Grégoire VII 69

Darras tome 22 p. 505

 

18. Ces traits de dévouement n'étaient point isolés. La force, la tyrannie, la violence des persécuteurs ne réussissaient point à faire fléchir les consciences catholiques. Dans un rescrit adressé à tous les fidèles de l'univers, le grand pape s'exprimait en ces termes : «Nous savons, frères bien-aimés, que compatissant à nos tribulations et à nos angoisses, vous faites mémoire de nous devant le Seigneur dans toutes vos prières. C'est le mot de l'apôtre : « Si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui 2. » Le caractère de la « charité de Dieu répandue dans nos cœurs 3 » se manifeste quand nous avons tous une seule volonté, un seul désir, un seul but. Or tous nous voulons également le retour des impies à résipiscence ; nous désirons que la sainte Eglise opprimée dans le monde entier, abreuvée d'outrages, déchirée par le schisme, recouvre son antique splendeur, son indivisible unité ; nous travaillons unanimement à glorifier Dieu non pas seulement en nous, mais en ceux qui nous persécutent, afin d'arriver tous à la vie éternelle. « Ne   vous   étonnez point,   frères bien-aimés, si le monde  nous

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1 Charta Canusina; Pair. Lat., t. CXLVIII, col. 1037.

2. I Cor. xii, 26.

3.Rom. v, 5.

4. I. Jean, m, 13.

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p506 PONTIFICAT DE  GRÉGOIRE  VU  (1073-1085).

 

hait4; » nous provoquons sa colère en condamnant ses œuvres et en résistant à ses convoitises désordonnées. Quoi d'étonnant en effet que les princes du monde, les puissants du siècle, haïssent les pauvres du Christ assez audacieux pour mettre une barrière à leurs iniquités ? Ne voyons-nous pas tous les jours des serviteurs rebelles prendre en telle exécration le maître qui voudrait les ramener au bien qu'ils cherchent à se venger par l'assassinat ? Nous n'avons pas encore eu la gloire de verser notre sang pour Jésus-Christ, et, grâce à Dieu, les impies n'ont pas encore fait autant de martyrs qu'ils eussent voulu. Mais enfin songez, bien-aimés frères, à tant de soldats qui dans la milice du siècle pour un modique salaire se font tuer pour des rois ou des princes mortels. Que ne devons-nous donc pas souffrir pour le Roi des rois, pour les immortelles récompenses qu'il réserve à notre fidélité ! Elevez vos coeurs aux grandes et fortes résolutions, rallumez la vive flamme de l'espérance, jetez les yeux sur l'étendard de notre chef, le roi éternel, qui nous a dit : «Dans votre patience vous posséderez vos âmes1. » Pour triompher avec la grâce de Dieu de l'antique ennemi, pour réduire au néant toutes ses attaques, notre meilleur moyen n'est pas de nous soustraire à ses persécutions ni d'éviter la mort dont il nous menace, mais d'ambitionner la mort elle-même par amour pour Dieu et pour la justice, par dévouement à la foi de Jésus-Christ. C'est ainsi que « les élancements de la mer, » elatio-nes maris 2 les flots soulevés de l'orgueil du siècle seront foulés par notre pied vainqueur; c'est par ce chemin que nous irons rejoindre notre chef assis à la droite du Père et régner avec lui, car le grand apôtre nous crie : « Si nous souffrons avec le Christ, avec le Christ nous régnerons3. » En attendant, frères, vous qui avec moi soutenez une lutte où nous semblons les plus faibles, je vous annonce qu'en définitive nous resterons les seuls vainqueurs. Dans un avenir peu éloigné notre miséricordieux Rédempteur

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1 Luc, xxi, 19. 2. Ps.ilm. xcu, 4. 3. Il Tim. n, 1î

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p507 CHAP.  V.  — SECOJSD  SIEGE DE  ROME  PAR HENRI IV.

 

« fera de nos épreuves mêmes sortir le triomphe 1, » afin de ne pas laisser ses fidèles succomber sous le poids de leur propre fragilité et de les encourager par quelque peu de succès à la persévérance dans son service2.»

 

19. Cette lettre du grand pape, testament d'un martyr in votis, est et restera à jamais le programme de la papauté persécutée. Nous étonnerons peu les lecteurs en les prévenant qu'ils en chercheraient vainement la trace dans l’Histoire de Grégoire VII par M. Villemain3. L'homme d'Etat rationaliste jugeait sans doute un pareil mysticisme indigne de fixer l'attention des politiques sérieux. Il se trompait. Le mysticisme qui rend la papauté immortelle vaut la peine d'être étudié par les hommes d'Etat, et par les plus grands politiques. Grégoire VII prévoyait sa propre défaite ; il regrettait qu'elle ne dût point aller pour lui-même jusqu'au martyre ; mais il annonçait avec une assurance magistrale que de son revers même Dieu ferait bientôt surgir le triomphe de l'Eglise : Annuntiamus quia pius Redemptor noster cito faciet cum tentationibus nostris etiam proventum. Lorsqu'au service du mal un homme combine, évalue et calcule toutes les chances de façon à pourvoir aux éventualités les plus inattendues, on dit que cet homme a du génie. Plus ce calcul de probabilités s'étend en surface à l'horizon contemporain, et en profondeur dans les obscurités de l'avenir, plus on vante comme un phénomène extraordinaire la puissance de ce génie. Or, Grégoire VII mit au service du bien, de la justice, de la civilisation vraie, un génie plus admirable encore ; sa politique était celle d'un saint, sa clairvoyance d'un prophète. Lorsque le roi de Germanie, au printemps de l'an 1082, arriva sous les murs de Rome à la tête de ses hordes innombrables, traînant à sa suite l'an-

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1. I Cor. x, 13.

2. S. Greg. VII, Epist. xxi, lit. IX, col. C22.

3.  Le continuateur du Cours compl. d'hist. ecclés. a connu cette lettre et il la reproduit intégralement. Mais il s'est entièrement mépris sur le caractère de Grégoire VII, l'un des plus grands papes qui aient porté le poids de la tiare. Nous n'en voulons pour preuve que cette appréciation étrange : « Si Grégoire VII fût mort avant ses grands revers, l'héroïsme de son caractère serait contestable. » (Tom. XIX, col. 1315.)

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p508 PONTIBICAT DE   GRÉGOIRE  VII  (1073-1085).

 

tipape Wibert, les évêques simoniaques, avec tout un troupeau de clérogames marchant à la curée des bénéfices et attendant du bon plaisir de César quelque investiture par la crosse et l'anneau, il ne dut pas manquer en Europe de gens au cœur lâche et à l'esprit étroit, admirateurs de la force, en extase devant les gros bataillons, pour prédire le triomphe du mal contre le bien, de l'erreur contre la vérité, de César contre le pontife, des portes de l'enfer contre la pierre fondamentale de l'Eglise de Jésus-Christ. Ces tentations sont de toutes les époques : la lâcheté n'a point d'âge ; elle se survit à elle-même. Pour se faire illusion dans ses prévisions sinistres à l'endroit du privilège divin de l'immortalité de l'Eglise, elle se persuade que chaque nouveau persécuteur a une puissance de destruction sans précédent et sans exemple. C'est le contraire qui est vrai. Nul persécuteur en nos temps modernes ne saurait aller, comme puissance, à la cheville de Néron ou de Dioclétien ; nul sophiste s'élever au niveau de Julien l'Apostat, nul conquérant à la hauteur d'Attila ou d'Alaric. En comparaison de ces potentats du carnage qui promenaient sur un fleuve de sang leur drapeau victorieux d'Europe en Asie et d'Asie en Afrique, Henri IV d'Allemagne, malgré sa monstrueuse perversion et ses instincts sataniques, n'était qu'un pygmée. De la Germanie dont il était le souverain nominal il ne possédait en réalité que les provinces rhénanes. Les Saxons commandés par leur nouveau roi Hermann de Luxembourg battaient outrageusement ses généraux. Son gendre Frédéric de Hohenstaufen venait d'être vaincu à Hochsted ; les Saxons victorieux demandaient à marcher au secours du pape. La souveraineté de Henri IV en Italie n'était ni plus solide ni moins restreinte. Sauf la Lombardie rattachée à sa cause par l'influence des schismatiques et des clérogames, le roi persécuteur n'occupait dans le reste de la péninsule que le sol où il posait momentanément le pied. La Toscane appartenait à l'héroïque Mathilde, Rome demeurait fidèle à Grégoire VII, les provinces méridionales et la Sicile obéissaient à Robert Guiscard, devenu depuis le traité d'Aquino l'homme lige et le chevalier du saint-siége. Vainqueurs du césar byzantin à Dyrrachium le duc d'Apulie rassemblait à Sa-

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p509 AP.   V.    SECOND   SIÈGE  DE   ROME   PAR  IIENIU  IV.

 

lerne l'armée qui devait à Rome même écraser le césar tudesque. Il est vrai qu'une intrigue habilement nouée par la diplomatie combinée de Henri IV et d'Alexis Comnène fit éclater en Apulie une révolte qui ne permit point à Robert Guiscard de se porter immédiatement au secours de Grégoire VII. Les deux puissantes cités de Cannes et de Bari arborèrent l'étendard impérial, et secouèrent le joug normand. Le duc passa toute l'année 1082 à dompter les rebelles. Henri IV espérait à l'aide de cette diversion se rendre maître de Rome, chasser Grégoire VII et poursuivre ses victoires jusqu'à Otrante, d'où il pourrait tendre une main amie au césar d'Orient son allié.

 

20. Tous ces rêves s'envolèrent en fumée. « A l'exception de quelques forteresses de la Campanie qu'il se donna le plaisir d'incendier, dit la chronique de Bernold, Henri n'obtint aucun succès dans cette nouvelle campagne. Les portes de Rome lui demeurèrent fermées, et il n'osa pas plus que l'année précédente risquer un assaut. Un traître soudoyé par lui à l'intérieur de la ville mit le feu aux bâtiments contigus à la basilique de Saint-Pierre. Les assiégeants espéraient profiter du tumulte occasionné par l'incendie pour se rendre maître des remparts. Mais le seigneur apostolique déjoua cette manœuvre. Les soldats romains étant accourus à la lueur des flammes, le pontife les renvoya sur-le-champ à la défense des murailles, et lui-même, seul, sans autre appui que sa foi en la puissance du bienheureux Pierre, il étendit la main, traça un signe de croix sur les maisons embrasées, et aussitôt le feu s'arrêta1. » L'assaut tenté par l'armée assiégeante fut repoussé

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1 Nous croyons devoir citer le texte latin du chroniqueur, avant de le faire suivre de l'interprétation proposée par les écrivains de l'école rationaliste. Ignem in domum sancti Pétri per quemdam traditorem immittere voluit Henricus. Cogi-'mit enim ut de improviso portas irrumperet, si Romani derelictis propugna-culis ad incendium restinguendum concurrerent; unde ignem domibus quilusdam Sancte Petro contiguis immitti fecit. Sed domnus apostolicus huic versutia; obvia-vit ; nam primum viso incendio, omnes milites romanos ad propugnacida de/en-denda transmisit, ipseque solus fiducia sancti Pétri fretus, facto signo crucis contra incendium, ignem progredi ulterius non permisit. (Bernold, Chronic. Patr. Lat., t. CXLYIII, col. 1380.) M. Villemaic dans son Histoire de  Gré-

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p510 POXTIFICAT  DE   GRÉGOIRE   VII   (107o-l(JS5).

 

victorieusement : le coup de main était manqué. Les chaleurs du mois de juin chassèrent encore une fois Henri IV et ses hordes indisciplinées. L'antipape Wibert fut laissé à Tibur avec quelques troupes d'escorte, pendant que le gros de l'armée se portait sur Rimini et la Toscane. En traversant la ville de Sutri le roi excommunié s'empara de l'évêque Bonizo, ce courageux défenseur de Grégoire VII, dont nous avons tant de fois déjà et dont nous aurons encore à citer la précieuse chronique. Par un trait d'humilité vraiment digne d'un confesseur de la foi, Bonizo ne se nomme point parmi les victimes de la tyrannie de Henri IV ; il se borne à dire que le roi parjure « incarcéra alors un grand nombre d'évêques, de clercs et de saints religieux 1. » C'est l'annaliste Bernold qui nous révèle ce que la modestie de Bonizo aurait voulu nous laisser ignorer. « Henri, dit-il, jeta en prison le vénérable évêque de Sutri 2. » Un autre captif non moins illustre tomba entre les mains du tyran. C'était l'ancien moine de Cluny, le cardinal français Odo évêque d'Ostie, si célèbre quelques années plus tard sous le nom d'Urbain II. En se saisissant de sa personne Henri IV espérait peut-être le déterminer à prêter son ministère pour l'intronisation de Wibert de Ravenne. On se rappelle en effet que les trois évêques suburbicaires  d'Ostie, d'Albano et de  Porto

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goire VII travestit ce miracle, qui lui déplaît autant que celui du fameux Pierre Igné, de la manière suivante : « Ne pouvant prendre d'assaut le bourg Saint-Pierre ou cité Léonine, Henri s'y ménagea quelques intelligences; et des traîtres gagnés par lui, dit-on, mirent le feu à des maisons voisines de la basilique de Saint-Pierre, pour partager l'attention des combattants et leur faire abandonner la défense des murs. Mais le pontife, à la vue de l'incendie était accouru le premier; et envoyant aussitôt sur les remparts tous les soldats de Rome (?), il s'était occupé avec un petit nombre d'habitants (?) d'arrêter les progrès du feu. Cette admirable présence d'esprit parut un miracle ; et l'on publia( !) que le saint-père avait fait un signe de croix contre l'incendie et qu'il lui avait défendu d'avancer plus loin. » (Villemain, Uist. île Grégoire VII, t. II, p. 335.) Avec de pareils procédés en honneur depuis Luther on a déshonoré l'histoire, mais l'heure est venue où le peuple lui-même repousse ces récits frelatés.

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1 Boniz. Sut. Ad Amie, 1. IX; Putr Lat, tom.CL, col. 859.

2.Bernold, Chrome, loc. cit.

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p511 CHAP.   V.   —  SECOJST)   SIEGE DE  ROME TAIt HENRI IV.

 

jouissaient traditionnellement, en vertu de leur titre, du privilège de présider à la cérémonie soit du sacre soit du couronnement des pontifes romains. Ces espérances du roi excommunié devaient échouer comme les autres. Sauf la barbare satisfaction de retenir dans les fers deux saints et illustres évêques, sa campagne de 1082 ne lui apporta aucun triomphe. Il assiégea successivement les forteresses de Canosse, Montebello, Carpineta et Bibianello, défendues par l'héroïque comtesse Mathilde, sans pouvoir en ébranler une seule pierre.

 

21. Furieux de tant d'échecs, il eut recours à d'autres armes. Par son ordre l'antipape interrompit la guerre de dévastation et de pillage qu'il poursuivait dans la campagne romaine, pour entamer une correspondance avec saint Anselme, le conseiller et l'ami fidèle de la pieuse comtesse. Il insinuait que l'évêché de Lucques lui serait rendu, et qu'en outre la munificence royale saurait proportionner la récompense au service, si Anselme voulait user de son influence pour détacher la comtesse Mathilde de la cause pontificale. « D'ailleurs, ajoutait-il, l'opinion publique se montre quelque peu scandalisée de voir un évêque circonvenir l'esprit d'une jeune et noble princesse, l'encourager dans ses entreprises aventureuses, la suivre même jusque sur les champs de bataille. » La réponse de saint Anselme, comme un fer rouge, imprima au front de l'intrus une marque ineffaçable. Rédigée sous ce titre : «Défense de Grégoire VII légitime pontife de Rome contre l'antipape Wibert, » elle fut bientôt répandue dans toute l'Europe. L'exemplaire manuscrit qui en fut retrouvé au seizième siècle et publié par Canisius appartenait à la bibliothèque canoniale de Ratisbonne. En voici quelques passages. «Ecoutez, ô le plus scélérat de tous les hommes, car il me faut vous nommer ainsi, puisque vous n'avez pas craint d'aboyer contre le Seigneur et contre le pontife son élu et votre maître. Je vous avais adressé en confidence des lettres pleines de douleur mais d'affection sincère, vous conjurant de rentrer en vous-même, de reconnaître votre erreur, d'expier vos crimes par le repentir et la pénitence. Maintenant la parole du Seigneur se vérifiera pour vous comme autrefois pour Jérusalem :

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«Voici que j'étendrai la main, j'étalerai vos abominations à la vue de tous les peuples de la terre, je ferai éclater avec la vérité de mes jugements le tonnerre de mes vengeances 1. » Qu'avez-vous fait de la sainte Eglise de Jésus-Christ, cette Jérusalem nouvelle, l'épouse du Seigneur, la fille du grand roi ? Infâme adultère, vous avez voulu la corrompre et la souiller. Non, dites-vous, je n'ai rien fait de semblable ; j'ai obéi à l'empereur ; tout appartient à l'empereur, tout relève de son pouvoir ; c'est lui qui m'a investi du siège apostolique. — Voici ce que vous répondait d'avance saint Ambroise ; « L'Eglise est la maison de Dieu, elle ne relève point de la juridiction impériale. A César les palais, au pontife la maison de Dieu ; à César les armées, la magistrature, l'administration civile ; au pontife les choses saintes. » Qui êtes-vous donc?1 d'où sortez-vous? par quelle vocation divine, par quelle élection canonique avez-vous été appelé au gouvernement de l'Eglise universelle ? Le vénérable pontife Grégoire VII est le seul et unique pape ; vous-même vous avez précédemment reconnu sa juridiction ; vous prétendez l'avoir déposé dans je ne sais quel conciliabule, mais le juge suprême de la catholicité ne saurait être jugé par personne. Vous dites que nous sommes tombés dans une hérésie grossière et que nous faisons dépendre l'efficacité des sacrements de la dignité des ministres. Vous mentez, tu mentiris. L'Eglise catholique vénère les sacrements même entre les mains des parricides qui les confèrent, mais elle a en horreur les simoniaques, les schismatiques, les sacrilèges qui profanent ce trésor divin. Comme elle et avec elle je lutterai jusqu'à la mort pour faire cesser un pareil scandale. Le ciel et la terre, toute l'église des justes, celle qui poursuit encore son pèlerinage ici-bas aussi bien que celle qui règne déjà avec le Christ, le monde entier a poussé contre vous un cri d'horreur. Vous déchirez l'Eglise, vous la persécutez avec une cruauté dont les païens, eux-mêmes eussent rougi. Le sang des Saxons, comme celui d'Abel, crie vengeance. Que faites-vous de l'Eglise sainte appelée par Jésus-Christ « mon église? » des brebis

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1 Ezéeh. v, 6 et sq.

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p513 CHAP.   V.   —  SECOND  SIEGE DE  ROME  PAR HKNRI  IV.

 

du Seigneur appelées par Jésus-Christ « mes brebis? » Sous prétexte que tout appartient à César vous lui livrez les évêchés, les abbayes, les églises ; et quels titulaires y nomme-t-on ? En est-il un seul qui n'ait obtenu son bénéfice sinon à beaux deniers comptants, ou en le conquérant à la pointe de l'épée sur les champs de bataille, ou en l'achetant par les plus viles adulations, les plus honteuses bassesses ? En est-il un seul de mœurs pures, de conduite régulière, de vie intègre? Et vous vous étonnez qu'on repousse ces loups dévorants, qu'on fuie le contact de mercenaires qui se font schismatiques uniquement pour obtenir une mître ou une crosse ! Vous me conjurez au nom du Seigneur Jésus de ne plus circonvenir par la séduction et le mensonge la comtesse Mathilde, la plus noble des femmes. J'invoque ici à témoin le Seigneur Dieu tout-puissant et je déclare que dans mes relations avec cette très-illustre princesse il n'entre aucune arrière-pensée d'ambition humaine ni de vues terrestres. Chaque jour et sans intermission je demande au ciel dans mes prières d'être retiré de ce siècle corrompu au milieu duquel mon exil ne s'est que trop prolongé. Mais tant qu'il me restera un souffle de vie, je servirai la cause de Dieu en lui conservant une héroïne dont la sainte mère Eglise m'a confié la direction spirituelle. J'espère que ma récompense sera grande dans les cieux pour avoir guidé dans le sentier du devoir cette vaillante chrétienne armée pour la défense de la justice, prête à verser son sang pour votre confusion et celle des impies, pour l'exaltation de la sainte Eglise, pour le triomphe de Dieu sur ses ennemis 1. »

 

22. Cette triomphante apologie dont la mâle et nerveuse éloquence rappelle le style de Tertullien demeura sans réponse. Il en fut de même d'une lettre adressée par saint Gébéhard métropolitain de Saltzbourg au pieux évêque de Metz Herimann, et répandue vers  cette époque dans toutes les églises de Germanie 2.

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1. S. Anselm. Luc. Contra Wibert,l. i; Patr. Lat. t. CXLIX, col. 447-456, passim.

2. S. Gebeh. Epist. ad Herim., Patr. Lat., tom. CXLVIII, col. 847.
xxi 33

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p514 POXTIFICAT  DE   GRÉGOIRE  Vil   (1U73-1085).

 

Saint Anselme de Lucques s'était surtout attaché à faire ressortir l'odieux caractère de l'antipape, la légitimité de Grégoire VII, le devoir pour tous les catholiques de lui garder obéissance et de résister jusqu'à la mort aux entreprises de l'intrus. En Italie où il écrivait, cette polémique était en quelque sorte à l'ordre du jour. En Allemagne, les questions soulevées par la grande lutte entre le sacerdoce et l'empire avaient plus de profondeur : elles touchaient à la constitution sociale de l'état et aux dogmes fondamentaux de l'Église. Les césariens avaient travaillé l'opinion populaire en faveur de la simonie au point que la vérité semblait anéantie. « C'est une tâche ingrate non moins que superflue, disait saint Gébéhard, d'essayer de répondre à des gens qui ne veulent point entendre. Rare infortune que celle dont nous sommes victimes ! Tout le monde nous accuse et personne ne veut écouter nos moyens de justification. Nos adversaires sont des évêques nommés par le roi. Ils accorderaient au dernier de leurs valets, accusé devant eux, la faculté de se défendre ; ils nous la refusent à nous leurs frères et coévêques, au mépris de la parole de Job : « Ai-je jamais dédaigné d'entrer en jugement avec mon serviteur ou ma servante 1 ? » Toute la controverse entre eux et nous se peut résumer par le mot de l'apôtre : « Le discernement entre le bien et le mal2. » Fidèles imitateurs de Jésus-Christ notre modèle et notre maître, nous n'avons qu'un seul but : « Faire élection du bien et réprouver le mal3. » C'est là notre seule politique. En conséquence observant aujourd'hui dans toute son intégrité la règle que l'Église catholique n'a cessé de proclamer et de suivre depuis l'époque de sa fondation divine jusqu'à nos jours monstrueusement lamentables, nous refusons toute espèce de rapport avec les excommuniés. En agissant ainsi, ce n'est pas notre doctrine ni un enseignement nouveau que nous voulons faire prévaloir ; c'est la doctrine que les apôtres ont enseignée ; que les successeurs des

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1.         Job. ïxxi, lï. 2. Hebr. v, 14. 3.  Is. vit, 15.

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p515 CHAP.   V.   -       SECOND   SIEGE  DE   ROME   PAR   HENRI  IV.

 

apôtres nous ont transmise; que les pontifes du siège apostolique, les pères, les conciles, les docteurs, la tradition universelle ont maintenue à tel point que les plus ignorants, les plus illettrés l'ont apprise sinon du texte de la loi qu'ils ne peuvent lire, du moins de la coutume invétérée et immuable, basée sur la loi. Mais on nous objecte que l'excommunication fulminée contre le roi Henri est nulle, parce qu'elle a été prononcée en son absente et sans qu'il ait été entendu. Mais les citations canoniques ont-elles fait défaut? Combien de fois Henri ne fut-il pas appelé en la façon juridique au tribunal du saint-siége, dont il avait non-seulement reconnu mais invoqué lui-même l'arbitrage? Et parce qu'il a obstinément refusé de comparaître devant un tribunal auquel il affectait sans cesse d'en appeler ; parce qu'il a laissé épuiser tous les délais juridiques, il aurait fallu que ce tribunal ne portât jamais de sentence ! Depuis quand l'impunité est-elle dévolue de plein droit aux contumaces ? L'univers entier a connu la sentence d'anathème prononcée contre lui par le concile romain dans la première semaine du carême de l'an 108O. Nos provinces teuto-niques retentirent de ce coup de foudre. Pour en amortir l'éclat, les évêques courtisans réunis à Bamberg choisirent la grande fête de la Résurrection et durant la messe solennelle dénoncèrent au peuple assemblé que le seigneur pape Grégoire VII, dont ils chargeaient d'imprécations le nom vénérable, avait cessé d'être apostolique. Ils se répandirent ensuite dans toutes les provinces du royaume et s'adjoignant des prédicateurs à gages ils publièrent dans tous les diocèses leur sacrilège anathème contre le vicaire de Jésus-Christ. « Le disciple n'est pas au-dessus du maître 1, » dit l'évangile ; et voilà des évêques en révolte qui condamnent non pas seulement une sentence du pape mais le pape lui-même, sans discussion préalable, sans, daigner même, je ne dis pas entendre, mais consulter ce juge auguste. La sentence avait été portée par le concile romain, nul n'avait réclamé dans cette assemblée ni contre le jugement ni contre celui qui le pro-

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1. Matth. x, 24.

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p516 POXTll.'lCAT   UE   GllLGOIRIi   VU   (107^-1083).

 

mulguait, c'est-à-dire contre le souverain pontife chargé par Dieu lui-même de gouverner non pas seulement les chrétientés d'Allemagne mais l'Eglise catholique répandue sur tous les points de l'univers. Les pères, les conciles, les docteurs déclarent unanimement qu'un simple évêque ne peut être jugé qu'en un synode régulièrement convoqué avec l'autorisation du pape et que la condamnation portée contre lui n'est valable qu'après la ratification du siège apostolique. Comment donc des hommes qui se piquent de quelque savoir ont-ils pu prendre au sérieux la prétendue déposition du seigneur apostolique Grégoire VII ? Mais que dire de leur pseudo-pape Wibert, élu par eux avec une prédilection si touchante? Excommunié, parjure, apostat, il réunit tous les titres qu'on peut désirer dans un antipape. Et nous qui refusons de nous associer à tant de crimes, on nous persécute, on nous emprisonne, on nous maudit ! Nous sommes les auteurs de tous les maux, de toutes les calamités, parce que nous ne voulons pas nous faire les complices des scélérats et des persécuteurs. « Vous avez nous dit-on, prêté serment de fidélité au roi ; dès lors vous êtes obligés pour lui rester fidèles de refuser toute obéissance au seigneur apostolique, et de regarder comme non avenues toutes les excommunications qu'il lui plairait de lancer. Sinon, vous tombez sous le glaive de la loi, vous devez être poursuivis comme criminels de lèse-majesté.» Voilà le doux langage des nouveaux docteurs : les juges païens le tenaient déjà aux martyrs quand ils leur disaient: « Si tu veux être l'ami de César sacrifie aux dieux, sinon meurs.» Mais il s'agit aujourd'hui d'un prince chrétien. Or le ministère épiscopal ou sacerdotal ne saurait accorder son concours à un prince chrétien qui prétend forcer ses sujets à apostasier la loi de Jésus-Christ ; qui chasse Dieu de son sanctuaire, étend une main sacrilège sur les oblations des fidèles, le patrimoine des églises et des pauvres, persécute, emprisonne, torture comme un autre Néron les successeurs des bienheureux apôtres Pierre et Paul, suscite contre eux de nouveaux Simon le Mage, et massacre par milliers les fidèles de Jésus-Christ sur la tombe même des martyrs où  ils vont prier. Les nouveaux docteurs croient justifier leur

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conduite en disant : « Tout en restant fidèles au roi, nous continuons d'être sincèrement dévoués au bienheureux Pierre et au siège apostolique. Mais à l'homme en ce moment assis sur ce siège nous refusons toute obéissance parce que sans raison, contre tout droit et toute justice, il a excommunié le roi et les évêques fidèles. A notre tour nous avons excommunié et déposé ce pape indigne, nous l'avons remplacé par un pontife selon le cœur de Dieu. » Mensonger au point de vue des faits, cet exposé de la question n'est pas moins erroné au point de vue canonique. II est faux que l'excommunication du roi ait précédé l'horrible attentat commis contre la majesté inviolable du souverain pontife. Ce fut le 24 janvier 1076 que réunis à Worms dans un conciliabule fameux une vingtaine d'évêques eurent l'audace sacrilège de rédiger un acte de déposition et d'excommunication contre le seigneur apostolique. A cette date aucune sentence d'anathème n'avait encore été portée contre le roi. Le crime de Worms fut «le commencement de toutes les douleurs1,» «le ferment aigri qui a corrompu la masse entière 2 » de l'Eglise et du monde. Il éclata sans aucune provocation de la part du vénérable pape. La preuve c'est que deux mois auparavant, lors de la fête de saint André (30 novembre 1075) célébrée par le roi à Bamberg, la concorde la plus parfaite subsistait en apparence du moins entre le sacerdoce et l'empire. Le roi recevait à sa cour les légats apostoliques, il leur donnait les assurances les plus explicites de son dévouement et de son obéissance filiale au saint-siége. A leur requête, il destituait l'intrus simoniaque de Bamberg et le remplaçait par un évêque canoniquement élu. En même temps, il envoyait à Grégoire VII des ambassadeurs chargés de lui confirmer de vive voix et par écrit ces heureuses nouvelles. A un si long intervalle, dans une saison où les communications entre l'Italie et l'Allemagne sont presque impossibles, rien de nouveau n'avait pu se passer. Rien en effet ne s'était passé ;  ce qui n'empêcha point le sacrilège de

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1. Marc, xni, 8. 2. I Cor. v., 6.

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p518 PONTIFICAT  DE  GllÉGOIRE  Vn  (1073-1083).

 

Worms d'éclater à llmproviste. Pour lui donner plus de retentissement des messagers franchirent les Alpes avec une rapidité extraordinaire, et le 21 février suivant, au milieu du concile romain présidé par le pape en personne, s'adressant au vicaire de Jésus-Christ, ils firent entendre ce blasphème qui a retenti d'un bout à l'autre du monde : «Descends, descends ! Nous t'interdisons tout droit à la papauté 1. » Voilà ce que firent les conjurés schismanques de Worms. Qu'ils nous disent pourquoi ils ont secoué le joug de la discipline sainte, rédigé le libelle de répudiation contre le pontife de Jésus-Christ. Qu'ils nous disent en vertu de quel droit nouveau, eux, serviteurs du pape, ils ont osé prononcer la déchéance du pape leur prince et seigneur. L'Eglise catholique, l'univers entier leur demande compte d'une pareille conduite. Qu'ils essaient de se justifier, ou plutôt puisque toute justification est impossible, qu'ils rentrent enfin en eux-mêmes; qu'ils reconnaissent avec l'humilité d'un sincère repentir le crime dont ils se sont rendus coupables en bouleversant le monde, en foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines 2. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon