principe trop absolu que les ennemis de Lamennais auront beau jeu de combattre. Nous ne suivrons pas la série de raisonnements à l'aide desquels l'au­teur de l’Essai sur l'indifférence établit cette thèse et l'on peut croire que sur ces raisonnements fautifs, ou du moins excessifs, l'auteur jetait le coloris de sa magique parole. L'objectif de La­mennais, c'était de détruire le principe de Descartes ; au doute méthodique de l'individu, il opposait le consentement universel du genre humain. L'intention était bonne, le moyen était peu efficace.

 

Le consentement universel n'est pas logiquement le premier prin­cipe de nos connaissances ; il n'est pas universel dans son application à la recherche de la vérité; il n'est pas invariable dans ses juge­ments et infaillible dans ses décisions: il ne peut donc pas être ce principe que chacun puisse consulter sans peine et dans toute cir­constance. En outre, on ne prouve pas sa nécessité, car si les sens, la conscience, la raison nous trompent, comment le consentement universel, qui repose, en dernière analyse, sur ces trois forces, peut-il avoir quelque valeur ? Des additions de zéros, si multipliés qu'ils soient, ne produisent toujours que zéro. De plus, comme cette démonstration n'est faite que par la raison de l'auteur, raison im­puissante comme toutes les raisons individuelles, il s'ensuit qu'il n'a rien prouvé. Surtout, si le consentement universel est la dernière raison des croyances, l'Église n'est plus la colonne et le fondement de la vérité, puisque, dans la hiérarchie des autorités doctrinales, il y a, au-dessus d'elle, le magistère du genre humain.

 

En particulier, on objectait ceci : Le témoignage du genre humain est le critérium unique, infaillible de la certitude. Or, le genre humain a été longtemps idolâtre. Donc le polithéisme était la vraie religion. C'était un sophisme absurde, mais fondé en strict raisonnement. Le pauvre grand homme se raidit longuement con­tre l'objection ; il en fit même sortir la précision d'une proposition

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jusque-là obscure et en tira toute une science. Ce fut pour Lamennais l'occasion de préciser les divers degrés de la connaissance de Dieu chez les Gentils ; ce fut, pour ses disciples, l'occasion d'étudier ces traditions des Gentils, dont les rayons brisés viennent confirmer toutes les grandes traditions du christianisme. On a tiré de là une série d'études savantes et d'ouvrages du plus haut prix. Quant à réfuter les objections contre le système, c'était autre chose.

 

Nous ne saurions entrer ici dans ces controverses. Le catalogue des ouvrages publiés sur cette question forme un volume ; leur réunion formerait une bibliothèque. Parmi les adversaires de Lamennais, se distingua le P. Rozaven, jésuite, né à Quimper en 1772, depuis 1820 assistant du P. Général ; l'homme de toutes les exagérations, Dupanloup, a dit de lui qu'il était, depuis Bossuet, notre plus grand théologien : éloge hyperbolique, si l'on s'enquière de l'homme, insensé si l'on compare Rozaven à Tournély, Collet, Legrand, Bergier, Billuart. Rozaven se donna des torts envers un apologiste dont le génie s'imposait à ses respects et dont les œuvres commandaient la reconnaissance. Les ordres religieux n'admettent pas facilement qu'il y ait, dans le clergé séculier, des hommes de valeur ; les Jésuites, moins que tout autre, se prêtent à cette consta­tation, et, pour les accabler, ils ont un art qui n'appartient qu'à eux. Ce fut là le côté triste de ces polémiques. On s'y battit plus qu'on ne s'expliqua ; la coutume n'en est pas perdue. Lamennais, par sa supériorité même, s'était suscité des jaloux, et, par ses servi­ces, s'était créé des ennemis. Plusieurs furent bassement ineptes ; d'autres, profondément misérables. Lamennais ne fut pas assez grand pour les mépriser; il perdit beaucoup de temps à les combat­tre ; à la fin, en les combattant, il devait se perdre lui-même.

 

V. Nous n'en sommes pas encore à ces extrémités. Devenu l'un des maîtres de l'opinion, Lamennais ne négligeait pas plus de fondre des dragées que des boulets. De 1818 à 1820, il avait com­battu avec éclat dans le Conservateur, journal dont l'enseigne a servi de devise au parti de l'ordre. Quand Chateaubriand se retira de l'arène pour ne point accepter la censure, Lamennais y resta et continua de combattre, avec Bonald, dans le Défenseur, puis dans

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une feuille quotidienne plus passionnée qu'aucune autre, le Drapeau blanc. Pour être sincère, il n'excellait pas à ces combats, qui exi­gent une certaine légèreté d'allures et le tour décisif d'une prompte argumentation : dans les ouvrages de longue haleine, il passionnait trop la discussion; dans les simples articles, il était parfois trop dogmatique. Du moins, il éprouvait combien le souffle de sa parole acre et brûlante faisait à son gré vibrer toutes les nobles fibres. Par le fait, ce simple prêtre régentait souverainement les esprits, en dehors de l'épiscopat, et, pour que rien ne manquât à la singu­larité du spectacle, l'apôtre des idées absolues ne devait cet empire qu'à la liberté de la presse. Rien ne prouve mieux la puissance de l'esprit, et, après cette expérience, on comprend l'illusion de ces libéraux qui espèrent, de la discussion seule, le triomphe de la vérité.

 

Avec l'esprit pratique qui sied à un prêtre, Lamennais voulait agrandir encore le cadre de ses opérations. Jusque-là il avait, à son service, les deux véhicules de la pensée, le livre et le journal, mais il ne s'en dissimulait pas plus les infirmités qu'il n'en mécon­naissait les grandeurs. A son jugement, pour relever de leur commune disgrâce la religion et l'Église, il fallait deux choses : 1° concerter un programme, régler l'ordre de ses idées ; 2° concer­ter ses efforts et les assortir à une campagne en règle. En d'autres termes, il fallait fonder une école et une association ; deux grandes choses qui ne s'improvisent pas et qu'une prompte ruine châtie promptement des vices de leur conception.

 

Sur le premier point, Lamennais voulait procéder avec son des­potisme d'idées. «Plus je vais, disait-il, plus je me tiens sûr de contraindre ces gens si fiers de leur incrédulité, à dire leur Credo jusqu'à la dernière syllabe ou à avouer, par leur silence, qu'ils ne peuvent pas dire : Je suis. — Maître, répliquait Gerbet, ne craignez-vous pas d'irriter la raison au lieu de la dompter? Ne vaudrait-il pas mieux réconcilier doucement l'âme humaine avec la religion, en lui montrant les harmonies intimes qui existent entre ses dogmes, ses préceptes, ses institutions et les besoins les plus profonds de l'humanité ? » On rapprocha les deux idées, la seconde même finit

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par prévaloir et l'on se décida à une oeuvre de réconciliation, puis de conciliation entre la religion et le monde, entre la société et l'Église. Désormais le programme de la société mennaisienne sera de réconcilier la société moderne, sortie des entrailles de la révolu­tion, avec le catholicisme, seul fondement possible et solide de l'ordre social.

 

Sur le second point, on tomba tout de suite d'accord ; il fut décidé qu'on établirait une association. Lamennais et son disciple Gerbet arrivaient le 4 janvier 1825 pour en former le noyau à la Chesnaye. La condition indispensable pour réussir dans une telle entreprise, c'est de trouver l'homme qui réunisse toutes les qualités exigibles d'un fondateur. Par son génie et ses œuvres, Lamennais possédait éminemment les qualités qui attirent de loin ; il fallait que ses qua­lités parlassent bien éloquemment à tous les grands esprits, car il lui suffit d'ouvrir sa porte pour voir accourir, sous son toit, tous les grands hommes de son temps, je veux dire les grands hommes en fleur. En son privé, il était impressionnable, mobile, parfois un peu difficile à vivre, mais, au fond, pas méchant ; aisément il trouvait dans son cœur des sentiments doux et paternels ; il venait même parfois à être caressant et séduisant. Il n'y a de vraiment doux que les forts, les autres sont mous, et non pas doux ; malheureusement la douceur de ce lion était à la merci d'une humeur noire qui con­vertissait, par ses ardeurs, le miel en acide. Les qualités propres qui manquaient, au grand homme, dans le commerce ordinaire, n'étaient pas rachetées par ses vertus. Non qu'il fût vicieux, il ne l'était point ; il n'était pas non plus ce qui s'appelle vertueux. Quand un prêtre fait naufrage, et même un homme du commun, on dit volontiers: «cherchez la femme », donnant à entendre que dans la chute de tout fils d'Adam il y a la tentation de quelque fille d'Eve. Cette intervention malheureuse de la femme se produit souvent, pas toujours. Les anges sont tombés, non pas pour avoir péché avec la femme ; il y a donc aussi la chute des anges. Même parmi les hommes, les uns succombent aux séductions de la chair, les autres, les plus grands, cèdent aux entraînements de l'esprit. Aussi dans ce petit homme grêle, pâle, au front profondément sillonné de

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rides, vous ne découvrez pas les touches de la sensualité, vous dis­cernez aisément les raideurs de l'orgueil et même les entraînements de la colère. En son privé, il s'était fait dispenser du maigre les jours d'abstinence et avait obtenu du Pape permission de ne pas dire le Bréviaire ; il se dispensait aussi facilement de dire la sainte messe. Du reste, il priait volontiers, parfois avec les extases d'un séraphin. Dans son maintien, il était fort négligé; il n'était pas rare de le rencontrer avec des sabots, un vieux pantalon, une petite redingote, un mauvais chapeau de paille ; il allait même jusqu'au bonnet de coton. «Il est difficile, atteste le cardinal Wisemann, de dire comment il obtint sur les autres une influence si grande. Il était d'un aspect et d'une mine peu propres à commander le respect, dépourvu de dignité dans le maintien, de supériorité dans le regard et n'ayant aucune grâce extérieure. Plusieurs fois, à différentes époques, j'ai eu avec lui des entretiens prolongés : il était toujours le même. La tête penchée, tenant les mains jointes devant lui ou les frottant doucement l'une dans l'autre , il savait, en répondant à ma question, se répandre en un flot de pensées coulant spontanément et sans rides. Il embrassait en une fois le sujet entier et le divisait en ses différents points, aussi symétriquement que l'eussent fait Fléchier ou Massillon. Tout cela se faisait d'un ton monotone, mais doux, et son raisonnement était si serré, et pourtant si poli et si élégant, que, si vous eussiez fermé les yeux, vous auriez pu croire que vous assistiez à la lecture d'un livre accompli » (1).

 

Cet être frêle, chétif, souffrant, qui parle d'une voix basse et unie, s'empare de nous par sa simplicité même, mais il n'y a pas là l'étoffe d'un réformateur ni même d'un fondateur. C'est un homme de génie, fait pour les livres, pour la pensée, non pour l'ac­tion et pas du tout pour le gouvernement des hommes.

 

   Du moins, Lamennais sut concevoir un beau plan et, par la mise en œuvre des éléments disponibles, inaugurer sa réalisation. « Là où deux ou trois seront réunis en mon nom, avait dit le Sauveur, je serai au milieu d'eux. » En réfléchissant à son projet d'associa­tion, Lamennais avait pensé qu'on pouvait se réunir trois, quatre

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 (1) Wisemann, Souvenirs des quatre derniers papes.

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ou cinq, dans le but d'étudier et d'écrire ; il n'en faudrait pas plus pour s'assurer l'assistance puissante de Jésus-Christ. Le caractère de cette société fixerait l'attention publique. Une fois l'établisse­ment formé, on pourrait prendre quelques jeunes gens. Il fallait des hommes ; Dieu se chargea d'en susciter. La Lorraine envoya l'abbé Rohrbacher, prêtre au cœur d'or, d'une foi naïve, d'une éru­dition presque sans limites, qui a écrit cette Histoire de l'Eglise, vengeresse des mensonges de Fleury et de Sismondi. La Franche-Comté, qui avait déjà donné le disciple chéri, Gerbet, offre Godin, Bornet et Blanc, le collègue et l'émule en théologie du futur cardi­nal Gousset. Le Dauphiné paie son tribut en offrant Combalot, le Pierre l'Hermite de la prédication contemporaine. La Bourgogne tient en réserve Lacordaire, le poète lyrique de l'éloquence. Le Midi est représenté par Salinis et Scorbiac ; l'Anjou par Jules Morel ; la Provence par Augustin Caire ; la Bretagne par une pha­lange. La Providence semblait même aller au delà des espérances que les fondateurs avaient pu concevoir.

 

Depuis quelques années, il existait, dans le diocèse de Rennes, une congrégation de prêtres connue sous le nom de Saint-Méen, parce qu'elle avait son siège dans cette petite ville ; elle avait été fondée par Mgr de Lesquen et par le frère de Lamennais. Cette communauté dirigeait les missions diocésaines et le diocèse. Or, en 1826, tous les prêtres profès de la congrégation naissante, réunis pour la retraite, exprimèrent à l'unanimité le vœu de fondre leur œuvre dans celle de Lamennais et l'élurent supérieur. L'œuvre ainsi constituée avait pour objet de rendre à Jésus-Christ, dans la personne de son vicaire, l'empire que des mains sacrilèges n'avaient que trop réussi à lui ravir, et de rendre à Saint-Pierre l'une des clefs dépo­sée en ses mains pour le bonheur de l'humanité. Cette pensée fon­damentale se traduisit par le titre de Congrégation de Saint-Pierre que prit la nouvelle association.

 

Le plan de la congrégation embrasse particulièrement : 1er la défense de l'Église par le moyen des livres ; 2° l'éducation de la jeunesse ; 3° les missions. On fait les trois vœux d'obéissance, de pauvreté, de chasteté. On ne fait des vœux perpétuels qu'après

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avoir été, pendant dix ans, membre de la Congrégation; avant cette époque, on ne fait que des vœux temporaires d'un an, deux ans, suivant une gradation. Les revenus de chaque membre appartien­nent à la congrégation; la propriété de ses biens reste à la famille. Rien de particulier relativement à l'autorité du supérieur général,  qui est ce qu'elle est dans toutes les congrégations qui ne sont pas constituées en république. Le reste des statuts ne renferme que des dispositions très simples et purement réglementaires.

 

C'est par la science qu'on avait voulu opérer le divorce entre l'Église et les sociétés civiles, c'est par la science que Lamennais voulut rétablir l'ordre providentiel. « L'Église, disait-il, a une magnifique carrière à remplir: c'est à elle qu'il appartient de fécon­der le chaos et de séparer une seconde fois la lumière des ténèbres. L'un des premiers buts de la nouvelle congrégation devait donc être d'élever le clergé à la hauteur de cet apostolat par la science. De là, à l'établissement d'une maison de hautes études, il n'y eut qu'un pas, et l'on ouvrit à Malestroit, près de Ploërmel, cette maison qui devait être le Cambridge ou l'Oxford de la France, répa­rant les désastres du schisme.

 

Un essaim d'intelligences d'élite y accourut ; nous citerons Léon et Eugène Bore, Eloi Jourdain, Maurice de Guérin, Elie de Kertangny, Hippolyte de la Morvonnais, La Provotaye, Cyprien Robert, Quris, Eugène de la Gournerie, Ange Blaise et plusieurs autres éga­lement distingués par le talent et la naissance, tous hommes d'ave­nir. Le règlement intérieur de la maison était à peu près celui des séminaires, mais avec beaucoup plus de liberté. Après la prière du matin, l'oraison d'une demi-heure et la messe, chacun rentrait dans sa cellule pour étudier jusqu'à dix heures, où l'on se réunissait pour la conférence. Celle de théologie était présidée par l'abbé Rohrbacher, celle de philosophie par l'abbé Blanc : Blanc était en même temps supérieur de la maison. C'était un homme bon, doux, conciliant, d'une grande sagesse et d'une grande expé­rience. A la conférence, on lisait et on discutait tous les travaux présentés. La piété la plus tendre, jointe à la plus franche cordia­lité, faisait de cette maison un séjour de paix et de bonheur.

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   L'étude, loin de nuire à la piété, l'alimentait, et la piété, loin de nuire à l'étude, lui donnait des proportions plus amples et un plus noble but. La foi seul établissait une différence entre les maîtres et les élèves ; en récréation une douce et aimable gaieté confondait les rangs. Après le dîner et la récréation, chacun rentrait dans sa chambre ou dans la bibliothèque, qui servait à la fois pour les étu­des et les conférences. Le soir on étudiait les langues anciennes et les langues vivantes. Plusieurs menaient de front cinq ou six lan­gues ; trois seulement étaient obligatoires : l'hébreu, le grec et le latin, les trois langues de l'Église. Dans la soirée, chacun prenait l'heure la plus convenable pour sa lecture spirituelle, son chapelet et sa visite au Saint-Sacrement. A la promenade hebdomadaire, il fallait parler une langue autre que le français. Il était défendu de lire autrement que la plume à la main. Il n'y avait pas d'auteurs classiques : chaque élève devait composer lui-même ses traités en français. Chacun travaillait et vivait comme il jugeait convenable, suivant en toutes choses la pente et le goût de son esprit. Dans cette solitude sévère, la vie s'écoulait gaie et heureuse, partagée entre des travaux sérieux et des jeux parfois enfantins. Sous ce régime libéral et paternel, maître et élèves se préparaient, par un travail profond et un ardent prosélytisme, à la plus haute mission. C'est par là surtout que Lamennais a rendu de grands services ; tous les hommes qui illustreront notre siècle ont plus ou moins cédé à son impulsion ou subi, même parfois malgré eux, son influence.

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