St Jean Apôtre 2

Darras tome 6 p. 508                                                                                                                                                                                                                                               

 

  32. On ne sait si, en quittant son exil de Pathmos, saint Jean s'arrêta à Corinthe, comme il le faisait espérer à Caïus. Nul doute cependant qu'il n'ait accompli, vis-à-vis de Diotréphès, la mesure de salutaire rigueur à laquelle sa lettre fait allusion. L'apôtre de l'amour savait se montrer sévère pour le maintien de la discipline et de la vérité. On le vit déposer un prêtre d'Asie, convaincu d'avoir faussement publié, sous le nom de saint Paul, des Actes apocryphes de sainte Thècle 1. A son retour à Éphèse, saint Jean fut accueilli avec enthousiasme. Cent ans après, Polycrate, évêque de cette ville (185-197), écrivait que le souvenir de saint Jean était encore vivant à Éphèse. On se rappelait la lame d'or que l'apôtre portait sur la tête, dans l'assemblée des fidèles2. C'est la plus ancienne mention de l'ornement épiscopal, connu sous le nom oriental de mitre, et qui fut certainement emprunté par la

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1. Tertull., lib. De Baptismo, cap. xvn; Hieron., Catal. script, eccl., cap. II. — 2. Epist. Polycr.; Euseb., Hist. eccles., lib. V, cap. xxiu.

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primitive Eglise au costume judaïque du grand prêtre. Nous ne saurions trop insister sur les analogies du cérémonial chrétien avec celui de l'ancienne loi. Déjà nous avons eu l'occasion d'en faire la remarque. C'est à ce point de vue qu'il faut étudier la liturgie catholique, si l'on veut en comprendre le sens mystérieux. Quoi qu'il en soit, Eusèbe 1 et Clément d'Alexandrie 2 nous ont conservé un touchant épisode de la vieillesse de saint Jean « Après la mort de Domitien, disent-ils, l'apôtre, quittant le lieu de son bannissement, revint à Éphèse. Les chrétientés voisines sollicitèrent l'honneur de sa présence; il se rendit à leurs vœux et les visita, établissant des évêques, constituant ou réformant les Églises, désignant, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ceux qu'il voulait réserver au ministère du Seigneur. Un jour il vint dans une cité assez rapprochée d'Éphèse, dont le nom s'est conservé jusqu'à ce jour dans la mémoire de quelques frères3. Après avoir adressé la parole à l'assemblée des fidèles, il remarqua un jeune homme d'une taille élégante, d'un visage intéressant et de mœurs irréprocha-bles. Se tournant alors vers l'évêque qu'il venait d'ordonner : En présence de l'Église assemblée, lui dit-il, devant Jésus-Christ, que j'en prends à témoin, je vous confie ce jeune homme. — L'évêque promit de s'en occuper; Jean lui renouvela à différentes reprises sa recommandation et retourna à Éphèse. L'évêque prit ce jeune homme dans sa maison, l'instruisit lui-même, le forma à la pratique des vertus chrétiennes, et enfin lui conféra le sacrement de baptême. Après cette période de soins assidus, l'évêque se relâcha peu à peu de sa vigilance; il crut pouvoir abandonner son disciple à la garde de Jésus-Christ, dont il lui avait donné le sceau sacramentel. Cette liberté pour le jeune chrétien était prématurée; ses compagnons d'âge l'entraînèrent avec eux dans une société oisive, dissolue et habituée à tous les crimes. D'abord ce furent des festins splendides; puis ils le prirent la nuit avec eux pour dé-

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1. Euseb., Hist. eccles.. lib. III, cap. xxtu. — 2. Clem. Alexand., Tract.  Quis dives salvabitur? cap. xliij Patrol. grœc, toro. IX, col. 648. — 3. Malheureusement ni Eusèbe, ni Clément d'Alexandrie n'ont jugé à propos de désigner plus explicitement cette lacalité qui nous est aujourd'hui inconnue.

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pouiller les passants ; enfin on lui confia des projets plus abominables encore. Insensiblement il y prit goût. Tel on voit un noble coursier, atteint de vertige, se précipiter avec d'autant plus de fureur que son caractère avait été jusque-là plus docile. Enfin désespé-rant de son salut, à mesure qu'il le compromettait davantage, le malheureux provoqua lui-même ceux qui l'avaient d'abord entraîné; il se mit à leur tête, organisa leurs brigandages et se fit un renom de violences, de cruautés et de meurtres. Or, quelque temps après, Jean, appelé par les besoins de l'Église, eut l'occasion de revenir en cette ville. Quand il eut réglé les divers objets qui avaient né-cessité sa présence, il se retourna vers l'évêque : Rendez-moi, lui dit-il, le dépôt que le Christ et moi nous vous avons confié, en présence de toute votre Église qui en fut témoin. — L'évêque crut d'abord qu'il s'agissait d'une somme d'argent, dont on voulait à tort le rendre responsable. Sa conscience lui rendait témoignage qu'il n'avait rien reçu de ce genre, et d'un autre côté il n'osait mettre en doute la bonne foi de Jean. L'apôtre vit son trouble et en devina le motif. C'est le jeune homme confié à vos soins que je vous redemande, dit-il. Rendez compte de l'âme de votre frère !— L'évêque, baissant les yeux et fondant en larmes, répondit : Il est mort ! — Comment? dit Jean, et de quelle mort? — Il est mort à Dieu! s'écria l'évêque. Il s'est enfui d'auprès de moi; il s'est perdu ; il s'est fait brigand. Loin de l'Église qui l'avait nourri, il s'est établi sur la montagne voisine, et il est le chef d'une bande d'assassins. — Quel gardien j'avais choisi pour l'âme de mon frère ! dit l'apôtre en déchirant ses vêtements. Qu'on me donne un cheval et un guide ! —Et, sortant de l'église, sans prendre même d'autres vêtements, il monte à cheval. Arrivé sur la montagne, des gardes le saisissent. Il se laisse arrêter, on lui prend sa monture : « C'est pour cela que je suis venu, leur dit-il. Conduisez-moi à votre chef. » Celui-ci attendait sous les armes le prisonnier qu'on lui amenait. En reconnaissant l'apôtre, il fut pris d'un sentiment invincible de honte et s'enfuit. Oubliant son grand âge, Jean courut à sa poursuite. Il lui criait : Quoi, mon fils, tu fuis un vieillard sans armes ! Tu fuis ton père ! Aie pitié de moi, mon fils!

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Ne crains rien! Ton salut n'est pas désespéré! je répondrai pour toi à Jésus-Christ. Pour toi je souffrirai la mort, s'il le faut, de même que le Seigneur a daigné mourir pour nous. Mon âme pour ton âme ! Arrête, crois ma parole, c'est le Christ qui m'envoie ! — A ces tendres accents, le jeune homme s'arrêta. Il se tint d'abord immobile, les yeux fixés à terre. Puis jetant au loin ses armes, tremblant de tous ses membres, il versa un torrent de larmes. Tombant enfin dans les bras du vieillard, il lui demandait grâce, d'une voix entrecoupée par les sanglots. Les pleurs qu'il versait alors étaient comme un nouveau baptême d'expiation. Dans cette douce étreinte, il tenait cachée sa main droite, cette main souillée de tant de crimes! L'apôtre se jeta à ses genoux, lui promettant le pardon de la part du Sauveur.  Malgré sa résistance, il lui saisit la main droite et la couvrit de baisers. Elle est purifiée par le repentir, disait-il ! — Ce fut ainsi qu'il ramena le pénitent dans l'assemblée des fidèles. Depuis, par de ferventes prières, par des jeûnes assidus, par des exhortations pleines de mansuétude et de tendresse, l'apôtre le disposa à recevoir l'absolution de l'Église; il ne le quitta qu'après l'avoir réconcilié lui-même, laissant à cette cité l'exemple d'une sincère pénitence, d'une innocence recouvrée par le repentir et d'une véritable résurrection spirituelle. »

 

   33. Ce fut dans une de ces visites apostoliques que Jean ordonna saint Polycarpe, évêque de Smyrne. Cette consécration établit un lien étroit entre les Églises des Gaules et celles que l'Evangéliste administrait en Asie. On sait en effet que saint Pothin et saint Irénée, ces deux illustres évêques de Lugdunum, furent les disciples de saint Polycarpe. « Polycarpe aimait, dit saint Irénée, à nous raconter un trait de la vieillesse de l'apôtre Jean. Entrant un jour dans un établissement public, pour prendre un bain, il apprit que Cérinthe y était déjà. Il s'enfuit aussitôt, ne voulant pas se trouver sous le même toit avec un hérésiarque, et il dit à ceux qui l'accompagnaient : « Fuyons, de peur que la maison ne s'écroule sur Cérinthe, l'ennemi de la vérité 1 ! » Dans ce cœur tout embrasé

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1. Iren., Adv. hœres., lib. III, cap. ni; Euseb.,/fc's<. eccles., lib. III, cap.zxvm,

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d'amour, au contact du cœur de Jésus, la charité s'alliait, on le voit, à l'énergie et à la vigueur d'un apôtre. Selon l'expression même de saint Jean, la notion de la charité renferme l'obéissance absolue aux commandements du Seigneur1. Tel est le sens qu'il attachait à ce mot de charité, devenu sur ses lèvres le résumé de toute la doctrine évangélique. « Le bienheureux évangéliste Jean, dit saint Jérôme, était arrivé aux limites les plus extrêmes de la vieillesse. Ses disciples, en le soutenant dans leurs bras, avaient peine à le conduire dans l'assemblée des fidèles à Éphèse. Dans l'impossibilité de prononcer  de longs discours, à chacune des réunions, il répétait ces paroles : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! Enfin les disciples et les frères, se lassant d'entendre toujours la même chose, lui dirent : Maître, pourquoi sans cesse cette parole? — Il leur fit cette réponse, digne de Jean : « Parce que tel est le précepte du Seigneur. Qu'on l'observe et il suffit2. » Ce fut le testament de Jean, fils de Zébédée, celui que Jésus aimait, et qui reposa sur la poitrine du divin Maître.  II s'endormit dans le Seigneur, le dernier des douze apôtres3, âgé de près de cent ans (99). Les Éphésiens se flattaient peut-être que « Jean ne mourrait point. » Mais, ainsi que le saint évangéliste l'avait fait observer  lui-même,   Notre-Seigneur n'avait point parlé de la sorte. Le corps de saint Jean reçut la sépulture sur une montagne voisine d'Éphèse. On emportait par dévotion la poussière de son tombeau, qui opérait des miracles 4. Une magnifique église y fut élevée à l'époque de Constantin. Aujourd'hui elle est convertie en mosquée. Éphèse ne compte plus un seul chrétien, et une cinquantaine de familles turques habitent seules cette ville fameuse, qui renferma jadis une des sept merveilles de

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1. Hœcest charitas ut ambulemus secundum mandata. (II Joan., 6.) — 2. Hieron., Comment. inEpist. ad GalaL, lib. III, cap. vi, vers. 10 ; Patrol. lat., tom. XXVI, îol. 433.

3.Le détail des actions des autres apôtres et la date de leur martyre ne sont point arrivés jusqu'à nous. Nous avons, tom. V de cette  Histoire pag. 450, réuni les indications traditionnelles sur ce point.

4.S. Augustin, Homil. 124 in Joan.; S. Ephrein, apud Phot.ium, cod. Gregor. Turon., De gloria martyrum, lib. I, cap. XXX. tbre

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p513 CHAP. VII.   — TROISIÈME  PERSÉCUTION GÉNÉRALE.              

 

l'univers païen. Saint Jean avait prédit cette incroyable décadence : « Écris à l’ange d'Éphèse, lisons-nous dans l'Apocalypse : Voici que je viens, et si tu ne fais pénitence, je transporterai ailleurs ton flambeau1. »

 

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