Anglicans 3

Darras tome 34 p. 389

 

83. La justice de Dieu ne s'appesantissait pas seulement sur les petits coupables, elle atteignait encore les plus grands qui avaient entraîné le peuple dans l'abîme. Grande consolation pour la cons­cience; à l'origine de la réforme, en Angleterre, le regard ne ren­contre pas une tête de novateur qui ne tombe sous la hache du bourreau. Lord Somerset avait un frère, nommé Thomas. Ce frère était l'un des grands pillards de la cour. Du reste, grand amiral du royaume, il jalousait son frère et cherchait à le supplanter; on lui avait pardonné une première fois, mais, en bon protestant, il continuait de conspirer contre son frère; il fut, par son frère, con-

--------------------------

1. Colliei, i. Il, p. 30S.

=========================================

 

p390       JULES III,  MARCEL.II ET PAUL IV (1549-1555-1559).

 

damné à périr ignominieusement. « Cranmer, et c'est une plume protestante qui lui imprime cette nouvelle flétrissure, signa cette exécution capitale : chose qui paraît étrange, quand on considère qu'il lui était défendu de siéger au jugement, quand il s'agissait de la perte des membres ou de la vie. » Quand Thomas Seymour eut été exécuté, sur l'ordre de son frère et de son neveu, par la main du bourreau, ce fut le tour du duc de Somerset, le nouveau Cahïn. Somerset avait été altéré du sang de son frère, il s'en trouva d'au­tres pour boire le sien ; traîné à la prison d'État, traduit devant ses pairs, le 1er décembre 1551, sous l'accusation de haute trahi­son et de félonie, un warrant fut obtenu pour son exécution ; le 22 janvier 1552, l'échafaud se dressait pour lui sur la colline de la Tour, où, dans un discours au peuple, il rendit grâce de la part qu'il avait prise à l'établissement de la réforme. Somerset avait raison : la réforme anglicane, à proprement parler, est son ou­vrage ; mais lui, Somerset est un scélérat, jugé tel par les adeptes des nouvelles doctrines.

  

   84. Le supplantateur de Somerset était Northumberland.  Jean Dudley, comte de Warwick, depuis duc de Northumberland, était un homme de l'ancienne noblesse, d'une belle taille, d'un extérieur agréable, mais sans gravité dans la conduite et livré aux plaisirs. Parfois même il était dissolu. Au reste, dans les temps où les vi­ces commençaient à devenir à la mode, on ne faisait pas grande attention, si un noble n'était pas fort sévère dans les mœurs. J'em­prunte à Cobbett, protestant anglais, l'histoire de ce misérable, suc­cédant à un scélérat décapité par arrêt de justice. « Warwick, dit Cobbett, devenu protecteur par la mort de Somerset, se fit créer duc de Northumberland, et s'adjugea les propriétés immenses qui avaient appartenu à l'antique famille dont il prenait le nom, et qui depuis longtemps étaient tombées dans le domaine de la couronne. C'était peut-être un protestant plus zélé que son prédécesseur, c'est-à-dire qu'il était encore plus débauché, plus cruel et plus rapace. Le pillage et la dévastation des églises continuèrent sous son admi­nistration, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien à voler. On réunit alors un grand nombre de paroisses en une seule, que l'on fit des-

=========================================

 

p391 CHAP.   XIII.     L'ANGLICANISME   SOUS   EDOUARD   VI.      

 

servir par un seul prêtre. Aussi bien ne restait-il dans le clergé, aucun homme véritablement digne de ce nom. Tout ce qu'il y avait de savant et de vertueux dans ce corps avait été massacré ou réduit soit à périr de faim, soit à s'expatrier. Le règne de la terreur avait tellement diminué les revenus de ceux qui avaient sacrifié leur conscience à travailler pour subvenir à leurs besoins, comme charpentiers, serruriers, maçons. etc., et même d'entrer comme domestiques au service des gentilshommes: de telle sorte que celle église d'Angleterre, établie et par la loi et surtout par les troupes allemandes, devint en peu de temps l'objet du mépris général de la nation et des autres peuples d'Europe. Le roi, encore enfant et d'une santé extrêmement débile, semble n'avoir eu de distinctif dans son caractère, que la haine vigoureuse qu'il portait aux ca­tholiques et à leur culte : haine soigneusement entretenue par les leçons du pieux Cranmer. Comme on pouvait déjà présumer qu'il ne fournirait pas une longue carrière, Northumberland, son tu­teur, songea aux moyens de faire passer la couronne dans sa fa­mille, projet digne à coup sur d'un héros de la réforme : il maria donc l'un de ses fils, lord Guilfort Dudley, à lady Jeanne Cirer, hé­ritière présomptive du trône, après les princesses Marie et Elisa­beth, et engagea le roi à faire un testament qui instituait cette même Jeanne Gray son héritière directe, à l'exclusion de ses deux sœurs. Dans cette occasion, les juges, le lord-chancelier, les secré­taires d'Etat et les membres du conseil privé hésitèrent d'apposer leur signature au bas d'un acte qui disposait de la couronne d'une manière si étrange, en intervertissant entièrement l'ordre de successibililé. Les scrupules cependant disparurent peu à peu, surtout quand on vit Cranmer contresigner hardiment le testament. Il avait pourtant juré de la manière la plus solennelle, en sa qualité d'exécuteur testamentaire de Henri VIII, d'exécuter ses dernières volontés, qui appelaient au trône les princesses Marie et Elisabeth, en cas qu'Edouard vint à mourir sans postérité. Marie était donc de droit héritière du trône ; mais Cranmer n'avait pas oublié que c'était lui qui avait rédigé l'acte de divorce de la mère de cette prin­cesse avec le feu roi, il avait à redouter qu'elle ne  l'eût  pas oublié

========================================

 

p392       JULES III,  MARCEL II ET PAUL IV (1549-1553-1539).

 

de son côté, et il n'ignorait pas, en outre, qu'elle était inébranlablement attachée à la religion catholique. Il lui était facile de pré­voir que l'avènement de Marie au trône, porterait un coup mortel à son pouvoir et à son Église ; ces diverses circonstances, réunies à la crainte de perdre son évêché, le portèrent à commettre, sans hésiter, le plus grand crime qu'ait prévu notre législation. Aban­donné à la discrétion de Northumberland et entouré des créatures de cet ambitieux, le jeune roi signa tout ce qu'on voulut ; et l'on prévit dès lors qu'il ne lui restait plus longtemps à vivre. Il mourut, en effet, le 6 juillet 1553, à l'âge de seize ans, dans la septième an­née de son règne. Ces sept années furent la période la plus fertile en calamités dont notre histoire nationale ait conservé le souvenir. On eut dit, en vérité, que le fanatisme et la friponnerie, l'hypocri­sie et l'esprit de brigandage s'étaient partagé entre eux notre ter­ritoire, pour l'exploiter à leur profit. Ce que le peuple eut à souf­frir à cette époque dépasse les bornes de l'imagination. Une misère excessive vint tout à coup remplacer cette abondance dans la­quelle il avait toujours vécu dans les temps catholiques ; et le gouvernement pour réprimer l'effrayante mendicité, conséquence naturelle de cette révolution, promulgua des lois d'une barbare sé­vérité, qui interdisaient à tout indigent, fut-il même sur le point d'expirer de besoin, d'implorer la pitié publique. La nation déchut, en outre, sensiblement de cette haute considération dont elle avait joui jusqu'alors dans l'opinion des peuples étrangers ; c'est ainsi que Boulogne, conquis jadis par la valeur des Anglais catholiques, fut rendu aux Français par de lâches ministres protestants. Le testament souscrit par le jeune roi avait été tenu secret, on laissa ignorer sa mort au peuple pendant trois jours. Lorsque Northum­berland eut vu qu'elle était imminente, il avait eu soin, de concert avec Cranmer et les autres membres du conseil, de faire venir les deux princesses Marie et Elisabeth dans les environs de Londres, sous prétexte de les rapprocher de leur frère malade. Le véritable but de cette démarche était d'avoir plus de facilités pour appré­hender leurs personnes et les jeter en prison, aussitôt que le roi aurait rendu le dernier soupir. Mais les scélérats  de toute espèce

=========================================

 

p393 CHAP.   XIII.      L'ANGLICANISME   SOUS   ÉDOL'AHD   VI.      

 

ont cela de commun entre eux, qu'ils sont toujours prêts à se tra­hir les uns les autres, dès qu'ils y trouvent  leur avantage particu­lier ; et c'est ce qui arriva dans cette circonstance. Le comte d'Arundel, membre du conseil, et qui, comme Dudley et ses autres collè­gues, s'était rendu le 10 juillet près de lady Jeanne pour lui présen­ter ses hommages et la saluer reine, avait eu la précaution d'ex­pédier dans la nuit du 6, un courrier à Marie, pour la prévenir de la mort de son frère et lui dévoiler le complot formé contre son auto­rité. Sur cet avis, la princesse monta à cheval,   accompagnée d'un petit nombre de serviteurs fidèles, et se dirigea vers  le comté de Norffolk et ensuite dans celui de Suffolk. De là, elle envoya aux mem­bres du conseil l'ordre de proclamer son avènement au trône, en leur donnant en même temps à entendre qu'elle était instruite de leurs perfides projets. Malheureusement pour nos conspirateurs, ils avaient fait proclamer, le même jour, lady Jeanne comme reine légitime d'Angleterre. Ils avaient pris d'ailleurs toutes les précautions possibles pour assurer le succès de leur entreprise. L'armée, la flotte, le trésor et toute la force administrative se trouvaient entre leurs mains. Leur réponse à Marie fut un ordre de se soumettre, en fidèle et loyale sujette, à sa reine légitime ; le nom de  Cranmer était le premier de ceux qu'on apercevait au bas de cet acte étrange. Tout homme ayant le cœur droit et aimant sincèrement la justice, ajoute le pro­testant Cobbett, éprouvera sans doute une véritable satisfaction à considérer l'embarras cruel où fut réduite, quelques heures  après, cette bande d'audacieux scélérats. La noblesse et la  bourgeoisie étaient spontanément accourues se ranger sous les  étendards de Marie, et le peuple de Londres lui-même, quoique infecté  depuis longtemps des doctrines pestiférées apportées en Angleterre par des vagabonds étrangers, avait encore assez de droiture  dans ses sentiments, pour désapprouver hautement l'injustice qu'on voulait faire souffrir à cette princesse. Ridley, évêque protestant de cette capitale, prononça dans l'église de Saint-Paul, en présence du lord-maire et d'une nombreuse assistance, un sermon dans lequel il en­gagea ses auditeurs à prendre les armes pour défendre la cause de lady Jeanne. L'auditoire resta muet.  Le  16 juillet,  Northumber-

=========================================

 

p394        JULES III, MARCEL II ET PAUL IV (1549-1555-1559).

 

land sortit de Londres, à la tête de quelques troupes, pour aller at­taquer la reine qui était déjà escortée par plus de vingt mille hommes, tous volontaires et refusant de recevoir une solde quelcon­que. Northumberland n'était pas encore arrivé à Bury-Saint-Ed­mond, que déjà il désespérait du succès de ses entreprises. De là il se dirigea sur Cambridge, d'où il écrivit à ses complices pour en recevoir des renforts. L'épouvante et la trahison se manifestèrent bientôt parmi les siens ; et les mêmes hommes qui, quelques jours auparavant, avaient solennellement juré de défendre lady Jeanne, lui ordonnèrent de licencier ses troupes, et proclamèrent Marie reine d'Angleterre, aux applaudissements d'une multitude ivre de joie. Le chef de la conspiration licencia son armée ou plutôt ses soldats l'abandonnèrent avant qu'ils n'en eussent reçu l'ordre ; c'était alors, comme on se le rappelle, le siècle de la réforme ou de la bassesse. On ne devra donc pas être étonné de voir Northum­berland s'avancer sur la place publique de Cambridge, et là annon­cer l'avènement de Marie au trône en agitant, à ce que rapporte Stowe, son chapeau dans l'air, en signe de sa joie et de sa satisfac­tion. Il fut arrêté néanmoins, quelques heures plus tard, sur un or­dre de la reine, et par son complice, ce même comte d'Arundel, qui avait été un des premiers à saluer reine lady Jeanne. Non, ja­mais, dans aucun pays, et sous aucun règne, on ne vit, je crois, une hypocrisie, une bassesse et une perfidie semblables à celle des hommes qui détruisirent en Angleterre la religion catholique et y fondèrent l'Église protestante1. »

 

       85. La princesse Marie se trouvait à Homlingham, comté de Suffolk au moment où l'acclamation populaire la mettait en possession du trône. Immédiatement elle partit pour Londres et y arriva le 13 juillet 1553, saluée sur son passage par les vivats de la multi­tude. « A mesure qu'elle approchait de la capitale, dit Rohrbacher, la foule des personnes qui accouraient au devant d'elle augmentait, et Elisabeth, qui jusque-là avait cru prudent de garder le silence, vint elle-même grossir son cortège. Les deux sœurs firent à cheval

-----------------

1 Cobbett, Lettre VII.

========================================

 

p395 CHAP.   XIII.     L'a.NGLICVN'ISME   SOUS   ÊDOL'AHD   VI.      

 

leur entrée dans la cité, dont toutes les maisons étaient décorées et les rues jonchées de fleurs. Quand elles entrèrent à la tour ou ci­tadelle, elles trouvèrent à genoux dans la cour, les  prisonniers d'état, la duchesse de  Somerset, le duc de Norffolk, le  fils du feu marquis d'Exeter et Gardiner évêque  destitué de  Winchester. Ce prélat lui adressa une  courte allocution pour  la féliciter. Marie, touchée jusqu'aux larmes, les appela ses prisonniers, les fit lever et les embrassant leur rendit la liberté. Le même jour, elle fit une dis­tribution d'argent à tous les pauvres chefs de famille de la cité. La reine se fit ensuite sacrer suivant le rituel  catholique ; ce fut Gar­diner qui célébra cette imposante cérémonie. La joie du peuple était sans bornes; jamais on n'avait vu de couronnement aussi magnifi­que, et de réjouissances aussi vives et aussi sincères. Tous les his­toriens sont d'accord sur ce point, dit le protestant Cobbelt, et l'on ne sait, en vérité,  comment qualifier les assertions  de Hume, qui prétend que  les  principes de la reine étaient odieux au peuple. Quand bien même l'irréfragable témoignage de l'histoire ne serait pas là pour corroborer mes assertions, le  simple raisonnement ne suffirait-il pas pour en démontrer la vraisemblance? N'était-ce pas naturel, en effet, qu'une  population qui, trois  années auparavant, s'était soulevée en masse sur plusieurs points du royaume contre la nouvelle église, vit avec joie l'avènement au  trône d'une princesse dont elle connaissait l'aversion décidée pour les  innovations reli­gieuses  des deux règnes précédents ? Des  actes de justice et de bienfaisance signalèrent l'aurore du règne de Marie, qu'un géné­reux oubli d'elle-même et de ses besoins les plus impérieux engagea à retirer de la circulation les monnaies falsifiées par son père et surtout par son  frère. Elle acquitta  ensuite, intégralement toutes les dettes de la couronne et opéra en même temps une forte réduc­tion dans  les impôts1. » On   pouvait dire déjà le mot célèbre : « Il n'y a rien de changé en   Angleterre, il n'y a qu'une reine de plus. »

 

    86. Le  règne  de Marie  devait  être signalé  cependant   par de   

-----------------------

1. Hist. univ. d>: l'Eglise catholique, t. XI, p. H* de notre édition.

=========================================

 

p396      JULES  III,   MARCEL  II ET PAUL IV  (1549-1555-lo59).

,

grands  changements, ou mieux, par de grands retours. L'île des saints avait été précipitée,   par le crime et la violence, dans le schisme et l'hérésie ; l'héritière légitime du trône avait vu l'hérésie tendre la main à la rébellion pour lui ravir la couronne. L'équité d'abord, la sécurité du trône ensuite obligeaient de punir quelques grands coupables, non point par des vengeances judiciaires, mais parce que l'Angleterre appelait sur leurs têtes le glaive de la jus­tice. Sous l'empire d'un pouvoir illégitime, les plus horribles ven­geances sont à craindre : car qui aurait le droit de les réprimer. La victoire ne peut invoquer à son aide l'autorité des lois qui n'exis­tent pas et d'un gouvernement qui n'est que l'œuvre du crime et de l'usurpation. Il en est tout autrement d'un gouvernement assis sur ses bases sacrées et antiques ; il peut pardonner beaucoup ; il y a pourtant certaines horreurs qu'il ne peut couvrir de l'impunité, sans manquer au premier devoir, qui est de  servir la justice, et sans se trahir. La  sédition qui  avait éclaté autour du lit funèbre d'Edouard VI appelait donc les représailles de l'honneur britanni­que et de la majesté royale. Le gouvernement déféra sept des prin­cipaux traîtres à la haute cour de justice. Jamais la reine ne vou­lut y comprendre Jeanne Gray, sa rivale, la regardant plutôt comme le jouet que comme la complice des conspirateurs. Les sept accusés se reconnurent coupables de haute trahison et furent condamnés à mort ; sur les  sept, on en gracia quatre et on n'en exécuta que trois, le principal était le chef de la révolte, Northumberland. En­core l'évêque Gardiner obtenait-il sa grâce, si la majorité du con­seil n'y eût mis opposition. Sur l'échafaud, Northumberland re­connut la justice de la peine capitale, mais déclara qu'il n'était point le premier auteur de la trahison ; il prit à témoins les assis­tants qu'il ne voulait de mal à personne, qu'il mourait dans la foi de ses pères, quoique l'ambition l'eut conduit, en pratique, à se conformer à la foi nouvelle, qu'il  condamnait dans son cœur ; et qu'il exhortait ses concitoyens à revenir à l'Église catholique dont il avait  précédemment prêché l'abandon. Avant  d'incliner la tête sous la hache, les deux autres condamnés exprimèrent les mêmes sentiments et sollicitèrent les prières des spectateurs. Les victimes

=======================================

 

p397 ciiap. xin. — l'anglicanisme sous KDOUAKD VI.      

 

de la politique étaient ainsi des victimes d'expiation : c'est devant Dieu et devant les hommes, la perfection de la justice.

 

87. Sous le règne d'Edouard, tant que Marie avait vécu dans  l'obscurité, elle s'était, pour ainsi dire, vouée au célibat. Si le chan­gement de fortune n'avait pas changé ses idées, elle eut été appe­lée sérieusement au mariage par une adresse respectueuse du par­lement. En l'exhortant à choisir un époux, le parlement exprimait, au nom de la nation, le désir de ne pas voir un étranger obtenir sa main. Sur quoi l'anglican Cobbett fait cette juste réflexion: «Les choses ont bien changé depuis, grâce à cette foule d'aventuriers étrangers et de tout rang, accourus de tous les points de l'Europe pour vivre à nos frais et jeter le fondement de ce glorieux édifice connu sous la désignation de dette nationale. » La pensée de Marie s'arrêta d'abord sur lord Courtenav, fils du marquis d'Exeter. C'était un jeune seigneur beau, brillant, allié à la famille royale ; après une longue captivité, il était venu à la cour, paré de toutes les grâces de la jeunesse et de cette sorte d'auréole que donne la persécution. Il produisit, sur le cœur de la reine, une impression tendre et fut bientôt comblé de ses faveurs. Mais on ne tarda pas à apprendre que Courtenay était esclave de viles passions, qu'il gaspillait dans de basses amours ses forces et son honneur et que les excès de sa conduite le rendaient indigne du trône. Marie reporta alors sa pensée sur le fils de Charles-Quint, son cousin Philippe, depuis roi d'Espagne. Au point de vue des convenances naturelles, il y avait disproportion d'âge, mais au point de vue religieux et politique, il y avait parfait accord des intérêts et des croyances. Pour ce motif même, celle alliance devait déplaire aux anglicans et alarmer la France qui voyait se dresser contre elle le spectre d'un formidable empire. Les réformés, poussés sous main par Henri II, formèrent donc le projet de marier lord Courtenay avec la princesse Élisabeth et de les proclamer roi et reine d'Angleterre à la place de Marie. Une formidable conspiration s’organisa en quelques jours. Un gentilhomme, nommé Peters Carew, donna le signal de la révolte ; sa tentative avorta misérablement. Au moment ou les ministres croyaient la tranquillité raffermie, une révolte plus sérieuse éclata

=========================================

 

p398       JULES III,   MARCEL II ET PAUL IV (1549-1555-1559).

 

dans la province de Kent ; le fils d'un poète distingué, Thomas Wyat, s'était chargé de soulever le peuple ; le duc de Suffolk se faisait fort d'amener ses tenanciers du Devonshire ; Jacques Croft se flattait de remuer tout le pays de Galles et de l'entraîner dans la rébellion. Le duc de Suffolk se flattait de rouvrir, à sa fille, Jane Gray, le chemin du trône ; mais il manquait des qualités essentielles sans lesquelles il n'est point de véritable chef de parti : la témérité, le coup d'œil sûr et prompt, l'enthousiasme à l'aide duquel on com­munique aisément aux autres sa foi et son ardeur. Les villes restè­rent sourdes à son appel, le peuple refusa son argent, il ne fallut au comte de Huntingdon, qu'un corps de cavalerie pour disperser, près de Coventry, les quelques recrues de Suffolk. Wyat résolut alors de précipiter les choses : il mit en feu le comté de Kent, pro­mit la couronne à Elisabeth, s'appuya sur les réformés, prit Ro-chester et marcha sur Londres. Un instant on peut le croire vic­torieux ; des esprits timides conseillaient la fuite à Marie ; Marie fut plus sage et plus brave que ses conseillers. La résistance orga­nisée par ses soins soutint la bataille dans les faubourgs de Lon­dres. Wyat, abandonné des siens, voulut avec quelques hommes se frayer la route au cœur de la place; il dut se rendre et fut enfermé à la Tour. Ainsi échoua misérablement une insurrection redoutable à l'origine. La rébellion une fois vaincue, Jane Gray et son mari, porte-étendard de la révolte, furent exécutés avec quatre autres conspirateurs. Elisabeth obtint sa grâce par la médiation de l'évêque Gardiner.

 

   88. En présence de ces révoltes fomentées par l'ambition et l'hé­résie, Marie dut se croire plus obligée au mariage ; après de lon­gues et mûres délibérations, elle se décida pour son cousin Phi­lippe, fils aîné et héritier de l'Empereur. En droit naturel, personne n'avait le droit de s'opposer à ses inclinations et à ses volontés ; à tous les autres points de vue, il est difficile de dire et de trouver ce qu'elle eut pu faire pour faire mieux. Philippe, quoique déjà veuf d'un premier mariage et père de don Carlos, était encore beaucoup plus jeune que Marie. En juillet 1554, Marie atteignait sa trente-neuvième année ; Philippe n'en comptait que vingt-sept. Les flottes

========================================

 

p399 CHap. xiii. l'anglicanisme SOLS ÉDOL'AHD VI.      

 

combinées de l'Espagne, de l'Angleterre et de la Hollande l'escor­tèrent pendant sa traversée  d'Espagne en Angleterre. Le 25 juillet 1554, fête de Saint-Jacques,  patron de l'Espagne, le mariage fut célébré dans la cathédrale de Winchester, devant un concours im­mense de gentilshommes de toutes les parties de la chrétienté, et avec une magnificence que l'on a rarement surpassée. Immédiatement avant la cérémonie, Figueroa, conseiller impérial, présenta à Gardiner,  prélat  officiant, deux  actes, desquels  il paraissait  que son souverain, pensant qu'il était au-dessus de la dignité d'une si grande reine d'épouser un homme qui n'était pas roi, avait résigné à son fils le royaume de Naples et le  duché de Milan. Déjà précé­demment, il lui avait résigné les Pays-Bas  et la Bourgogne. L'évêque, avant de procéder à la cérémonie du mariage, lut à haute voix ces concessions  et les  articles du  traité matrimonial. Ces articles portaient que, bien que Philippe dût avoir le  titre de roi d'Angle­terre, l'administration du royaume resterait exclusivement entre les mains de la  reine ;   qu'aucun  étranger ne serait  admissible  aux charges et emplois du royaume; qu'on n'opérerait aucun change­ment dans les lois, coutumes et privilèges du peuple anglais : qu'un préciput de  soixante mille livres  sterling, un million sterling au­jourd'hui, serait constitué en faveur de la reine par l'Espagne, en cas qu'elle survécût à son mari ; que l'enfant mâle issu de ce ma­riage hériterait, avec l'Angleterre, du  duché de  bourgogne et des Pays-Bas ; et que, si don Carlos, fils de  Philippe, d'un précédent mariage, mourait sans postérité,  l'enfant que Marie  aurait de lui hériterait de l'Espagne  et de la Sicile, du Milanais et de toutes les autres   possessions de Philippe en Europe et dans l’«Inde». Ce mariage   pouvait  ainsi réunir, sous la   même domination, la plus grande partie  de l'univers  chrétien, outre qu'un membre  de la même famille possédait l'empire  d'Allemagne, avec  les royaumes de Hongrie et de Bohême.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon