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CHAPITRE XVI.
Sentiment du platonicien Apulée, sur les mœurs et les agissements des démons.
Parlant donc des mœurs des démons, le même platonicien dit (APULÉE, livre du dieu de Socrate), que leurs esprits sont tourmentés par les mêmes passions que ceux des hommes, que les injures les irritent, que les déférences et les présents les apaisent ; qu'ils aiment les honneurs, qu'ils prennent plaisir à la diversité des cérémonies sacrées, et que si, dans ces cérémonies, il y a eu quelque chose d'oublié, ils en sont courroucés. Entre autres choses dont il parle à leur sujet, il dit aussi que les divinations des augures, des aruspices, les oracles et les songes sont de leur ressort, que c'est à eux qu'il faut attribuer les prestiges des magiciens. Dans la courte définition qu'il en fait, il dit que les démons sont des animaux quant au genre auquel ils appartiennent, que leur cœur est susceptible de passions, leur esprit doué de raison, leur corps subtil comme l'air, leur durée éternelle. Mais de ces cinq qualités, les trois premières leur sont communes avec nous, la quatrième leur est propre, et la cinquième leur est commune avec les dieux. En outre, je vois que sur les trois premières, qui leur sont communes avec nous, il y en a deux qu'ils partagent avec les dieux. Car Apulée dit que les dieux sont aussi des animaux. Assignant à chacun l'élément qui lui est propre, il nous place au rang des animaux terrestres, avec tous les autres qui vivent sur la terre et sont doués de sentiment. Parmi les animaux aquatiques, il range les poissons et ceux qui ont la faculté de nager; parmi les animaux de l'air, les démons, et parmi ceux du ciel, les dieux. Par là même, la classification des démons, dans le genre des animaux, ne leur est pas commune seulement avec les hommes, mais encore avec les dieux et les bêtes. La raison dont est doué leur esprit leur est commune avec les dieux et les hommes; leur durée éternelle, ils la partagent avec les dieux seulement, et enfin la subtilité de leur corps leur appartient en propre. Qu'ils soient animaux, ce n'est donc pas un grand avantage, puisque les bêtes le possèdent; qu'ils soient doués de raison, ce n'est pas sur nous un privilége, puisque nous le sommes aussi. Que leur existence soit éternelle, en quoi cela est‑il un
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bien, si cette existence éternelle n'est pas une existence heureuse? Car un bonheur temporel vaut mieux qu'une misère éternelle. Que leur cœur soit assujetti aux passions, comment cela peut‑il les élever au‑dessus de nous, puisque nous aussi nous en sommes là, et que nous n'en serions pas là si nous n'étions pas malheureux. Que leur corps ait la subtilité de l'air, quel prix attacher à cela quand une âme quelconque, quelle que soit sa nature, est préférable à tout corps, et qu'à cause de cela le culte religieux, qui doit venir de l'âme, ne peut être dû à ce qui est inférieur à l'âme. Certes, si parmi les qualités qu'il attribue aux démons, il comptait la vertu, la sagesse, la félicité; s'il disait que ces priviléges sont éternels en eux, et qu'ils leur sont communs avec les dieux, assurément il leur attribuerait quelque chose de désirable, et dont on devrait faire grand cas; encore ne devrions-nous pas pour cela les honorer comme dieux, mais plutôt devrions‑nous rendre gloire à Dieu lui‑même de qui nous reconnaîtrions qu'ils ont reçu tous ses dons. Mais combien sont‑ils plus indignes des honneurs divins, ces animaux de l'air qui ne sont doués de raison que pour pouvoir être misérables, sujets aux passions que pour sentir effectivement la misère, et éternels que pour ne pouvoir arriver à la fin de leur misère ?
CHAPITRE XVII.
Est‑il convenable que l'homme honore ces Esprits dont il doit éviter les vices.
1. Mais laissons de côté tout le reste. Je ne parlerai que du seul attribut que le philosophe Apulée dit être commun aux démons avec nous, à savoir : les passions de l'âme. Si donc les quatre éléments sont remplis d'animaux qui leur sont propres, le feu et l'air de ceux qui sont immortels, l'eau et la terre de ceux qui sont mortels, je demanderai pourquoi les âmes des démons sont tourmentées par les désordres et les tempètes des passions. Car cette perturbation du cœur, c'est (ce) qu'on appelle en grec pathos; de là vient que notre philosophe a voulu appeler tous ces désordres et toutes ces tempêtes passions du cœur. Car le mot passion, qui vient de l'expression grecque pathos (1) , signifie mouvement du cœur contre la raison. Pourquoi donc voit‑on chez les démons ces révoltes du cœur qui ne se trouvent pas dans les bêtes ? Car si quelque chose de semblable apparaît dans la brute, ce n'est pas là un désordre, parce que ce n'est point un mouvement contraire à la raison, puisque les bêtes n'ont point de raison. Mais dans les hommes, s'il existe de telles perturbations, c'est le résultat ou de la folie, ou de la misère. Car nous n'avons pas encore le bonheur de cette
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(1) Cicéron dans sa quatrième Tusculane dit : Zénon définit la perturbation, qu'il appelle pathos, une émotion de l'âme opposée à la droite raison et en révolte contre elle.
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perfection de la sagesse qui nous est promise pour la fin, quand nous serons délivrés des liens de cette mortalité. Quant aux dieux, ils ne souffrent pas, dit‑on, tous ces désordres, parce que non‑seulement ils sont éternels, mais encore ils sont heureux. Car, d'après les philosophes dont il est ici question, ils ont aussi eux-mêmes des âmes raisonnables, mais elles sont absolument pures de toute souillure et de toute affection mauvaise. Ainsi donc, si les dieux n'éprouvent aucune perturbation en eux‑mêmes, c'est que ce sont des animaux heureux et non sujets aux misères; si les bêtes n'en éprouvent pas non plus, c'est que ce sont des animaux incapables de bonheur et de misère. Et maintenant il ne nous reste plus à dire que ceci : c'est que les démons éprouvent comme les hommes tous ces troubles intérieurs, par la raison qu'ils sont des animaux, non pas heureux, mais misérables.
2. Quelle est donc cette stupidité, ou plutôt cette démence, qui nous soumet aux démons par certaines pratiques religieuses, lorsque la vraie religion nous délivre de cette perversité qui nous rend semblables à eux? En effet, quand, d'après les aveux qu'Apulée (Du dieu de Socrate) est forcé de faire, malgré tous ses ménagements envers les démons, malgré son opinion qu'ils sont dignes des honneurs divins, ces démons se laissent exciter par la cotère, la vraie religion nous interdit tout mouvement de colère, et elle nous ordonne même d'y résister. Tandis que les démons se laissent séduire par des présents, la vraie religion nous ordonne de ne faire acception de qui que ce soit en recevant des présents de sa main. Alors que les démons sont flattés par les honneurs, la vraie religion nous fait un devoir de n'en être nullement touchés. Quand les démons poursuivent de leur haine certains hommes, et qu'ils donnent leur affection à certains autres, non pas en suivant les jugements d'un esprit calme et prudent, mais en suivant les mouvements déréglés d'un cœur pris par la passion, comme le dit Apulée, la vraie religion nous commande d'aimer même nos ennemis. (Matth., v, 44.) Enfin toutes ces perturbations du cœur, toutes ces agitations de l'esprit, tous ces orages et toutes ces tempêtes de l'âme qui tourmentent et bouleversent les démons, comme la vérité force notre philosophe à le dire, la vraie religion nous fait un devoir de les rejeter de notre âme. Quelle autre cause donc, sinon une folie et une erreur misérable, vous humilie, vous fait respecter ceux dont il faut que vous désiriez différer dans votre conduite et votre vie, et vous fait honorer religieusement ceux que vous ne voudriez pas imiter? Et cependant imiter ce que l'on honore, voilà le but et la fin de toute religion.
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CHAPITRE XVIII.
Quelle est cette religion où l’on enseigne que les hommes, pour se faire recommander auprès des dieux bons, doivent avoir recours à l'intermédiaire des démons.
C'est donc en vain qu'Apulée, ainsi que tous ceux qui pensent comme lui, leur ont décerné cet honneur, de les placer dans les airs, comme des intermédiaires entre le ciel éthéré et la terre. Car aucun dieu ne se mêlant aux hommes, suivant Platon, c'est aux démons qu'il appartient de porter aux dieux les prières des hommes, et de rapporter à ceux‑ci les grâces qu'ils ont sollicitées. Ceux qui ont cru de pareilles choses se sont imaginé qu'il serait indigne que les hommes fussent mêlés aux dieux, et les dieux aux hommes. Mais ils ont trouvé qu'il était tout à fait convenable que les démons fussent mêlés et aux dieux et aux hommes, se chargeant des prières de ceuxci, et rapportant les faveurs de ceux‑là. De cette manière on verra l'homme chaste, étranger aux crimes de l'art magique, employer, pour intercesseurs auprès des dieux, ceux qui aiment ces crimes dont l'horreur le rend lui‑même plus digne d'être exaucé plus facilement et de meilleure grâce. Car ces dieux aiment les infamies de la scène, objets de dégoût pour l'âme chaste. Dans les maléfices des magiciens, ils aiment ces mille moyens de nuire que repousse l’innocence. Ainsi donc, si la chasteté et l'innocence veulent obtenir quelque chose des dieux, elles ne le pourront point par leur propre mérite, et il leur faudra recourir à l'intervention de leurs propres ennemis ! Peu importe qu'Apulée s'efforce de justifier les fictions des poètes et les outrages faits par le théâtre à la morale. Contre ces abominations nous avons la parole de Platon, le maitre de tous ces philosophes, Platon dont l'autorité est si grande parmi eux. Quoi ! la pudeur humaine se mépriserait elle‑même au point, non‑seulement d'aimer l'ignominie, mais encore de la regarder comme agréable à la divinité !
CHAPITRE XIX.
Impiété de l'art magique, qui s'appuie sur la protection des esprits de malice.
Or, contre les arts magiques dont quelques hommes, par malheur et par impiété, se plaisent trop à tirer gloire, ne me suffira‑t‑il pas d'invoquer le sentiment public si clair et si manifeste ? Car pourquoi sont‑ils si rigoureusement atteints par la sévérité des lois, s'ils sont l'oeuvre de divinités dignes de notre culte? Est‑ce que, par hasard, ce seraient les chrétiens qui auraient établi ces lois contre les arts magiques qu'elles punissent ? Quelle autre signification, que celle des malheurs funestes
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que les maléfices font tomber inévitablement sur le genre humain, peut‑on donner à ces vers de l'illustre poète latin : « J'en atteste les dieux et toi‑même, sœur bien‑aimée, et ton existence qui m'est si chère, c'est malgré moi que j'ai recours aux moyens magiques; » (VIRG., Enéide, iv) et à celui‑ci, que nous lisons dans un autre de ses ouvrages, et qui aussi se rapporte à la magie: «J'ai vu transporter dans un champ les moissons ensemencées dans un autre. » (Eglog., viii.) Dans ce dernier vers, le poète fait allusion à ce qui se disait, qu'à l'aide de cette science terrible et criminelle, on faisait passer les récoltes d'une terre sur une autre terre. Est‑ce que dans la loi des douze Tables (1), la plus ancienne loi des Romains, on n'a pas consigné et réglé, au rapport de Cicéron, le supplice que subira l'auteur d'opérations magiques ? Enfin, est‑ce devant des juges chrétiens qu'Apulée lui‑même a été accusé de magie (2)? Assurément, s'il avait regardé comme divines et sacrées ces oeuvres magiques qu'on lui reprochait, s'il les avait crues conformes aux oeuvres de la puissance de Dieu, il aurait dû, non‑seulement en faire l'aveu, mais même profession, et flétrir plutôt les lois qui les interdisaient, leur imprimant cette note infamante, de déclarer coupable ce qui devait être regardé comme digne d'admiration et de respect. Car, de cette manière, ou il aurait fait passer ses convictions dans l'esprit des juges, ou bien, si les juges, demeurant attachés au sens de leurs lois injustes, l'avaient condamné à subir la mort, comme peine de ces oeuvres dont il se faisait le défenseur et l'apologiste, son âme aurait été dignement récompensée par les démons, pour lesquels il n'aurait pas craint de sacrifier sa vie en publiant et en célébrant leurs œuvres divines. C'est ainsi que, quand on reprochait comme un crime à nos martyrs de professer la religion chrétienne qu'ils professaient comme pouvant seule les sauver, et les conduire à la gloire de l'éternité, ils ne cherchèrent pas à échapper aux peines temporelles en renonçant à leur foi; mais plutôt en avouant qu'ils étaient chrétiens, en l'affirmant, en le proclamant, en supportant pour leur religion tous les supplices fidèlement et courageusement, et en mourant avec une pieuse tranquillité, ils forcèrent, pour ainsi dire, à rougir les lois qui les condamnaient, et ils les firent changer. Quant à ce philosophe platonicien, on a de lui un discours étendu et éloquent, dans lequel il se défend du crime de magie qu'il prétend lui être tout à fait étranger. Il ne cherche à démontrer son innocence qu'en niant absolument, de sa part, des pratiques qui ne peuvent être le fait
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(1) Dans certains articles des douze Tables, on lit « Celui qui aura attiré les récoltes par des enchantements. Celui qui aura prononcé des paroles magiques pour attirer des malheurs…. Ne déplacez pas par des enchantements la moisson d'autrui. ” Pline rapporte ces lois au livre XXVIII, chap. ii; Sénèque livre 111, quœst. natur., chap. vii; Apulée, dans son Apologie, etc.
(2) Apulée fut accusé de magie au tribunal de Claude, préfet d'Afrique, qui n'était pas chrétien.
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d'un homme innocent. Mais, lui objecterons-nous, tous ces prestiges des magiciens, qu'il juge très‑bien dignes de condamnation, s'opèrent‑ils par l'inspiration et l'action des démons ? Qu'il nous dise donc pourquoi il pense qu'on doit les honorer; pourquoi il prétend que, pour porter nos prières aux dieux, il est nécessaire d'employer la médiation de ces démons dont nous devons éviter les oeuvres, si nous voulons que nos prières parviennent au vrai Dieu. Ensuite, je demande quelles prières, selon lui, sont transmises de la part des hommes aux dieux bons par l'intermédiaire des démons? Sont‑ce des conjurations magiques, ou des prières permises? Si ce sont des conjurations magiques, les dieux ne veulent pas de semblables évocations. Si ce sont des prières permises, ils n'en veulent point par de pareils médiateurs. Mais si un pécheur pénitent adresse ses prières aux dieux, surtout s'il s'est rendu coupable de quelque opération magique, obtiendra‑t‑il enfin son pardon par l'intercession de ceux, dont l'inspiration ou la faveur l'a fait tomber dans la faute qu'il déplore? Et pour pouvoir mériter le pardon aux pécheurs pénitents, les démons font‑ils eux‑mêmes les premiers pénitence de les avoir trompés ? Personne n'a jamais dit cela des démons. Car, si cela était, ils n'oseraient nullement revendiquer pour eux les honneurs divins, en même temps qu'ils désireraient par la pénitence arriver à obtenir leur pardon. Car, d'un côté, ce serait un orgueil détestable; de l'autre, ce serait tout au contraire une humilité digne de miséricorde.
CHAPITRE XX.
Faut‑il croire que les dieux bons se mélent plus volontiers aux démons qu'aux hommes.
Mais, poursuit‑on, il est une raison absolument pressante et tout à fait impérieuse, qui nécessite la médiation des démons entre les dieux et les hommes, pour offrir les prières de ceux‑ci et rapporter les grâces de ceux‑là. Quelle est donc cette raison et cette si grande nécessité? C'est que, dit‑on, aucun dieu n'a de relation immédiate avec l'homme. Oh! qu'elle est donc sublime et sainte leur divinité ! Elle n'a point de relation avec l'homme suppliant, elle en a avec le démon orgueilleux. Elle ne se compromet point avec l'homme pénitent, elle se compromet avec le démon imposteur; elle ne se commet point avec l'homme qui implore la divinité, elle se commet avec le démon qui contrefait la divinité; elle n'a nul commerce avec l'homme qui demande pardon, mais bien avec le démon qui excite à l'iniquité. Elle ne communique pas avec l'homme qui, instruit par la philosophie, chasse les poètes d'une cité bien réglée, elle communique avec le démon qui réclame aux princes et aux pontifes de cette cité la représentation des infamies des poètes par les jeux de la scène ; elle ne se mêle
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pas à l’homme qui défend de supposer des crimes aux dieux, elle se mêle au démon qui se complaît dans ces crimes imaginaires. Elle n'a point de rapport avec l'homme qui établit de justes lois pour punir les crimes des magiciens, elle en a avec le démon qui enseigne et exerce l'art magique. Enfin, elle n'a point de rapport avec l'homme qui a horreur d'imiter le démon, elle en a avec le démon qui tend des piéges à l'homme pour pouvoir le tromper.
CHAPITRE XXI.
Les dieux se servent‑ils des démons comme de messagers et d'interprètes; ignorent‑ils leurs impostures, ou y consentent‑ils?
1 . Mais, sans doute, pour que l'on professe de pareilles absurdités et de pareilles indignités, il faut y être contraint par une grande nécessité. Voici apparemment la raison : c'est que les dieux du ciel, tout en se mettant en peine des choses humaines, ignoreraient absolument ce qui se passerait parmi les hommes, habitants de la terre, si les démons, qui occupent les airs, ne le leur faisaient connaître. Car le ciel est loin de la terre; il est suspendu dans des hauteurs trop lointaines ; mais l'air touche le ciel aussi bien que la terre ! 0 admirable sagesse ! Quelle autre pensée les philosophes ont‑ils sur les dieux, qu'ils déclarent être tous bons, sinon celle‑ci, c'est qu'ils prennent souci des choses humaines, autrement ils paraîtraient indignes de tout honneur. Ensuite, c'est qu'à cause de la distance des éléments, ils ignorent ce qui se passe parmi les hommes. Et ainsi il faut admettre la nécessité des démons, et par là même il faut les croire dignes d'honneur, puisque, d'après cette théorie, c'est par eux que les dieux peuvent apprendre ce qui se passe parmi les hommes, et venir à leurs secours lorsque cela est nécessaire. S'il en est ainsi, les dieux bons connaissent plus le démon par la proximité de son corps, qu'ils ne connaissent l'homme par la bonté de son âme. 0 trop déplorable nécessité, ou plutôt vanité ridicule et détestable avec laquelle on soutient une vaine divinité ! Car si, par leur esprit libre de tout obstacle corporel, les dieux peuvent voir notre esprit, il n'est donc pas besoin que les démons leur servent d'intermédiaires. Mais si, au contraire, c'est par les signes produits par l'esprit sur le corps, tels que l'expression du visage, la parole, le mouvement, et perçus par les dieux du ciel au moyen de leur corps, qu'ils prennent connaissance des révélations des démons, ils peuvent donc se trouver trompés par les mensonges de ces esprits imposteurs. Or, si la divinité ne peut être trompée par les démons, elle ne peut pas non plus ignorer ce que nous faisons.
2. Mais je voudrais bien que ces philosophes me disent si les démons ont fait connaître aux dieux que Platon condamnait les fictions des poètes sur les crimes des dieux, et s'ils leur ont caché que ces fictions leur plaisaient à eux-
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mêmes ; ou bien s'ils leur ont caché l'une et l'autre circonstance, et s'ils ont mieux aimé leur laisser ignorer tout cela ; ou encore s'ils leur ont découvert les deux choses ; et la religieuse prudence de Platon à l'égard des dieux, et leur propre libertinage si injurieux aux mêmes dieux; ou enfin, s'ils ont voulu leur laisser ignorer seulement le sentiment de Platon, qui n'a pas voulu laisser libre carrière à la licence impie des poètes chargeant les dieux de crimes infâmes et supposés, tout en leur découvrant leur propre malice qui les porte à se complaire dans les jeux de la scène, où l'on célèbre ces infamies attribuées aux dieux. En ont‑ils fait l'aveu sans rougir et sans craindre ? De ces quatre suppositions que ma question renferme, qu'ils choisissent celle qu'ils voudront, et quel que soit le choix qu'ils auront fait, qu'ils remarquent bien la mauvaise opinion qu'ils ont des dieux bons. Car s'ils s'arrêtent à la première supposition, ils avoueront qu'il n'a pas été permis aux dieux bons de communiquer avec le sage Platon, quand les injures qu'ils recevaient eux‑mêmes étaient interdites et condamnées par ce philosophe, et qu'il leur a fallu communiquer avec les démons, esprits méchants qui faisaient leurs délices de ces mêmes injures. En effet, d'après cette supposition, les dieux bons ne pouvaient connaître l'homme de bien relégué loin d'eux, que par l'intermédiaire des démons pleins de malice, et ils ne pouvaient en aucune manière arriver à connaître ceux‑ci, malgré leur voisinage. Mais s'ils aiment mieux la seconde supposition, d'après laquelle les démons auraient caché les deux choses aux dieux, en sorte qu'ils ne leur auraient fait connaître absolument rien ni de la loi si religieuse de Platon, ni des sacriléges voluptés dans lesquelles eux-mêmes se complaisaient; je leur demanderai ce que dans les choses humaines les dieux pourront utilement connaître par l'entremise des démons, si ceux‑ci leur laissent ignorer ce que les hommes pieux ont décrété en l'honneur des dieux bons contre la malice des esprits du mal. Si, au contraire, ils choisissent la troisième supposition, et qu'ils répondent que non‑seulement la défense de Platon, qui interdit les injures adressées aux dieux, mais encore la perversité des démons, qui trouve sa pâture dans les injures faites aux dieux, est arrivée à la connaissance des dieux par l'entremise des mêmes démons, je le demande, comment appeler cela ? est‑ce un message ou une insulte ? Et les dieux apprennent ces deux choses, ils les connaissent; et non-seulement ils ne chassent pas de leur présence ces démons infâmes qui ne désirent et qui ne font que ce qui est contraire à la dignité des dieux et à la religion de Platon, mais encore c'est par le moyen de ces esprits du mal, leurs voisins, qu'ils transmettent leurs dons au vertueux Platon, trop éloigné d'eux. Ainsi donc, cet enchaînement continu des éléments les re-
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tient tellement prisonniers, qu'ils peuvent être en relation avec ceux qui les accusent, mais non point avec celui qui les défend. Ils savent ces deux choses, mais ils ne peuvent changer les lois de pesanteur de l'air et de la terre. Nous voici arrivés à la dernière supposition, c'est-à‑dire à la quatrième. Ce sera bien la pire de toutes, s'ils s'y retranchent. En effet, qui peut supporter cela? Les fictions criminelles des poètes contre les dieux immortels, et ces infâmies révoltantes de leurs théâtres, et le désir ardent qu'ils ont eux‑mêmes de s'en repaître, et la volupté si douce qu'ils y trouvent, les démons ont fait connaître tout cela aux dieux, et ils n'ont rien dit de la sage sévérité de Platon, qui lui a fait bannir ces hontes d'un état bien réglé. Ainsi, par de tels intermédiaires, les dieux bons sont forcés de connaître les crimes des plus scélérats qui ne sont pas autres que les intermédiaires eux‑mêmes; et il ne leur est pas permis de connaître ce que les philosophes ont opposé de bien à ces crimes. Et cependant ces crimes les outragent, tandis que les actes contraires les honorent.
CHAPITRE XXII.
Il faut rejeter le culte des démons, contrairement à la doctrine d'Apulée.
Comme il n'y a rien à prendre dans ces quatre suppositions, si l'on ne veut pas en adoptant l'une on l'autre avoir des sentiments indignes des dieux, il nous reste à refuser absolument toute créance à ce qu’Apulée et tous les philosophes qui partagent son opinion s'efforcent de nous persuader, à savoir : que les démons, placés dans une région moyenne entre les dieux et les hommes, sont comme des intermédiaires et des interprètes entre les uns et les autres pour porter nos prières aux dieux et nous rapporter leurs faveurs. Non, ils ne sont pas des intermédiaires, mais des esprits tout à fait possédés de la passion de nuire, entièrement éloignés de la justice, enflés d'orgueil, rongés de jalousie, ingénieux à ourdir des fourberies. Ils résident dans l'air, cela est vrai, mais parce qu'ayant été précipités des hauteurs du ciel, ils ont été condamnés à subir le châtiment de leur inexpiable transgression dans les airs, comme dans une prison conforme à leur nature. Et cependant, de ce que l'espace occupé par l'air se trouve au‑dessus de la terre et des eaux, est‑ce à dire pour cela que les démons soient supérieurs aux hommes par le rang? Non, ceux‑ci l'emportent de beaucoup sur eux, non pas par leur corps terrestre, mais par l'élection qu'ils ont faite du vrai Dieu dont ils implorent le secours, et par la piété de leur cœur. Plusieurs sans doute sont indignes de participer
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à la vraie religion, et se trouvent dominés par les démons dont ils sont comme les captifs et les sujets. La majeure partie de ces malheureux se sont laissés prendre par les merveilles et les mensonges des prodiges ou des prédictions, par lesquels les démons les ont persuadés de leur divinité. Mais quelques autres, considérant leurs vices avec un peu plus d'attention et de soin, se sont montrés moins crédules, et n'ont pas admis cette divinité qu'ils s'arrogeaient. Alors ces démons ont imaginé de se faire passer pour des intermédiaires entre Dieu et les hommes, et ils ont prétendu obtenir en faveur des hommes les grâces de Dieu. Si cependant cet honneur ne leur a pas même été accordé par ceux‑là qui ne croyaient pas à leur divinité, c'était parce qu'ils voyaient leur méchanceté. Ils voulaient que tous les dieux fussent bons, et encore ils n'osaient pourtant pas déclarer les démons tout à fait indignes des hommages qu'on rend aux dieux. Ils craignaient trop de blesser les peuples chez lesquels ils voyaient, par une superstition invétérée, le culte des démons pratiqué dans un si grand nombre de temples, et avec tant de cérémonies sacrées.